‹ Béranger et ses chansonsChapitre 31 sur 269 · LES GOURMANDS · texte numérisé non relu

LES GOURMANDS

Boire est un plaisir trop fade Pour un ami de la gaîté ; On boit lorsqu'on est malade, On mange en bonne santé.

Début, et pauvre début, du Vrai Mangeur de Désaugiers. Maître Adam sut chanter un peu mieux le Vrai Buveur.

La prose de Grimod de la Reyniere l'emporte sur les vers de l'un et de l'autre. Il compare quelque part l'amour et la table : a Les jouissances que procure celle-ci, dit-il, n'amènent ni langueurs ni dégoût... Loin d'énerver le tempérament ou d'affaiblir le cerveau , elle devient l'heureux principe d'une santé ferme, d'idées brillantes et de vigoureuses sensations.» Voilà qui est parler! Il dit ailleurs : « Cinq heures sulJhenl pour un grand dîner. » Au fait cinq heures bien employées doivent affermir la santé et donner des idées brillantes!...

Béranger, avec son tact ordinaire, n'a pas voulu opposer ici trop évidemment les buveurs aux mangeurs. Mais sa préférence n'avait besoin de se déclarer plus

nettement. Et cette préférence qu'en dire : Avoir l'esprit étouffé de viande ou noyé de vin, boiter à droite ou boiter à gauche, y a-t-ii beaucoup à choisir? Nous disons tous comme le singe :

Quant à mon frère l'ours on ne l'a qu'ébauché; Jamais, s'il veut m'en croire, il ne se fera peindre.

Sur la fin de l'empire, de nombreuses sociétés s'étaient formées, avec l'unique but de dîner bien ; et, comme il faut ici-bas faire bruit de tout, elles remplissaient de leurs menus les journaux déjà remplis cependant d'assez de hauts faits. Béranger voulut réprimer cette incontinence, réprimée plus efficacement par tout ce qui survint bientôt.

Le héros de l'époque à cet égard était, disait-on, Gambacérès. Mais Carême, tant renommé alors, a su, dans ses mémoires, le remettre à sa place et rire beaucoup de sa passion pour les godiveaux. Tout le monde connaît un autre livre, publié depuis par Brillât Savarin, rempli, suivant les connaisseurs, de l'esprit que comporte un pareil sujet. On cite souvent cette maxime réputée profonde, même piquante : L'animal se nourrit, l'homme mange, l'homme d'esprit seul sait manger.

Le grand Alexandre ignora d'abord qu'il en fut ainsi : car la reine Ada, qu'il avait rétablie sur son trône de Tarse, lui ayant envoyé, pour le remercier, un grand nombre de plats fins et d'excellentes pâtisseries, en reçut ce petit mot ; « Belle Reine, j'ai de plus

habiles cuisiniers que tous les vôtres; à savoir, quand il s'agit du déjeuner, une promenade de deux ou trois parasanges, ou, si vous le préférez, d'une vingtaine de kilomètres, et, pour mon dîner, le peu même dont j'ai su me contenter à ce déjeuner, qui consiste le plus souvent en une tasse de café au lait et quelques gâteaux du pays. » Malheureusement le fils de Jupiter se pénétra plus tard de la maxime de Brillât Savarin, voulut manger en homme d'esprit, y prit goût, mangea trop et but de même ; ce qui lui valut , malgré son parentage , plutôt une mort précoce qu'héroïque. Béranger, d'un grand appétit presque jusqu'à ses derniers moments , n'aurait jamais été digne cependant de figurer dans les sociétés ci- dessus; au delà de son besoin, ni les plats fins de la reine Ada, ni le Champagne ou le chambertin de Lucullus ne l'eussent le moins du monde tenté.

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