L'HOMME RANGÉ
Chanson faite en 1800 ou 1801 ; Béranger avait vingt ans, âge où certes on peut hurler avec les loups, sans en être un soi-même.
L'Homme rangé donne sa recette au troisième couplet :
Mon hôte à crédit me traite, J'ai bonne chère et vin vieux.
C'est celle du Petit Homme gris :
A courir les fillettes, A boire sans compter,
A chanter, •
Il s'est couvert de dettes.
Roger Bontemps voit d'autre sorte,
Faute de vin d'élite , Sablant ceux du canton.
Ce dernier est donc celui des trois auquel il vaudrait mieux avoir affaire, et les deux autres seraient à éviter. Les chansons de Béranger se lisent plus que les cinq codes et ont plus d'importance sous ce rapport. Or, des cinq codes, il en est un, le pénal, dont certaines prescriptions donnent toujours à penser. Grâce à lui, tiendrons-nous longtemps encore pour vrai que le péché soit plus grand d'attraper l'argent d' autrui en cassant sa vitre qu'en trompant sa confiance? Beaucoup de gens peut-être pardonneraient plus volontiers au casseur de vitres et, s'il fallait choisir, le préféreraient. Le code pénal n'est pas de cet avis, on lui doit respect ; il se faut donc taire, quoiqu'il y ait tant à dire, et répéter avec Valère (ce qui ne saurait chagriner le code pénal) :
Rien ne porte malheur comme payer ses dettes.
Et puis allez juger un chansonnier par ses chansons! Béranger du moins. Soigneux, économe, ne connaissant d'emprunts que ceux qu'on lui faisait et, de son bien tirant deux parts, dont la plus grosse allait à tels ou tels et dont l'autre n'était pas pour lui seul. Aussi qui le connaît seulement par ses chansons,
connaît de lui le tiers au plus et le moins bon ; car il causait mieux qu'il ne chantait, et agissait mieux encore qu'il ne causait. Du poëte, du causeur ou de l'homme, le dernier l'emportait sur les deux autres.