LE JUGE DE CHARENTON
Un discours , au moins étrange , prononcé par un premier président à la rentrée des tribunaux en 1816, donna l'idée et fournit le texte de cette chanson, dont la vogue fut prodigieuse, surtout au palais. Depuis, ce même président, comme membre de la chambre des Pairs, montra dans l'affaire de la conspiration de 1820, une telle droiture et tant d'indépendance, que Béranger eut voulu faire disparaître cette plaisanterie ; mais, en supposant la chose possible, il s'y serait difficilement décidé ; car un autre personnage, attaqué dans le dernier couplet , était encore tout-puissant lorsque parut l'édition de 1821, et c'eût été avoir l'air de reculer ainsi devant lui, au moment peut-être où il allait exercer de nouvelles poursuites. Prévision trop juste malheureusement! Et même, dans le procès de 1822, ce personnage ne montra pas moins de sévérité que par le passé. Ce dont permettrait de s'étonner la connaissance du fait suivant :
Pendant les cent-jours il avait pris la fuite. Sa famille effrayée , pria Béranger d'intercéder auprès de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, par le crédit duquel le fugitif obtint de rentrer.
Ce service ne pouvait être ignoré, en 4822, de celui qui l'avait reçu. D'ailleurs un ami commun lui écrivit pour le lui rappeler ou le lui apprendre et en temps
opportun — Comme on le voit, c'était-Ià un terrible magistrat et qui, suivant l'expression de Déranger, eut volontiers traité un chansonnier comme un maréchal de France. Honnête homme d'ailleurs, s'il en fut ; mais fanatique, et cependant sachant, chose assez peu commune, comprendre un fanatisme contraire au sien. Celui de Louvel l'embarrassa fort, et le calme si grand de cet homme lui causa une émotion profonde, même lui arracha , assure-t-on , un mot montrant la naïveté et toute l'ardeur de son exaltation politique.
Singulière coïncidence, cet homme est mort dans la même maison que Béranger et dans des conditions analogues sous certains rapports.
Cette chanson , pour en dire un dernier mot , fut composée en quelque sorte le Moniteur à la main ; ce qui la rendit piquante alors, la laisse peu intelligible aujourd'hui, et ce qui la rend honorable pour l'homme, dont elle plaisante, c'est qu'il n'en conçut ni n'en garda aucun ressentiment contre l'auteur auquel il ne cessa de montrer depuis la même bienveillance.