‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 14 sur 67 · SAVINIEN LAPOINTE · texte numérisé non relu

SAVINIEN LAPOINTE

vrai, mais M. Lapointe le noie dans un style larmoyant et sentimental qui n'appartient qu'à lui. n s*est dit que puisque le maître partageait souvent sa table et quelquefois sa bourse avec le poëteouvrier, le disciple pouvait bien faire partager un peu de son enthousiasme au chansonnier. Tout n'est-il pas commun entre amis? Seulement s'il est bien de prêter aux vivants son influence ou son aide, il est fort miû de prêter aux morts ses propres sentiments.

Nous avons, nous aussi, entendu Déranger parler des offres de l'Impératrice et du refus par lequel il les déclina , et nous pouvons affirmer, comme témoin désintéressé, que la lettre de M. Perrotin, dtée plus haut, contient seule l'exacte vérité.

Les bienséances d'ailleurs exigeaient encore que M. Eapointe évitât d'accumuler un si grand nombre de jugements et de traits malins de Déranger sur ses contemporains. Admettons pour un instant que Déranger, dans des conversations particulières, ait prononcé des jugements analogues ou lancé des traits satiriques dans le genre de ceux qu'on nous rapporte. Était-ce une raison pour les imprimer, le lendemain de sa mort, et les adresser publiquement aux vanités saignantes ? N'était-ce pas s'exposer à lui créer des inimitiés posthumes? Pourquoi publier mille paroles jetées en l'air, que le vent emportait, que les seuls amis devaient se rappeler? Béranger a écrit sa biographie. Il y a mis, sans doute, tout ce qu'il voulait qu'on sût de ses opinions sur les hommes qu'il avait connus. Verba volant, scripta manent : on dit bien des choses qu'on n'é-

crirait pas ; à table, au dessert, au coin du feu, avec des intimes, on échange bien des propos sans conséquence. Si, de chacun de nous, des sténographes relevaient toutes les médisances, nous n'oserions plus sortir dans les rues de peur d'être égorgés, et nous resterions sans un ami, sans un seul!

Martin Luther, dont tout le monde a lu les Propos de table, n*a-t-il pas souffert d'indiscrétions semblables? Malgré les belles pensées qui se trouvent dans cet ouvrage, n'est-ce pas encore là que les adversaires de la Réforme vont puiser la plupart de leurs arguments, disons mieux, de leurs calomnies?

Cependant, ces réservesimportantesune fois faites, le livre de M. Lapointe sera plus tard consulté avec quelque fruit. L'homme poUtique, le philosophe, l'écrivain peuvent y être défigurés parce qu'ils n'ont pas toujours été compris, mais on y trouvera de nombreuses et touchantes anecdotes, on y apprendra à connaître, à respecter l'âme bienfaisante du chansonnier. Certes, l'histoire vraie, c'est-à-dire complète de Déranger, reste à faire après le travail de M. Lapointe, mais c'est là que la légende populaire puisera une partie de ses éléments.

Nous n'avons pas, on le conçoit facilement, l'intention de passer en revue tous les écrits plus ou moins bienveillants qu'a fait naître la mort du poëte national; les uns sont inoffen«ifs et peu intéressants, les autres rentrent purement et simplement dans les conditions des articles de nécrologie. Parmi les écrivains qui ont défendu Déranger, ou qui, du moins, se montrèrent favorables à sa mémoire, nous en citerons beaucoup dont le caractère et le

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talent méritent une attention particulière, et nous invoquerons ces témoignages indiscutables lorsque nous aurons à répondre aux attaques dont Bérangor est devenu Tobjet. Ici nous ne voulons nous occuper que des personnes qui ont motivé leur intervention dans le débat, en s'appuyant spécialement sur leur titre d*amis intimes.

Nous avons parlé de M"« Colet et de M. Lapointe, parce que tous les deux, la première par la priorité, le second par le développement et l'intérêt de son travail, ont exercé une influence déplorable sur l'opinion publique. Dès à présent nous devons aussi nommer M. Boiteau, dont la coopération a été si active dans la publication des œuvres posthumes.

Le choix que M. Perrotin a fait de ce jeune écrivain pouï lui confier une tâche extrêmement lourde et difficile, a étonné tous les amis de Béranger et même une partie du public. L'âge de M. Boiteau, suivant les uns, — et cette objection nous parait assez injuste, — ses relations de date toute récente avec le chansonnier, suivant les autres, ne semblaient pas le désigner à une mission de confiance, plus naturellement réservée à de vieux amis, ou, si Ton veut, à un homme dont le nom, déjà consacré par une réputation faite, eût été aux yeux des lecteurs ime sorte de garantie morale. Bien des défiances ont poursuivi M. Boiteau pendant son long travail, qui n'eussent point osé se formuler, qui même ne seraient pas nées dans d'autres circonstances. t)e tous les bruits venus jusqu'à nous, nous ne dirons rien, car nous ignorons complètement ce qu'ils peuvent avoir de vrai ou de faux,

et nous ne pouvons discuter de vagues assertions. Que des erreurs, des fautes dues à l'inattention, se soient glissées dans la publication des lettres de Déranger, cela est possible, mais on les aurait probablement moins remarquées si M. Perrotin s'était adjoint un autre associé.

Toutefois, nous trouvons, dans la Correspondance môme, un aveu qui a sa gravité, et pourrait donner de la vraisemblance aux reproches de légèreté dont M. Paul Boiteau a été l'objet. Nous entendons parler d'une série de lettres publiées à l'étranger par M™* Marie de Solms. En les insérant dans son recueil pour ainsi dire officiel, M. Boiteau leur donnait aussitôt un caractère d'authenticité plus sérieux et en acceptait toute la responsabilité.

Voici, du reste, le singulier avant-propos dont l'éditeur de la Correspondance les a fait précéder :

Nous plaçons à la date de Fanuée 1)^54 une série de lettres qui ont été publiées hors de France^ sous forme d'extraits et sans ordre comme sans éclaircissements , par M"»« de Solms, née Marie- Wyse Bonaparte, petite-fille de Lucien.

M«»" de Solms, en nous les faisant remettre, n'a rien ajouté qui pût servir à compléter et à classer ces fragments. Nous les reproduisons donc exactement, tels qu'elle les a donnés dans l'ouvrage intitulé : Bérànger, Quelques lettres inédites.,.

Cet avis au public nous apprend avec une franchise méritoire que M. Boiteau n'a jamais eu connaissance des autographes de cette série de lettres, sous forme d^exiraits, sans ordre comme sans éclaircissements ; qu'il n'a jamais eu sous les yeux aucu/n

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, document qui pût hU servir à compléter et à classer ces fragments; qu'il n'a obtenu à cet égard aucun renseignement même verbal.

Pourquoi les adjnettre alors dans une édition qui a la prétention d'être aussi exacte que possible? Pourquoi accorder le droit de cité à ces étrangers, à ces inconnus?

La question ici n'est pas de savoir quel degi'é de confiance doivent inspirer les fragments donnés sans ordre et sans éclaircissements par M"*' de Solms, que nous mettons complètement en dehors du débat. Il s'agit seulement de savoir jusqu'à quel point M. Paul Boiteau a rempli son devoir d'éditeur scrupuleux en natv/ralisant des lettres de Béranger incomplètes, dont il ne connaissait pas les textes, auxquelles il ne pouvait dès lors, par un classement logique, restituer leur esprit véritable. Les quelques lignes reproduites plus haut ont sans doute nui au succès de la Correspondance, Elles justifient, dans ime certaine mesure, les suspicions e les craintes exagérées d'une portion du public. Il nous semble, en effet, que la première condition pour publier les lettres d'un homme qui n'est plus, c'est de posséder ces lettres, ou, du moins, d'en avoir pris une copie intégrale.

Mais revenons à M. Perrotin. Quelques personnes, en voyant le choix qu'il avait fait de M. Paul Boiteau, ont pu croire que l'éditeur désirait conserver un pouvoir discrétionnaire sur les Œuvres posthumes, et qu'en s'adjoignant ainsi un jeime homme encore à ses débuts, il éloignait toute autorité avec laquelle il eût fallu nécessairement compter, dont il eût fallu

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subir la légitime influence, suivre les conseils prudents. Lorsque parurent les deux premiers volumes de la Correspondance, nous avons félicité M. Boiteau du zèle et de l'activité apportés par lui à cette publication. Nous étions heureux de voir un représentant de la nouvelle génération consacrer son temps et ses efforts à la mémoii'e d'un grand poète national, presque généralement renié dans les Joui*naux et les Revues sérieuses. Depuis, en constatant la fâcheuse impression produite par la publication intempestive et précipitée de six gros volumes in-8°, nous avons regretté que M. Boiteau ne portât pas im nom qui répondît davantage, poiir Béranger, devant un public livré à toutes les fluctuer tiens de la mode et du caprice. Nous avons regretté que M. Boiteau, qui a composé de bons travaux historiques, ne possédât pas un talent plus exercé en matière de polémique *, lorsqu'il s'est agi de

* Nous parlerons peu des brochures de M. Paul Boiteau. Elles ont exercé une bien faible influence sur l'opinion publique, tout en se prêtant quelquefois, par certaines fantaisies de style, aux moqueries acérées de plusieurs polémistes redoutables, entre autres M. Louis Ulbach (dans le Courrier du Dimanche),

La meilleure de ces brochures a pour titre : Erreurs des cri' tiques de Béranger (1858), et cependant on est affligé, en la lisant, de voir combien M. Boiteau rétrécit la question, lorsqu'il déclare que « c'est une querelle littéraire -qui a préparé la réaction » contre Béranger. S'il n'y avait eu là qu'une querelle littéraire, le public n'y aurait jamais pris une part aussi active ; les adversaires du chansonnier n'auraient pas retrouvé, en 1857, au fond de leur cœur, les passions depuis longtemps oubliées et même devenues ridicules qui animaient les chevaliers errants du romantisme, vers 1830. Est-ce au nom d'une école littéraire que MM. de Pontmartin, Veuillot, Pelletan ont insulté l'homme privé et Hiomme public ?

combattre en faveur de Béranger. Sa voix n'avait pas la force désirable; elle fut étouffée par le tonnerre des critiques à grande publicité des journaux quotidiens ou hebdomadaires de tous les formats.

M. Boiteau lui-môme, si, comme nous le croyons, il avait une affection véritable pour Béranger, a sans doute gémi parfois de n'avoir pas une influence acquise, une réputation toute faite, im talent reconnu de la foule, à mettre au service de la cause qu'il défendait avec beaucoup d'ardeur, sinon toujours avec autant d'habileté. Que de fois nous avons entendu s'écrier devant nous : Mais Béranger n'avait donc pas d'amis? il vivait donc bien isolé ? les gens d'esprit et de talent dont Paris est rempli — heureux Paris 1 heureuse France ! — n'entretenaient donc aucunes relations avec le poëte populaire?

Alors venaient les commentaires et les conclusions :

« Béranger aimait à s'entourer de médiocrités ; s'il attirait les jeunes gens ^t les inconnus, c'était pour briller sans peine devant eux. Il fuyait les hommes de talent par envie, par vanité. On a bien vu à sa mort le cas que ces derniers faisaient de lui, puisqu'aucun n'a voulu se charger du soin de sa réputation, etc., etc. »

M. Perrotin n'a pas assez songé à ce côté de la question.

Ce libraire a eu un autre tort infiniment plus sérieux, c'est la précipitation avec laquelle il a livré à im public mal préparé les œuvres posthumes de Béranger. En face des suspicions éveillées et de l'esprit de parti armé de ses négations habituelles,

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il convenait d'attendre que le calme se rétablît, qu'une réaction inévitable s'usât par ses propres excès. Chaque volume publié ravivait les haines, donnait de nouveaux prétextes à des attaques furieuses. Certes, les Dernières chcmsons. Ma biographie, la Correspondance ne contiennent rien qui ne soit digne du chansonnier; certes, ces ouvrages le font mieux connaître de quiconque n'est pas aveuglé par la passion, mais im estomac malade change en poison les meilleurs aliments : l'opinion prévenue contre le poète s'acharna sur tout ce qu'il disait et même sur ce qu'il ne disait pas. M. Perrotin, qui doit presque toute sa fortune à Déranger, avait un culte pour lui ; toutefois M. Perrotin n'est ni un littérateur, ni un diplomate. L'homme adore et respecte Déranger, le libraire édite ses œuvres. Quand il a scrupuleusement réuni tous les documents possibles, imprimé en beaux caractères, sur beau papier, des volumes de luxe, il a rempli ses devoirs. Il s*est dit auçsi, probablement, que l'attention surexcitée du public rendrait la vente de ces beaux volumes plus rapide, et que la réputation de Déranger y gagnerait, puisque le nombre des lecteurs s'en trouverait augmenté.

Tout cela est parfait comme intention et comme entreprise de hbraiiie, mais un ami de Déranger, ayant par son nom quelque crédit, par ses relations une connaissance sérieuse de l'état des esprits dans le monde où l'on fabrique les réputations, aurait dit à l'éditeur :

a Attendez patiemment- le bon moment. La réputation de Déranger n'est pas ime actualité qui risque

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de disparaître demain. Le pays dort et fait de mauvais rêves. Laissez-le s'agiter au hasard sur la couche qu'il s'est choisie. Plus tard, lonwiue la nation se rappellera une foule de choses qu'elle a oubliées, elle songera à son poète aimé ; elle retrouvera dans ses chansons un écho lointain dos beaux jouis de vie active et de jeunesse euthousiaste, dont le souvenir aujourd'hui la gêne et l'irrite. Le succès de rédition sera moins assuré : — le suca>s du poëte sera certain. Ménagez son nom, ménagez sa gloire, ne les exposez pas au dédain, à Tindifférence, à l'ÎQJure, aux interprétations malignes. Il en sortira vainqueur, je le crois aussi bien que vous ; mais soyez prudent, sinon pour lui, du moins pour la France qu'il aimait tant, à qui, sïl vivait, il éviterait cette occasion d'une ingratitude dont elle se repentira. »

Cet ami aiurait ajouté :

a Vous connaissiez Béranger, vous saviez combien était sincère son amour du silence, combien il avait horreur du bruit, combien il était réellement modeste. N'est-ce pas aller contre sa volonté, quoiqu'il ne l'ait pas formulée, que de jeter son nom au mibeu de la mêlée à laquelle il a refusé de prendre part? Il a voulu s'abstenir, et il a fait sagement, c'est ma conviction. Abstenez- vous comme lui. La meilleure manière d'aimer et d'honorer les morts, c'est de suivre leurs exemples, de profiter de leurs leçons, d'agir pour eux comme ils eussent agi de leur vivant. »

M. Paul Boiteau a peut-être pensé tout cela, mais M. Paul Boiteau n'avait pas l'autorité nécessaire

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pour que ce discours, s'il l'avait tenu, fût écouté.

La publication de la Correspondance a notamment fourni l'occasion de très-nombreuses attaques contre le chansonnier. Il s'y trouve des choses admirables, qui font entrevoir le caractère véritable de riionmie. Quiconque la lira sans prévention, terminera cette lecture avec la conviction que Déranger était un homme de bien et de bon sens, dans l'acception la plus laige de ces deux mots. Cependant cette correspondance, déjà trop volimiineuse, reste néanmoins incomplète. L'homme politique s'y trouve très-effacé, c'est à peine s'il parait, et l'on conçoit le mécompte, l'irritation même d'un public avide de connaître les opinions intimes du poëte qu'on lui avait présenté sous tant d'aspects divers et contrailictoires.

Pouvait-il en être auti^ement ? Le moment n'était pas favorable à ime pubhcation de ce genre : comment imprimer certaines lettres? Il n'y fallait pas même songer. D'autre part, beaucoup de ceux qui possédaient les documents les plus précieux et les plus explicites n'ont pas osé les livrer à l'éditeur. Nous vivons dans une singulière époque, où le courage n'est point à Tordre du jour. Les révolutions, en se succédant coup sur coup, ont amené bien des revii-enients, et il serait parfois imprudent de rap^R^er aujourd'hui ce qu'où pensait liier. La plupart de ceux qui, de 1830 à 18 uS, luttaient pour le trionii»he de certaines idées, sont parvenus à l'ûge de la prudence et de la raison. Des positions acquises, un avenir assui^é les in^-itent au silence ; les auti'es se taisent aussi, et pour cause. Il en est ré-

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