PERROTIN
suite qu'on n'a donné au public que.certaines lettres, celles qui montraient Tartisto, l'écrivain, le mora- Kste. Quant à l'homme politique, le seul réellement discutable et discuté, nous l'attendons tcnijoiirs, et nous l'attendrons sans doute quelque temps en(;on>.
En revanche, de tous les points de la France, quiconque avait tenu une plume et adressa un manuscrit à Béranger, a donné ou vendu les lettres qu'il possédait. Nous en connaissons qui Uvrèrent tous les autographes d'un ami pour un billet de mille francs. C'était, comme on le voit, une réclame dont on espérait double bénéfice, malgré le faible intérêt que présentaient des lettres toutes i>ersonnelIes.
Ainsi donc, la Correspondance n'a pas complètement rempli le but auquel tendaient les éditeurs.
En la lisant lorsqu'elle parut, nous trouvAmos qu'elle faisait le plus grand honneur à Buranger malgré toutes ces lacunes, et nous l'avons én-it ailleurs : aujourd'hui nous sommes bien foi'iM» de constater l'impression qu'elle a causée dans une portion du public.
Ici nous pourrions, nous devrions î)eut-ôtre soulever une question qui touche à la morale, et demander jusqu'à quel point on a le droit de livrer à la publicité, du jour au lendemain, des lettres écrites sans prévision de cette publicité ^ A coup sAr, un homme tel que Béranger appartient à l'histoire, et
< 11 faut reconnaître, pour être juste, que le premier tort revient aux Intimes précédemment nommés. Des lettres et des fragments de lettres étaient livrés tous les jours au public, et les indiscrétions particulières justifiaient dans une certaine mesure l'empressemeot de Téditeur à publier la Correspondance authentique.
la réputation impose des charges auxquelles on n'échappe guère. Toutefois, nous croyons qu'il serait bon en pratique d'apporter une certaine retenue dans ces révélations d'outre-tombe. Il faudrait ou faire un choix sévère et intelligent, ou attendre que les passions contemporaines se soient calmées. Ce qui sera de l'histoire demain, risque fort aujourd'hui de n'être que du scandale et du commérage. S'il n'en a pas été ainsi pour Déranger, reconnaissons cpi'il ne devra qu'à lui-même, à la pureté, à la grandeur de sa vie, de laisser une mémoire intacte où la postérité ira chercher des exemples de simplicité et de vertu. Combien d'hommes, de ceux qui peut-être ont le plus attaqué Déranger, pourraient sortir vainqueurs d'une semblable épreuve ?
Un nouveau volume a paru dernièrement, intitulé: Dérangée et La Mennais, Correspondance, entretiens et souvenirs ^ Ce volume ne porte pas de nom d'auteur; mais, d'après son propre aveu, celui qui tient la plume est un pasteur protestant auquel Déranger, pendant des années, a prodigué son active amitié et les conseils de son bon sens. Ce pasteur, pourquoi ne pas le dire? s'appelle M. Napoléon Peyrat, et il a publié sur les commencements et les luttes de la Réforme plusieurs ouvrages accueillis par le suffrage des lettrés ^.
Nous ne nous occuperons dans son dernier ouvrage que des pages consacrées à Déranger. La
* Paris, 1862, chez Meyrueis et comp.
2 Histoire des pasteurs du désert (1842), Histoire de Vigilance (1855), les Réformateurs de la France et de V Italie au xu* siècle (1860). •
figure de La Mennais mérite une étude à part, et nous ne voudrions pas parler incîdeniment d'un homme de cette valeur.
L'auteur, dans sa préface, nous donne de la publication de son livre, une raison dont personne ne niera Texcellence et la vérité :
On méconnaît de grands citoyens. On flétrit de nobles renommées. Chacun doit, selon son pouvoir^ veiller au trésor commun des gloires de la France. Ce livre a sa raison dans ce pieux devdr^ et sa publication trouvera son excuse dans la gravité de son téHKngnage et l'utilité de ses leçons. LaFrance^ mère toujours féconde^ mais au cœur inconstant, connaîtra mieux deux de ses iUavtres fils.
M. Peyrat, ainsi qu'on peut le voir, se pose dès le début en admirateur de Déranger et de La Mennais. Son admiration à l'égard du premier surtout emprunte quelque valeur au peu de précipitation qu'il a mise à la publier le lendemain de la mort du chansonnier, à la patience avec laquelle il a attendu le calme et le silence pour venir dire à son tour : Moi aussi je l'ai connu, je l'ai aimé, j'ai appris à le juger par une fréquentation continue de plusieurs années. — Qu'on ne l'oublie pas, celui qui parle ici n'est point un jeune homme ardent et facile aux illusions; cen'est.pointun voltairien ni un sceptique, encore moins un épicurien, ce n'est pas davantage un révolutionnaire ; c'est, au contraire, un homme évidemment de nature mystique, à l'âme croyante, à l'imagination vive, ayant pourtant des idées trèsarrôtées et souvent étroites. C'est un pasteur protestant, appartenant à une race pleine de foi, un descendant des Albigeois, dont il admire passion-
nément la constance et Théroïque martyre , i^i tempérament né pour la lutte, qui dans un autre siècle, — cela ressort du mouvement de son style, de sa phrase accentuée, de ses sentiments remplis d'élévation, mais d'un certain genre d'élévation, — aurait confessé sa croyance sur le bûcher, ou bien la Bible d'une main, l'épée de l'autre, conduit ses coreUgionnaires contre les dragons de Villars.
Jamais nature peut-être ne fut plus différente de la nature de Béranger. Jamais deux individus n'eurent moins d'idées communes et des tendances plus opposées, des rêves plus contraires. Cependant, ce pasteur qui n'espère point de gloire en parlant de Béranger, qui garde l'anonyme là où tant d'autres n'ont vu qu'un prétexte pour jeter leur nom à la foule, qui adore d'autres dieux que le chansonnier, qui vit loin du monde poUtique et httéraire, poussé par le seul besoin de dire la vérité, vient à son tour apporter sur cette tombe, champ clos des partis , un témoignage non sans valeur malgré de regrettables restrictions et de fausses appréciations.
En effet, tout ne nous parait pas juste dans le jugement que M. Peyrat a porté sur Béranger. Nous pourrions y relever même des expressions fort mal sonnantes, des interprétations hasardées dictées par un fâcheux esprit de système. Le talent de Béranger, la voie qu'il suivait, choquaient au fond et devaient choquer l'ami qui vient nous parler du poète. Cependant, en voyant de près cet homme dont les gaudrioles l'effarouchent, dont les refrains légers et le ton enjoué l'éloignent
NAPOLÉON PETBAT. 31
naturellement, il a compris cette grandeur simple, cette bonté active, cette âme tendre et moqueuse, cet esprit profond et vigoureux, qui a rhythmé des paroles de génie « sur des airs de pont-neuf : »
L'automne dernier, un vieil ami vint me voir dans Termitage que j'habite non loin de Paris^ sur la lisière des forêts ^ — Béranger n'est plus^ me dit-il en m'abordant^ il vient de rejoindre La Mennais dans la tombe. Gomment les avez-vous connus? Gomment^ vous, protestant, avez-vous rencontré le théocrate breton et le chantre populaire de la France? me raconterez-vous enfin cela?
— Très-volontiers, répondis-je. Je songeais à ces amis disparus Je me suis tu de leur vivant, je puis parler après
leur mort. Les hommes doivent être révélés sur leur tombeau. Un tourbillon de la destinée et le souffle du siècle, qui mêlent toutes choses, me jetèrent, presque enfant encore, sur le chemin de ces deux vieillards célèbres L'heure est venue,
repris-je, de nous entretenir de nos amis. A la mort des hommes fameux, il s'opère dans leur réputation comme un temps d'arrêt. Le public semble se recueillir pour mieux comprendre leur gloire. Ge silence est un passage de la popularité bruyante à leur tranquille renommée, une initiation à leur véritable immortalité.
— Mais est-il vrai, dit mon compagnon, que la gloire de
* Fiction poétique. Nous ne commettrons pas d'indiscrétion et ne ferons aucun tort à Tautenr en disant ici qu'en réalité ce n'est pas « dans un ermitage sur la lisière des forêts, » mais à Paris même qu'un ami (qui n'est pas encore un vieillard) eut la bonne pensée d'exhorter M. Peyrat, aussitôt après la mort de Béranger, à recueillir ses souvenirs et à les fixer par écrit, sauf à n'en faire part au public qu'en temps opportun. C'est à cet ami même que nous devons la connaissance du livre de M. Peyrat, et en suivant ses conseils, en apportant ainsi son témoignage à l'histoire du poète qu'il av^it connu et aimé, celui-ci a effectivement rendu un véritable service à la mémoire de Béranger et rempli un devoir.
Béranger est une de ces étoiles filantes? — Si elle tombait, répondis-je, du ciel de la poésie, elle s'arrêterait, non moins brillante, dans le firmament de l'histoire. Roi des chantres populaires, Béranger figurera toujours, son luth à la main, dans le groupe glorieux des hommes qui renversèrent la vieille «monarchie. Mais d*ailleurs la nation três-<ihrétienne n*est-elle donc plus épicurienne? Le Dieu des bonnes gens n'y compte-t-il plus d'adorateurs? Béranger est le psalmiste de ce Dieu.
Nous avons cité ce passage parce qu'il donne bien la note du livre. On voit dès ces premières lignes qu'un abîme intellectuel et moral sépare Béranger de son admirateur. Le Dieu des bonnes gens n'est point le Dieu de M. Peyrat. Il y a un petit accent de satire dans cette question : la nation très-chrétienne n'est-elle donc plus épicurienne ? Il y a ime nuance légère, mais très-sensible, de blâme dans cette réponse : Béranger est le psalmiste de ce Dieu.
Le Dieu de l'écrivain protestant est le Dieu biblique. Ce Dieu habite les hauteurs du mont Sinaï et ne saurait voir dans le Dieu plus humain de Béranger qu'une contrefaçon de la Divinité affaibUe et dépourvue de la grandeur sublime qui convient à l'être absolu. Toutefois, M. Peyrat puise dans la profondeur et la sincéritp même de ses croyances, dans la droiture de son esprit, une sorte d'impartialité relative, dont nous le félicitons vivement.
L'auteur est un esprit absolu comme son Dieu. Néannjoins, ce qu'il repousse au point de vue moral ne trouble pas toujours son équité d'historien, et il diffère le plus souvent de ces innombrables sectaires
NAPOLÉON PBTRAT. 33
de toutes les églises politiques et religieuses qui ne peuvent constater un dissentiment sans éprouver une colère et déversent l'outrage ou, pour le moins, la réprobation sur quiconque né répète pas textuellement leur acte de foi. N'y aurait-il pas en réalité une immense outrecuidance dans ces emportements naïfs qu'éprouvent tant de gens en face d'une contradiction, dans ces négations grotesques et sans dignité auxquelles se livrent certains pamphlétaires dont la violence indique trop que, loin de chercher la vérité, de respecter les nobles passions partout où elles se rencontrent, ils ne cherchent qu'à remporter une victoire personnelle, ils ne respectent que leurs propres passions ?
M. Peyrat a su dire, au contraire :
Pour couper court à tout mouvement de curiosité indiscrète^ je dirai d'abord que. sauf son amour aveugle de la popularité, je n'ai personnellement rien vu de Béranger qui m fût d*un vrai sage, de La Mennais qui ne fût d*un saint solitaire. Ils avaient placé leur coeur dans une haute région. Il fut dans leur destinée de combattre ou de renverser tour à tour les pouvoirs qu'ils avaient fondés ou défendus ; et la chute de ces trônes qui a foncièrement ébranlé l'Europe ne désunit pas leur cœur, tant il était au-dessus des révolutions. Ils n'avaient pourtant pas atteint la sérénité des temples éternels.
Dans toutes ces citations, on sent la double individualité de récrivain. Le pasteur protestant réprouve bien des opinions ; Thomme intelligent avoue que ces vieillards « célèbres, » s*ils sacrifièrent sur d'autres autels que le sien, poursuivirent du moins un grand et noble but où tous les cœurs gé-
néreux se rencontreront un jour : raffranchissement de la raison, le bonheur de rhumanité.
Il y a tout d'abord chez 31. Peyrat à constater un véritable talent de portraitiste ; il excelle à peindre en quelques mots brefs et caractéristiques le côté frappant d'une physionomie. Ses descriptions ont un grand reUef, sont très-vivantes et font passer devant les yeux une figure qu'on n'oublie plus. Au point de vue artistique, nous ne pouvons donc que lui accorder une sincère approbation. Il n'en sera plus de même si nous entrons dans l'appréciation de ses jugements. Le peintre a des idées trop systématiques pour ne pas dénaturer souvent l'expression de son modèle. Dans une lecture assidue de la Bible et des orateurs de la Réformation en France, M. Peyrat semble avoir pris le goût oriental de certaines exagérations de paroles et Tamour des couleurs vives. Sa phrase a de la roideur comme sa pensée ; il emploie volontiers le terme le plus fort, et volontiers encore il concentre l'attention du lecteur sur un détail exact quelquefois, mais qu'une conception plus large de l'ensemble eût expliqué et adouci ; en un mot il* néglige la perspective. Elle est aussi nécessaire à l'écrivain qu'au peintre ; elle est doublement nécessaire, quand l'écrivain ajoute aux effets naturels du style quelques-uns des procédés du peintre.
Voici comment l'auteur nous décrit sa première entrevue avec Déranger :
Je voyais un homme d'environ cinquante ans^ épais sans être gras, de moyenne taille, avec une énorme tête penchée sur l'épaule droite comme celle d*Alea;iandre le Grand. Il était
NAPOLÉON PBYRAT. 35
chauve, avec quelques cheveux d'un très-beau blond, mais déjà grisonnants, et qui flottaient soyeusement sur les oreilles; il avait de gros yeux bleus^ myopes et à fleur de iHe, comme les hommes inspirés. En somme^ un crâne de snint Chrysostome avec une face de Baccbuà, mais de Bacchus vulgaire et non du jeune et beau conquérant du Gange. J'observais ses moindres mouvements et je vis avec surprise que ce jmte bachique ne buvait que de l'eau, il mangea deux œufs à la coque, im peu de compote de pruneaux de Tours ; puis prenant une poignée de sucre, il la mit dans une grande tasse qu'il remplit de lait et de café, et arrosa de ce copieux liquide son rqpas d'une frugalité presque pythagoricienne.
Nous avons souligné dans ce passage tous les mois qui contribuent à lui donner cet accent pittoresque, sans doute, mais exagéré que nous avons à reprocher à M. Peyrat. Pour que ce tableau fût vrai, il faudrait en tamiser la lumière un peu crue ; de la sorte seulement on restituerait à Béranger sa physionomie naturelle. N'y a-t-il pas quelque difficulté à concevoir un individu réunissant en sa personne les trois aspects d'Alexandre le Grand, de saint Jean Chrysostome et du Bacchus vulgaire? Une opposition a frappé l'observateur lorsqu'il étudiait la figure de Béranger; cette opposition existe en réahté, mais la figure offrait néanmoins un ensemble harmonieux où l'on retrouvait bien les caractères multiples et parfaitement équihbrés du talent de l'écrivain.
Béranger avait un front magnifique, des tempes admirables, un crâne vigoureusement développé, un œil bleu doux et puissant, dont le regard charmait quoiqu'on le soutint difficilement. Il était
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chauve; mais, à cinquante-cinq ans, ses cheveux rares, soyeux, et dont la couleur rappelait celle des premiers cheveux de Tenfant, formaient une couronne autour de sa tête, dégarnie seulement sur le haut et sur le devant. Le bas de sa figure, plus vulgaire en ce sens que les traits n'offraient pas un dessin correct, la bouche étant un peu de travers et le nez un peu gros, annonçait une certaine sensuaUté — elle s'observe dans la figure de plusieurs satiriques moralistes, Molière entre autres — ,unie à une extrême finesse, mélange singulier au premier abord de malignité indulgente et de bonté moqueuse. Autant son crâne, son front, ses tempes, son regard révélaient l'auteur du Dieu des bonnes gens, des Fous, de. la Métempsycose, du Vieux Caporal, de Poniatowsky, des Quatre Ages historiques, du Vieuo) Vagabond et de Jacques, autant sa face, qui n'était point d'un Bacchus vulgaire, mais d'im poëte gaulois, sensé et moqueur, trahissait l'auteur du Roi d'Yvetot, de Trestaillon, du Ventru, de Denys maître d'école, de la Mort du diable, des Missionnai-res, des Révérends Pères^ du Mariage du pape et de vingt autres chefs-d'œuvre dont l'actuaUté n'a point diminué.
M. Pey rat constate avec surprise la frugalité presque pythagoricienne de cet épicurien, et remarque que ce poëte bachique ne buvait que de Teau ; ici encore, M. Pey rat exagère le contraste. D'abord Déranger n'était pas un poëte bachique ; tout au plus était-il :
Ami du \in, de la gloire et des belles.
Il avait chanté ^e vin, il avait chanté Lisette, mais il avait chanté la patrie et la liherté, chansonné les rois et les prêtres, contribué à une révolution :
Bénis ton sort. Par toi la poésie A d*un grand peuple ému les derniers rang^. Le chant qui yole à Toreille saisie , Souffla tes vers même aux plus ignorants. Vos'orateurs parlent à qui sait lire ; Toi, conspirant tout haut contre les rois, Tu marias, pour ameuter les Toix, Des airs de yielle aux accents de ta lyre.
D'autre part, il n'est pas exact de dire que Déranger ne buvait que de Teau. D buvait du vin, moins que beaucoup de vieillards, moins que La Mennais, comme le dit ailleurs M. Peyrat, mais sans que sa sobriété à cet égard méritât aucunement d'être signalée. Ce détail paraîtra ridicule ou pour le moins insignifiant à plusieurs personnes, et si nous le donnons, c'est que des amis du chansonnier, croyant rendre service à sa mémoire, ont voulu, en' opposition au Déranger épicurien, sensuel et matérialiste qu'on dépeignait à la foule, dépeindre un autre Déranger tenant presque de l'anachorète. Ces deux portraits sont également faux. Déranger n'était ni un épicurien, dans le mauvais sens du mot, ni un anachorète. C'était un homme beaucoup plus simple et beaucoup plus sensé, ennemi de tous les excès, même de l'excès de vertu et de sobriété. En TidéaUsant ainsi en dehors de la vérité,— ^un poète qui gagne à être connu n'a pas besoin d'être amendé — on a conduit un écrivain d'esprit exclusif et de grand talent à traiter Déranger de fauoi
38 BÉRANGEH.
ivrogne et de faux libertin. Nous reviendrons ailleurs sur cette opinion de M. Renan et sur les termes étranges qu'il emploie.
M. Peyi*at est enclin à l'antithèse ; souvent l'expression, sans trahir positivement ses intentions, — elles sont loyales et sincères, — les dénature comme ces verres grossissants qui donnent aux objets un aspect si différent de leur aspect ordinaire. Supposons par exemple que l'écrivain qui nous occupe soit un musicien : il faudrait, pour chanter sa musique, la transposer, car elle serait toujours trop élevée d'un ton. Ce travail accomph, on entendrait un morceau plein de sève et d'originalité.
Ce volume n'en renferme pas moins une grande quantité de choses très-justes et parfaitement dites :
Béranger avait rattendrissemeDt faeile et en quelque sorte souriant, comme il avait le sourire habituellement mélancolique ; et ce mélange plein de charme existait sur sa figure comme dans sa poésie.
Mais pourquoi, plus loin, nous dire en revenant encore sur la tête de Béranger :
Cette tête, à la fois énorme et superbe^ était comme un symbole grandiose de ses vices et de ses vertus !
Quels vices ? Il faudrait du moins les indiquer. Il y a contradiction apparente avec une autre citation que nous avons faite plus haut : « Je n'ai personnellement rien vu de Béranger qui ne fût d'un vrai sage,-» Nous le répétons, la contradiction n'est qu'apparente. Il y a deux hommes chez M. Peyrat, l'observateur et l'historien, puis le pasteur protestant, l'honmie-
NAPOLÉON PBTRAT. 39
lige d'une foi religieuse, d'un système absolu. Le premier voit un sage dans Déranger, l'autre ne peut oublier que ce sage a écrit la Bacchante et Ma Grand^Mère, qu'il a chanté la Bonne Fille, Frétillon, Madame Grégoire et la Gaudriole. Ces deux personnalités distinctes ne se fondent jamais complètement chez l'écrivain, et nous pourrions relever plus d'une assertion erronée, plus d'une fausse interprétation échappées en quelques endroits à sa plume. Que signifie par exemple cette phrase ?
Il Yonlait être à la fois populaire et inacce$sible comme les dieux.
n n'y eut pas, au contraire, d'homme plus accessible que Béranger. Il l'était trop et ne savait point se défendre contre les importuns. Il répondait à quiconque lui écrivait, sa correspondance volumineuse le prouve assez ; il recevait quiconque lui demandait im service ou prenait la peine de sonner à sa porte. Sa vie était toute à tous, il ne se garda même pas suffisamment des curiosités banales et malveillantes ; bien des attaques contre lui, bien des calomnies n'eurent d'autre source que sa facilité à accueillir une foule de gens à qui il aurait dû fermer sa maison ^ Malheureusement le grand tort de Béranger, dans un siècle où l'homme privé et l'homme public sont trop souvent si difi'érents l'un de l'autre, fut de vivre suivant ses opinions et d'appliquer chaque jour ses principes. Il aimait les hommes autrement qu'en chansons : cela lui fit
* À ce sujet on nous a communiqué une petite brochure fort instructÎTe intitulée : Comment nous reçoivent les grands poètes^ liTiBB accompagnée de révélations curieuses sur Béranger et Bar-
'iO BÉRANaER.
beaucoup d'ennemis. Inaccessible, il se serait tenu dans un éloignement favorable aux illusions de la foule, entouré seulement de quelques amis sCirs et intéressés à sa gloire, dont ils auraient semblé responsables vis-à-vis du public.
Dans ce volume, il y a une page très-remarquable, une page charmante, que nous citerons en en-
ihélemy, par Jules-Michel Franquélt. (Paris, 1846, 24 pages in- 12.) Voici les premiers vers de cette satire :
Allons poète, allons, pour ton œuyre d'enfer, Les cheveux hérissés prends le marteau de fer ; Botre au temple des Arts. Tu frissonnes? N'importe I Fais Toler en éclat le chêne de la porte. Et sur leurs piédestaux, gigantesque lutteur, Pour étreindre les dieux, grandis à leur hauteurl Pour assurer tes coups choisis l'endroit fragile; Ils ont le front d'airain mais le cœur est d'argile. Va, profanateur saint, ne fais rien à demi, Et couche 8&RA1I6BE près de Barthéleht.
Gominent s'exfdiqiier tairt de colère et des vers si féroces ?— M. Franqiiély avait ravoyé quelqnes-aiies de ses poésies à Béranger et à Barihélemif. Béranger et Barthélémy lui avaient répondu chacun par une lettre : lea deux lettres avalent amené deux visites. Le futur Juvénal fut très-bien reçu par le chansonnier et demanda des conseils, pour obtenir des compliments qu'il obtint en effet. Lorsqu'il se retira, après une assez longue séance, Béranger lui dit « presque avec » des larmes : Réussissez, M. Franquély. Adieu, monsieur, et revenez » me voir souvent. — Je n'allai pas chez lui souvent, — continue » M. Franquély avec une profonde indignation, — comme il m*y avait » engagé, et peut-être aurais-je été assez naïf pour le faire, si un ji voyage d'un an en Bretagne ne m'en eut empêché ; mais à mon re- » tour une de mes premières visites fut pour lui. » Béranger, qui l'avait vu une seule fois, ne reconnaît plus son visiteur de l'année précédente et le confond avec une autre personne. .
n Une se souvenait plus de mot, c'est bien certain; aussi cette » étrange réception n'était pas destinée au poëte qu'il avait bien reça
NAPOLÉON PETRAT. 41
tier, parce qu'elle peint à leur honneur les deux caractères mis en scène -
Quand il sortit, vers midi^ je l'accompagnais; il continua, chemin faisant^ de me parler de sa triste jeunesse et^ par une transition naturelle, de la mienne^ non moins triste^ et de mes poèmes. Nous étions au tournant de la rue des Martyrs^ lorsqu'il médit bruMpiement : « Mais pourquoi voudriez- Tous donc faire imprimer vos vers ? — Mais^ répondis-je^ à demi rêvant à ses malheurs et aux miens, par la même raison apparemment que vous fîtes imprimer les vôtres. » Et nous continuâmes notre chemin sans faire plus d'attention à ce mot lâché en l'air. Ja ne puis comprendre encore tujour-
» dans une autre circonstance, la preuve en est dans les qnaitîoiit » qu'il m'adressa.
j» BÉBAifGER. — N'est-ce pas vous qui étiez i rOunÎBeT
» Moi. — Non, monsieur.
» Béranger. — N'est-ce pas à vous que j'avais conseillé de ne plus » faire de satires?
» Moi. — Non, monsieur, vous m'avies écrit, an contraire : Coa- » rage, etc
» Là-dessus, je me levai et jeaortifde ebei le poStefor^mal édifié. »
Aussi M. Franquély a-t-il eonqioié de méchants vert |KHir « coucher Béranger près de Barthélémy : »
Quand uo jour, à dianter, un beau sojet le pousse, Béranger pleurera sur le trépas d'Esconsse ; Mais un vers, un écu, pour tromper ce trépas, Voilà ce qu'au mourant il ne donnerait pas,
et publié une brochure, ob il dit lui-même en parlant du chansonnier: « Je sais que son talent est immense, que sa vie publique a été pare; n je sais que son nom éveille de nombreuses sympathies. On ne verra » dans mon indignation qu'un amour-propre blessé. »
Hélas 1 oui, mais si la colère de ce « petit monsieur » est grotesque, elle nou9 donne la clef d'un bien grand nombre d'antipathies moins naïves dans l'expression et qui se sont fait jour depuis la mort du poëte.
d'hui ni la demande ni la réponse — Quoi qu'il en soit, je revins à Dugny, et le soir, selon mon habitude, je résumai et transcrivis ma conversation avec l'illustre poète. Ce mot échappé me revint : douteux d'abord, il grossit insensiblement et prit bientôt à mes yeux les proportions d'une énorme inconvenance. Je fondis en larmes et je lui écrivis aussitôt mes excuses et mes regrets sur un papier littéralement trempé de mes pleurs. Je lui exprimai naïvement toute l'horreur que la seule idée de mon ingratitude m'inspirait, dans ce moment surtout où M. J. Tanin venait de le critiquer si amèrement dans la Revue des Deux-Mondes. L'excellent homme me répondit cette admirable lettre : « J'avais si bien remarqué le mot qui )) vous donne tant de remords, mon cher enfant, que peu de » jours après votre visite, parlant de l'intérêt que m'inspire la » jeunesse honnête et studieuse, je disais en riant : J'en suis » bien récompensé, ma foi, voici ce qu'un de ces ingrats me » disait l'autre jour, et là-dessus je raconte le passage de notre » conversation, et tout le monde de rire avec moi de votre » riposte. Vous auriez ri vous-même, quoique peu rieur, si » vous eussiez été là. Gela eût mieux valu que de me dire un p long mea culpa, pour une naïveté qui ajoute à l'estime que » j'ai déjà pour vous. J'aime cette fierté de caractère, qui se » regimbe quand on le heurte. Quoi, vous avez rêvé la gloire, » comme je la rêvais à votre âge, et un pédagogue blasé vien- » dra se placer entre cette maltresse et vous^ jeune homme » plein de foi et d'amour ! il dispersera d'un coup de pied in- » soient les tisons de votre foyer, il taquinera vos désirs (l*a- » mant, et vous n'aurez pas le droit de lui dire son fait ! Si. » parbleu ! il faut arracher la férule au pédant et lui en donner » sur les doigts et partout. Mais au fond il est bonhomme et ne » se fâche pas du châtiment qu'il s'est attiré. Loin, bien loin » de cela, il n'en présume que mieux des dispositions du disci- » pie récalcitrant. Oui, mon ami, vous ne m'avez jamais si bien ï) donné la mesure de votre force intérieure. Malheur à ceux )) qui s'offensent d'une pareille repartie ; d'ailleurs, je crois
» VOUS l'avoir dit quelquefois, je me suis habitué de bonne » heure à ne reconnaître d'autre autorité que celle des sens ^, » et si je devenais une autorité absolue pour quelqu'un^ je » n'estimerais plus cette personne. Usez-en donc ainsi toujours » avec moi. Je ne pardonne pas à la malveillance^ mais j'aime » la vérité, et vous avez dû voir que je sais me la dire plus » dure que Janin ne l'a fait. » (25 septembre 1832.)
N'est-ce pas là, comme nous le disions, une lettre pleine de grâce et de cœur? En voici une autre datée de Passy, 22 avril 1834. Elle prouve une fois de plus combien sont fausses les accusations qui présentent Béranger comme partisan de la dynastie d'Orléans, et indifférent au mouvement des idées, à la marche de la révolution française :
« Voilà de bien tristes événements^ mon cher ami, depuis » votre départ. Le sort de Lyon est épouvantable. Je m'y atten- » dais^ ainsi qu'à réchauffourée de Paris. Le gouvernement » s'en croit beaucoup plus fort. Il est incontestable que les ré- » publicains ont tout fait pour le mettre en position d'user de » plus de force. Mais ce n'est pas là que se trouvera l'écueil » d'un gouvernement qui^ depuis quatre ans^ n'a su résoudre » aucune des questions d'économie sociale ^ qui surgissent de » toutes parts^ et qui semble croire que l'on peut étouffer ces » questions dans le sang des classes les plus nombreuses. Je
* Nous ne comprenons pas bien cette phrase, où il se trouve, sans doute, une lacune. Béranger doit avoir expliqué sa pensée plus clairement, soit dans la lettre elle-même, soit de vive voix, dans ses conversations avec M. Peyrat.
^ a L'aveuglement était partout. Science aride, ignorances dédaigneuses, sagesses rétrogrades, railleries provoquantes, voilà ce qui faisait grand bruit de paroles à la surface du pays, dans les sphères du pouvoir, dans les salons, à la Bourse, au parquet, à la table des riches. » (Daniel Stern. Histoire de la Révolution de 1848. Introduction.)
» sais jusqu'où va l'absurdité des partis, je sais jusqu'où va la » puissance dss besoins nouveaux qu'ils exploitent. Un ordre » différent de l'ancien veut naître. Les accoucheurs ont beau » s'y prendre mal, {'accouchement aura lieu. Quand ? je ne sais ; » mais l'enfant verra le jour. Souhaitons que ce soit tout natu- » Tellement et sans forceps ou opération Césarienne,.. »
On le voit, ce que le chansonnier semble surtout redouter, c'est « l'opération Césarienne. » Prenonsen note dès à présent.
Au printemps de Tannée 18 ib, le bruit courut que Béranger venait de supporter des revers de fortune. M. Peyrat avait été quelquefois l'obligé du poète. Hâtons-nous d'ajouter que les services rendus furent toujours offerts par Béranger, et que le jeune homme, loin de les solliciter, mit une extrême- délicatesse à s'acquitter envers son bienfaiteur, « chose à laquelle Béranger se montrait d'autant plus sen- ' sible, qu'il y était peu habitué. » En apprenant cette nouvelle, M. Peyrat écrivit aussitôt à son vieil ami pour mettre à sa disposition le fruit d'économies péniblement amassées à force de courage et de travail.
Béranger répondit à cette proposition par l'aimable lettre qui suit :
« Ah ! vous pouvez disposer de 5,000 francs, c'est bon à
» savoir, mon cher enfant. Un jour on pourra vous faire de
» petits emprunts. Mais, à présent, je n'en suis pas encore là,
» quoi qu'en aient dit plusieurs journaux... Quant à votre
» lettre, mon cher ami, elle m'a touché d'autant plus qu'elle
» no m'a nullement surpris. Depuis le premier jour où je vous
» ai vu, je sais de quoi vous êtes capable. Vous seriez riche,
» f accepterais une part de vos trésors, et, si j'en étais là, et
NAPOLÉON PBTRAT. 45
» VOUS pauvre comme voug Vêtes, je consentirais à vivre de » votre travail. Ne oroyezpas que je vous le dise pour répondre » seulement à vos offres; je tous Taurais dit il y a déjà long- » temps^ si roccaâon s'en fût présentée. Ce que je désire, c'est » que vous ne vous inquiétiez pas de mon sort^ qui n'a rien » d^ affligeant. J'ai plus que je n'ai jamais souhaité, lorsqu'à » votre âge je me forgeais un avenir... »
Nous trouvons cette lettre fort belle et surtout caractéristique de la nature vraie de Déranger. Quelle simplicité dans ses remerciments ! quelle grâce dans le refus! comme il évite de le rendre humiliant ou pénible pour celui qui en est Tobjet :
t — Un jour on vous fera de petits emprunts Si
j'en étais réduit où vous me croyez, et vous pauvre comme vous Tôtes, je consentirais à vivre du fruit de votre travail. » — A-t-on jamais plus admirablement reconnu une offre de service? Avec quel tact il affecte d'oublier toutes les différences d'âge, de réputation, de position sociale qui peuvent séparer celui à qui on offre de celui qui offre î Comme il sait se mettre sur le pied de la plus parfaite égalité! Il ne semble préoccupé que de rassurer son futur bienfaiteur. Tous ses rêves de fortune sont dépassés, il n'est pas si malheureux qu'on le suppose, etc., etc. Il n'y a pas dans c-es Ugnes une seule phrase, un seul mot à effet ; tout y est simple, d'une exquise déUcatesse, d'une touchante bonté.
Dans le courant de la même année, il écrit à son jeune ami. « J'avais un grand besoin de repos que » je ne puis attribuer qu'à mes cinquante-cinq ans » et à la fatigue que Tâge amène nécessairement » avec lui. Peut-être direz-vous que je ne suis pas
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» encore ce que dans le monde on appelle vieux. Je » le sais, mais je sais aussi que la vie m*a été dif- » ficile, et que mon caractère n'a pas autant de » force que de rectitude. Je puis donc être fatigué » plus encore que vieux. »
Déranger se jugeait merveilleusement lui-même, mais avec un excès de modestie. En réalité, son caractère ne manquait pas plus de force que de rectitude. Seulement trop de bienveillance, de sensibilité remplissaient son cœur pour que l'homme n'éloignât pas de lui tout sentiment d'injustice ou de dureté, et, dans la mêlée, qui Tignore? on devient souvent aussi injuste qu'impitoyable. D'autre part, l'extrême lucidité de son esprit, la profondeur de son bon sens ne lui permettaient point d'apporter dans le conflit cette âpreté féconde, fille des passions exclusives, qui est parfois une nécessité des luttes politiques. Il voyait trop de choses à la fois, il voyait trop loin, surtout vers la fin de sa vie, pour éprouver désormais certaines ardeurs légitimes, certaines iinpatiences précieuses. S'il tendait au but avec énergie, il prévoyait les obstacles. Le patriote, le républicain, les eût franchis d'un bond ; le philosophe les comptait, les étudiait; l'artiste cherchait à les tourner, désireux que la nation n'y laissât pas couler le plus pur de son sang.
Puisque nous avons relevé plusieurs injustices de M. Peyrat à l'égard de Déranger, pourquoi n'en relèverions-nous pas une à l'égard de sa vieille et fidèle amie, M"^ Judith Frère? L'influence d'une femme se retrouve dans la vie de tous les hommes de quelque valeur. Donne ou mauvaise, faible ou
NAPOLÉON PEYBAT. 47
puissante, il faut compter avec cette influence. Voici ce que nous dit Tauteur en parlant de M"« Frère :
n avait pris a?ec lui une tante, sœur de sa mère^ x^^ille fille hargneuse^ qui^ retirée de quelque taudis de Paris^ ne se trouvait pas heureuse d'être recueillie dans la fortune et la gloire de son neveu, l'y trouvai aussi M*^* Judith^ que j'avais quelquefois rencontrée à Passy. C'était une amie de sa famille Diatemëlle^ plus âgée que lui de deux ou trois ans ; elle chantait ses chansons avec un joli filet de voix qui ne chevrotait pas encore^ parfaitement bonne, mais très-laide, et avec des dents ressortantes à la façon des sangliers. On a dit que cette personne était Lisette ; mais Vàge et la laideur rendent cette supposition impossible. Je crois d'ailleurs que Lisette n'a jamais été qu'une ombre^ un rêve poétique, un idéal rendu immortel. 11 avait pris M*** Judith un peu par charité, un peu pour soigner sa vieille tante^ un peu pour tenir son ménage^ à quoi elle fut entièrement impropre. Ce triste entourage de deux vieilles femmes qui se querellent^ c'est ce qu'il appelait dans sa lettre les ennuis de son installation.
Il y a beaucoup à redire sur ce passage, profondément injuste en général, et faux sur quelques points de détails. D'abord M"® Frère, qui approchait de la soixantaine à l'époque dont parle l'auteur, gardait, malgré son âge, une physionomie spirituelle où l'on découvrait facilement des restes de beauté. Cette phrase, « elle avait des dents ressortantes à la façon des sangliers, » dont le moindre tort est de manquer de politesse et d'élégance, donne de la constante amie •* de Béranger une idée fort éloignée de la vérité. Cette personne avait,
* « La meilleure amie que j'aie eue, la botane Judith, avec
qui je finis mes jours. » (Béranger. Ma Biographie,)
au contraire, sauvé du passé tout ce que respectent les ans : un regard expressif, un sourire plein de finesse animant encore des traits vieillis, mais non flétris !
M. Peyrat croit aussi que M"® Judith n'a pas été Lisette. Il ne devrait pas seulement le croire et le dire d'une façon hypothétique, il devrait le savoir et l'affirmer. Laissons à M. de Lamartine le privilège de ces inexactitudes historiques et de ces confusions de personnages.
D'ailleurs, M"® Frère montra en mourant une fermeté, une énergie que beaucoup d'hommes perdent au dernier moment, et sa mort, à plusieurs égards, rappela celle de La Mennais. M. Peyrat était trop l'obligé de Déranger pour n'avoir pas suivi avec attention tous les détails de sa vie ; il a dû connaître la fin de cette a vieille femme, » et il n'aurait pas dii oublier qu'il faut honorer partout et toujours l'unité du caractère, la force de la volonté.
Déranger avait traversé de bien tristes époques. Il avait vu, sous l'Empire et pendant les deux invasions, jusqu'où peuvent aller la bassesse, l'égoïsme, l'ingratitude et la trahison. Mêlé lui-môme au monde mihtant de la littérature et de la politique, initié aux tristes secrets des ambitions humaines, placé dans les coulisses où l'or brillant aux lumières de la rampe redevient du cuivre, il aimait, il estimait les honunes, il croyait en l'avenir des sociétés : loin de lui les désespoirs de l'orgueil impuissant, la misanthropie des vanités blessées ^ î
* « Revenu à Paris vers 1797, dans les dernières années du Directoire, il se trouva au milieu de la grande ville, sans ressources, sans
Aussi tous ceux qui se rattachent de près ou de loin à la. bohème, soit littéraire, soit politique, car cette dernière existe, éprouvent-ils contre Béranger une antipathie bien naturelle. Sa vie pauvre et simple, son intelligence nette et calme les irritent comme la plus sanglante satire de leur existence misérable et pleine d'affectation, de leurs écrits maladifs et boursouflés.
« Votre lettre^ mon cher enfant^ me fournit une occasion B de vous gronder^ qu'il faut saisir, vu qu'il n'y a pas souvent » à reprendre en vous. Dites-moi^ pourquoi cette sauvagerie » qui vous fait ainsi éviter les gens remarquables qui visitent B la maison où vous vivez ? Quoi ! lorsque vous pouvez vous B trouver avec des personnes qui, quelles qu'elles soient^ pour- B raient vous être bonnes à connailre^ vous fuyez votre gite ! » Mais^ mon cher ami^ ne craignez- vous pas d'abord qu'on B n'attribue l'efiroi qu'elles vous causent à un amour-propre B excessif et mal satisfait ? Puis, n'y a-t-il pas plus à gagner » avec des gens qui ont plus vécu et autrement vécu que vous? B Ne savent-ils pas bien des choses que vous ignorez ? Surtout^ B comment vous formerez-vous une opinion juste de vos sem- B blables^ si vous vous tenez toujours si loin d'eux ? Peut-être B avec cette misanthropie vague» si commune à votre àge^ B Me&'Vous disposé à cuxuser noire pauvre espèce, au moins cette B portion qu'on appelle XdiSociéiék Paris? Pourquoi ne pas vé-
instnietion, sans guidei et n'ayant pour tout avenir qu'une vocation poétique. Doué d'un esprit observateur et pénétrant, livré à tous les hasards de la misère, si l'on peut s*étonner d'une chose, c'est que son cœur ait été assez fort et son sens assez droit pour repousser les assauts que l'envie dut alors lui livrer; c'est que sa muse, dès cette époque, n'ait compté dans notre espèce,
Que des fous, pas de méchaute. »
(C" Glément de Ris, Critiques d'art et de litté-
ratmre. Béràhgkr.)
» rifier si tout le mal qu'on en dit est fondé? On a prétendu p (eh^ bon Dieu ! que n'a-t-on pas prétendu ?] que plus on )} connaît les hommes et moins on devait les aimer. Ceci est » faux complètement. Cest faute de les bien connaître qu'on » les prend en aversion. L'étude approfondie qu'on a faite d'eux . » dans les différentes conditions^ conduit au contraire à se con- » vaincre que leur nature est généralement bonne. Dans cette » matière^ l'indulgence naît de la science. Ne négligez donc » pas de vivre avec vos frères, sans quoi vous n'apprendrez ï> jamais à leur devenir utile. Et c'est la mission que le Père ï> commun nous a donnée à tous, et à laquelle rums devons em- » ployer toutes nos forces physiques et intellectuelles. C'est » parce que j'ai eu aussi de la sauvagerie, et il m'en est resté » assez sans qu'on s'en doute, que je veux vous mettre en » garde contre un défaut qui finirait peut-être par annihiler » vos qualités heureuses. »
Si Béranger se trompe, l'erreur, on Tavouera, est noble et touchante ; elle sied assez bien, du reste, à un républicain qui avait foi au progrès. Est-ce là, ajouterons-nous, les sentiments et le langage de l'égoïste habile qu'on a voulu nous peindre? Remarquons encore avec quel soin il évite le ton pédantesque des faiseurs habituels de sermons, avec quelle grâce il présente la petite leçon qu'il veut donner, avec quel tact heureux il s'attache à ne pas blesser la vanité même la plus susceptible. Béranger évidemment n'était point vaniteux. Les vaniteux ne sont-ils pas de tous les mortels ceux qui ménagent le moins la vanité d' autrui?
Nous terminerons ces citations de lettres par la suivante ; elle nous paraît de nature à bien montrer ce qu'il y avait de lucidité dans le cœur de Béranger et de bonté dans son esprit. C'était en 1840. Béranger
NAPOLÉON PETRAT. 51
occupait alors une petite maison à Fontenay-sous- Bois. Il écrivit à M. Peyrat et proposa à son jeune ami de venir habiter chez le chansonnier, de lui servir « de bâton de vieillesse. » Voici une partie de cette lettre:
« A présent^ je vous supplie de ne faire aucun sacri-
» fice, car vous n'en trouveriez pas la compensation^ si ce n'est » dans mon amitié; et, à votre âge. Tamitié d'un vieillard n'est » bonne qu'une heure par jour, où l'expérience de l'un s'épan- » che dans l'imagination de l'autre. Vous parlez de poésie : la » vieillesse n'en a plus, mon cher enfant, il lui faut là mort » pour en retrouver; car les souvenirs mêmes, elle en fait de la » prose, à force de les rabâcher. Ne vous faites donc pas d'illu- » sion : votre vie ici ne peut qu*être incomplète, et c'est poui^ » quoi j'ai tant hésité à vous proposer d'y venir, et qu'aujour- » d'hui je me fais un devoir de vous éclairer. Je vous connais : » une fois avec moi, vous aurez de la peine à chercher ailleurs » un sort plus favorable, et pourtant cela sera nécessaire, soit » que vous vous mariiez enfin, ce que je souhaite pour vous, » soit qu'une position avantageuse vienne s'ofMr. Réfléchissez » donc bien à ce que vous devez faire : les gens de cœur en- 0 gagent trop facilement leur liberté, et leur dévouement les » empêche trop souvent de la recouvrer. La liberté, mon cher » ami, c'est le bien le plus précieux ; j'ai bravé la misère pour » conserver la mienne Savez-vous qu'à votre âge je n'aurais » pas accepté les propositions que je vous fais aujourd'hui ? » Si, il y a trente ans. Chateaubriand me fût venu dire : » « Voulez-vous vivre avec moi? » je lui aurais fait la révérence » et tourné les talons, et pourtant il sonnait bien haut dans » mon esprit. Réfléchissez donc, je vous en prie encore. Voyez » si vous voulez être le bâton de vieillesse d'un homme bon, » sans doute, mais qui a ses manies qui n'iront qu'en augmenp tant, son humeur qu'il n'a jamais su dominer, et qui, tout » en vous aimant, pourrait devenir insupportable. »
En somme, ce nouveau volume sur Déranger offre un vif et sérieux intérêt, un haut enseignement moral. Il sera consulté avec fruit et s'ajoutera aux témoignages que l'histoire recueille. Il a son importance, non-seulement par les documents qu'il renferme, les détails curieux et neufs qu'il fait connaître, les appréciations qu'il contient, mais encore par le talent et le caractère original de celui à qui nous le devons. Ces deux cent soixante-dix pages font mieux apprécier certains côtés de la nature de Déranger et nous révèlent d'une façon tout à fait inattendue la nature de M. Napoléon Peyrat, déjà connu, nous l'avons dit, par plusieurs travaux d'histoire, où l'imagination domine et entraîne parfois l'auteur. Cet historien est aussi un poète, à en juger par les fragments de vers insérés dans son récit. C'est donc avec plaisir que nous avons lu cette publication sur le chansonnier, et nous croyons que tout le monde la lira avec profit. Néanmoins, nous le répétons, en hsant M. Peyrat, il faut se mettre en garde contre la roideur de son esprit dédaignant les nuances ; il faut surtout ne pas s'arrêter à certaines expressions un peu vives, et qui pourraient prêter à des intei^ prétations évidemment bien éloignées — nous voulons le croire — des sentiments de l'écrivain. Il ne comprend pas Déranger tout entier, mais ses réticences et ses antipathies visibles donnent plus de poids à son approbation, quand il l'accorde hautement. D'ailleurs, il fait connaître de nombreuses et intéressantes lettres du chansonnier, et le meilleur service qu'on puisse lui rendre, c'est de hii laisser la parole.