‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 27 sur 67 · LES ENNEMIS INATTENDUS · texte numérisé non relu

LES ENNEMIS INATTENDUS

PrMiéliMi,— Ëjmmîm Vltedi,— B. Pelletoa.

Discite justitiam.,.

Dans le chapitre précédent, nous ne sommes guère sorti de Tornière cléricale et royaliste, sauf avec M. Renan, qui juge Béranger d*après les lois sévères d'une nouvelle orthodoxie. Nous avons constaté, pièces en main, que tous les orateurs catholiques de la circonstance, soit qu'ils vinssent du journal VAssemblée nationale ou de l*Univers religieux^ soit qu'ils appartinssent à la légion des volontaires du Figaro^ se distinguaient également par un mélange de violence et de bouffonnerie, de mauvais goût et de mauvaise foi dont nous sommes loin de nous étonner et de nous plaindre. Quand un parti n'a plus d'autres armes ni d'autres interprètes,

254 BéRÂN6Éil.

quand il se montre constamment l'écume à la bouche; quand il s'incarne dans la personne de M. de Pontmartin, l'homme aux trois épithètes, de M. Louis Veuillot, l'Alceste énergumène et facétieux, du Figaro, le plus illustre représentant de la bohème littéraire, ou de M. Barbey d'Aurevilly, l'auteur A' Une vieitte maîtresse, il faut bien croire que l'idée qui Tinspire, la religion qui le pousse à de semblables aberrations ne méritent pas de meilleurs apôtres, et nous pouvons, en sûreté de conscience, repousser la foi politico-religieuse de ces chevaliers errants de l'inquisition >.

* Nous ne calomnions personne. — Les plus habiles cachent sMs des mots doucereux leurs regrefs et leurs espérances, mais Teoftot terrible de cette pieuse association, M. Barbey d*AureTilly, se laine aller parfois à de naïves confessions. — En voici un exemple eurieox :

« Eh bieni si, au lieu de brûler les écrits de Luther, dont tes eeodres retombèrent sur TEurope comme une semence, on avait briM Luther lui-même , le monde était sauvé, au moins pour un siècle. •

On pourrait croire qu*il n*y a là qu'un mot en Tair, jeté par m homme avide de bruit et cherchant à faire parler de lui, à force de scandale; mais, sans nier absolumeut qu'un sentiment de poérile vanité entre pour quelque chose dans la férocité comique ée M. Barbey d'Aurevilly, nous signalons le commentaire soivant :

« Luther brûlé 1 on va crier. Mais je ne tiens pas essentieUemeot au fagot (comme cette plaisanterie a bonne grâce, lorsqu'on ae ra^ pelle les exécrables sacrifices humains qui ensanglantèrent tout le moyen âge l) pourvu que l'erreur soit supprimée dans sa manifestatiet du moment et dans sa manifestation continuée, c'est-à-dire YbataÊi qui l'a dite ou écrite et qui l'appelle la vérité. Est-ce trop pour lei agneaux de l'anarchie qui ne hèlent que la liberté? Un hoffline da génie le plus positif qui ait vécu depuis Machiavel, et qui n'était pat du tout catholique, mais au contraire un peu libéral, disait avec la brutalité d'une décision nécessaire : « Ma politique est de tuer deix hommes, quand il le faut, pour en sauver trois. »Cela n'est paf* mal l Or, en tuant Luther, ce n'est point trois hommes qu'on sauvait

LfiS ENNEMIS INATTENDUS. l^^5

Oui, M. Barbey d'Aurevilly a parfaitement raison lorsqu'il s'écrie :

Il n'est maintenant^ et il ne peut y avoir que deux thèses en présence : la thèse de TAutorité .qui implique Dieu) avec toutes ses conséquences ^ et la thèse de la Liberté (qui implique rhomme sans Dieu ) avec toutes les siennes.

Nous voilà prévenus; nous Tétions déjà par le style de MM. les autoritaires ^.Malheureusement, si

an prix de deux; c*étaieot des miUiers d'hommes au prix d'un seul. Du reste, il y a plus que l'économie du sang des hommes : c'est le respect de la conscience et de Tintelligence du genre humain. Luther faussait rnne et Vautre. Puis, quand il y a un enseignement et une foi soeiaUj — c'était le catholicisme alors, — il faut bien les jfroiéger et les défendre sous peine de périr un jour ou Vautre eomwie société, (Évidemment; aussi est-ce pour cela que nous ne voulons ni d' « un enseignement, » ni d'une « foi sociale »). De là des tribunaux spéciaux, des institutions pour eonnaftre des délits contre la foi et l'enseignement. L'inqoisitiOxN est donc de nécessité logiqoi DANS DNB SOCIÉTÉ QOELCOïfQUE. » (J. Barbet d' AUREVILLY, Lcs Prophètes du passé.)

Le livre qui contient ces gentillesses est dédié à une femme, M">* la baronne Almaury de Maistre. La foi qui soulève les montagnes change aussi les agneaux en tigres.

* Nous les connaissons maintenant : l'inquisition et le bâcher.

3 Ces Messieurs n'ont pas deux styles, il n'en ont qu'un qu'ils se repassent de main en main, et qui conserve toujours la même fraîcheur. On se rappelle les invectives de AI. de Pontraartin et de M. Louis Veuillot contre Déranger, voici maintenant un échantillon des aménités publiées par le Nain-Jaune {Il iuïWet 1863), et signées : Barliey d'Aurevilly, à l'adresse de M. Renan. 11 s'agit de la Vie de Jésus,

L'avis du critique sur l'œuvre peut se résumer en quelques mots : « Ce livre est plein de ridicules monstrueux, abjects ^t imbéciles,.,. Je nie le bon sens dans ce livre; je nie le talent relevé, constant, formidable; je nierais même le style, si on me poussait. »

Quant h l'homme, d'après M. Barbey : « C'est un expulsé de sémi-

256 BÉRANÛEk.

jusqu'à présent nous avons rencontré, parmi les ennemis de Déranger, tous les ennemis de la démocratie, si nous devons rencontrer encore des adversaires sérieux du chansonnier, parmi les libéraux qui voudraient mettre à la portion congrue le « peuple d'en bas » et la liberté elle-même, ces ennemis naturels, ces adversaires logiques ne sont pas les seuls antagonistes du poète populaire.

Le parti démocratique lui-même a fourni son contingent d'attaques injustes et cruelles contre rhomme qui a le plus complètement personnifié les tendances révolutionnaires de notre époque, en s'efforçant de démocratiser la poésie, cette reine allière et dédaigneuse, dont les regards ne s'étaient guère abaissés sur les humbles sans loisir et sur les pauvres d'esprit, c'est-à-dire les ignorants. Des hommes distingués, à l'intelligence ouverte, aux aspirations généreuses, ont méconnu, chez Déranger, le caractère et le talent, parce qu'ils se sont placés au point de vue exclusif de leurs systèmes individuels, au lieu de s'appliquer à comprendre le rôle vrai dn chansonnier. Diverses considérations se sont jointes pour quelques-uns à cette première préoccupation.

Deaucoup d'entre eux ont cédé à l'irritation générale causée par les dithyrambes maladroits de cer-

naire qui a de l'évêque rentré dans le ventre; » un « grippe-soleD

du D^ Strauss. ... une organisation à sang blanc et froid ^

baveur de sucre candi arséniqué... . un critique qui se vante de déterrer des truffes à chaque pas et dont je nie la sopériorité de groin; » il est « cauteleux et poltron, » etc.

Rien n'y manque, ni le choix, ni même le nombre sacré des épithètes qui se succèdent par trois. '■

PKOUDHON. 257

tains amis intimes du poète. Ils ont écouté ces voix, fort égoïstes, fort intéressées souvent. Au lieu d'étudier le politique et le moraliste dans ses propres œuvres, ils l'ont accepté travesti, défiguré par des peintres infidèles et sans talent. D'autres, enfin, ont oublié soixante ans de la vie du chansonnier • pour ne se rappeler qu'un jour de funérailles.

Il va sans dire que Déranger, condamné comme révolutionnaire et socialiste par les hommes du parti religieux et monarchique, même par M. Sainte- Beuve, va se trouver accusé par les démocrates d'avoir plus ou moins trahi la révolution et méconnu les tendances, les besoins de l'esprit moderne.

Un philosophe crie : Eh quoi !

Quelqu'un a cru, cerrelle folle, D'une idée accoucher sans moi 1 Il n'en sort que de mon école 1

(BÉRANGER, Histoire (Tune idée.)

M. Proudhon, malgré sa tendance visible au paradoxe, restera dans l'histoire comme l'un des esprits les plus originaux du xix® siècle. Il a osé penser par lui-même, et, chose plus rare encore, s'il est possible, il a osé dire nettement ce qu'il pensait. Toutes les idées de M. Proudhon ne nous paraissent pas également justes, tout ce qu'il soutient ne nous semble pas démontré, mais s'il y a lieu de se séparer de lui en beaucoup de points de détails, il faut savoir reconnaître qu'il a porté une

258 BÉRÂN6ER.

main hardie et puissante sur le vieil édifice social où nous continuons de nous abriter moitié par habitude, moitié par faiblesse.

M. Proudlion, quand il rêve l'application de ses propres principes, quand il veut leur donner une réalité matérielle, n'est pas exempt d'erreurs ; mais lorsqu'il attaque nos préjugés et nos croyances surannées, lorsqu'il rompt avec les vieilles traditions jacobine et socialiste, lorsqu'il renverse et détruit en un mot les bases mêmes de l'ordre ^social soi-disant nouveau qui nous régit, M. Proudhon accomplit une œuvre courageuse et durable. Il a prononcé quelques-uns de ces mots révélateurs dont la vérité profonde a pour résultat d'effaroucher les consciences timides, mais, le premier effroi passé, on reviendra à une appréciation plus exacte de sa pensée, on verra mieux où ces axiomes redoutés doivent nécessairement nous conduire. Certes, la constitution de la société est une œuvre essentiellement collective pour laquelle les forces réunies de tous et de chacun ne sont pas de trop. A cette tâche, un seul homme, eut- il le plus grand génie joint à la plus prodigieuse volonté, userait son génie et sa volonté. Quoiqu'il fasse, il serait néanmoins un homme, c'est-à-dire un être incomplet, et ses pins beaux efforts n'aboutiraient qu'à produire un système étroit d'où seraient éliminés bien des éléments contradictoires qui s'amalgament heureusement dans l'humanité, et ne se retrouvent jamais avec un égal développement dans chaque individu. Semblable au Dieu delà Genèse, le plus petit philosophe fait l'homme à son image et cherche de bonod

foi le bonheur des autres là où il trouverait son propre bonheur. Ceux-ci suppriment d'un trait de plume le sentiment et la passion ; ceux-là méconnaissent les besoins les plus légitimes et les plus élevés de l'intelligence ; tel comme Platon chasse les poètes de sa République ; tel comme Jésus proscrit le monde réel tout entier et déshérite quinze siècles de toute organisation sociale reposant sur une juste notion des droits et des devoirs.

M. Proudhon n'a pas toujours échappé à des errements de cette nature, mais le fond même de sa méthode et ses tendances sont excellents.

Cet écrivain révolutionnaire a un autre mérite, le plus grand de tous à nos yeux : il est lui-même et met brutalement les points sur les i. Il aime mieux les gros mots que les vilaines choses, et ne se pique point de cette poUtesse affadissante où se complaisent aujourd'hui tant de Ubres penseurs. La périphrase et les circonlocutions ne sont point son affaire ; il va droit au but ; il dit ce qu'il veut dire, et le dit avec les mots qui le disent le mieux.

Dans le monde actuel, cette franchise s'appelle de la brutalité, soit; mais nous croyons que les questions pendantes gagneraient énormément à être traitées avec cette brutalité, si tous nous avions le courage d'exprimer hautement notre opinion, tandis que notre système de ménagements infinis et de compromis perpétuels augmente la confusion des idées et retarde à notre propre détriment la solution des problèmes posés. Jamais on n'a vu peutêtre autant qu'à notre opcque, l'homme séparer sa vie en deux parts distinctes ; l'une vouée aux plus

hardies spéculations de rintelligence, Vautre consacrée à racheter par la prudence des actes, l'imprudence des paroles. On s'inquiète peu de mettre d'accord ses convictions et sa conduite. On n'est même un homme de bonne société qu'à la condition de sacrifier dans la pratique ses principes les plus importants et les plus arrêtés.

On est philosophe, on dombat l'Église, on est l'adversaire déclaré du catholicisme, on l'écrit, du moins, dans de gros livres qui rapportent honneur et profit ; mais on prend soin que les enfants fassent leur première conununion et Ton envoie sa femme à confesse *. Voyez tous ou presque tous les hommes qui se piquent de travailler pour l'aftanchissement de leurs concitoyens, et leur prêchent, soit en vers, soit en prose, ou la religion naturelle» ou le renversement de toute croyance rehgieuse : ils se marient à l'église, et vous apprenez, non sans quelque étonnement, que ces héros delà hbre pensée, ces apôtres de l'avenir n'ont su convertir ni leur femme, ni leur sœur ; qu'ils n'ont pas jugé à propos d'élever leurs enfants dans la foi de leur père*

Ils veulent éviter le scandale, et connue les beaux mots ne manquent jamais au service des mauvaises causes, ils appellent cela de la tolérance. Ils oublient que la tolérance consiste à respecter les convictions des autres, et non pas à renoncer au légitime usage de notre influence mise au service de la vérité.

Il y a bien de la faiblesse et, malheureusement

* Un de nos prétendus philosophes hardis prie ses infités, lonqu'il donne à dîner, de ne point parler de religion pendant le repai : « Ma fepune et mes epfants sont catholiques, dit-il. ^

aussi bien du calcul, dans cette prétendue tolérance. Certes, les relations sociales en deviennent plus agréables et plus répandues. Par ses livres, on appartient à Vavenir, par sa femme et ses enfants, on appartient au po^^, et tout cela contribue à rendre le présent fort agréable. Mais quelle direction sérieuse sont capables d'imprimer à l'opinion publique des hommes qui se prétendent dépositaires de la vérité et qui en font si peu de cas pour ceux qu'ils aiment le plus, pour la compagne de leur vie, pour les jeunes êtres dont ils ont la responsabilité directe? De deux choses Tune, ou cette vérité que vous proclamez, la plume à la main, dans votre chaire, à la tribune, est bonne ou elle est mauvaise ; ou vous avez la foi ou vous faites un métier. Si vous croyez à ce que vous dites, comment portez- vous plu3 d'intérêt à des étrangers que vous tentez de convertir, qu'à vos proches que vous laissez volontairement dans Terreur? Si vous faites un métier.. Mais non, vous êtes sincères, seulement vous êtes faibles, et votre caractère n'est pas à la hauteur de votre esprit. Aussi votre action sur le vrai peuple n'a-t-elle rien de sérieux. Lui, l'ignorant et le mercenaire, il n'a ni le moyen d'acheter vos livres, ni le temps de les lire, mais il sait que vos filles s'élèvent au couvent, et il connaît le directeur de votre femme : Cela li 5 ifa t, il vous juge.

Ce n'est pas ainsi qu'on agissait au xvi® siècle, en face des bûchers de l'inquisition et des gibets de la royauté. Les réformateurs prêchaient dans leurs écrits et dans leur vie; ils confessaient leur foi en tout et partout : leur mort était leiu* plus beau

sermon. Aussi enlevèrent-ils à Rome la moitié de TEurope. Si demain tous ceux qui ont œssé de croire aux mystères de la religion cessaient de se marier à l'Église, de faire baptiser leurs enfants et de convoquer le clergé autour du cercueil où repose le plus souvent le corps d'un impie moi-t sans confession, leurs écrits, leurs discours auraient une immense et profonde portée, car il n'y a que la vie de l'homme qui fasse les paroles écoutées et les livres populaires * . '

Cette singulière et commode façon d'entendre le devoir a d'autres inconvénients moins graves, mais non moins réels. L'irrésolution de notre conduite, en effet, gagne nécessairement jusqu'à notre style. De même que nous n'osons agir, nous n'osons écrire. Nous n'allons au bout de nos idées, ni dans l'action, ni dans la parole. Sous prétexte d'indulgence, de politesse, de respect, nous entortillons notre pensée en mille circonlocutions énervantes. Nous nous accoutumons à pallier nos sentiments ^ , à ne conclure qu'à moitié, à glisser, la nuit, des pétards incendiaires sous les portes que nous devrions abattre au grand jour. La netteté du langage disparaît, emportant la netteté des idées ; notre prudence se retourne coiitre nous-mêmes, et, à force de ne jamais tout' dire, nous finissons par ne jamais tout penser.

* Le public ne s*y trompe jamais : il admire la mort de La Mennais, il honore celle du sénateur Vieillard, et il hausse les épaules en apprenant les conversions subites de tant d'hommes qui démentent leur \ie entière à l'instant qui devrait la consacrer.

3 En tète d'un célèbre article de la Liberté de penser sur la Vie de Jésus, publié en 1849, on lisait cette belle sentence : « La science ne

Quelques hommes font exception à cette règle, Déranger et M. Proudhon, par exemple * ; mais à l'instant tout le monde se lève contre eux. Nul plus que le chansonnier n*a soigneusement, strictement mis en fratique, après les avoir mis en vei'S, les principes qu'il avait regardés comme vrais. Nul n*a pu dire d'une voix plus ferme : Lisez-moi, écoutez-moi, interrogez ma vie. Aussi, d'un conmiun accord, tous ceux qui l'ont attaqué, ont appelé calcul et fausse bonhomie ou môme hypocrisie cette conduite admirable et rare. On sent que la vie de Déranger est ce qui les blesse le plus. Ils y voient, sans le dire, un mauvais exemple et une satire sanglante autant que méritée.

Quant à M. Proudhon, les colères qu'il soulève tiennent beaucoup moins également à ses idées qu'à sa franchise. Il parle sur un ton net et vigoureux qui dérange toutes nos habitudes. Il pose les problèmes avec une clarté fâcheuse pour les habiles et les prudents si fiers de nous donner la vérité conune les homœopathes nous donnent les poisons, par quantités impalpables. Il crie, à tue-tête, le secret — '• véritable secret de comédie — que tout le monde se mumiurait à Toreille.

La vie de Déranger et le verbe de M. Proudhon rachèteront pourtant, bien des fautes, bien des faiblesses de notre époque, et témoigneront plus tard en faveur du xix® siècle.

connaît point le re8[)ect. » — Quelques années plus tard (1858), elle

tnit disparu dans le volume de Mélanges où Tarticle était reproduit.

* 11 convient d*y joindre M. Michelet dont la vie toute de combat,

le noble et généreux talent resteront comme un bel exemple à suivre.

264 BÉRANaER.

Cependant, M. Proudhon, absorbé dans ses spéculations philosophiques, finit par y concentrer Tu- . nivers; c*est une faute à laquelle aucun homme n'échappe. Nous avons en nous-même un idéal auquel nous rapportons tout, où notre imagination s'étend à Taise et se sent chez elle. Plus nous aimons fortement nos idées, plus elles nous soutiennent dans la lutte, mais aussi plus elles nous aveuglent sur tout ce qui s'en éloigne, sur tout ce qui les contredit. Veut-on juger équitablement les autres? il faut savoir sortir de soi-même, se placer ati point de vue général et purement humain. Peu d'hommes de combat ont cette puissance, sont capables de cet effort héroïque. La résistance les surexcite, le bruit de la bataille les exalte : ils oubUent tout, et ne tendent plus qu'au triomphe de leur système. Une semblable préoccupation a, croyonsnous, égaré M. Proudhon au sujet de Béranger. L'auteur de La Justice dcms la Révolution et dans l'Église, n'a vu qu'un côté du chansonnier , celui par lequel il rentrait dans une des classifications de l'écrivain révolutionnaire. Il a fallu, dès lors, que le poète y passât tout entier. Cela n'était possible qu'en le mutilant, et M. Proudhon, qui n'a pas le temps d'y regarder de si près, l'a mutilé.

On a beaucoup parlé du jugement de M. Proudhon sur Béranger, nous avons même dit que le Figaro l'avait cité en partie, mais en le tronquant d'une façon si indignement perfide, que le public a dû être complètement trompé sur les opinions de l'illustre écrivain. Malheureusement pour ceux qui

auraient voulu recourir au texte même, l'ouvrage intitulé : De la Justice dans la Révolution et dans l'Église, a été saisi, condamné, supprimé, et un petit nombre de curieux seulement ont eu entre les mains des exemplaires de ces trois remarquables volumes.

Le passage consacré au chansonnier ne se trouvant pas désigné parmi ceux qui attirèrent les foudres du parquet et du tribunal, nous croyons pouvoir le citer en entier. Ce sera rendre un véritable service à M. Proudlion, à Béranger, au public.

Void ce morceau *. Nous le reprendrons ensuite en détail, mais laissons d'abord la parole à Vémiuent publidste :

Une réacticm vient de se déclarer contre le célèbre chansonnier^ à propos de sa publication posthume. Je crois cette réaction mal fondée dans ses motifs^ mais en partie juste.

Que Béranger ait passé les vingt dernières années de sa longue existence à rimer une centaine de chansons au-dessous du loédiocre^ il en avait parfaitement le droite et c'est nous qui sommes des sots de les lire ^. Que l'insignifiance de ses Mé- BMires soit poussée jusqu'au commérage^ est-ce sa faute si QOQB attendions de lui des révélations? Que son chauvinisme soit en 1857 ce qu'il était en i825^ cela prouve tout juste que lo monde a marché depuis 32 ans et que Béranger est resté 06 ^11 était; — qu'il s'en vienne resasser^ quand l'histoire ost ouverte^ la postérité saisie^ l'opposition éteinte^ de stupides calonmies contre les Bourbons^ et se croie pour cela un gnnd dtoyen^ c'est une infirmité d'esprit à porter au compte <kla vieillesse; — qu'il demande pardon au lecteur des gri-

' Tome ni«, il* étude, Béranger (p. 38^ à 386), 1858. ' Il s'agit des Dernières chansons.

266 BÉRAN&ER.

Yoiseries de son jeune temps^ je ne le trouve pas de mauvais exemple; — qu'il implore le Dieu des bonnes gens, le Dieu de .Jean-Jacques, le Dieu de Maximilien, le Dieu d'Alphonse de Lamartine, après l'avoir si drôlement ciiansonné^ on n'en peut rien conclure^ sinon que Béranger, tout révolutionnaire et esprit fort qu'il se croyait, entendait aussi peu la révélation que la philosophie; — qu'au lieu de se lancer, comme tout l'y invitait, dans la carrière politique, il ait arrangé sa petite vie loin du flux et du reflux de la popularité, des orages du parlement et des écueils du pouvoir, ménager de sa réputation, craignant sur toute chose de se compromettre, dé^^ireux de ne se hrouiller avec personne et de s'assurer un supeii>e entêtement, il serait d'autant plus injuste de l'en blâmer, qu'il se faisait justice et qu'en pareil cas tout individu doit être cru sur parole.

Béranger n'en reste pas moins le premier poètb français DU XIX* siècle: de quel calibre est cet homme?

Déranger aiipartient à la Révolution, sans nul doute; il vit de sa vie ; ses chansons, comme les fables de Lafontaine, les comédies de Molière et les contes de Voltaire, ont conquis parmi le peuple et les hautes classes une égale célébrité. Et c'est ce qui élève Béranger au-dessus de tous les poètes CONTEMPORAINS : en fait d'art et de poésie, une pareille universalité d'admiration est décisive et dispense de tout autre argument,

Béranger est-il initiateur comme furent les anciens lyriques, comme Homère^ Virgile, Corneille, Boileau, Molière, Lafontaine, Voltaire? A-t-il en lui le concept, l'idée?

A cette question, je réponds sans hésiter : non, Béranger n'a rien du poète initiateur; c'est un écho, une harpe éolienne. Lui-même le dit quelque part : Se suis un luth suspendu, qui résonne dès qu'on y touche *. Que la voix publique vienne

* Béranger ne le dit pas tout à fait dans ce sens. Les vers auxquels M. Proudhon fait allusion sont extraits d'une chanson intitulée: Le

ébranler son âme^ il chantera; lui-mtoe ne la devance pas. Seul il se trompe constamment; il ne connaît ni sa route^ ni son étoile;'

Pour le style et les mœurs, je parle ici des mœurs poétiques^ c'est simplement un disciple de Voltaire et de Parny; axicune qualité propre neie distingue^ si ce n'est peut-être la fatigue et l'obscurité trop fréquente de ses vers. Sa plaisanterie et ses gaudrioles sont en général puisées à deux sources suspectes^ l'impiété et l'obscénité. Ses chansons bachiques n'ont pas non plus la joie franche des chansons gauloises; elles sont d^un poëte qui se met à table, il y a de la recherche^ de la préméditation^ trop de philosophie. Béranger est sérieux^ point naîf^ souvent tendu et forcée jamais aviné. 11 serait demeuré un poëte médiocre^ si les circonstances où il vécut ne lui avaient fait trouver une autre veine * .

Refos, chanson adressée au général Séhastiani, qui voulait venir en aide au chansonnier.

Un ministre yeut m'enrichir, Sans (!nie l'honneur ait à gauchir, Sans qu'au Moniteur on m'affiche.

Mes besoins ne sont pas nombreux ; Mais quand je pense aux malheureux, Je me sens né pour être riche.

Gardez vos dons : je suis peureux, Mais si d'un zèle généreux Pour moi le monde vous soupçonne, Sachez bien qui vous a yendu :

Mon cœur est un luth suspendu; SUût qu*on le touche^ il résonne.

* Cependant M. le comte Clément de Ris, dans une étude fort remarquable sur Béranger, cite un fragment du poëme de Clovis auquel le chansonnier travaillait vers le commencement de l'Empire.

?68 BÉRAN^ER.

Pour le fond^ il n'a pas plus d'invention et d'initiative.

D'abord il chante Tamour grivois, et rétrograde de Rousseau à Brantôme et à Boccace, et toute cette partie de son œuvre serait à dédaigner, si, par la vivacité des tabkaux et le morda7it de la vérité, sa chanson licencieuse de pensée et defùU n* était devenue une satire d'un genre supérieur à celui (THih race et de Juvénal *. Ma Grand* Mère est une de ces piécb INCOMPARABLES, dout je doute que le poète ait eu lui-mêffle

M. Edouard Fournier Ta retrouvé dans les Saisons du ParnoM, recueil poétique de l'époque :

Le soleil yoit, du haut des voûtes étemelles, Passer dans les palais des fomilles noavelles. Familles et palais il \erra tout périr; Il a vu mourir tout^ tout renaître et mourir; Vu des hommes formés de la cendre des hommes; Et, lugubre flambeau de la terre ou nous sommes, Lui-même, à ce long deuil fatigué d'avoir lui. S'éteindra devant Dieu conmie nous devant lui.

Ces huit vers ne semblent-ils pas annoncer que Béranger, es dehors de la chanson grivoise et de la chanson politique, aorait pu, s'il avait voulu se consacrer aux grands genres, trouver de nobles accents, dignes un jour de nos meilleurs lyriques conteiQ' porains?

Il faut également remarquer que ces vers contenant une prophétie assez menaçante pour les têtes couronnées furent récités par le « courtisan » Béranger (car l'épithète lui a été donnée) au prince Lucien, vers 1804. Comme le dit Béranger lui-même {Ma Biographie)^ « il était au moins étrange de réciter de pareils vers à un homme nouveau, dans la splendide galerie où il me recevait : c'était se donner l'air du prophète Habacuc. Mon indulgent auditeur n'en loua pas moins ma méditation. »

* Gœthe dit presque la même chose : « Dans presque toutes les chansons (de Béranger) le fond est immoral, graveleux, et elles me répugneraient au dernier point si un talent aussi marquant que ceiiu de Béranger ne les rendait supportables, gracieuses même. » (En^^ tiens de Gœthe et d*Eckermann,)

FROUDHON. 269

la conscience^ et qui n'a de modèle en aucune langue *, Dans ses chansons politiques^ Béranger n'est queTécho des passions de son temps r il grandit avec l'opposition libérale; il monte avec les souvenirs^ avec les passions bonapartistes. — Que fait-il en 4810 et 18U^ quand le despotisme impérial^ parvenu à son apogée, a fait taire la Révolution? Ghante-t-il la liberté et la République? Non : il est tout entier à Cornus, Bacchus, Venus; il attendra les Bourbons et la Charte. — Que fait-il encore^ de 1812 à 1815, quand la France est écrasée sous les désastres, et que les armées étrangères ont établi leur quartier général à Paris? Il chante des gaudrioles^ le roi d'Yvetot ^ le Sénateur , Roger Bontemps, les Gueux, ta Grande Orgie, etc., etc. Ce ne sont pas les Gaulois et les Francs, ni le Bon Français, ni la Requête des Chiens de qualité, ni TOpinion de ces Demoiselles, qui peuvent racheter cet étrange oubli du poète patriote. Certes, on n'était pas trop malheureux en France, on riait, on chantait, on dansait, on s'amusait durant ces afireuses invasions^ s'il faut s'en rapporter au répertoire de Béranger. Ce n'est que plus tard, au retentissement de la tribune, à la voix des députés libéraux, de Manuel, de Benjamin Constant, de Foy ', quand l'ennemi a évacué la France, que le rouge monte au visage du poète, et qu'il prend son élan. Le Marquis de Carabas, Mon Ame sont de 1816; la Vivandière et le Champ d^ asile, deux chants épiques, de 1817 et 1818. De ce jour nous possédons Béranger : il ne s*arrêtera plus. Après 1830, retiré de la politique, mais toujours fidèle AU mouvement des idées, il deviendra encore le prophète du socialisme.

* Qu*en pense M. Sainte-Beuve?

2 C'est une erreur. Le roi d'Tvetot a été composé et répandu dans le public longtemps avant les désastres de TEmpire, à l'époque ou Napoléon était encore dans toute sa puissance : « plusieurs mois avant les victoires de Lutzen et de Bautzen, » dit Béranger lui-même {Ma Biographie).

3 « Tous de la canaille ^ » au dire du Figaro,

270 BÉRANGEll.

Dans cette longue suite de petits poèmes^ au nombre déplus de trois cents^ et qui, placés bout àbout^ formeraient une espèce d'épopée, Déranger montre-t-il une intelligence véritable du mouvement historique, des passions de son époque, du drcil et de l'avenir de la Révolution ?

11 n'en est rien. Déranger a si peu le secret des choses que c'est précisément à son ignorance qu'il a dû son succès. Jamais homme plein des hautes pensées que - pouvait suggérer à un Royer-Collard, par exemple, à un Saint-Simon, la marche des choses, ne se tût avisé de mettre cqg pensées en chansons ' : il , en aurait fait un poëme épique, tout au moins des tragédies*. Jusqu'à trente ans. Déranger avait été rimeuraussi malheureux qu'obstiné; peu à peu cependant il s'était rompu au couplet; il avait acquis, dans le genre inférieur du refrain, un vrai talent lorsque la Restauration arriva.

En homme d'esprit et de pratique. Déranger songea donc à tirer [)arti de ses moyens. Son éducation était faite, et le contraste des idées et des événements avec le cadre de la chanson, la seule forme poétique dont il disposât, ne pouvait

< M. Renan, on se le rappelle, adresse presque textuellement le même reproche à Déranger. Et pourtant qui se serait attendo i trouver d'accord, dans un oiéDQe dédain pour la chanson, et parcon* séijuent pour son public spécial, le théocrate Breton et le démocrate Franc-Comtois, l'auteur de la Vie de Jésus et l'auteur de la Justice dans la Révolution et dans l'Église?

2 Se figure-t-on Royer-Collard mettant les droits de r/wmiwe» poëme épique, et Saint-Simon le socialisme en tragédie, ni plus m moins que M. Gagne, l'auteur incompris de I'Unitéide, en doiwe chants et soixante actes, et du Calvaire des Rois, Régi-tragéd^^ épique t hisiorique et nationale^ en cinq actes et en vers ?

Cette dernière pièce « compte mille personnages parmi lesquels le poëte englobe les sept cent vingt-un représentants de la Conven- j tion, » etc. ' . Décidément je préfère le Vieux Vagabond et Jearate * " Rousse.

* M, ViÇT. Chauvin, Revue de l'Instruction publipte. 88jauTier4W*'

manquer de produire^ pour le sublime comme pour le ridicule^ des effets surprenants. H mit en couplet, sur des airs connus, non pas Vidée, qu'il n*eut jamais, mais le sentiment révolutionnaire, tel que le lui oiïraient les souvenirs de 93, la bataille impériale, le débat constitutionnel et cette longue figure de l'ancien régime qui re vernit, comme un spectre, en la personne des émigrés. La littérature française se trouva ainsi enrichie par l'exhaussement de la chanson d'un genre nouveau dans lequel Bèrancjer n'avait pas trouvé de modèle et restera sans égal, l'histoire et la poésie ne se répétant jamais.

Du reste, la Révolution est demeurée pour Déranger un mythe, T Empereur une idole, les princes de Bourbon Tennemi. Sous tous les rapports sa pensée est courte, défectueuse, arriérée, contradictoire. La preuve, c'est qu'il a beaucoup perdu de sa réalité ; dans trente ans les trois quarts de ses chansons n'auront plus de valeur. Les vingt dernières années, il les a passées à remâcher ses plus heureux refrains et à regretter ses amours ; il est mort déiste. Comme Rousseau, il fut par la prédominance de l'élément féminin, un agitateur en qui la passion débordait la conscience ; il a servi la Révolution, mais il a fait baisser le sens moral et dérouté le sens politique ; s'il montre quelque vérité d'entendement c'est dans l'architecture de ses chansons, dont chacune forme un crescendo continu, un tout logique et complet, parfois même comme lu miniature d'un poème épique.

Ce morceau de critique est, si nous ne nous trompons, l'étude la plus sérieuse, la plus sincère que nous ayons encore rencontrée depuis que nous avons commencé cette long^ie revue des amis et des ennemis du chansonnier.

En élaguant de ces pages quelques exagérations que M, Proudhon semble disposé à reconnaître,

dans une certaine mesure S en adoucissant plusieurs traits, en faisant la part légitime des injustices auxquelles des vues systématiques ont entraîné récrivain, ce jugement sur Béranger reste, à notre avis, des plus remarquables et même, par moments, des

* LETTRE DE H. PROCDHON A H. PAUL BOITEAD :

a Je n'ai jamais reçu de lettre de Béranger ; je ne savais rien de » la communication que lui avait faite mon ami, M. Haag i, de moi » livre des Contradictions; je n'ai même jamais eu le plaisir de voir » le grand chansonnier. Quand je suis arrivé, en 1848, à rassemblée » constituante, il n'y était plus. Maintes fois, depuis cette époqne, » j'ai souhaité d'être présenté à lui ; malheureusement, je savais oo » croyais savoir qu'il avait peu de sympathie pour mes études, qa'il y» redoutait la direction de ma pensée, et me regardait même comme » un des esprits les plus dangereux de l'époque. J'ai dû rester sur 11 » réserve; j'ai regretté de n'avoir pas connu l'homme ; je n'avait » besoin de rien pour juger et aimer le poète,

» Je crois avoir été juste envers Béranger, qn*on a, selon moi, » suivant la mauvaise habitude du pays, un peu flatté et surfait et » qu* aujourd'hui on déprécie trop. J'ai dit qu'il existait de ho » trente ou quarante chefs-d'œuvre qui le plaçaient au-destut » d'Ànacréon et au niveau d'Horace; ce n'est pas rien qu'un pe- » reil éloge. Peut-être cependant le dépit que m*a causé la Ut- » ture de ses oeuvres posthumes m'art-U arraché quelque mot » sévère : s'il en est ainsi, je réclame indulgence,

» Je regrette infmiment, Monsieur, de ne pouvoir contribuer i » votre publication , qui m'aurait rattaché par un fil d'araignée i » rhomme que vous célébrez, et dont à vingt ans je savais le reeaeii » par cœur. C'est un des mille déplaisirs que m'a valu l'excentricité » apparente de mes opinions. J'ai vécu dans l'isolement, et j'y ajoute » aujourd'hui les tristesses de l'exil. » P.-J. Proddron. Ixelleslez-Bruxelles, 18 juin 1859. {Corresp., t. III, p. 380 )

< Le nom de MM. Haag frères rappelle la publication de la France pr^ testante et V Histoire des dogmes chrétiens par M. £ug* Haag seul, dna ouvrages où la plus sérieuse érudition se trouve jointe aux tendances les plus élevées. C'est un heureux et rare mélange de la science aUemaiide et de la clarté française.

î>ROtJDHON. m

plus vrais. Il n*y a là aucun blâme sur l'abstention politique de Déranger après 1830, aucune de ces insinuations dont on a tant abusé à l'égard du poète populaire. M. Proudhon se place cependant au point de vue politique, et c'est à ce point de vue surtout qu'il condamne Déranger; mais, avec l'auteur des Contradictions économiques , nous ne sortons pas de la grande politique , de la politique des principes. U ne s'amuse pas à reprocher au chanscmnier sa démission de représentant du peuple ; il ne lui demande pas pourquoi, vieillard fatigué, ayant depuis longtemps renoncé à la poésie militante, il n'a pas retrouvé la verve de sa jeunesse et l'inspiration de son âge mûr pour décocher des couplets contre le nouvel Empire. M. Proudhon voit les choses de trop haut; il ne se perd pas dans ces infiniment petits détails, et nos enfants, s'ils valent mieux que nous, s'étonneront un jour des futiles motifs de nos grosses colères et de nos grandes ingratitudes. Il faut reconnaître d'autre part que M. Proudhon n'est pas sorti un instant de son rôle de critique jugeant im homme littéraire sur son œuvre Uttéraire. A peine fait-il allusion, en passant, au désir du chansonnier de ménager sa réputation. Il ne l'accuse pas de fausse bonhomie, ni de calcul continuel, ni d'égoïste et vulgaire habileté ; il dit même « qu'en pareil cas, tout individu doit être cru sur parole. » En sonune, il résulte des propres expressions de l'écrivain, que, à ses yeux, « Déranger est le premier poète français du siècle, » que ce poète « appartient sans nul doute à la Révolution, qu'il vit de sa vie. » Nous pouvons en croire l'auteur : il doit s'y con-

^1\ BËRAKÔËÎI.

naître, et personne, jusqu'à présent, n'a suspecté sa foi ni môme son ardeur révolutionnaire. Il constate de plus que les Chansons, « comme les fables de La Fontaine, les comédies de Molière et les contes de Voltaire (voilà certes Déranger en grande et noble compagnie) ont conquis parmi le peuple et les hautes classes une égale célébrité; npuis il ajoute : « Et c'est ce qui élève Déranger au-dessus de tous les poètes contemporains ; en fait d'art et de poésie, ime pareille universalité d'admiration est décisive et dispense de tout autre argument, v Au sujet des chansons bachiques, M. Proudhon déclare qu'elles n'ont pas la joie franche des chansons gauloises, et il a raison pour presque toutes, de même qu'il saisit admirablement la nuance de la gaité Ucencieuse du poète lorsqu'il s'écrie : « Elles sont d'un poète qui se met à table. )» L'expression est aussi jolie que vraie, aussi délicate qu'exacte. Il a encore raison en trouvant Déranger « sérieux, point naïf, souvent tendu et forcé (pas souvent, mais quelquefois), jamais aviné. » Cest bien là le poète que de fâcheux contemporains n'ont pas craint d'appeler un « poète de cabaret.*

M. Proudhon n'est point indulgent pour le relâchement des mœurs, et, s'il n'accepte pas la morale chrétienne, il a une autre morale non moins sévère, nous allions presque dire non moins étroite. Cependant, à l'occasion du caractère grivois de certaines œuvres du chansonnier national, s'il fait des réserves, il se montre encore juge équitable et honmie de goût.

Suivant lui, Déranger « chante d'abord l'amour gri-

voitf et rétrograde de Rousseau à Brantôme et h Boccace. » Serait-ce là un mal? Rousseau, à aucun point de vue, n'est français, et nous sommes parfaitement de Tavis de M. Pruudhoii, quand il affirme que la décadence de la littérature française commence à Rousseau. Qu'y a-t-il d'étonnant alors à ce que le français Béranger n'ait point admis la conception de l'amour intronisée au xviii^ siècle par l'auteur des Confessions? à ce qu'il remonte naturellement jusqu'aux Gaulois, jusqu'à aux aïeux », Villon, Rabelais, Régnier et Voltaire, qui n'a guère connu, lui non plus, ce sentiment poussé à l'excès et devenu presq[ue une maladie qu'on appelle aujourd'hui l'amour? « Rarement, continue M. Proudhon, il s'élève jusqu'au sentiment et à l'idéal. » Rarement s'applique assez bien à Vidéal, compris d'une certaine façon, quoique Béranger ait prouvé en plusieurs endroits que cette corde ne manquait pas à son instrument poétique. Mais s'il s'agit du sentiment, il suffit de lire attentivement les Chansons pour se convaincre qu'uni à l'esprit, revêtu fréquemment d'une fonilie légère, exprimé par des mots simples, il anime un grand nombre de ces petites compositions sans les alourdir, en leur prêtant un charme de plus et réellement original : la sensibilité souriante. Du reste, M. Proudhon reconnaît aussitôt que «par la vivacité des tableaux et le mordant de la vérité, sa chanson, Kcencieuse de pensée et de fait, est devenue une satire d'un genre supérieur à celui d'Horace et de Juvénal K Ma Grand* -Mère est une de ces pièces in-

* Ailleurs, (t. UI, p. 169), M. Proudhon revient sur cette idée dans les termes suivants :

« Le lyrisme, grâce au ciel, n'est pas de notre littérature ; comme

276 BÉRAN(3^ÉR.

comparables et qui n'a de modèle en. aucune

langue. >

Ce jugement sur Ma Grcmd'Mère est remarquable à plus d'un titre. Il répond avec une grande netteté aux niaiseries sentimentales et aux vertueuses indignations dont ce joli tableau de mœurs a fourni le prétexte à tant d'écrivains qu'on aurait cru plus intelligents, à qui, du moins, on ne supposait pas cette candeur virginale :

Cachez ce sein que je ne saurais voir 1

Dès qu'il aborde la question politiqtfe, M. Proudlion se montre plus sévère à l'égard de Déranger, sans dépasser toutefois les limites imposées à une saine et loyale critique ; il n'intei^prète point les intentions et croit le chansonnier sur parole. Aussi n'est-ce point son caractère qu'il met en jeu et s'ef-

la poésie épique, il appartient aux époques religieuses, il tombe lonque s'ouvre l'âge révolutionnaire. Je l'ai dit, nous sommes ehamoflniers, rien de plus. La Révolution a produit la MarteiUaise, et trente ou quarante chansons de Béranger suffiraient, par les principes déji évoqués, à nous assurer la prééminence sur Horace, Pindare et David. »

Béranger porte un jugement analoguesur le lyrisme français : « J'avais fait des odes et des dithyrambes; mais bieotôt je erns m'apercevoir que, plantes exotiques transportées de l'antiquité chei nous, ces genres n'y avaient point de profondes racines, malgré tont le mérite de nos grands lyriques. Je n'ose dire que je raisonnai juste, mais il me semble encore que l'ode, comme nous la faisons, pousse i l'emphase, c'est presque dire au faux; et rien n'est plus contraire i l'esprit français, pour qui le simple est un des HémerUs néeessams du sublime » {Ma Biographie),

M. Proudhon qui trouve la pensée de Béranger « courte et défe^ tueuse, » la trouvera peut-être un peu moins courte, un peu moiM défectueuse, en cette circonstance.

^ftoûDHOK. 277

force d'amoindrir ou de compromettre, c'est sa portée d'esprit; son intelligence de l'idée révolutionnaire, qu'il discute ou même qu'il nie radicalement. Il n'éprouve donc aucun embarras à déclarer que ; « Après 1830, retiré de la politique ^ mais toujours fidèle au mouwnent des idées (Déranger), deviendra encore le prophète du socialisme. »

Sous cette phrase on ne sent aucune amertume, on n'aperçoit aucune arrière-pensée. Celui qui l'écrit ne semble pas trouver extraordinaire que Béranger se soit retiré de la lice pour laisser la place à de plus jeunes combattants. Il ne suspecte pas sa bonne foi; il croit à la persistance de ses convictions. Expatrié, condamné par les tribunaux de son pays, M. Proudhon ne parait pas désespéré pB le chansonnier finisse ses jours dans sa patrie et ailleurs qu'à Mazas ou à Belle-Isle. Malgré la • retraite du poète politique, il lui accorde le a sentiment révolutionnsdre, » et ne transforme pas le sQence littéraire de l'écrivain en un acquiescement derhonune au gouvernement impérial. C'est que M. Proudhon n'éprouve pas le besoin de se poser en martyr au dépens d'un vieux soldat de la révolution, et n'aurait pas cru grandir sa personne, son pays ou son parti en calomniant l'intègre conscience d'un homme de bien, resté fidèle à sa croyance. Il se prononce comme l'avenir se prononcera, et il trouve les termes justes, la nuance exacte, lorsqu'il affirme que :

La littérature française se trouva ainsi enrichie par Texhaussèment de la chanson d'un genre nouveau dans lequel Béranger n'avait pas trouvé de modèle et restera sans égal, l'histoire et la poésie ne se répétant jamais.

1^78 diiRÂNûËA.

Nous venons de voir la partie de l'éloge et de constaterque plusieurs des meilleures et 'des plus justes appréciations qu'on ait écrites sur Déranger «ont sorties de la plume de M. Proudhon, critique littéraire et philosophe impartial. Il nous reste à voir maintenant ce que M. Proudhon, révolutionnaire et homme politique, reproche au chansonnier. L'écrivain, désormais, obéira aux nécessités de son système et se montrera beaucoup plus absolu, parce qu'il s'enfermera dans une idée excellente et vraie en ellemême, mais trop exclusive. Pour bien comprendre le jugement de M. Proudhon sur Déranger, il faut d'abord connaître son opinion sur Rousseau et son école, sur les écrivains qu'il appelle des femmelins :

Toute littérature en progrès^ dit-il * ^ ou si Ton aime mieux en développement^ a pour caractère le mouvem^t de ridée^ élément masculin ; toute littérature en décadence se reconnaît à robscurcissement de l'idée^ remplacée par une loquacité excessive^ qui fait d'autant mieux ressortir le faux de la pensée^ la pauvreté du sens moral, et^ malgré l'artifice de la diction^ la nullité du style.

On ne dira jamais mieux de plus grandes vérités. C'est bien là le caractère distinctif de l'école littéraire et philosophique de Rousseau.

Le moment d'arrêt de la littérature française commence à Rousseau. Il est le premier de ces femmelins de l'intelligence en qui l'idée se troublant^ la passion ou affectivité l'emporte sur la raison, et qui^ malgré des qualités éminentes^ viriles mème^ font incliner la littérature et la société vers leur déclin.

« Page 378, Tome m.

Le bon sens public et l'expérience ont prononcé déûnitivement sur Jean-Jacques : caractère faible, âme molle et passionnée^ jugement faux, dialectique contradictoire^ génie paradoxal^ puissant dans sa Tirtualité, mais faussé et affaibli par ce CQlte de l'idéal qu'un instinct secret lui faisait maudire.

Gela est parfaitement juste, et on nous saura gré d'avoir cité ces beaux passages d'un livre si remarquable dont la lecture est interdite à nos concitoyens. Mais pourquoi M. Proudhon place-t-il Déranger entre Rousseau et M. de Lamartine, parmi les (ewrfMiins? Parce que Déranger est un vulgarisateur, ce qui est vrai, et non im initiateur, ce qui est encore vrai, à prendre le mot dans son sens le plus exclusif.

Béranger est-il tntïtateur comme furent les anciens lyriques^ comme Homère^ Virgile^ Gûmeille^ Boileau (?), Moli^e^ Li Fontaine^ Voltaire? A-tril en lui le concept, Tidée ? — A eette question^ je réponds sans hésiter : Non, Béranger n'a liea du poète initiateur, c'est un écho, une harpe éolienne.

Gomme Rousseau^ il fut par la prédominance de Vêlement féminin (la faculté de vulgariser), un agitateur en qui la passion débordait la conscience ; il a servi la Révolution, mais il a fait baisser le sens moral (en tant que femmelin et non totrement : telle est, croyons-nous^ la pensée de M. Proudhon) et dérouté le sens politique.

Nous tenons maintenant le fil d'Ariane, et tous les reproches politiques de M. Proudhon à Déranger s'expliqueront d'eux-mêmes, puisque tous dérivent 4e cette conception première reposant sur un fait ^, à savoir que Déranger fut plutôt un vulgarî- «ateur qu'un initiateur.

Id, comme il ar^-ive couvent, la logique va eu-

280 BÉRAN6ER.

traîner M. Proudhon au delà des limites de la vérité. De prémisses justes, il va tirer des conséquences fausses. En effet, il sera toujours dangereux d*appliquer à un honune le raisonnement géométrique, la démonstration par A -f- B. La nature humaine ne se prête point à cette rigueur de déduction : par sa complexité, elle échappe à toutes ces formules abstraites, instnmients merveilleui lorsqu'il s'agit du monde matériel, instruments d'erreur lorsqu'il s'agit du monde moral.

Écoutons M. Proudhon :

1° Déranger est un vulgarisateur : or le rôle de la femme est de vulgariser, ou, en d'autres termes, « de porter l'homme à la justice par l'attrait de la beauté, » donc Déranger est un femmelin;

2° Le mouvement de l'idée est l'élément masculin par excellence : or Déranger est un femmelin^ donc, comme chez Rousseau, le premier des femmelint^ l'idée se trouble chez le chansonnier, a la passion ou l'affectivité l'emporte sur la raison; »

3° D'où il résulte que Déranger est a un agitateur en qui la passion déborde la conscience, » qui a a servi la Révolution, » sans doute, mais qui a « fait baisser le sens moral et dérouté la poUtique, » connue tous ceux chez lesquels prédomine « l'élément féminin. »

Le raisonnement est parfait, il porte même tous les caractères de l'évidence, et il faudrait l'accepter s'il s'agissait d'un être de raison et non pas d'un honune, c'est-à-dire d une créature originale et compUquée en qui se combinent des éléments divers. Ces éléments, le logicien les a violemment éliminés,

PROUOHON. 281

moins un, cdui sur lequel repose le raisonnement tout entier. Sans doute, Béranger est un vulgarisateur, en ce sens qu'il a vulgarisé, répandu dans la société, dans la société d*en bas surtout, une grande quantité d'idées politiques, religieuses, philosophiques et morales qui, jusqu'alors, restaient en grande partie la propriété exclusive des lettrés, des philosophes et des hommes politiques ; sans doute, il n*a pas été initiateur, en ce sens qu'il n'a pas, à proprement parler, inventé de toutes pièces ime nouvelle poli^ tique, une nouvelle religion, une nouvelle philosophie, une nouvelle morale.

Béranger fut pendant quinze ans l'écho de son pays. Pendant quinze ans la France et le chansonnier éprouvèrent les mêmes colères, ressentirent les mteies espérances. C'est là son caractère, son mérite et sa force. Aussi, quand on fait aujourd'hui le procès du poète, fait-on du môme coup le procès de la France et du sentiment national de 1815 à 1830. Mais il ne fallait pas oubUer que cette harpe éolienne ne frémissait pas à tous les vents, que cet écho n'avait rien de passif. C'était im écho intelligent, doué d'ime personnalité puissante, un écho qui ajoutait ou retranchait des mots dans toutes les phrases venues jusqu'à lui. Béranger écoutait le sentiment populaire et l'exprimait ensuite. Une le subissait pas. Honune de bon sens, homme pratique avant tout, il s'appropriait les idées qui naissaient autour de lui, devinait ou prévoyait souvent celles qui allaient naître, se souvenait d'hier, interrogeait aujourd'hui, songeait à demain, transformait ce qu'il semblait adopter — les souvenirs im-

282 BÉRANaSH. «

pénalistes par exemple, — tenait forteawaat et quels que fussent les événements à ses convictions intimes — la Révolution et la République, — ne se laissait jamais entraîner au delà de ce qu'il regardait comme possible e% immédiatement réalisable. Il chantait, Û partageait les rêves de la nation, il ne partageait pas ses illusions, et savait parfaitement où on allait, à quelles étapes il faudrait s'arrêter.

Que la Yoix publique vienne ébranler son âme, nous dit M. Proudhon, il chaulera ; lui-même ne la devance pas. Seul il se trompe constamment; il ne connaît ni sa route, ni son étoile.

Ceci est vrai et faux tout à la fois. En effet, il a besoin que la voix publique ébranle son âme : « la popularité est un besoin de son talent ; » ajoutons qu'elle est une nécessité de son genre, qui n'existe, en eftet, que s*il est populaire. Pour agir sur lés masses, pour les mener au but où tend le chansonnier, il faut que les masses soient préparées à entendre ses. chants, à les comprendre. En un mot, le poète politique attend son moment et parle quand il voit ses auditeurs prêts à l'écouter. Mais M. Proudhon se trompe tjuand il le suppose dans une erreur constante, quand il lui reproche de ne connaître ni sa route, ni son étoile.

PaAni les ennemis de la Restauration, parmi ceux qui la combattent, on compte des libéraux qui veulent seulement développer nos libertés politiques et acceptent la dynastie régnante; des bonapartistes qui regrettent purement et simplement l'Empereur et la gloire militaire de l'Empire; des parti-

sans de la branche cadette qui croient à la royauté constitutionnelle et comptent sur l'éducation semirévôliîtionnaire du duc d'Orléans ; des républicains, enfin, en petit nombre, qui veulent l'abolition de la royauté. Eh bien î nous le croyons, tous sont dans Terreur, excepté Déranger : les uns, en espérant fonder la liberté avec le concours des Bourbons de la branche aînée, qui ne peuvent ni l'aimer, ni la donner; les autres, en appelant le retour du despotisme militaire, le plus grand ennemi de la Révolution; les libéraux, en prenant la royauté constitutionnelle pour un but, c'est-à-dire une transition pour une solution ; les démocrates, en demandant la République, au sortir de 93 dont les souvenirs épouvantent, et après la dictature impériale qui a détruit les individualités et abaissé les caractères par la suppression de l'initiative personnelle. •

Déranger ne semble-t-il pas voir plus clair que tout le monde à cette époque importante? Il chaur sonne Louis XVIII et Charles X avec l'intention bien arrêtée de renverser la monarchie légitime, du moment oii il a acquis la conviction profonde * « que, les Bourbons fussent-ils tels que l'osaient encore dire leurs partisans, il n'y avait plus pour eux possibilité de gouverner la France, ni pour la France possibilité de leur faire adopter les principes libéraux qui, depuis 1814, avaient reconquis tout ce que leur avaient fait perdre la terreur, l'anarchie directoriale, et la gloire de TEmpire. » Il se sert des souvenirs impérialistes comme arme de guerre, afin

* Cest-à-dire après la seeonde invasion, dès 1815.

284 BÉRANOra.

de consoler la France humiliée par deux invasions successives, et encore a-t-il soin, en face des émigrés et de leurs prétentions féodales, de ne peindre dans Napoléon que le triomple de l'égalité révolutionnaire. — 1830 survient. — Républicain, il contribue puissamment à la nomination de Louis- Philippe, sans croire à la durée de ce nouveau régime, sans s'y rattacher, ni Taimer. « Il jette une plcmche sur le ruisseau. » Il veut la République ; il la voit dans Tavenir ; il ne doute pas un instant de son avènement, mais il désire que son prochain retour soit définitif et prévoit, dix-huit ans d'avance, les fautes de ses amis de Février, les écueils ou sombrera la seconde République, si on la proclame trop tôt.

Nous n'inventons rien ; les faits sont là, il suffit de les analyser. Nous le demandons maintenant, peut-on dire que lui seul s'est constamment trompé, a qu'il a dû son succès à son ignorance? »

Ne paraît-t-il pas plus juste, au contraire, de dire que lui seul a bien vu, a bien su où il allait; que lui seul a bien compris ce qui était réalisable, prédit ce qui était prématuré ? — Lui seul n'a cru ni à la Restauration, ni au bonapartisme qu'il a combattu toute sa vie, vers la fin par ses conseils et ses avis au coin du feu; ni aux d'Orléans, gâteau d'orge jeté au cerbère populaire pour calmer un instant sa colère.

M. Proudhon appuie son opinion « que Béranger n'est que l'écho des passions de son temps » sur ce fait que le chansonnier « grandit avec Toppositioii libérale. »

Que fait-il en 1810^ en 1811^ quand le despotisme impérial;

FROIJDHON 285

parvenu à son apogée^ a fait taire la Révolution ? (]hante-l-i) la Liberté et la République ? Non^ il est tout entier à Comus. Bacchus^ etc.. Il attendra les Bourbons et la Charte.

... Que faitril encore^ de 1812 à 1815, quand la France est écrasée sous les désastres et que les armées étrangères ont établi leur quartier général h Paris ? 11 chdnle des gaudrioles, URoid:Yvetot*,e\jc,

Il s'agit d'un fait matériel que nul uq peut contester, mais qm nous semble mal compris par M. Proudhon. Déranger n'attend pas « les Bourbons et la Charte. » Il attend autre chose, il attend son talent. Le poète, ne Toublions pas, trouva la chanson au cabaret. H y resta d'abord avec elle, n'osant pas encore la sortir du lieu de refuge où elle s'abritait de teî.ps immémorial. Il ne savait pas s'il en aurait la force, si le genre lui-même se prêtait à une transformation, si la « fille de joie » pouvait devenir la fille du peuple, la muse de la patrie. Aux dates indiquées par M. Proudhon, c'est le poète qui hésite bien plus que le citoyen. Le chansonnier tient une arme, mais il n'en connaît ni l'usage, ni la portée. Il suit la tradition avant d'en créer une nouvelle. Il n'oubhe pas les malheurs et les humiliations de la France; seulement il tâtonne, il essaie, il cherche sa veine. Du jour où il comprend sa force, il en use ; pouvait-il en user plus tôt?

A-t-il, demande M. Proudhon, «une intelligence véritable du mouvement historique, des passions de son époque, du droit et de l'avenir de la Révolution? » — Peut-être n'a-t-il pas, àcet égard,quelques-

* Noos avons déjà fait remarquer qu'il y avait erreur sur la date ft par conséquent sur la p'>rtéc du Koi d'Jvetot,

286 BÉRANGEB.

unes des idées nées trente ans après ; peut-être ne voit-il pjas les choses au môme point de vue absolument que M. Proudhon, qu'il admirait pourtant; mais il a montré une intelligence pratique admirable. Nous ne prétendons pas, d'ailleurs, qu'il fut absolument complet. Aucun homme ne Test, pas plus M. Proudhon que Déranger, et, sans doute, dans cinquante ans, un nouveau réformateur, éclairé par l'histoire qui va s'écrire d'ici là, pourra-t-il poser avec le même droit les mêmes questions à M. Proudhon, aux plus hardis penseurs de la générationactuelle.

Les jugements sévères, et suivant nous erronés, que nous venons de relever au sujet de Bérange dans les belles pages de M. Proudhon, tiennent, nous le répétons, à une première erreur de l'éloquent pubUciste. Classer le chansonilier entre Rousseau et M, de Lamartine, panni les femmelms, c'était se condamner d'avance à ne plus voir le Déranger vrai ; c'était le rendre comphce de certaines faiblesses, de certaines défaillances qu'il n'a jamais connues.

Soit au point de vue du style, soit au point de vue des idées, soit encore bien davantage au point de vue du caractère, le chansonnier populaire n'a rien de commun avec ces deux grands esprits, l'un et l'autre si admirablement doués du côté de l'imagination, l'un et l'autre si tristement privés, dans la vie, de la première des facultés, la faculté dirigeante, celle qui brille surtout dans Déranger et qu'il faudrait lui reconnaître, alors même qu'on lui refuserait toutes les autres.

l*ROtJt)HON. è87

Si Técole de Rousseau se reconnaît « à Tobscurcissement de l'idée, remplacée par une loquacité excessive, qui fait d'autant mieux ressortir le faux de la pensée, la pauvreté du sens moral, et, malgré l'artifice de la diction, la pauvreté du style, » il faut avouer que cette définition ne convient guère au style de Déranger, qui se distingue par les qualités et les défauts contraires. On ne peut, à coup sûr, lui reprocher aune loquacité excessive, » ni cette pompeuse mollesse de la phrase — presque toujours oratoire — qu'on retrouve, par exemple, chez M. de Lamartine, unie aux éminentes beautés de son lyrisme. Déranger, au contraire, tombe quelquefois dans robscurité à force de concision ^ et parce qu'il met souvent autant d'idées que de mots dans ses vers. Sa phrase est toujours nerveuse et d'une grande simplicité, soit dans la poésie, soit dans la prose. Le court récit intitulé : Ma Biographie, ne permet plus aucun doute à cet égard. C'est bien là le style français par excellence, vif, net, arrêté, ennemi des grands mots, des images forcées, sans nul aUiage étranger. En lisant l'épisode de la Mère Jary^ comme en lisant les préfaces de ses chansons, on sent aussitôt qu'il a retrouvé le secret de cette prose en « cotillon court et souliers plats » qu'on pouvait croire perdu depuis Voltaire. Qu'on prenne une page de Rousseau, une page de Déranger, une page de M. de Lamartine, qu'on les lise haut successivenient, et l'oreille su£B.ra pour nous prévenir qu'il

* « Je veux être concis et je deviens obscur. »

(BoiLEAU.)

^88 Bl^RAN^Ek.

n^y a là rien de commun, ni dans le mouvement de ridée, ni dans la contexture de la phrase, ni même dans le choix des termes entre ces trois femmellnsy dont l'un possède le style le plus viril en sa simplicité, le plus français en sa clatté, que nous connaissions à notre époque.

Nous ne prétendons pas, d'ailleurs, que Déranger ait un style plus grand, plus élevé que certains de nos auteurs contemporains; nous soutenons seulement qu'il a, de nos jours, le style le plus concis et le plus clair — sauf de rares obscurités, absentes de sa prose, — par conséquent le plus éloigné de Rousseau et de son école, où nul n'échappe à la déclamation. Déranger, écrivain, est vraiment en réaction contre la « décadence. » Chez lui ni sentimentalisme larmoyant et affadissant, ni enflure sonore et vide ; il sacrifie tout à l'idée : il y sacrifierait au besoin l'haiTOonie, l'élégance, même, en quelques circonstances, la clarté qu'il prisait par-dessus toute autre qualité littéraire. Nous le trouvons donc, à ne considérer que la forme plastique, le style en im mot, très « mascuUn » et bien supérieur à la plupart de nos romantiques modernes.

Si nous comparons, au point de vue intellectuel Déranger à Rousseau et à toute son école poUtique, philosophique et reUgieuse, les rapports ne nous semblent pas mieux établis.

Sauf un déisme qui rappelle beaucoup plus Ferney que Genève, nous ne voyons rien de commun entre le chansonnier et les autres femmelins de M. Proudhon. Son Dieu lui-même ne ressemble guère au a Dieu de Jean-Jacques, do Maximilien et

î>R0tJt)HON. 289

d* Alphonse de Lamartine ; » c'est un Dieu souriant et, si Ton peut dire, bonhomme. L'œuvre du poète ne porte aucune trace de cette religiosité vague et sans énergie dont le xix® siècle semble atteint, de cet idéalisme faux qui tue Faction et nous éloigne de la terre sans nous rapprocher sensiblement du ciel, qui nous rend impuissants sans nous faire meilleurs, qui nous ôte le sens pratique de la vie sans nous guider plus sûrement dans les hautes spéculations de l'esprit. A cet égard, Béranger, conune le dit M. Proudhon, manque d'idéal, car il regarde presque toujours à ses pieds ou devant lui, et ne se perd point au miUeu des nuages d'où l'on redescend inutile aux autres et à soi-même. Sa sensiiilité vraie ne dégénère jamais non plus en découragement. H y retrempe sa volonté; il ne s'énerve pas dans les éloquents désespoirs, il ne se plaint pas de l'injustice et de la dureté des honunes, il ne trouve pas le monde trop étroit pour sa belle âme, et « s'il y voit du mal, il n'aime que le bien. » Cette philosophie consolante ne relève point de Rousseau, le père de tous les désespérés, de tous les adorateurs attendris de leur propre personne. Le pessimisnie est aussi étranger au talent du chansonnier que l'optimisme ; Béranger voit les choses telles qu'elles sont S mais il voit surtout le parti favorable qu'on en peut tirer, ce qu'elles doivent être et non pas ce qu'elles devraient être.

* f Enfin la raison l'emporta : bientôt mon âme devint plus sereine, les accès de mélancolie disparurent; je vis les hommes tels ^'Us sfmtf et Vindulgence commença à pénétrer dans toutes mes Vantées, » (ira Biographie,)

290 BÉRÂNGEft.

Sa politique également n'a pas cet élément paradoxal, ce caractère de violence maladive, qui sont le fond même de la politique de Rousseau, élément et caractère qu*on retrouve, encore exagérés par un esprit étroit et sans portée, dans la politique de Robespierre. Déranger fait avant tout de la politique pratique : il a son utopie, mais il conserve le bon sens, et ne s'occupe que du possible.

Le bon sens, auquel il faut ajouter une grande finesse, n'est-ce pas la faculté maîtresse du chansonnier, celle que^îhacun lui reconnaît? Or, le bon sens, n'est-ce pas surtout ce qui manque à Rousseau, à tous les femmelins de tous les temps ?

Quant au caractère, qu'il ne faut jamais oublier lorsqu'il s'agit de Déranger (en lui Thomme se confond étroitement avec le poète, et le cai^^ctère fait partie intégrale du talent), M. Proudhon n'en a pas dit un mot et il a eu raison.

Après avoir diagnostiqué l'état moral de Rousseau en ces termes : « Caractère faible, âme molle et passionnée, jugement faux, dialectique contradictoire, génie paradoxal, puissant dans sa virtualité, mais faussé et affaibli par ce culte de l'idéal qu'un instinct secret lui faisait maudire, » on doit laisser complètement de côté le caractère de Déranger, si l'on veut faire du chansonnier un homme de la race de Jean-Jacques et de M. de Lamartine que la faiblesse — trop visible aujourd'hui — de son caractère, encore a faussé et affaibli par le culte de l'idéal, » désigne naturellement à l'honneur dangereux d'une étroite parenté intellectuelle avec le philosophe genevois.

tROUDHON. 291

Que Ton compare entre eux ces trois hommes dans la vie de chaque jour publique et privée ; que l'on cx)mpare surtout les Confessions à Ma Biographie, Dans les Confessions que voyons-nous ? — Une personnalité exubérante et maladive ; un hypochondriaque égoïste et sentimental, étalant sous nos yeux ses passions les plus secrètes, se plaignant de Tinjustice des hommes, de la cruauté du sort; plein de tendresse et de pitié pour lui-même, sans indulgence pour les autres ; dénonçant à la postérité les intimes et singuUères faiblesses de sa bienfaitrice; nommant toutes ses maîtresses, celles qu'il a rêvées comme celles qu'il a eues ; racontant froidement, de la même plume qui a écrit VÉmUe, comment Jean-Jacques entend la paternité ; prouvant qu'il n'aime les enfants et Thiunanité qu'en romans ; jugeant et condamnant tous ses contemporains ; récusant tous les juges dès qu'il s'agit de lui; finissant, après une existence douloureuse et vide de bonté réelle, par la folie de l'orgueil et le suicide du désespoir.

Dans Ma Biographie, au contraire, nous voyons un homme simple et bon, ennemi de l'emphase dans le style ^ et dans la vie, ami de l'humanité, sans rancune ni colère ; parlant de lui-même avec ime extrême discrétion et une parfaite modestie; Be taisant sur les autres, excepté lorsqu'il s'agit de raconter ime belle action, de signaler un noble

* « Ce poëme de Néron ne contenait que quelques passages assez ^arttix, où paraissait une certaine tendance à la simplicité, que fat tant estimée, aussitôt que, renonçant à l'effroyable facilité que ïvm «ue^i'abord d'accumuler des tas de vers, je me fus mis à tra- ^iUer ayec réflexion. » {Ma Biographie.)

cœur ou un grand caractère ; ne compromettant aux yeux de la postérité, même par une allusion, aucune de celles, grande dame ou grisette, dont la bonté charma ses jeunes années ", faisant de la seule « amante » dont on ait le droit de parler, « une amie ^; » avouant qu'il a commis des fautes, mais n'entrant pas dans d'inutiles détails de peur de transformer un aveu en im dithyrambe; passant sous silence le rôle politique qu'il a joué, l'influence qu'il a exercée ; s'en rapportant « à ce que voudront en dire les historiens. »

Au lieu de se grandir à la mesure de son orgueil, il se diminue à l'excès, se réduit à n'écrire « que l'histoire d'un faiseur de chansons, » et se restreint, au grand dépit des amateurs de scandale, à la simple nomenclature « des faits qui lui sont particuliers, » en passant même sous silence l'innombrable quantité de ses bienfaits qui suffiraient à lui créer une personnalité admirable. Modéré dans son récit comme dans ses actes , il donne, par ses mémoires posthumes, une dernière leçon de convenance, de mesure, de respect pour la vie privée, qu'il respecte chez lui et chez les autfes. Calme et bienveillant

* Voici tout ce qu'il dit à ce sujet :

« Quoique laid et de mine chétive, je n'ai pas eu occasion de dépenser avec les femmes, qui seules eussent pu m'entrainer à des folitf onéreuses. » {Ma Biographie,)

On sait d'ailleurs que Béranger réussit auprès d'elles, grâce à iod esprit et à sa gaîté.

3 « La meilleure amie que j'aie eue, la bonne Judith, avec

qui je finis mes jours... » {Ma Biographie.)

Rousseau aurait écrit un volume de poësie et de révélatioDS nr ion amie, — mais naturellement après l'avoir quittée.

PAÔUDHON. 293

jusqu'au bout, philosophe pratique, pauvre sans amertume, indépendant sans ostentation, ûdèle à toutes ses opinions, ne s'érigeant pas en juge de rhumanité, en confesseur de son siècle, il laisse à ses œuvres, écrites ou non, à sa vie connue de tous, à ses amis, à ses adversaires même, le soin et le devoir de révéler combien cette simplicité vraie cachait de finesse, cette modération sincère de force yéritable.

M. Proudhon trouve « Tinsignifiance de ses Mémoires poussée jusqu'au commérage. » En effet, à un certain point de vue, ils sont insignifiants, puisqu'ils ne contiennent aucune révélation sur les contemporains, et nous comprenons la déception du gros pu- Wic gâté par les scandales friands qu'il est devenu de mode de lui servir chaque jour. Mais M. Proudhon croit-il que Béranger n'avait pas vu assez d'événements, étudié assez d'hommes, connu assez de petites ou de grandes intrigues pour amuser la galerie s'il l'avait voulu? Croit-il que son esprit mordant, son talent de peintre de mœurs, n'auraient pas trouvé à se développer dans une satire posthume et sans danger ^ ?

* « Je dois d'abord prévenir mes lecteurs que, quoique contempo-

nin des plus grands événements d'une époque qui en a tant produit, je

a*ai pas la prétention d'étendre mes récits et mes réflexions au delà

du cerele que me trace ma carrière chantante. Préoccupé sans cesse

^ avant tout des intérêts de mon pays, j'ai été poussé, sans doute, à

approfondir bien des questions d'ordre général ; homme de nature

politique, j'ai pu donner mon avis dans des entreprises plus ou moins

importantes; mais dans cette notice ne doivent trouver place que les

faite qui me sont particuliers, faits de peu de valeur et souvent très-

^ulgaires. Quant à la part d'influence que mes relations m'ont fait

Si Déranger s*est tu, lorsqu'il pouvait facilement parler; si, vivant, il a attaqué ses ennemis, si, mort, il les a ménagés, dédaignant cette guerre couunode, cette embûche suprême à l'abri derrière une tombe, que dès génies orgueilleux ou malveillants tendent à leurs adversaires surpris; si, au lieu de se retirer de la lutte, après 1830, par un calcul d'habileté, il nous prouve dans sa confession qu'il a réellement désarmé, gardant les convictions et non pas les colères de sa vie de combat ; s'il a jugé qu'on démoralisait à la longue une nation en dépouillant de leurs vertus, devant elle, les hommes qu'elle a aimés, admirés, en lui révélant sans cesse les fautes du génie, les faiblesses du talent, les compromis de la conscience, l'ignorance ou l'incapacité des chefe qui l'ont guidée longtemps, soit au pouvoir, soit dans l'opposition; s'il a, en un mot, été indulgent, philanthrope, oublieux du mal, patriote autrement qu'en chansons, loin de nous en plaindre, il faut lui en savoir gré. Il faut reconnaître que sa bonhomie était sincère, sincère son désintéressement; que son silence est un éloquent témoignage en faveur de la pureté de sa vie et de ses intentions, un bel exemple offert à tous ceux que la popularité investira désormais d'une redoutable puissance.

Sait-on combien de nos grands hommes du jour lui doivent de porter haut la tête, quand il ne tenait

avoir dans ia politique active, je m*en rapporte à ce que voudront en dire les historiens, s'il s'en trouve qui soient tentés de ehorober dans les derniers événements dont la France a été le théâtre. » {Ma Bioç^ phie,)

qu*à lui peut-être de les découronner d'une auréole peu méritée?

Malgré ces injustices, qui tiennent à une intelligence incomplète du caractère de Béranger, au désir de le faire rentrer dans luie classification où le chansonnier n'est pas réellement à sa place, l'étude de M. Proudhon restera connue ime des plus intéressantes et des plus instructives qu'on ait écrites sur le poète national. Très-bienveUlante et très-malveillante tour à tour, elle est exempte de préoccupations mesquines et de petites passions personnelles. Le philosophe révolutionnaire a étudié le chantre révolutionnaire du haut d'un système un peu trop exclusif. Il a mal vu la physionomie de son modèle; des détails lui ont échappé, et il a mal interprété plusieurs de ceux qu'il distinguait. En y regardant de plus près, il aurait mieux vu et mieux compris l'homme exceptionnel qui, à notre époque d'ambitions malsaines et de mercantilisme politique et littéraire, a porté si loin le respect de soi-même, de son talent et du drapeau sous lequel il marchait.

Pourquoi donc nous appesantir toujours sur ce que nous appelons le mal et négliger le bien ? Pourquoi nous montrer sensibles à ce qui nous sépare les ims des autres, insensibles à ce qui nous rapproche? Pourquoi, par notre sévérité, par notre intolérance, justifier ou du moins excuser à l'avance la sévérité, l'intolérance dont nous sommes nous-mêmes l'objet? M. Proudhon, autant que Béranger, a été souvent mal compris, méchamment ou sottement interprété. On a organisé contre lui la conspiration du silence. Réduit à combattre seul, avec une mâle

'^^^^"'^.Sts *^*^^*vltis si4e«J;^aai>à^<î

leurs, le mordant chroniqueur ne craint ni la contradiction ni la lutte. Il Ta prouvé maintes fois, et ceux qui se sont mesurés avec lui portent longtemps la trace des rudes coups de plume qu'il distribue à ses adversaires. Romancier délicat, peintre exquis des émotions de la famille, maître habile dans les touches légères, dans les nuances savamment graduées, préoccupé du style, où il môle à des traits satiriques une grâce un peu recherchée, une sorte de marivaudage, mais de marivaudage tout moderne, M. Louis Ulbach a produit plusieurs œuvres charmantes, rapidement consacrées par un succès populaire. Nous n*y voyons à reprendre qu'un respect peut-être trop complet pour la morale officielle et bourgeoise, telle que l'hypocrisie de nos mœurs et les idées soi-disant chréjlennes nous l'ont faite.

Pour notre part, et en dehors de ses grands romans que tout le monde a lus ou lira, nous lui savons un gré infini d'avoir écrit, dans un volume moins lu*, parce que l'auteur alors était moins connu, une nouvelle extrêmement remarquable, intitulée : Histoire d'v/n honnête homme, récit invraisemblable. Il y avait là en germe et comme en résumé les qualités diverses de ce fin talent qui a toujours dédaigné les couleurs éclatantes, le ton déclamatoire et forcé, les grandes complications d'événements insensés généralement employés par DOS romanciers de cape et d'épée. Il a su, au contraire, en évitant la vulgarité, le mauvais goût et le mauvais style des réahstes, exploiter la mine iné-

* Ut Mfmis sans le savoir.

puisable des sentiments simples, des passions hon^ néles ; il a voulu peindre la vie moyenne, et il a réussi à lui donner de Tattrait en lui laissant ses proportions vraies. C'était, de nos jours, montrer une sagesse et ime conscience littéraires bien dignes d'éloges, afficher un respect de soi-même et du public dont on nous avait beaucoup déshabitué.

Cependant, si M. Ulbach a pris sa place i>armi les romanciers aimés de notre époque, s'il a monti dans la critique des qualités distinguées, c'est dan^ la polémique qu'il excelle. Là on le voit avec sur — prise transformer tout à coup son sourire bienveil-. lant ou railleur, mais d'une finesse un peu voilée, emz^i un rire aigu, plein de l'esprit le plus vif et le pluiczLJs mordant. Derrière cet écrivain tour à tour si simp]K!I7e

ou si coquet, sous cet observateur semi-sentimenta /,

semi-satirique, on ne s'attendait pas à trouver lutteur étincelant, prompt à la parade connue l'attaque. Nous regrettons vivement qu'il n'ait p mis ces heureuses facultés au service d'une caix se plus juste, qu'il ne se soit pas chargé de défendra, contre de stupides calomnies et les emportemeals d'une réaction, au moins excessive, à quelque poict de vue qu'on se place pour l'apprécier, la mémoire du chansonnier trop cruellement puni de sa popularité. Nous aurions voulu rencontrer M. Louis Ulbach parmi cette pléiade d'hommes remarquables, de critiques, d'historiens, de romanciers, de poètes et de philosophes éminents qui ont toujours témoigné de leur respect et de leur admiration pour Béranger, troupe d'élite où l'écrivain de la Revue de Paris se serait trouvé en compagnie des meilleurs de

ses confrères politiques et littéraires. Sa place était là et non ailleurs.

Du reste, l'isolement relatif de la position qu'il a prise aux côtés de M. Pelletan, dans cette question particulière, prouve Textrême sincérité de son opinion et la bonne foi complète de son antipathie contre l'auteur des Fous. » Cette sincérité, cette bonne foi ressortent encore du ton dégagé, de la tranquille assurance avec lesquels il remet Béranger à sa place et lui mesure la portion de gloire et d'influence à laquelle il lui permet d'avoir droit. Tous les adversaires du chansonnier que nous avons entendus déjà et tous ceux qui nous restent à entendre y vont, soit avec plus de précaution, soit avec plus de colère. Ils lui rendent, au moins, Thommage de le discuter sérieusement et d'apporter tout leur talent dans la lutte.

M. Louis Ulbach seul ne pense pas qu'il faille y mettre tant de façons. A ses yeux, Béranger est un de ces « petits bonshommes en plâtre que la génération de 1814 portait sur sa tête, et qui se sont tous brisés contre le seidl romantique, quand Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo ont ouvert ces champs de lumière qui sont le domaine vivifiant de la génération actuelle. y> Aussi, à ce buste en plâtre, pour le casser, M. Ulbach se contente de donner une chiquenaude, et si dédaigneuse, si légère, qu'il ne sent même pas qu'il a frappé sur du bronze. Il cite Chateaubriand, Lamartine, Victor Hugo, sans songer que deux de ces trois hommes ont porté à Béranger une profonde amitié, nne admiration complète, poussée même jusqu'à l'en

thousiasme, et qiii prouve à leur honneur qu'on peut aimer et admirer l'admirable, alors même qu'il se manifeste sous une forme littéraire contraire à celle que nous avons adoptée *. Il ne songe pas que Victor Hugo n'a jamais rien dit, rien écrit de défavorable au chansonnier, et il a pu voir depuis, dans la Correspondcmce, que le grand poète joignait à d'autres mérites celui plus rare de rendre justice à un homme

* « Sous le simple titre de chansonnier, un homme est devenu un des plus grands poëtes que la France ait produits ; avec un génie qui tient de La Fontaine et d'Horace, il a chanté, lorsqu'il Ta voulu, comme Tacite écrivait. » (Chateaubriand, Préface des Études historiques.)

Voici de plus une lettre de Chateauhriand (24 septembre 1831), que M. Louis Ulbach ne connaissait pas, lorsqu'il demandait pardon à ses lecteurs de donner le nom de « poëte » à Béranger, et qu'il avait sans doute oubliée déjà, lorsqu'en 1860, il déclarait que le chansonnier ne savait que faire rimer « lauriers et guerriers, cotillon et Frétillon. » Elle se trouve dans l'appendice à Ma Biographie :

« Monsieur, si vos talents étaient d'une espèce moins rare, si vos » tableaux ne réunissaient à la correction du dessin l'éclat ou la n suavité du coloris Je me contenterais de vouç remercier de l'ode* » que vous avez bien voulu m'adresser... Mais ce n*est pas la rede- » vance d'une gratitude vaniteuse que je vous viens payer, c'est le » tribut d'une admiration sincère. Un grand poëte, quelle que

» SOIT LA FORME DANS LAQUELLE IL ENVELOPPE SES ID^ES, ett

» toujours un écrivain de génie : Pierre de Béranger se plaît à se

» surnommer le c/uzn^onnter; comme Jean de La Fontaine le fablier,

» il a pris rang parmi nos immortalités populaires... Peu de juges

» aujourd'hui sont capables d'apprécier ce qu'il y a de fini et'

» d'achevé dans vos vers, peu d'oreilles assez délicates pour en

» savourer l'harmonie. Le travail le plus exquis s'y cache sous le

» naturel le plus charmant.

» Au reste, Monsieur, dans la préface de mes Études^ vous consi*

* « Chateaubriand , pourquoi fuir ta patrie, « etc. (à BL de Chateaubriand.)

LOUIS ULBAGH. 301

dont le caractère, le talent et la politique patiente sont Vantipode du caractère, du talent et de la politique deVillustre exilé •.

* tant comme historien, j*ai remarqué que cette strophe était I digne de Tacite, qui faisait aussi des vers :

Un conqoéruit dans sa fortune altière.

Se fit nn jea des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois.

» liOrsque voua entonnes la louange du Roi d'Yvetot, et l'hymne » lu VerOru ; lorsque vous célébrez le Marquis de Carahas et les > Jfyrtntdon^; lorsque vous dictez la lettre prophétique d'I/n petit roi

* àm petit duc; lorsqu'à mon grand regret vous riez de la Géron-

* toeratie, vous êtes un politique à la manière de Catulle, d'Horace *etde Juvénal... »

' Victor Hugo a Béranger :

I Je suis à Mayence, dans un pays qui a été français, qui le rede-

* Tiendra un jour, et qui Test de cœur et d'âme en attendant, etc.,

* etc. Tout à l'heure j'étais à ma fenêtre, sur le Rhin; j'écoutais I vaguement le bruit du moulin à eau,... lorsque d'une croisée

* voisine, une voix de femme, une voix charmante, m'a apporté par » lambeaux des vers charmants....

» Ces vers de vous, ces nobles vers entendus de cette façon et dans

* ce lieu, m'ont remué profondément. Je vous les envoie mutilés s eomme le vent me les a apportés ; ils m'ont fait venir les larmes »ani yeux, et j'ai senti un besoin irrésistible de vous écrire...

> Vos vers m'ont dilaté l'ftme. Ce chant d'une femme, c'est la pro-

> testation de tout un peuple. J'ai pensé que vous seriez heureux de

* savoir que les échos du Rhin sont pleins de votre voix, et que la

* ville de Frauenlob chante les chansons de Béranger. Quant à moi,

* je ne fais que passer à Maycnce, mais j'en emporte une émotion

* ptofonde. Je vous la dois et je vous en remercie, cher et grand

* poQte ; je suis à vous du fond du cœur.

» 4 octobre 1840. » » Victor Hugo.

{Correspondance, tome III.)

302 BÉRAN&ER.

Or Béranger n'ayant pas plus de valeur que ne lui en accorde M. Ulbach, comment expliquer le respect de Chateaubriand, de Lamartine, de Victor Hugo, pour ce buste en plâtre qu'ils ont Tair de croire en marbre et du marbre le plus pur? Il faut supposer en eux bien de Thypocrisie ou bien de la niaiserie : de l'hypocrisie,, s'ils ont seulement voulu flatter la popularité dans l'homme qu'elle avait choisie ; de la niaiserie, s'ils ontété dupes d'une de ces contrefaçons vulgaires, d'un de ces moulages grotesques, que les industriels piémontais exposent le soir sur le parapet de nos quais parisiens, à la lueur blafarde du gaz, pour mieux tromper l'ignorance et le mauvais goût des petits bourgeois amateurs de l'art à bon marché. Ce serait adresser là un méchant compliment à la conscience ou à la sagacité de trois hommes dont nous admirons tous le beau talent, joint, chez M. Victor Hugo, à une incontestable fermeté de caractère.

M. Ulbach, d'ailleurs, les respecte et les admire autant que personne : U en est môme un qu'il respecte et qu'il admire infiniment plus que nous ne faisons. Mais, quand il écarte du bout du doigt le « petit bonhonune, » cela lui paraît tellement naturel, tellement simple, qu'il oubhe de se demander si le petit bonhomme tient à quelqu'un ou à quelque chose. Du reste, il ne discute pas le chansonnier, il se contente d'exprimer son opinion, sans rechercher la cause, après tout bonne à connaître, de l'immense influence que Béranger a exercée, non pas seulement sur les masses populaires, mais sur les esprits les plus marquants, les plus vigoureux

LOUIS ULBAGH. 303

de notre époque, sur tous ces hommes considéra-^ blés par leur talent et leur position, qui vinrent tour à tour solliciter et recevoir les conseils du poète, avant, pendant et après 1830.

Quelle est sa valeur littéraire^ philosophique et sociale ? s'écrie M. Louis Ulbach. — Gomme littérateur, Béranger^ par sa forme et sa poésie^ appartient à rÉcoledePai*ny...ll n'a point inventé un rythme; il n'a rien trouvé de plus que ses devanciers. Il a fait mieux la chanson, voilà tout ^.. Quant à Tamour et à l'idée de Dieu^ on sait ce qu'il en a fait. S'il y a des sentiments qui puissent prétendre à purifier et à moraliser une époque ; s'il y en a dont la démocratie ait surtout besoin, ce sont oeuœ4à.

A coup sûr, si la démocratie est une question de sentiment au lieu d'être un problème social, c'est-àdire scientifique, que la science seule doit résoudre, en éliminant les vagues rêveries enfantées par Timagination et les fausses conceptions de la vie entretenues par les idées religieuses, pour nous ramener à une notion exacte de la réalité, seul terrain solide où la Révolution ne risque pas de s'embourber. Mais comme l'idée de Dieu, en dehors des religions à dogmes, n'est qu'une idée confuse qui man-

1 « La littérature française se trouva ainsi enrichie, par Texhausmnent de la chanson, d'un genre nouveau, dans lequel Béranger n'ayait pas trouvé de modèle et restera sans égal, l'histoire et la poésie ne se répétant jamais, n (Proudeoic.)

« Mais que pense Y. Exe. de Béranger et de l'auteur du théâtre de ClaiMhGaxulf.'^ Ceux-là^ je les accepte, a répondu Gœthe : ce tant de fprandg talents qui ont leur principe en eux-mêhes et qui SONT inbiêpendants DES FAÇONS DE VOIR DE LEUR TEMPS. » (Entretiens de Gœthe et d'Eckermann.)

304 BÉRANaER.

que de certitude, une sorte d'idéal personnel qui peut satisfaire la conscience de Tindividu, sans lui donner jamais un critérium général, acceptable de tous, nous ne comprenons pas ce qu'elle peut apporter de force à la démocratie. De deux choses Tune : ou cette idée nous conduira, après de longs efforts et des tâtonnements inutiles, à rentrer dans le giron d'une Église régulièrement établie, ou bien nous resterons dans le déisme pur et simple. Or, ne sait-on pas, depuis dix-huit siècles de luttes et de bouleversements, ce que les religions révélées mettent d'entraves à Forganisation de la démocratie?— Elles ont donné une certaine définition de Thomme et de l'univers dont l'esprit domine dans nos lois et nos institutions ; elles ont façonné le monde visible sur le monde invisible, tel qu'elles le concevaient, et, tant que nous accepterons un dogme religieux , nous ne sortirons point du dogme social qui en est l'application inm[iédiate , puisque le premier implique nécessairement le second.

Si, au contraire, nous nous en tenons au déisme, qu'en résultera-t-il? — C'est que chacun se fera sa petite religion, organisera son petit ciel, dotera son petit Dieu d'une certaine quantité d'attributs, trouvera sa petite solution au grand problème de l'infini, donnera sa petite raison d'être à l'univers, fixera le petit but auquel nous devrons tendre; puis, muni de son petit évangile, dont il sera tout à la fois le créateur, l'apôtre et le pasteur, chacun rentrera dans la vie avec son programme politico-religieux, et s'efforcera d'organiser la société au point de vue d'un idéal individuel, tout aussi éloigné de la réa-

LOUIS ULBAGH. 305

lité que Fidéal chrétien ou musulman. Les meilleurs d'entre nous auront passé leur existence et employé les plus nobles facultés de leur esprit à chercher, dans Tautre monde, au delà des nuages, xme solution qui ne s'y trouve point. Alors nous verrons pulluler autour de uous ime foule de systèmes, plus ou moins socialistes, auxquels il ne manquera que le bon sens et la connaissance vraie des besoins de l'humanité, des droits et des devoirs de l'homme envers Vhomme,

L'organisation de la démocratie est, répétons-le, un problème purement humain; il ne sera résolu que par l'étude des facultés de l'homme, la foi en sa puissance individuelle, la connaissance approfondie des lois qui régissent les sociétés et des intérêts qui résultent de l'agglomération d'êtres ayant les mêmes besoins et le même désir légitime de les satisfaire.

L'amour aussi, dont parle M. Ulbach, est une passion comme Dieu est un idéal ; c'est une passion bonne ou mauvaise, noble ou méprisable, suivant les circonstances particulières où elle se développe. Elle peut beaucoup pour le bonheur de l'individu, elle ne peut rien pour la solution de questions sociales qui demandent la plus froide raison jointe à la science la plus pratique. Un société repose sur des faits et vit par eux ; du jour où la passion et Tidàal sont les dieux qu'elle adore, elle perd le sens du juste, de l'honnête et du vrai; le désarroi des intelligences amène le désordre des idées et l'affaiblissement des volontés, chacun tire à soi : les grandes individualités naissent et les nations meu-

306 BÉRANGEB.

rent. Nous croyons donc que M. Ulbach est dans l'erreur quand il avance que « la démocratie a sur- » tout besoin de Tamour et de l'idée de Dieu, » que ces deux sentiments purifient et moralisent une époque.

La démocratie n'est pas nécessairement athée, ou ennemie de l'amour, plutôt que de toute autre passion, mais ce qu'il lui faut pour se fonder, ce sont des principes certains, démontrés, des vérités pratiques. L'amour et les rêves religieux sçnt le luxe moral et permis des citoyens qui ont accompli leurs devoirs civiques; ce sont les joies du cœur, les fleurs de l'intelligence.

Si donc Béranger avait mal compris l'amour et dédaigné le sentiment religieux, on pourrait lui reprocher cette double lacune au point de vue poétique et au point de vue de la morale orthodoxe : il n'y aurait rien à lui reprocher au point de vue révolutionnaire, à moins qu'on ne voulût l'accuser d'avoir corrompu ses lecteurs et prêché le relâchement des mœurs. Mais c'est ici un autre côté de la question, et M. Ulbach ne l'aborde pas directement, puisqu'il se contente de dire : «c L'amour, pour lui, n'est que le plaisir grossier. » Toute la vie de Béranger, sa biographie, ses lettres-^ documents ignorés, en 1855, du spirituel chroniqueur de la Revus de Paris y — démentent cette assertion reproduite également par M. Guvillier-Fleury et d'autres critiques. Nous aurons l'occasion de la réfuter dans ce qu'elle a de faux et d'exagéré.

M. Ulbach déclare aussi que : «Chanté au dessert, accompagné par les couteaux et les fourchettes,

Bélanger est le roi de la goguette et fait rire les hommes, mais rougir les femmes, i»

Soit. Ceci toutefois ne peut s'appliquer qu'à un petit nombre de chansons plus ou moins grivoises, que les nécessités du genre et la tradition ont imposées au chansonnier, îdors qull débutait et cherchait encore sa veine originale. Si c'est de la sorte que l'auteur de M. et if"® Femel a entendu chanter le Roi d'Yveioty le Petit homme gris, le Sénatewr, Roger-Bontemps^ Ma Grand' Mère, etc. S nous lui demanderons s'il a jamais entendu chanter, avec accompagnement de « couteaux et de fourchettes, » le Cinq Mai, les Fous y Jacques, Jeanne-la-Rousse , Poniatowski, le Quatorze Juillet, les Quatre âges historiques, le Suicide,\B^ Tombeaux de Juillet, le Tombeau de Manuel, le Vieux caporal^ le Vieux sergent, le Vievo) Vagabond et tant d'autres chefs-d'œuvre dont la sensibilité vraie et l'éloquence simple ont trouvé moyen d'émouvoir toute une nation, sans l'emploi des grands mots sonores et des longues phrases pompeuses ^. Pour-

< « Toute cette partie de son œuvre serait à dédaigner, si, par la TÎfacitè des tableaux et le mordant de la vérité, sa chanson, licencieuse de pensée et de fait, n'était devenue une satire d'un genre sapérieur à celui d'Horace et de Ju vénal. Ma Grand* Mère est une de ces pièces incomparables... et qui n'a de modèle en aucune langue. »

(Proudhon.)

3 « Les chansons, comme les fables de La Fontaine, les comédies de Molière et les contes de Voltaire ont conquis parmi le peuple et les hautes classes une égale célébrité. Et c'est ce qui élève Béranger audessus de tous les poëtes contemporains : en fait d'art et de poésie,^ une pareille universalité d'admiration est décisive et dispense de tout

autre argument. »

(Proudhon.)

quoi donc passer sous silence toutes ces chansons et celles qui s'en rapprochent par l'inspiration élevée, la haute et belle poésie ? Elles forment la partie la plus importante du bagage littéraire de Déranger, et c'est à peine si M. Ulbach semble en connaître l'existence. Celles-là n'ont rien qui puisse faire « rougir les femmes, » et ne justifient nullement cet aphorisme : « Un poète qui n'a pas pour lui les femmes est un mauvais poëte. » Ces quelques mots renferment, d'ailleurs, une nouvelle esthétique, dont les graves conséquences ont échappé certainement à M. Louis Ulbach. Quoi, lorsque nous voudrons désormais classer un poète parmi les bons ou parmi les mauvais, il suffira de savoir si les femmes sont pour lui, c'est-à-dire si elles ne trouveront dans sa lecture rien qui doive les faire rougir? Ainsi Horace, Juvénal, Anacréon, Aristophane, presque tous les poètes latins et grecs, en un mot, sont de mauvais poètes, parce qu'il se rencontre dans leurs écrits de nombreux passages qui feraient «rougir les femmes?» Et que dire de tous nos vieux poètes gaulois, depuis Villon jusqu'à Malherbe, en passant par Clément Marot et Mathurin Régnier? Leur qualité de compatriotes les sauverait^ elle de l'excommunication féminine? Pas de pitié : ils sont mauvais, très-mauvais I MoUère, Molière luimôme, en ce cas, devient un poète des plus inférieurs, car il emploie parfois des mots embarrassants, et les locutions schoking fourmillent dans ses œuvres immortelles. Quant à Voltaire, grâce à cette loi un peu draconienne, le nommer c'est le condamner, et la Pucelle le relègue au dernier

totJlS ULéACH. 309

rang, sans compter la prose de Candide. Nous craignons bien également qu'Alfred de Musset (les femmes le lisent pourtant, et avec grand plaisir) ne puisse obtenir des circonstances atténuantes. Si Tauteur de la Coupe et les Lèvres et de Rolla ne faisait pas rougir ses lectrices, il faudrait en conclure qu'elles se montrent plus sensibles aux mots francs qu'aux situations scabreuses, aux termes employés qu'aux rôves caressés. En revanche, M. de Lamartine» expulsant, manu propria, ses poésies imprimées, afin de leur ouvrir la porte des couvents et autres lieux d'éducation^ et transformant le dernier vers du Lac:

Tout dise : ils ont aimé I

encelui-d :

Tout dise : ils ont passé 1

remplirait le but suprême de l'art.

Nous ne prétendons pas que les femmes manquent de finesse et de délicatesse dans l'esprit, mais n'est-il pas hasardeux, la question de pudeur mise à part, de les ériger en arbitres du mérite littéraire ? L'éducation qu'elles reçoivent les laisse ignorantes de toute idée sérieuse, les infatué de banaUtés, les nourrit de préjugés, et leur nature même, impressionnable au suprême degré, les rend esclaves de leurs sensations, au détriment de la raison. Nous paiions d'ailleurs des femmes du xix« siècle, car au XVII* et au xviii* siècles leur valeur intellectuelle était différente et leur influence fut éminemment favorable.

3t0 Bl&RÂNàEtl.

Aujourd'hui, pour elles, M. Louis Enault remplace Balzac, et M. Octave Feuillet Molière. Si elles lisent M. de Lamartine expurgé, elles respectent infiniment M. Victor Hugo, comme on respecte une chose sacrée... en n'y touchant pas. La Nouvelle Héloïse ou Corinne les ravit, — du moins elles le disent, — mais Gil Bios les ennuie, et elles Tavouent. Rien de ce qui renferme im sentiment juste, exprimé en style simple, rien de ce qui peint la vie telle qu'elle est, rien de ce qui marche résolument dans la voie de Tavenir, ne les attire ou ne leur convient. Elles aiment, en littérature, les sentiments fades et fardés, les idées banales,. la morale étroite, le faux et le clinquant. Et je ne les accuse pas : le faux et le clinquant forment la basé de leur éducation ; en tout on leur a seulement appris le chemin de l'Église et duniagasin démodes. Ce sont donc de mauvais juges actuellement, sauf exceptions assez rares. Notre époque comme toutes les époques, a produit, en petit nombre, desfenunes d'élite S supérieures par le génie et le mâle amour de la vérité, non-seulement aux autres femmes, mais encore à bien des hommes, car chez ces derniers la race des « femmelins, » pour employer le mot de M. Proudhon, augmente tous les jours.

Du reste, nous interprétons peut-être mal la pensée dé M. Ulbach. Il a voulu parler seulement de la femme vraie, naturelle, de la femme telle qu'elle a été créée, et non de la femme qui greffe 6ur les idées fausses et l'hypocrisie enseignées au couvent, tes. mi-

< Faut-il nommer George Sand et Daniel Steni?

Loms ulbach. 311

gnardises et les préjugés cultivés dans les salons. Il a voulu parler encore de la femme habituée par son mari à aimer, à comprendre les nobles produits de l'intelligence, de celle dont le bon sens délicat et l'esprit délié deviennent un si précieux auxiliaire. Mais cette femme-là est une exception, et nous croyons qu'elle lirait avec plaisir la Bonne vieille ou Jeanne la Roitsse. Nous comprenons toutefois qu'à ses yeux, Béranger ne soit pas le poète préféré. Ce n'est point, nous le reconnaissons volontiers, le poète par excellence de l'amour; son vers nerveux, concis, sa langue sobre et nette, n'ont pas constamment ce charme musical qu'on est accoutumé à chercher dans les vers. Sa poésie ne nous berce pas conune une mélodie aux suaves accents; elle n'endort pas notre cerveau, elle n'ouvre pas à l'imagination la porte d'or des rêves sans fin. C'est une poésie démocratique, pleine du souftte du peuple, toute remplie du bruit de nos batailles révolutionnaires. Elle excite à penser, à lutter. EUe cingle notre paresse et nous montre plus la terre qu'il faut améliorer, que le ciel asile des mystères. A ce point de vue M. Ulbach a raison, grandement raison. Déranger est un poète de second ordre, si on le compare aux poètes de l'oubli, ou bien aux poètes de la contemplation, et aux poètes de la tristesse sentimentale et personnelle. Mais en conclure absolument que c'est un poète inférieur, un poète mauvais, nous parait singulièrement injuste. Son rôle fut différent; il a cotnpris la poésie autrement, et il l'a comprise telle qu'elle doit être, telle qu'elle deviendra de plus en plus dans une société qui se transforme agitée par

3l2 BâRAN&Eft.

de grands et d'imposants problèmes. Hier encore, la poésie était un luxe ou l'expression délicate des sentiments individuels, des aspirations égoïstes et sublimes; aujourd'hui, si elle ne veut périr, il faut qu'elle s'adresse à la foule, qu'elle parle avec le peuple et pour le peuple, qu'elle se rende utile à une époque où rien d'oiseux ne devrait se produire , qu'elle sorte du rêve pour devenir une action, plus noble, plus élevée, mais non moins directe et non moins positive.

Ce besoin nouveau, M. Victor Hugo Ta parfaitement senti, et ses dernières poésies, humanitaires dans le bon sens du mot, prouvent que Déranger n'était éloigné ni de la vérité ni de la poésie ^

Nous venons d'entendre l'opinion de M. Ulbach sur Déranger comme poète ; elle se résume en cinq mots : Déranger est un mauvais poète. — En quoi et pourquoi? Le mordant critique ne le dit guère, et surtout ne le démontre pas. Des afifirmations vagues dans le genre de celles-ci :

II a enchâssé dans des refrains des idées banales.... quand il a voulu aborder l'ode, il n'a pas été supérieur à Baour-Lormian.... si sa modestie lui avait permis de prétendre à l'Académie, il eût dû s'y asseoir à côté de M. Viennet ;

de telles affirmations, disons-nous, auraient besoin de reposer sur des faits, des citations, une analyse sérieuse des principales chansons de Déranger, de celles qui sont réputées pour leur beauté. M. Louis Ulbach se met ici trop complètement en'opposition

* Nous voulons parler des Contemplations , de la Légende des siècles f et encore d*un autre recueil de poésies politiques.

Lomd OLfiACâ. Si 3

avec le sentiment public et Topinion unanime de tous les critiques écoutés de notre époque, à quelque parti qu'ils appartiennent, de tous les hommes compétents de ce siècle, qui ont tour à tour consacré par leur admiration ou par leur amitié la popularité du chansonnier, pour que les lecteurs ne désirent pas connaître quelles analogies l'écrivain aimé de la Rews de Paris a découvertes entre Baour-Lormian, M. Viennet et Béranger.

Il est vrai, d'ailleurs, que M. Ulbach trouve des analogies inattendues entre le style de M. Arsène Houssaye et le style de Béranger, et cela nous met im peu en défiance au si\jet de celles qui peuvent exister, à ses yeux, entre les deux académiciens précités et l'auteur de La Viva/ndière. Parlant du Quarante-Unième Fauteuil S il nous dit, en effet :

M. Houssaye a une façon charmante d'être impitoyable qui passe pour de Tindulgence : c'est ainsi qu'il suppose Béranger candidat au 41* fauteuil^ chantant pour discours d'ouverture une chanson qui est le pastiche le plus exact, le plus complet de la forme poétique du chansonnier. Gela semble au premier abord un hommage^ et du moins^ pour nous^ sinon pour Tauteur, c'est une critique, sans rémission. En effet Bérangv est de tous les poètes (qu'on nous pardonne ce mot) ediU qu'on peut le plus aisément, le plus complètement imiter; nous connaissons plusieurs essais en ce genre qui produisent toujours la plus entière illusion. Essayez de faire des pastiches de Victor Hugo et de Lamartine ^ et vous aurez la différence

< £e Quarante-Unième Fauteuil, par M. Arsène Houssaye, 1 vol.

s M. Ulbach n'a sans doute pas connu Paul de Molènes. Cet écrivain plein d*esprit et de manière faisait comme en se jouant, et dès leoollége, daa pastiches de Lamartine et de Victor Hugo, qui ont

qui sépare l'homme de talent de Thomme de génie. Le pre» mier à des procédés brevetés mais sans garantie du ciel^ le second garde son secret inviolable pour tous.

Il est bien étonnant alors que Déranger n*ait pas produit un seul élève, tandis que tous les lycéens paresseux de troisième et de seconde font du Lamartine avec une étrange facilité. La popularité du chansonnier devait pourtant exciter Témulation des amateurs. Nous avons connu aussi des « essais dans ce genre; » ils rappelaient Déranger, comme les vers latins d'un bon élève de rhétorique rappellent Horace et Virgile. C'est une question de mémoire et d*hémistiches de YEnéide ou de VArt poétique bien employés. Ce travail patient de mosaïque, à Taide du Gradus ad Parnassum, produit toujours une entière illusion sur les papas indulgents : il n'aurait pas trompé les Romains du temps d'Auguste K

toujours excité la surprise de ses amis, et qui auraient, par leur ressemblance avec les modèles imités, trompé M. Ulbach luimême. Du reste, Paul de Molènes avait sa réputation faite dans ce genre où il excellait, quoique à la vérité, il n'ait jamais essayé son talent sur Béranger.

1 Du reste, Topinion de M. Jules Janin, un critique expérimenté dont personne ne contestera la compétence en ces matières, dissiperait tous les doutes du lecteur, s'il en était besoin, et c'est plutôt pour citer un beau morceau de prose éloquente et judicieuse que pour opposer son jugement à l'assertion de M. Louis Uibach, que nous transcrivons le passage suivant :

« Pour en finir avec le mot imitation appliqué aux chansons de Béranger, la critique aura soin de faire remarquer plus tard, à l'heure de l'admiration sans consteste et de la justice incontestable, que de tous les poëtes français de notre époque, c'est justement Béranger qui a rencontré le moins^d^imitateurs..,

» 11 est donc resté jusqu'à la fin dans sa voie; et, soit que le cou-

Du reste, puisque M. Ulbach ne cite aucun de ces « essais », et ne nous permet pas d'apprécier leur haute valeur comme imitation, nous en sommes rérage oa le talent aient manqué à la race idiote et servile des imitateurs, soit qu'ils aient été retenus par le respect dont le poëte était entouré, et par l'unanime adoption de ce peuple qui ne voulait chanter que les chansons de Béranger, left plagiaires se sont abstenus. Ils ont délivré de leur copie et de leur parodie insolentes ces grâces, ces bonheurs, ces gaietés charmantes, ces ravissements amoureux, ces visions splendides à travers la pluie et les brouillards de notre siècle. A cette heure encore la chanson de Béranger est « semblable à un astre et brille seule;... » et si quelques chansonniers, plus tard, ont essayé de nouvelles chansons, ils ne chantaient pas comme a chanté Béranger; ils chantaient, sur un mode hargneux, des colères insupportables; leur chanson était pleine de furie et de menaces, auxquelles ils ne sont même pas restés fidèles...

» Aussi bien, répétées pendant 24 heures par des voix furieuses, par des voix ingrates, ces chansons des misères, des menaces et des vengeances ont été emportées par l'oubli, par la peur, par le mépris.

» Oter la chanson à Béranger, plus facile il serait d'arracher à Hercule sa massue, à Vénus sa ceinture, ou sqn flambeau au Dieu du jour.

» Il faut dire, en même temps, que si Béranger a échappé à Yimikuiony à la copie, au plagiat, ses plus illustres contemporains tt les poètes qui sont venus après lui, se sont vus exposés à de si habiles et si complètes imitations, ils ont créé à leur suite une si nombreuse comp<ignie de rimeurs à leur marque, qu'ils doivent «'estimer heureux d'avoir tiré leur œuvre et leur nom sains et saufs de cette avalanche. A-t-on fait de nos jours des pages, des livres, des discours, des brochures à la Chateaubriand 1 Qui donc nous dirait le nombre des Méditations poétiques, plus nombreuses que les feuilles de l'arbre emportées au souffle harmonieux du vent d'automne. A lui leiil lord Byron a laissé tout un peuple abâtardi de poëtes désespérés. Essayez de compter les imitateurs flamboyants de M. Victor Hugo, et les copistes usés et blasés de M. Alfred de Musset 1 Seuls, peutêtre, deux écrivains de nos jours, par l'élégante simplicité de leur parole, par leur façon d'aller droit au fait, par leur dédain naturel pour les ornements frivoles, par la netteté même de leur çeixft^^^t.

duits à la chanson de M. Arsène Houssaye. Il est bon que le public puisse juger en connaissance de cause et pièces sous les yeux. Nous le prions donc de vouloir bien lire ce pastiche, si exact, si complet^ en regard duquel nous mettons une vraie chanson de Béranger, celle qui, sans doute, a servi de modèle et donné le ton au pasticheur.

M. Houssaye suppose que l'Académie en corps se rend chez le chansonnier pour lui offrir d'entrer dans la docte compagnie, et le chansonnier est censé répondre ce qui suit :

■• Araéae H«

Non, mes amis, nos, je ne Teaz rien fttre; C'est là ma gloirei adressez-Tons alllenra. Pour l'Institut, Dieu ne m'a pas fait naître; Vous avez tant de pofites meilleurs I Je ne sais rien qu'aimer, chanterez vivre, Et je veux vivre encore une souon!

Je n'y voùplw; Lisette et mon seul liTre : Mon Institut à mol, c'est ma maison.

Quirais-je faire euTolre compagnie?

Il me faudrait écrire un long discours I A mes chansons, j'ai borné mon génie, Et si mes vers sont bons, c'est qulls sont Ici, Messieurs, la muse est familière, [courts. Poorru qu'on ait la rime et la raison. Ici Courier a commenté Molière...

L'Académie était dans ma maison.

Vous le Toyez, c'est la maison du sage, El l'hirondelle y revientau printemps; Je suis comme elle un oiseau de passage, Depuis Noé, j'ai parcouru les temps.

Je fus un Grec au siècle d'Asposie^ J'ai consolé Socrate en sa prison.

Homère est là I chantez ma poésie I J'ai réreillé les dieux de ma maison.

Béranger f.

Non, mes amis, non je ne toux rien être; Semez ailleurs, places, titres et croix. Non, pour les cours,Dieu ne m'a pas fait nal- Oiseaucraintif, je fuis la glu des rois. [tre, Que me faut-il f Maltresse à fine taille, Petit repas et joyeux entretien.

De mon berceau près de bénir la paille. En me créant, Dieu m'a dit : Ne sois rien.

Un sort brillant serait chose Importune Pour mol,rimeur, qui vis de temps perdu. M'esl-il tombé des miettes de fortune.

Tout bas, je dis ! Ce pain ne m'est pas dû. Quel artisan, pauvre, hélas 1 quoiqu'il fasse, N'a plus que moi droit à ce peu de bieo? Sans trop rougir fouillons dans ma besace. En me créant, Dieu m'a dit : Ne sois rieo.

Au ciel, un jour, une extase profonde Vient me ravir, et je regarde en bas.

De là, mon œil confond dans notre monde Rois et sujets ,généraux et soldats, [toire? Un bruit m'arrive; est-ce nn bruit de vic- On crie un nom; je ne l'entends pas bien. Grands, dont là-bas je Tois ramper la gloire. En me créant, Dieu m^ dit : Ne sois rien.

pour avoir toujours bien su ce quHls voulaient dire, et pour n'avoir jamais dit que cela, ont échappé à la lèpre abominable des contrefacteurs, ces deux écrivains heureux, on peut le dire» le lecteur les a déjà nommés : Nous parlons de Béranger et de M. Thiers. » (J. Janin, Béranger. Revue Europ., 1" mars 1860.) * A mes amis devenus ministres^

Bler, fitaiê iur le pm dt ma porte i, Qaand lt)rieDtMa^n VilIamiiM. [porte Qn'eotandS'je an Ioïd ? Le todI dn soir m'ap- Les airs coniins d'ArcoIe et dléna. [quxs S; Ils sont partis, uii mmu onii itoIini huit cent einq, ils gardent ton blason I Dien soit en aide ans soldats héroïques I Je les bénis du eeuil de ma maiton.

[ses; Vos Terts rameaux ceignent des fh»nlsmoro- II ne fknt pas les toucher de trop près s, Je veux mourir en respirant des roses 4 Et T08 lauriers ressemblent aux CTprte.

Bo$eau chantant s^ déjà ma tète plie, Laissex-moi l'air, lais8ex*moi lliorison e| Immortel, moil Mais, ehntl La mort m'on- SlTons alliex lui montrer ma maison. [bile t|,.

Votre tombeau sera pompeux sans doute; J'aurai sous l'herbe une fosse I Téeertl Un peuple en deuil tous fait eortége en route; Du pauTre,moi| j'attends le corbillard.

En Tain on court oÙTOtre étoile tombe ; Qu'importe alors, Totre gîte ou le mien? La ditrérence est toujours une tombe. Eu me créant, Dieu m'a dit t Ne sois rien.

De ce palais sonlTrez donc que je sorte. A Tos grandeurs, je doTais un salut.

Amis, adieu. J'ai derrière la porte Laissé taniAt mes sabots et mon luth.

Sous ces lambris près de tous aecourue, La liberté s'olTre I tous pour soutien. Je tais ehanter ses blenraits dans la rue. En me créant, Dieu m'a dit t If e sois rien.

Nous n'ajouterons aucun commentaire à ce parallèle. Que le public prononce. Mais cet unique exemple des analogies trouvées par M. Louis Ulbach nous rassure un peu pour Déranger. Ce n'est pas en chantant des «jeunes gens stoïques, » en parlant de sa « muse familière, » et en attendant, « sur

* En train sans doute de causer avec sa concierge.

3 « Les jeunes gens stoïques; » périphrase poétique pour dire : les troupiers. C'est d'eux que Béranger a écrit :

Pieds DUS, sans pain, sourds aux lâches alarmes, Tous à la gloire allaient du même pas. »

* Les fronts moroses ou les verts rameaux?

* Même s'il meurt en janvier? 0 poëte, on a bien raison de le dire, tes vœux sont sans limites I

s Image fort poétique, mais qui a peut-être l'inconvénient de faire songer à un mirliton.

^ Ce besoin d'air et d'un vaste horizon explique pourquoi Béranger se tenait tout à l'heure sur le pas de sa porte.

"* Voilà maintenant « le pastiche le plus exact, le plus complet » de l'esprit de Fontenelle. M. Arsène Houssaye est un homme universel. Nous sommes assuré qu'il imiterait tout ausi bien Homère ou Shakespeare. Il n'y a pas songé, ce qui nous laisse deux grands hommes de plus.

le pas de sa porte, » que « TOrient s'illumine, » le soir, que le chansonnier populaire a trompé, de 1 81 5 à 1850, c'est-à-dire pendant trente-cinq ans, toute une nation, à laquelle on accorde d*être assez bon juge des œuvres de Tesprit.

Gomme philosophe^ poursuit M. Ulbach, il a, sous laRestauration^ heureusement traduit et flatté les rancunes contre les Bourbons et le clergé^ c'est là la partie sérieuse de son influence ; mats Vopinion Va poussé et il n*a pas créé l'opintbn Plus tard, quand la philosophie humanitaire a inspiré les poètes^ docile au courant, il s'est risqué dans deux ou trois chansons sur le terrain socialiste. Nous lui savons gré de cet effort ; mais il suivait la troupe en marche^ comme les gamins de Gharlet suivent la musique des régiments.

Ce système, qui consiste à nous représenter Béranger comme un écho servile de Topinion publique de son temps, n'est pas nouveau. M. Sainte-Beuve, M. Proudhon, d'autres encore, l'ont employé ou remploieront. Nous avons déjà traité cette question, et nous nous contenterons d'ajouter quelques réflexions à nos réflexions précédentes.

D'abord, nous demanderons à Tardent polémiste s'il connaît quelqu'un, dans le parti du mouvement libéral ou révolutionnaire, qui n'ait jamais subi l'influence des idées en circulation, qui ne se soit pas montré plus ou moins « docile au courant? » Groethe, et c'est une autorité que nous citons volontiers parce qu'elle vient de l'étranger, ce qui doit la rendre infiniment respectable à des yeux français ^ Gœthe ne croit pas à cette prétendue ori-

* « En France, dit M. Proudhon, il y a toujours en tout un parti de l'étranger. »

ginaUté dont on reproche l'absence au chansonnier. L'auteur de Faust ne croit pas aux personnalités abstraites et qui ne devraient rien qu'à elles-mêmes, qui resteraient entièrement rebelles à l'action du monde extérieur sous toutes ses formes.

On parie toujours d'originalité , s'écrie-t-il^ mais que veut-on dire par là? A peine sommes-nous venus au jour^ que le monde commence à agir sur nous, et son action se continue jusqu'à notre fin. Quelle chose pouvons-nous jamais appelernd^re, si ce n'est Ténergie, la force, la volonté?.... Si je pouvais confesser tout ce dont je suis redevable à mes prédécesseurs ou à mes contemporains illustres, il ne me reste^ rait plus rien *,

Ce que Gœthe dit de lui avec la modestie d'un puissant esprit, chacun de nous peut le dire de soi, et Béranger n'échappe pas à cette loi plus que Voltaire, Gœthe, Lamartine ou Victor Hugo.

Reprocher à un homme d'avoir suivi le courant des idées de son époque, c'est tout simplement reconnaître qu'il a marché avec son siècle, qu'il a progressé quand tout progressait autour de lui. Nous ne voyons guère que les doctrinaires de l'école de M. Guizot ou les hommes de l'Univers religieux qui n'aient pas été a poussés par l'opinion, » et qui n'aient rien appris de leurs contemporains. Qu'on nous désigne par leur nom ces lutteurs de la Restauration qui ont créé l'idée première, le besoin réfléchi d'une hberté plus grande. Est-ce que ce besoin n'existait pas chez tout le monde, au jour de

< Entretiens de Gœthe et d^Eckermann.

la chute de l'Empire? Est-ce que la Charte, douloureuse nécessité imposée aux princes légitimes à leur retour, ne fut pas octroyée avant que ni les Foy, ni les Manuel, ni les Benjamin Constant aient porté à la tribune l'éloquente expression des vœux nationaux? Nous ne connaissons qu'un homme à qui on puisse décerner l'honneur d'avoir créé de toute pièce le libéralisme et rendu inévitable le pouvoir constitutionnel; et cet homme, c'est Napoléon, dont le despotisme apprit à la France, hélas 1 pour trop peu de temps, à ne plus aimer l'ordre matériel sans la liberté politique. Oui, tout le monde, en 1814, voulait la liberté, tout le monde, moins Louis XVIII, la cour et les émigrés. Déranger, avec les membres de l'opposition, plus que beaucoup d'entre eux, parce que son action fat plus profonde et plus générale, a dirigé ce courant libéral vers un but marqué d'avance et l'a rendu irrésistible, mais personne ne l'a créé de toute pièce. Ce sont là des œuvres collectives, éminemment populaires.

Si l'on reproche aujourd'hui à Déranger d'avoir suivi « l'opinion pubhque, » d'avoir été « docile au courant, » que dire alors de M. de Lamartine, catholique et légitimiste sous les Dourbons de la branche aînée, orateur de l'opposition Ubérale et déiste, quand la branche cadette gouverne le pays, républicain le 24 février 1848 — par la volonté du peuple qui bloque l'Hôtel-de- Ville, — après avoir donné heu de croire à la duchesse d'Orléans qu'il défendrait la régence? Enfin, ne le voyons-nous pas, déchu du pouvoir et de la popularité, perdre la volonté et l'ardeur révolutionnaires à mesure que

LOUIS ULBAGH. 321

cette volonté et cette ardeur semblent abdiquer et s'éteindre dans la nation?

Faut-il nommer aussi les plus illustres de nos contemporains? rappeler leur point de départ, marquer les étapes successives de leur pensée, et chercher, l'histoire en main, s'ils ont toujours devancé le mouvement des idées, ou s'ils Tout suivi en s'en faisant les interprètes? rechercher ce qu'ils disaient la veille et ce qu'ils dirent le lendemain de juillet 1830, de février 1848, de décembre 1851?

Soyons plus indulgent et plus juste ; respectons ce qui est respectable, le génie et le dévouement à des idées généreuses. — Ces idées ne sont-elles pas la propriété commune de l'humanité ? — Applaudissons les convertis du lendemain, ceux qui ont brûlé leurs anciens dieux pour adorer les dieux révolutionnaires; mais sachons montrer quelque sympathie à ceux qui les adorèrent de tout temps et n'eurent point à se convertir. A tous les hommes publics on pourrait adresser un semblable reproche, parce qu'aucun homme n'invente des idées entièrement nouvelles, inconnues avant lui. Ce travail de création est beaucoup plus démocratique. C'est le résultat de l'évolution de vingt générations et de tout un peuple. Le rôle des individus, poètes, orateurs, ministres, consiste seulement à donner une forme définie, une conclusion pratique à cette lente et un peu vague élaboration des masses. A im moment donné, ils prononcent la parole attendue, ils expriment le sentiment général après se l'être approprié, après l'avoir marqué de leur sceau, soit comme Béranger, en créant un genre nouveau — la chanson, — soit

comme La Mennais et Victor Hugo, en apportant dans la lutte une éloquence inspirée, soit enfin comme tous les trois, en déployant une force de caractère et une énergique volonté, qui les ont investis définitivement, par le droit du plus fort, des idées que le siècle leur prétait. Le rôle de l'individu, son initiative, se réduit donc, et la part reste assez belle, à mettre au service des convictions qu'il adopte — naturellement, ou éclairé par les événements — un désintéressement absolu et sa vie tout entière, à dégager des idées en circulation, l'idée mère, l'idée vraiment féconde.

A ce rôle Béranger n'a pas failli : genre poétique, existence privée, ambitions personnelles, il a tout combiné ou tout sacrifié en vue du triomphe honorable des opinions qu'il aimait et qu'il défendait.

Nous ne relèverons qu en passant cette phrase :

Il a souffert pour ses opinions! Mais ce martyre est à l'exil de Victor Hugo et de tant d'autres, ce que sa poésie bourgeoise et centre gauche est à la poésie de l'hôte immortel de Jersey.

Certes, nous admirons M. Victor Hugo et la fierté de sa conduite politique, mais est-il bien équitable de reprocher à Béranger l'humanité des lois répressives de la Restauration ? Plus nous plaignons les souffrances des exilés, plus nous devons nous féliciter de savoir que des hommes ayant aimé la liberté et servi la Révolution ont échappé à ces longues douleurs. On pourrait aussi bien comparer, en restant sur ce terrain, Texil — confortable après tout — de M, Victor Hugo, au carcere duro de SUvio

LÔtJlS ULfiAÉH. 323

Pellico et aux bûchers des réformateurs du xvi* siècle. Cela ne diminuerait pourtant en rien la grandeur de Victor Hugo, pas plus que son exil ne diminue le courage de Déranger. Les uns et les autres ont bravé pour leurs opinions les lois de leur époque. Souhaitons que les lois répressives s'adoucissent chaque jour davantage, soyons heureux que de grands citoyens n'aient pas toujours été des martyrs, et n'additionnons pas les années de prison des contemporains. Nous n'atteindrions jamais les chiffres du Masque de fer^ ou même de Latude et du baron de Trenck. Tel qui a passé trente ans de sa vie dans les cachots peut avoir été un homme médiocre et médiocrement utile à son pays; tel qui a eu le bonheiiT de conserver sa liberté en gardant sa plume lihwr peut avoir rendu d'immenses services. Âdmirong Victor Hugo dans l'exil, et admirons Béranger, quoiqu'il ne soit pas mort à Mazas ou à Lambessa. L'exil ni la déportation ne font la valeur des hommes.

En 1850, continue M. Louis Ulbach, Tœuvre de Déranger est achevée, il n*a plus rien à faire, rien à dire ; le mouve^ roent le dépasse ; son libéralisme en gilet de flanelle et en bonnet de nuit ne se risque pas dans les âpres régions que la brèche de 1848 a permis de mesurer. Je crois même que si son influence a persévéré, elle a été funeste. Il est le parrain des républicains formalistes, athées

Cette dernière affirmation est une grave erreur. Si M. Ulbach a lu les Œuvres posthumes, il doit s'en être convaincu. Déranger ne fut jamais un républicain formaliste; nul n'a tenu plus que lui au fond des choses en s'inquiétaût moins de la forme.

L'homme qui nous croyait, depuis 1789, en repu-

324 B^RANGEft.

blique, soit dictatoriale (Robespierre et Napoléon), soit oligarchique (Louis XVIII et Charles X), soit bourgeoise (Louis-Philippe); l'homme qui demandait, qui prêchait Vorganisation de la démocratie^ l'avénement réel du peuple; qui faisait nommer un roi, en 1830, pour donner le temps aux esprits de se préparer à l'avènement de la République démocratique et sociale ; rhonune qui se préoccupait avant tout de nous épargner les faux pas et les mouvements de recul, cet homme n'a jamais été le « parrain des répubhcains formalistes. » Il faudrait alors admettre que ses filleuls politiques ont compris ses idées de la même façon que M. Arsène Houssaye s'est approprié les procédés de son style.

Quant au reproche d'athéisme, il est encore moins fondé. Le déisme de Béranger n'est pas douteux. Ce prétendu sceptique se montre à nous sous Taspect d'im croyant sincère, parfois même un peu naïf : il y avait dans ce poète frondeur une tendance très-reUgieuse.

Je ne nie pas son action, ajoute M. Ulbach. Nos pères disent qu'il leur a fait battre le cœur. Eh bien ! que nos pères le gardent^ les ûls n'en sauraient que faire.

Il est peut-être imprudent de couper ainsi soimême les verges avec lesquelles on nous flagellera plus tard. Il est peut-être imprudent d'aller au devant de l'ingratitude de nos arrière-neveux, en leur apprenant de quelle façon on rejette dans un dédaigneux oubli ceux qui ont servi, en leur temps, le progrès et la révolution. Un homme ne saurait être universel, ni connaître le dernier mot de l'avenir.

Ce mot, pas plus que nos devanciers, nous ne le connaissons tout entier. De nouvelles idées naîtront, de nouvelles manières de comprendre et de résoudre le problème social se produiront. Nos fils, cependant, seront-ils en droit de déclarer aussi qu'ils ne savent que faire de leurs pères, les hommes de la génération actuelle? Seront-ils en droit de traiter les anciens lutteurs, comme Gaton traitait les esclaves vieillis à son service?

Je sais bien que M. Ulbach n'applique cette « équation de l'histoire » qu'à Déranger, et qu'il a commencé par lui refuser le véritable, le grand talent. Néanmoins, pour être double,- c'est-à-dire littéraire et politique à la fois, et pour ne s'appliquer qu'à un seul individu, une injustice n'en reste pas moins ime injustice. Je sais bien aussi que M. Ulbach ne nous trouve redevables d'aucun bien au chansonnier populaire : il nie la dette et nous serions quittes, si l'histoire ne nous avait inscrits débiteurs. Mais combien je préfère le sentiment qui a dicté ces nobles paroles que Ton trouve dans une lettre de La Mennais à Béranger :

N'est-ce rien que de travailler pour ses frères, que de s'efforcer d'adoucir leurs maux ? El, quand on le désire sincèrement, on y réussit toujours un peu. Tâchons, quand nous ne serons plus, que nos neveux disent : Ceux-là ont pensé à notAS ; ils ont cherché à rendre moins dur notre passage sur la terre. Notre vie n'aura pas été perdue. Adieu, mon ami, croyez que si, avec tout le monde, j'admire en vous le grand poète, je chéris encore plus l'homme de bien, le défenseur du peuple et de l'humanité ^

* CorrespondancOf 2 juin 1834.

326 fe^RÀNGÈR;

Telle était l'opinion de M. Ulbach, en 1855 », lorsque parut l'article de M. de Pontmartin. Le chroniqueur de la Revue de Paris approuvait de tout point cet article et terminait ainsi :

Les autres appréciations de M. de Pontmartin ne nous trouveraient pas aussi longtemps de son avis ; restons donc sur cette concordance d'idées, en rendant encore une fois pleine et entière justice au style, à l'esprit, à ['ironie de bon ton, au sentiment élevé que l'auteur des Nouvelles Causeries littéraires met au service de ses inébranlables convictions.

En 1860, M. Louis Ulbach a repris la plume ^ à l'occasion de la brochure de M. Pelletan contre Déranger, brochure qu'il approuve également de tout point, et il a publié deux articles pleins de cette verve facile que nous lui connaissons depuis longtemps. Ces deux articl'es sont la continuation et la reproduction de ses précédentes attaques. Ils ne contiennent rien de nouveau comme argument ou comme démonstration. Nous devons seulement constater avec plaisir que les excès de la réaction contre Déranger n'ont en rien entraîné M. Louis Ulbach au delà de sa mesure habituelle. Il reste dédaigneux,, sans devenir réellement injurieux, et ne pousse pas sa négation plus avant : ce qu'il pensait, il le pense encore, ce qu'il avait dit, il le répète. Gela prouve la sincérité de son sentiment, l'entière indépendance de son opinion. Il applaudit M. Pelletan après avoir applaudi M. de Pontmartin ; mais, avec une retenue de bon goût, il se garde de citer aucune des invec-

< Remède Paris y 1" juillet 1855.

2 Courrier du Dimanche ^ avril et mai 1860.

LOtJÎS ULBACtf. 32?

tîves du pieux polémiste, aucune des assertions calomnieuses du fougueux libelliste. S'il partage leur manière de voir, il conserve sa façon d'écrire : il enr dossè la responsabilité de l'exécution, il ne trempe pas dans les petits détails odieux ou compromettants qui Tout accompagnée.

M. Ulbach adresse aux a,mi9 de Béranger, ceux que nous avoas appelés, et pour cau$^, les intimes^ des reproches qui ne manquent pas dp vérité, et lorsqu'il s'écrie :

Les amis personnels de Béranger n'ont à s'en prendre qu'à eux-mêmes de la réaction qui atteint leur idole^

nous sommes en grande partie de son avis. Ces amis n'ont pas créé la réaction, mais ils l'ont singulièrement facilitée, envenimée même, soit par la maladresse de leur conduite et la faiisseté de quelquesunes de leurs assertions, soit par l'expression intolérante d'un enthousiasme blessant, daijs sa forme, pour toutes nos autres illustrations contemporaines. Nous avons, à cet égard, exprimé notre regret et notre blâme dans la première partie de ce travail.

Si M. Ulbach a tort d' « envier » à son ami M.Pelletan <t ses excellents articles, » — et parce que ces articles ne sont pas excellents, et parce que M. Ulbach n'a, quand il le veut, rien à envier à personne, — il a tort et raison tout à la fois, lorsqu'il s'étonne du reproche adressé à certains adversaires ' du chansonnier, « d'avoir attaqué Béranger pour faire de l'opposition par ricochet. »

En effet, ce reproche n'est pas entièrement dénué de fondement, et les mots échappés dans des conver-

â$8 BiRANOËft.

sations intimes prouvent que cette préoccupation a dicté plus d*une ligne de quelques articles de journaux. Seulement on n'aurait pas dû lui donner un caractère aussi général, car, si « l'opposition par ricochet » a été un des bénéfices de cette petite guerre, elle n'en a pas été le but principal.

En vérité^ continue M. Ulbach^ si on vous répondait que vous défendez Béranger pour faire de la courtisannerie par ricochet; que répiiquerie^vous ?

Nous répondrons, nous, que ce reproche serait juste en partie, si Ton parle de plusieurs hommes dont l'intervention et les calculs d'intérêt personnel ont plus nui au chansonnier, que les violences de ses plus cruels ennemis. Mais Déranger ne saurait être responsable de ces faiblesses, de ces petitesses, et il nous paraît digne d'une critique sérieuse, en dehors des passions de parti ou des animosités d'école, de négliger de pareils arguments. Que prouvent-ils? que la vie du chansonnier ne se prête à aucune accusation grave, et qu'on est trop heureux de s'en prendre à des amis de second ordre, dont l'impatiente ambition se taille tant bien que mal un peu de notoriété dans la renommée du poète.

Voyant qu'Achille succombe, Ses mirmidons, hors des rangs, Disent : Dansons sur sa tombe ; Les petits Yont être grands.

Oui, les mirmidons sont une « race féconde. » — Puisqu'il s'en trouve en si grand nombre parmi les ennemis de Déranger, pourquoi s'étonnerait-on d'en compter parmi ses amis ?

M. Louis Ulbach nous dit, et c'est par là qu'il se justifie à ses propres yeux :

Si Béranger perd un peu de son prestige, en quoi le vrai, le beau, le bien, perdront-ils de leur importance ? Est-ce que le niveau littéraire baissera avec la diminution de son auréole? Est-ce que le sentiment patriotique tombera plus bas, si ce patriote n'est plus autant estimé, etc. * ?

Non certes : le vrai, le beau, le bien existaient avant Béranger, et ils existeront encore après lui ; mais il a été le représentant d'une des formes du vrai, du beau et du bien ; il les a conçus d'une certaine façon qui fait désormais partie du domaine commun de l'humanité . Au vrai, au beau, au bien, U a ouvert les rangs inférieurs de la nation, et sa chansou a répandu quelques idées élevées jusque dans le peuple à qui l'on n'adressait guère autrefois que des refrains graveleux ou des couplets bachiques. Le cabaret, qui ne connaissait que Gomus, Bacchus et Vénus, a entendu parler du Dieu des bonnes gens, a retenti du chant des Quatre âges historiques. C'est un mérite réel, et ce mérite, les démocrates ne devraient pas l'oublier, quand il s'agit de Béranger. Ceux qui défendent les droits du pays dans les journaux et à la tri-

* « C'est surtout par leur propre parti que Béranger et Chateaubriand sont maltraités; ce temps-ci aime tellement la justice, qu*il n*est personne que, pour la contenter, on ne jette dans le gouffre; seulement au lieu de nous y jeter nous-mêmes comme Curtius, nous y jetons les nôtres. C'est un beau sacrifice, mais qu'il n'est pas nécessaire de renouveler trop souvent pour l'édification et le salut de tous; car enfin, une fois que nos grands hommes seront plus bas, le pays n'en sera pas plus haut. » (E. Bisrsot, littérature et morale, \ voU in- 18.)

bune pourraient se rappeler que le « chantre de Frétillon » a contribué plus que personne, en « exhaussant » un genre populaire, à moraliser l'ouvrier, à lui donner le gont et le sentiment des nobles pensées exprimées en beau style. Le monde aurait marché sans Béranger : toutefois ne manquerait-il pas quelque chose à notre époque éminemment révolutionnaire, si un homme, en mesure d'aspirer aux gloires académiques, n'avait consacré ses efforts et son talent aux oubliés , aux dédaignés des poètes et de la poésie ?

Pourquoi nos jeunes et grands poètes ont-ils dédaigné les succès que, sans nuire à leurs autres travaux, la chanson leur eut procurés ? Notre cause y eût gagné, et, j'ose le leur dire, eux-mêmes eussent proGté à descendre quelquefois des hauteurs de notre vieux Pinde, un peu plus aristocratique que ne le voudrait le génie de notre bonne langue française...

Que nos auteuts travaillent donc sérieusement pour cette foule si bien préparée à recevoir T instruction dont elle a besoin. En sympathisant avec elle, ils achèveront de la rendre morale, et plus ils ajouteront à son intelligence, plus ils étendront le domaine du génie et de la gloire ^

Ce rôle, Béranger Ta pris pour lui, et l'a gardé pendant quarante ans. Quant aux juges intolérants qui condamnaient si allègrement un homme de bien et de talent, et qui le sacrifient tout entier à des antipathies, à des diversités d'opinions, nous les engageons à méditer ces autres paroles du chansonnier :

S'il est doux de casser des arrêts injustes en rectifiant des accusations erronées et trop sévères, combien n'y a-l-il pas

< Préface de 1833.

à souffrir quand, pour être vrai, il faut diminuer du lustre d'une belle vie que la vertu ou une haute intelligence n'a pu préserver de toute faute ; surtout si Ton est convaincu, comme je le suis, que détruire sans nécessité et au jour le jour les admirations du peuple, c'est travailler a sa démoralisation * .

Renoncer à écrire des notices sur les contemporains de peur de « démoraliser le peuple en détruisant sans nécessité ses admirationSy » n'était-ce pas donner le plus bel exemple de modération et de patriotisme éclairé? N'était-ce pas surtout prouver qu'on peut allier l'énergie des convictions à l'indulgence pour les individus ? — Non , Déranger n'a pas seulement •écrit une phrase, il a proclamé un grand principe, le jour où il a dit que, « partis souvent des points les plus opposés, les hommes de cœur pouvaient venir faire alliance sous les bannières de la patrie et de rhumanité ^. »

M. EUGÈNE PELLETAK.

L'écrivaillerie est le symptôme d'un esprit débordé.

(Montaigne.)

Ami^ disait un jour Béranger à La Mennais^ le voyant plus triste et plus malheureux qu'à Tordinaire, il faut se raidir contre la calomnie; il y en a pour tout le monde ; il y en a pour moi qui vous parle. Ne vous effrayez pas si demain, ou aprèsdemain vous lisez quelque part : Un vol avec effraction a eu

^ Préface des Dernières chansons.

3 Ma Biographie,

lieu dans telle rue^ on a rejoint le voleur ; c'est un vieux chansonnier^ un vieux repris de justice (il a été deux fois en prison). On a fait une descente dans le logement que ce gueux-là occupe à Passy, et Ton a saisi un grand nombre d'objets précieux dont il n'a pu justifier la possession * .

C'est M. Pelletan qui a pris pour lui le rôle de la police *, et il a opéré, en 1860, une descente dans les œuvres posthumes du chansonnier. Du reste, avant d'entreprendre cette mission délicate, et qui offrait bien quelques périls, M. Pelletan s'était muni des renseignements les plus authentiques, et ses confrères de la morale publique, MM. de Pontmartin et Louis VeuiUot, avaient consenti à lui donner le signale.ment du malfaiteur.

On sait avec quels soins minutieux la justice procède à ses enquêtes, avec quelle merveilleuse habileté elle sait réunir et grouper les moindres faits à la charge du prévenu; de quelle oreille complaisante elle écoute les bruits du quartier, les délations du voisin; comment elle saisit au passage les mots jetés en Tair, et de quelle façon ces divers éléments se combinent et se fortifient mutuellement dans l'acte d'accusation. Aussi M. Pelletan n'avait-il rien négUgé. Il avaitlu M. Proudhon.... dans le Figaro, médité M. Sainte-Beuve — article de 1850, — étudié M. Cuvilliei^Fleury et compulsé M. Montégut. L'affaire était instruite, îl n'y avait plus qu'à constater le flagrant déht, en s'emparant des pièces de conviction.

M. Pelletan, muni de son mandat de perquisition,

* Jules Janin, Déranger. — Revue Européenne , !•' mars 1860. 3 Une Étoile filante, br. in^% 1860. Dentu.

EUGÈxNE PELLETAN. 333

accompagné de M. J ou vin et des alguazils sous ses ordres, se rendit chez M. Perrotin, saisit les ChansonSy Ma Biographie et la Correspondance^ et se livra à une expertise promptement couronnée du plus brillant succès. Lesdites œuvres ayant été ouvertes et soumises à de puissants réactifs sortis de Tofficine du sieur Basile, chimiste juré pour ces sortes d'opérations, il resta, au fond des alambics où Ton avait distillé la vie du chansonnier, un résidu arsenical qui ne laissait rien à désirer.

Les Chansons donnèrent peu de chose, mais Ma Biographie et la Correspondance, après une longue série de manipulations fort ingénieuses, prouvèrent jusqu'à l'évidence que le dit Pierre- Jean de Déranger, de son vivant chansonnier, avait été mauvais fils et mauvais citoyen; qu'après avoir séduit une jeune fille, M"® Judith Frère, il vécut avec elle dans une union illégitime, refusant jusqu'au bout à cette malheureuse de lui donner son nom, « cadeau de noces d'autant plus précieux que c'était un reflet de gloire qu'il déposait sur le front de sa compagne. »

Il fut également prouvé que le même Pierre-Jean de Déranger avait joui sous l'Empire d'une « prébende piincière * » et d'un « canonicat ^; » qu'il avait odieusement affecté la pauvreté, et que ses œuvres, qui par malheur se vendaient beaucoup mieux que ne se vendront jamais les œuvres de M. Pelletan, devaient l'avoir enrichi. Il fut prouvé

* Le traitement de l*Institut délégué par Lucien Bonaparte à Béranger.

2 La place d'expéditionnaire au Ministère de Tinstruction publique (1,000 fr. par an).

encore qu'il avait démoralisé le peuple ; gu*il avait injurié, sous 1a Restauration, le gouvernement qui le nourrissait ; qu'il avait, « par un vers mal compris du Vieiuv Vagabond, » poussé le peuple à Tinsurrection, enjjuin 1848; qu'au moment où « le sang coulait, » où « la République mourait, » où « une idée s'égorgeait par elle-même, il appelait Lisette, » se mettait à table et chantait des refrains grivois. Cette conduite était d'autant plus blâmable qu'elle avait causé la mort de Tarclievéque de Paris, M. Affre, en contraignant ce vieillard à s'interposer entre les combattants, — intervention inutile si Déranger, au lieu de boire et de chanter au bruit de la fusillade, avait consenti à « fermer la veine ouverte de la guerre civile, » — cas prévu par le code Napoléon ( homicide par imprudence).

Il fut toujours prouvé qu'il avait pris « toutes les voluptés de la gloire, sans en accepter les obligations ; » qu'il avait « créé la légende impériale, » et qu'il s'était écrié, au 2 décembre 1 851 : « Me, me adswn qui feci! » ce qui semblerait démontrer qu'il sa- ^ vait le latin, malgré ses persistantes dénégations, et le convaincrait dès lors d'un nouveau mensonge.

Il fut enfin prouvé qu'il avait refusé la croix, un fauteuil à l'Académie, des places sous le gouvernement de Juillet, refu&qui, d'après M. Pelletan, ne peuvent provenir que d'une source honteuse, car il faut être un bien méchant homme pour repousser des honneurs et des distinctions auxquelles tant de gens sacrifient leur indépendance, et affecter un désintéressement tout à fait en dehors de la nature humaine, — M. Pelletan s'en porte garant. Cela est

d'autant plus intolérable de la part du dit Déranger qu'il a jadis prêté « serment à la légitimité, » afin de conserver son « canonicat » d'expéditionnaire à mille francs par an, et M. Pelle tan, — personne ne l'ignore, — n'aime pas les gens qui prêtent serment.

L'expertise démontra de plus que Déranger «méprisait cordialement le journalisme, » ce qui est fort mal aux yeux des experts journalistes, et a détestait la pipe, » ce qui ne saurait être une vertu aux yeux des fumeurs. D'autre part, il n'aimait pas l'Angleterre, et l'on ne saurait supporter une pareille indignité *. Ne pas aimer la France, passe encore ; mais

< M. Pelletan chérit sans doute beaucoup rÂBgleterre.— « La libre Angleterre, etc., » cela fait si bien dans une tirade où l'on parle des droits de Vhumanité en se moquant du chauvinisme 1 — Du reste, nous croyons volontiers que M. Pelletan pouirait apprendre une foule de bonnes choses de Tautre côté du détroit, la justice, par exemple, et le respect des gloires de son pays. Nous l'engageons à lire, dans la R&oue d' Edimbourg ^ une exacte «t judicieuse appréciation de fiéranger, dont nous extrayons le fragment suivant :

« Le fini exquis de la forme est aussi l'un des éléments principaux de l'immortalité décernée par ses compatriotes à celui qui fit de la chanson une ode, du refrain une fanfare militaire. Il n'existe pas de poésie lyrique où l'on sente moins que dans celle de Béranger l'embarras du refrain, les difficultés du langage, les images incomplètes, ou ces «enlimefits superflus introduits pour les besoins de la rime. L'italien de Métastase n'est pas plus fluide, l'italien de Pétrarque plus condensé, l'anglais de Quarles plus épigrammatique, ou celui d'Herrick plus mélodieux, que le français de Béranger. Ce n'est pas le sens de ses chansons, mais la perfection de leur élégance, qui rend les meilleures si intraduisibles. Jamais œuvres d'imagination n'ont fourni une plus heureuse preuve de cette vérité que l'aridité du sol ne signifie pas stérilité de fleurs. Les chansons de Béranger sont comme les bruyères du Gap, exquises de forme, de tissu, de couleur,

l'Angleterre! Ensuite il compromit gravement la prospérité financière du pays, en puisant à pleines mains dans la caisse de divers banquiers pour se créer une popularité, en ayant l'air de soulager les malheureux *. Sa morale se réduisait à ceci : «Avoir

de douceur, de richesse, quoiqu'elles croissent dans un désert de pierres et de sable. La plupart sont composées sur des airs de guinguette, sur des refrains vulgaires de chanteurs des rues, sur de bizarres mélodies ou vaudevilles du vieux temps, qui, familiers à l'oreille du public, doivent toujours paraître étranges à qui possède le sentiment pur de la poésie et la délicatesse de la langue française.

» Il y a eu un progrès continuel dans la manière de Béranger, s'élevant de la chanson à l'ode, du fredon au chant musical, du jargon au langage le plus noble (sinon toujours chaste) ; mais il n'est peut-être aucune de ses compositions où un artiste ne puisse apprendre quelque chose relativement à son art, que cet artiste soit musicien, écrivain ou conteur d'histoires. Nous pensons que Béranger n'exagère pas lorsque, dans son âge avancé, il nous parle de la sollicitude, de la patience, des soins incessants qu'il apportait à l'euphonie de ses vers, à l'élégance de ses termes, etc. Une douzaine de chansons par an, c'était tout ce qu'il pouvait produire, disait-il. Dans une des dernières visites que lui rendit M. Thiers, dont il aimait la causerie, l'homme d'État historien dit au poëte : « Savez-vous comment je vous appelle? Je vous appelle l'Horace français. — Qu'en dira Vautre ? » répondit Béranger avec un sourire. Réponse charmante. »

Cette appréciation de la Revue d*Édinibourg sur Béranger est d'autant plus remarquable qu'on aurait compris facilement qu'il s'y mêlât un peu d'aigreur contre le chansonnier qui n'a pas toujours ménagé l'Angleterre. Mais le patriotisme vrai nous apprend à respecter ce même sentiment chez les autres.

* « Il donnait beaucoup, dit-on. Il faut lui savoir gré de sa muntficence (On sait que M. Pelletan a enrichi Béranger)... Mais quel argent donnait-il? L'argent de M. Glercq, banquier à Bruxelles, et de M. Péreire, banquier à Paris. La maison Clercq et la maison Péreire faisaient les fonds de sa générosité, il les répandait en son

une opinion pour soi et porter la livrée d'une autre, afin de pouvoir exploiter Tune et l'autre en même temps. »

Un pareil homme devait finir mal. Aussi il résulte de la même enquête que le poète, au dernier moment, «a menti à la philosophie et à la rehgion: » a il a craint de donner un exemple, » il est mort avec prudence, «sur un coussin brodé au chiffre impérial. »

On comprend après cela la conclusion du rapport dressé par M. Pelletan et contresigné parle Figaro :

Fils, il déchire la robe de sa mère en public; père, il déporte son fils à Ule Bourbon ; célibataire, il vit en ménage ; conscrit réfractaire, il chante la gloire du coup de canon ; républicain une première fois, il applaudit au 18 brumaire; libéral, il fredonne un hymne au pouvoir absolu; républicain une seconde fois, il renie la République; voltairien, il demande à TÉglise une goutte d'eau bénite pour son cercueil.

Si l'on s'étonnait de la prodigieuse sagacité de M. Pelletan , découvrant tant d'e crimes et de vices honteux chez le chansonnier qu'on s'était habitué à regarder comme un modèle de désintéressement et de rare dévouement à ses convictions; dont le caractère, croyait-on, faisait honneur à son siècle et à sa foi pohtique, nous sommes prêt à expUquer le miracle. Le procédé était connu avant M. Pelletan il n'a pas inventé sa méthode, il a seulement prouvé qu'il en connaissait à fond toutes lés ressources. Il y a une manière de tronquer les

propre nom et recueillait les bénéfices de la reconnaissance. »(E. Pelletan, Une Étoile fUante).

textes, de dénaturer les paroles, d'interpréter les actes, qui fut longtemps le privilège de certains ordres et de certains tribunaux religieux. Autrefois, c'était un monopole, et Lesage va nous raconter comment la chose se passait :

— Soyez le bien-venu, mon enfant, lui dit Laméla. Vous voyez en moi un inquisiteur nommé par le Saint-Office pour informer contre Samuel Simon, que Ton accuse de judaïser. Vous demeurez chez lui, par conséquent vous êtes témoin de la plupart de ses actioBs. Je ne crois pas qu'il soit nécessaire de vous avertir que vous êtes obligé de déclarer ce que vous savez de lui, quand je vous l'ordonnerai de la part de la sainte inquisition. — Seigneur licencié, reprit le garçon marchand, je suis tout prêt à vous contenter là-dessus, sans que vous me Fordonniez de la part du Saint-Office. Si l'on mettait mon maStre sur mon chapitre, je suis persuadé qu'il ne m'épargnerait point : ainsi je ne le ménagerai pas non plus^ et je vous dirai premièrement que c'est un sournois dont il est impossible de démêler les mouvements, un homme qui affecte tous les dehors d'un saint personnage, et qui, dans le fond, n'est nullement vertueux. Il va tous les soirs chez une petite gri-

sette — Je suis bien aise d'apprendre cela, reprit Am-

broise, et je vois par ce que vous me dites, que c'est un homme de mauvaises mœurs. Mais répondez précisément aux questions que je vais vous faire : c'est particulièrement sur la religion que je suis chargé de savoir quels sont ses sentiments. Dites-moi, mangez-vous du porc dans votre maison? — Je ne pense pas, répondit Gaspard, que nous en ayons mangé deux fois depuis une année que j'y demeure. — Fort bien, reprit U. l'inquisiteur. Écrivez, greffier, qu'on ne mange jamais de porc chez Samuel Simon. En récompense, continua-t-il, on y mange, sans doute, quelquefois de l'agneau? — Oui, quelquefois, reprit le garçon ; nous en avons, par exemple, mangé un aux dernières fêtes de Pâques. — 1^'époque est heureuse, s'c-

cria le commissaire. Écrivez^ greffier^ que Simon fait la Pâques. Gela va le mieux du monde^ et il me paraît que nous avons reçus de bons mémoires.

— Apprenez-moi encore, mon ami, reprit Laméla, si vous n'avez jamais vu votre maître caresser de petits enfants. — Mille fois, répondit Gaspard. Lorsqu'il voit passer de petits garçons devant notre boutique, pour tpeu qu'ils soient jolis, il les arrête et les flatte. — Écrivez, greffier, interrompit Tinquisiteur, que Samuel Simon est violemment soupçonné d'attirer diez lui les enfants des chrétiens pour les égorger. L'ain^able prosélyte ! Oh ! oh ! monsieur Simon, vous aurez affaire au Saint-Office, s>ur ma parole. Ne vous imaginez pas qu'il vous laisse faire impunément vos barbares sacrifices. Gourage, zélé Gaspard, dit-il au garçon marchand, déclarez tout ; achevez de faire connaître que ce faux catholique est attaché plus que jamais aux coutumes et aux cérémonies des Juifs. N'est-il pas vrai que dans la semaine vous Ife voyez un jour dans une inaction totale ? — Non, répondit Gaspard, je n'ai point remarqué celui-là. Je m'aperçois seulement qu'il y a des jours où il s'enferme dans son cabinet, et qu'il y demeure très-longtemps. — Eh ! nous y voilà, s'écria le commissaire ; il fait le sabbat, ou je ne suis pas inquisiteur. Marquez, greffier, marquez qu'il observe religieusement le jeûne du sabbat. Ah ! rabominable homme ! Il ne me reste plus qu'une chose à demander. Ne parle-t-il pas aussi de Jérusalem ? — Fort souvent, répartit le garçon. 11 nous conte l'histoire des Juifs, et de quelle manière fut détruit le temple de Jérusalem. — Justement, reprit Ambroise. Ne laissez pas échapper ce trait-là, greffier ; écrivez en gros caractères que Samuel Simon ne respire que la restauration du temple, et qu'il médite jour et nuit le rétablissement de la nation. Je n'en veux pas savoir davantage, et il est inutile de faire d'autres questions. Ge que vient de déposer le véridique Gaspard suffirait pour faire brûler toute une juiverie ^

* Lesage, Gil Bîas, livre VI* ehap. i*^

Ce procédé, monopole autrefois, disons-nous, est aujourd'hui tombé dans le domaine public, et tout le monde, clerc ou laïque, peut en user à son aise. La loi ne s'y oppose point, quoique certaines consciences y répugnent. Mais il s'agissait apparemment du salut de la France, qui courait à sa perte en chantant les chansons du chansonnier, en admirant la sage modération de sa vie, et M. Laméla-Pelletan a jugé qu'en une aussi grave occurrence, la fin justifiait les moyens.

Dans sa biographie, Déranger a raconté en termes extrêmement simples et modérés l'histoire de son enfance . Abandonné par son père et par sa mère, il ne pouvait cependant éviter de parler d'eux, ni surtout inventer une tendresse et supposer des soins que ses parents ne lui accordèrent jamais. Il rapporte les faits indispensables, sans dissimuler les faiblesses de son père, honune vaniteux et dépourvu de bon sens, qui ne manquait, du reste, ni de courage, ni de dévouement à ses opinions royalistes, ni même de bonté. Conspirateur risquant sa tête, et sauvé de l'échafaud parle hasard des événements, il devint, sous le Directoire, banquier du parti royaliste, et se lança dans les opérations de bourse.

Mon père, dit Béranger, qu'éblouissait d'ailleurs raccroissesement de ses opérations, n'était ni avide, ni défiant, et sa facile bonté en faisait le jouet du premier venu qui savait gémir ou flatter Je suis heureux d'avoir à rendre celte justice à mon père, qu'il me laissait maître d'adoucir beaucoup de misères et m'en donnait souvent l'exemple. Aussi combien de malheureux ont remporté de chez nous, avec l'argent qu'ils y venaient chercher, les vêtements dont ils se dépouillaient pour fournir le nantissement.

Les affaires tournèrent mal, et le père de Déranger fut ruiné.

— Fort bien, s'écrie M. Pelletan; greffier, écrivez que le père « sous bénéfice d'inventaire » du chansonnier a fermé «sa carrière par une banqueroute. »

Quant à sa mère, Déranger la nomme à peine, et voici .ce qu'il en dit :

Après six mois de iiiâriage et de prodigalités, les deux époux se séparaient, mon père pour aller en Belgique, ma mère pour se retirer chez ses parents ; elle travailla de son état de modiste et ne regretta guère Tabsence d'un mari pour qui elle n'eût jamais beaucoup d'affection, quoiqu'il fut bon, aimable, gai et d'un extérieur agréable. Ma naissance faillit coûter la vie à ma mère

Plus loin, il écrit encore :

Ma mère ayant quitté sa famille pour vivre seule, j'allais de temps à autre passer huit ou quinze jours auprès d'elle près du Temple, ce qui apportait un étrange changement à la vie que je menais rue Montorgueil. Souvent elle me conduisait aux théâtres du boulevard ou à quelques bals et à des parties de campagne.

Il ajoute, enfin, en rapportant la mort de la jeune femme :

Je venais de perdre ma mère auprès de laquelle je ne passai guère plus de dix mois. C'était par nécessité qu'elle s'était rapprochée de mon père, avec qui elle avait rarement vécu en

bonne intelligence Quant à ce qui me concerne, rien de

plus excusable que son indifférence. Buffon a dit que les garçons tiennent de leur mère. Jamais enfant n'a moins ressemblé que moi à la mienne, au moral comme au physique : elle eût voulu faire de moi un brillant muscadin, comme on disait alors ^ mais ma nature y était rebelle. Ses impnidences

mirent un terme à sa vie qui n'atteignit pas trente-sept ans.

Et c'est tout !

— (rest bien assez, s'écrie M. Pelletan : greffier, écrivez :

Quant à la mère de Béranger, modiste par état et veuve par situation^ elle aimait la toilette : la payait qui pouvait. Or, pour jouir librement de sa toilette, elle écoula, du premier jour, son enfant en nourrice, et oublia ensuite d'acquitter la pension.

— Pardon, M. l'inquisiteur, dit ici le greffier, mais l'inconduite de la mère, pas plus que la banqueroute du père, ne prouve rien contre le prévenu. Des esprits mal faits pourraient môme savoir gré au chansonnier d'avoir aussi complètement échappé aux mauvais exemples dont sa jeunesse fut entourée *. D'autre part, il est peut-être maladroit, pour un démocrate comme vous, de rendre le chansonnier responsable du malheur de sa naissance.. C'est adopter la pire des traditions catholiques et méconnaître le grand principe révolutionnaire qui veut que chaque individu soit jugé sur ses œuvres personnelles.

— Vous avez raison, greffier, mais j'ai trouvé une phrase à effet qui sauvera tout. Je maintiens ce que vous venez d'écrire — cela compromettra le chanson-

* « Le mérite de chacun de nous est de nous produire nousmême, et plus nous aurons eu d'efforts à faire pour valoir quelque chose, mieux nous mériterons d'être loués. M. Pelletan n'a pas senti

cela Béranger a dû dire comment la première éducation lui avait

manqué, pour que nul, après lui, ne se prévalût d'une mauvaise nourriture {?), quand il s'agirait d'excuser une mauvaise existence de citoyen... » (P. Boiteau. V équité de Jf. Pelletan^ br. in-8. Mai 1860.)

nier aux yeux des gens atttardés : — reprenez donc votre place et écrivez pour les autres ;

Il crut devoir déshonorer la mémoird de sa mère sur un ton badin^ et en montrer^ en quelque sorte^ la robe au public^ retournant Timmortalité de son nom contre le flanc qui Tavait porté, comme pour en immortaliser la flétrissure !

« A vingt ans, nous raconte M. Paul Boiteau *, Déranger a eu un flls d'une de ses cousines. Gomme la mère n'avait pas une bonne conduite, et qu'elle ne vivait pas avec Déranger, elle avait gardé l'enfant et l'avait mis en nourrice, mais sans payer sa nourriture. A la fin, la nourrice renvoie l'enfant à Déranger, qui n'avait eu jamais aucune des joies d'un père et qui n'était pas même s^r de ses droits de paternité. L'enfant avait neuf ans, il le reçoit... Déranger élève, instruit lui-même son enfant ; mais ce fils n'a que les défauts de sa mère, et il est impossible de l'amender. L'âge Tendurcit dans le vice. Déranger fait mille efforts pour le coriiger. A la fin, quand il a vingt ans, il charge un de ses amis de lui apprendre le commerce à l'Ile Dourbon et, sur les 32,000 fr. qu'il vient de gagner avec son recueil de 1821 , il lui donne 15,000 fr. pour une pacotille. Le jeune homme dissipe cette somme. Déranger lui fait 1 ,000 fr. de pension alimentaire, et cela jusqu'à l'âge de quarante ans. Mais rien ne fait d'effet sur cette nature ingrate. En vain Déranger lui offre de le reconnaître s'il veut changer de vie ; il mourut dans Tisolement et la paresse. »

* VÉquité de M, Pelletan, — Ces détails se trouvent tout au long dans la Correspondance que M. Pelletan a lue. M. Boiteau les résume seulement.

— La bonne affaire î s'écrie M. Pelletan. Mon amî le Figaro s'est attendri à ce sujet, mais je vais m'attendrir bien plus que lui. Greffier, écrivez d*abord ceci:

Un caprice de jeunesse lui imposa un jour la charge^ sans le titre^ de la paternité. Père à son corps défendant^ il devra nourrir, il devra élever un enfant du mystère. Il gémit profondément sur la cruauté de la destinée ; c'est son épargne compromise, c'est son indépendance perdue. Il aurait dit volontiers, comme le père de Mirabeau : je le traîne à ma ceinture sans savoir dans quel fossé j'irai le jeter. Il élève cependant ce fils du basard, et à l'âge de raison il le fait garçon épicier. Comme l'enfant avait reçu une vocation médiocre pour l'épicerie, Béranger l'expédie avec une pacotille à l'île Bourbon.

— Maintenant, greffier, attention 1 voici une seconde phrase à effet :

En vain l'infortuné demande à travers l'espace à prendre le nom de Béranger. H meurt sous le soleil dévorant du tropique sans pouvoir obtenir un autre nom que le nom de : mon bon ami. Béranger voulait emporter tout entier ce nom-là * dans le tombeau. Le roi de la chanson craignait de laisser une dynastie.

D'après Béranger, dans sa Biographie , on l'avait prévenu que s'il « faisait imprimer de nouveaux volumes, on le regarderait comme démissionnaire de son emploi (le canonicat I). »

Enfin^ en 1821, ajoute-t-il, je pus faire imprimer deux volumes, tant de mes anciennes que de mes nouvelles chansons. Je l'ai dit : c'était perdre le modique emploi qui me faisait vivre sans beaucoup de travail et où j'étais entouré d'amis; car, malgré ma franchise un peu caustique, j'ai tou-

< Le nom de : mon bon ami?

EUGÈNE t>ÊLLETAN. 345

jours eu le bonheur de voir s'attacher à moi ceux avec qui j*ai vécu. Mais il me convenait mieux de sacrifier ainsi ma place que de publier mes volumes séditieux après qu'où me l'aurait ôtée, ce qui pouvait arriver un jour ou Vautre. Leur publication eût eu^ dans ce cas, un air de vengeance qui n'allait pas à mon caractère.

— Cela va le mieux du monde, s'écrie M. Pelletan, et il me paraît que M. de Pontmartin, M. Veuillot et mon ami le Figaro avaient bien jugé cet homme. Greffier, écrivez :

Du moment qu'il attaquait le pouvoir^ il devait commencer par renoncer à la place qu'il tenait de sa munificence. On peut bien rompre avec son hôte dans ce monde, mais à la condition de quitter sa maison.

— Attention, greffier, je viens de trouver une troisième phrase à effet 1 *

L'injurier à la table où il nous donne le vivre et le couvert, j'en demande pardon à la mémoire de Béranger, c'est trop de moitié * !

On lit dans les Dernières chamoiis :

Des simples chants que ton grand nom m'inspire, Napoléon, c'est ici le dernier.

Républicain, s'il a blâmé TEmpire, Sur ta chute et tes fers pleura le chansonnier. Pour réveiller notre France abattue J'exaltai Thomme et non le souverain ^,

On a VU dans Ma Biographie ' et ailleurs que Bé-

* J'en demande pardon à M. Pelletan, mais prétendre qu'à une table on donne le vivre et le couvert, « c'est trop de moitié.... » à moins pourtant que M. Pelletan ait entendu parler de couvert d'argent ou de Ruoltz \

3 Madame Mère.

' « ... Quoique j'eusse prévu à peu près la marche que suivrait

346 BiaANàÈft.

ranger, qui avait voté pour le Consulat, vota contre le premier Empire, et que, plus tard, il usa de son influence personnelle pour engager ses amis à voter contre le second Empire. On ce rappelle sa lettre si explicite à M. Alexandre Dumas, et les mille refrains républicains de ses chansong. Enfin M. Pelletan connaisait le passage suivant d'une lettre adressée, en 1852, à M. Morin, avocat, ancien commissaire de la République :

(( ... Je ne puis répondre, monsieur, à ce que contient votre » lettre. Ce sont là des questions graves qui exigeraient bien )) des pages de réfutation, quoique nous soyons d'accord sur le )) fond de la discussion. Je me contenterai de vous demander » pourquoi, si j*ai eu tant d'influence sur la popularité *éon- » servée au nom de l'Empereur, j'en ai eu si peu en préchant » la République, comme je n'ai cessé de le faire depuis quarante » ans, et comme je le ferais encore si, à soixante^douze ans^ » il m'était possible de retrouver ma verve de trente ans,

» Convenez- en, monsieur, vous qui méconnaissez trop les » services rendus à la France par Napoléon, tous les partis ont » fait des fautes; mais cefles dont nous devons le plus gémir, p ce sont les fautes énormes commises par im républicains. Je » les avais prévues ; aussi aurais-je voulu que la République » nous vînt un peu plus tard. La Providence en a décidé ^u-

l'ambition de Bonaparte, le pétablissement d'un trdne fut pour moi un grand sujet de tristesse. Bien moins homme de 4oetrine8 qu'homme d'instinct et de sentiment, je suis de nature républicaine. Je donnai des larmes à la République, non de ces larmes écrites, avec points d'exclamation, comme les poètes ^ en prodiguent tant, mais de celles qu'une âme qui respire l'indépendance ne verse que trop réellement sur les plaies faites à la patrie et à la liberté. Moa admiration pour le génie de Napoléon n'ôta rien à ma répugnance pour le despotisme de son gouvernement.... » {Ma Biographie),

* Et les brocfmriers donc I

ËDGiNE t»ELLËTAN. 347

» trement. Toutefois je mourrai avec Vassurance qu'un jour 9 ou Vautre mes vœux seront exaucés. (S février 1852.) r>

Cette lettre est fort curieuse, ajoute M. Laurent Pichat, à qui nous rempruntons ^, et n'a pas besoin de commentaires. Si elle eût été publiée du vivant de Béranger, peut-être aurions-nous essayé d'en discuter quelques termes.

— Ahl Tabominable homme 1 s'écrie M. Pelletan. Greffier, écrivez en gros caractères.

La République mourut dans la matinée du 2 décembre. Il la vit tomber sans regret ' 11 avait créé la légende impériale, et, quand la légende remontait au pouvoir, il avait bien le droit de dire : Me, me adsum qui feci, et d'en tirer une certaine satisfaction. 11 restait bien encore républicain de souvenir, par point d'honneur; mais, av fond du cœur, il professait une autre religion.

Il nous paraît inutile de pousser plus loin ce parallèle affligeant entre le personnage de Lesage et M. Pelletan. La démonstration est aussi complète que possible, et Ton voit trop, pour ce dernier, à l'aide de quels moyens il a tenté de déshonorer la mémoire du poëte populaire.

Cependant ce Ubelle déclamatoire, où la mauvaise foi de l'écrivain se trahit à chaque instant par l'exagération des images et l'enflure du style, contient quelques autres allégations qu'il faut relever en passant. Il est une accusation surtout que M. Pelletan a trouvée dans l'article de M. Guvillier-Fleury {Jowmal des Débats), et qu'il a ridicuUsée en la délayant dans une ou deux phrases larmoyantes du plus haut comique. Il s'agit du tirage au sort.

* Les poètes de combatf 1 vol. in-18, chez Hetzel.

348 BI^RANGËR.

Béranger évita la conscription, et voici en quels termes il expose les motifs de sa conduite :

Ma frêle constitution, et surtout la faiblesse de ma vue^ qui eussent fait de moi un soldat d'hôpital^ me plaçaient dans le cas d'exemption certaine. On ne croyait pas^ tant j'étais pâle et maigre^ que je pusse atteindre trente ans; ma poitrine semblait fort mauvaise^ et mon père me répétait sans fin : « Tu n'as pas longtemps à vivre. Je t'enterrerai bientôt. » Nous ne nous en affligions ni l'un ni l'autre. Malheureusement la position que semblait lui donner son cabinet de lecture l'obligeait, si ma réforme n'était pas prononcée^ à payer un remplaçant^ ce qui lui était réellement impossible. — Ma conscience bien rassurée sur mon incapacité militaire^ je ne trouvai qu'un moyen de sauver à mon père la dépense qui en fût résultée pour lui. Je ne me fis pas inscrire sur les contrôles... etc. *.

Cette conduite de Béranger révolte M. Pelletan. Suivant ce publiciste, Béranger devait se faire soldat malgré ses incapacités physiques bien prouvées.

L'heure de la conscription l'appelle à payer sa dette à la patrie* 11 va sans doute revêtir l'uniforme de son enthousiasme; prendre part^ sous le plumet, à un nouveau Marengo; cueillir^ dans le sang^ sa grande ou sa petite feuille de laurier. L'urne est là béante qui l'attend. Chacun y tire à tour de rôle^ etc. Mais Béranger se sauve^ mais il se cache; il craint de devenir un héros; il préfère le rôle modeste de conscrit réfractaire ; il rejette sur un autre la chance, bonne ou mauvaise, de la loterie. Que cet autre ait un père ou une mère infirme à nourrir, n'importe ; il ira verser son sang et tomber à la place du poète, sous la mitraille de Friedland ou de Moscou. Pendant ce temps Béranger, tranquillement assis^

* Ma Biographie»

le pied sur son chenet *, cadencera une strophe à Thonneur du courage, pour avoir, plus tard, le droit de réclamer Tinscription de son nom au pied de la colonne.

a On lui reproche donc sa pauvreté? répond M. Paul Boiteau. — Que ceux qui ont eu de Targent pour se racheter aient au moins la pudeur de se taire ^. »

En effet, pensant que M. Pelletan se plaçait ici au point de vue de la morale démocratique qui exige que tous les citoyens soient égaux devant l'impôt du sang, comme devant les autres impôts, et que les seuls riches ne soient pas dispensés de l'obligation de servir la patrie sur les champs de bataille, nous avons ouvert le Dictionnaire des Contemporains de M. Vapereau, à l'article Pelletan, pour voir si cet écrivain avait lui-même satisfait à un aussi important devoir civique. Le Dictionnaire des Conteraporains garde à cet égard le plus profond silence, et tout fait supposer, ou que M. Pelletan a tiré un bon numéro, ou que le notaire auquel il doit le jour a racheté son fils, dans la crainte (ju'il ne devint a un héros. »

Dans les deux cas, l'extrême sensibilité du nouveau député au Corps législatif a dû singulièrement souffrir, puisqu'il a fallu qu' « ujq autre » allât à sa place conquérir, sous le a soleil dévorant» de l'Algérie, a sa grande ou sa petite feuille de laurier. »

— Mais, répondra M. Pelletan, je déteste, moi,

^ « J'habitais une mansarde sans feu, où la neige et la plaie inondaient souvent mon lit de sangle.» {Ma Biographie). » VÉquité de M. Pelletan.

la gloire militaire, et Déranger rdmait, car il Ta chantée.

— Pardon : c'est ici une première erreur. Déranger n'aimait pas la gloire militaire pour ellemême, ni le bruit du canon ; il aimait la Révolution armée :

Ces paysans, fils de la République,

Pieds nus, sans pain, sourds aux lâches alarmes,

gui défendaient aux frontières la patrie menacée, et portaient sur leur drapeau trois mots sacrés : Liberté, égalité, fraternité. Il les aimait au moins autant que M. Pelletan, en 1848, aimait le peuple vainqueur dans les journées de Février. Lorsque l'auteur du Hbelle reproche à Déranger de n'avoir pas marché au bruit du tambour avec ces soldats de la France — dont il partageait l'enthousiasme patriotique et dont il admirait l'œuvre révolutionnaire, — nous devons naturellement supposer que M. Pelletan n'a pas commis une faute analogue à celle du chansonnier. Nous devons supposer que M. Pelletan , logique autrement qu'en paroles et pour le compte d'autrui, a pris, le 24 février 1848, une part active à la bataille populaire racontée depuis par lui en un gros volume in-8° * qui se retrouve encore sur les quais. Or, si notre mémoire ne nous fait défaut, M. Pelletan déclare, en tête de ce volume consacré à célébrer les hauts faits du peuple victorieux, que ledit M. Pelletan a concouru à la Révolution de février « 'par son admiraiion » seulement.

* Histoire des ajournées de février 1848. — 1848, un vol. in-8«.

Comment n*a-t-il pas « revêtu Funiforme de son enthousiasme ? » C'est-à-dire comment n'a-t-il pas pris le fusil de l'insurgé ? La rue était là, qui l'attendait, a Chacun y tirait à tour de rôle, une jambe ou une tête cassée. »

S'il ne Ta pas fait, s'il s'est contenté de chanter en d'innombrables articles de journaux, auxquels ont succédé de non moins innombrables brochures, les batailles de la Révolution, pourquoi reproche-t-il à Déranger de n'avoir concouru lui aussi aux batailles de la République et de l'Empire que par « son admiration? » Pourquoi lui reproche-t-il de les avoir chantées en vers éloquents, au Ueu de se faire casser la tête, ce qui eût été d'un médiocre profit pour la France ? — Déranger, myope et d'une faible constitution, a cru qu'il ne pourrait supporter les fatigues d'une campagne; mais il a plus tard, en 1814, lorsque l'étranger assiégeait Paris, demandé un fusil, croyant aussi qu'il y a des jours où tous les enfants d'un même pays doivent lui faire le sacrifice de leur vie. Le poète national aurait su, au moment du danger suprême, mourir pour la patrie que ses chansons ont consolée et combattre parmi le peuple qu'il a conduit à l'assaut du trône légitime.

Une pareille accusation, nous le répétons, est le comble du ridicule et prouve uniquementranimosité maladroite de celui qui la porte. Nul plus que nous n'admire le courage militaire dans ce qu'il a d'admirable ; nous nous souvenons cependant, avec tous les gens sensés, que chacun joue ici-bas un rôle différent et sert son pays à sa manière ; nous admettons surtout qu'un grand écrivain puissç éciW les

couplets sur Waterloo^ sans avoir porté le a plumet » de voltigeur dans la garde impériale.

• Nous avons parlé de textes tronqués. En effet, M. PeUetauj d'après le procédé de son ami le Figaro, extrait des 4 vol. in-8** de la Correspondcmce, une ou deux phrases isolées dont il dénature absolument le sens, et qu'il choisit de façon à irriter contre le chansonnier la presse tout entière, la plus grande puissance des temps modernes.

Voici, par exemple, ime de ces phrases :

Quand on pense à qui Ton doit ces affireux effets de la dépravation morale et intellectuelle^ on est tenté de maudire les instruments de liberté qui nous sont confiés.

Et voici le commentaire de M. Pelletan :

Les instruments de liberté^ ce sont les journaux : Béranger

YEUT qu'on les METTE EN RÉGIE.

C'est aux honnêtes gens à apprécier l'emploi de ces moyens dont jusqu'à ce jour on n'avait guère usé dans le parti auquel M. Pelletan se cramponne de toutes ses forces.

Toutefois, nous reproduirons la réponse de M. Boiteau. Elle est vraie, et nous citons volontiers M. Boiteau, quand nous savons personnellement qu'il a bien compris la pensée du chansonnier, ou qu'il s'appuie sur des textes irréfutables.

Là où les efforts de Zoïle sont le plus visibles^ c'est quand il ramasse tout ce qu'il peut * de phrases où Béranger accuse le journalisme de ne pas remplir sa mission et de ne point mériter à l'ordinaire une estime égale à celle dont il

* II en ramasse trois tout au plus.

devrait jouir. On espère que tous les journaux de France, sans aller aux preuves^ vont mitrailler l'homme qui médit de leur puissance si souvent inutile. Mais il faut tout lire pour comprendre quelles justes pensées expriment les lettres de Béranger. S'il est rigoureux, c'est que tel journal a vanté l'assassinat politique, c'est que tel autre a critiqué à tort et à travers des actes du gouvernement qu'on ne devait pas blâmer, c'est que tel autre oublie de donner au peuple les idées saines que son programme lui promettait. M. Pelletan pense-t-il que les pages de journal où se trouvent ses derniers articles sont dignes de la vénération universelle ? etc *

Hélas 1 combien la haine est mauvaise conseillère ! Combien Tesprit étroit de parti bouleverse toutes les notions d'éq[uité I II aveugle sans pitié im homme intelligent, et le conduit à écrire les choses les plus incroyables, à regarder comme un crime ce qui est digne d'éloge pour tout le monde. Qu'on écoute plutôt M. Pelletan, lorsqu'il en vient, faute de mieux et ne sachant plus où se raccrocher, à dénoncer Béranger pour les méfaits suivants :

1** Il n'a pas chanté l'Empire triomphant 1 Cette accusation paraît prodigieuse au premier abord, mais l'aveu est précieux et nous l'enregistrons. Oui, M. Pelletan a écrit, dans un moment d'absence :

Austerlitz tonne, le roi de Rome vient de naître, voilà le moment de chanter 2, de raconter l'enthousiasme de la

* V équité de M. Pelletan.

2 « Croirait-on qu'il y a peu de temps quelques-uns de ceux qui ont injurié jadis la mémoire de Napoléon, ont eu l'idée de me reprocher d'avoir attaqué ce grand homme au moment de sa chute par cette chanson du Roi d*Tvetot ? Ils feignent d'oublier qu'elle courut \^Ux-

nation ! Eh bien ! non ; pa$ un chant dans sa poésie^ pas un mot dans sa Correspondance sur qui que ce soit^ sur quoi que ce soit^ pas même sur Catin, qui entre dans Vienne un

matin Attendait donc que VEmpire mourût pour en

comprendre le mérite?

N'est-ce pas charmant? et ne devons-nous pas remercier M. Pelletan de cet hommage rendu à Déranger? Aux yeux de M. Pelletan, on ne peut logiquement chanter l'Empire qu'au moment où « Austerlitz tonne. » Aux yeux de Déranger, c'est un peu diflérent, et le chansonnier attend Sainte-Hélène pour « flatter l'infortune. » M. Pelletan n'a pas compris ce qu'il écrivait.

2** Il ne s'est pas contenté de la liberté que LA Restauration nous avait apportée.

Cette seconde accusation paraît presque aussi précieuse que la première, et nous porte à croire que M. Pelletan, ayant la liberté de parler à la tribune et d'écrire à peu près à sa guise dans les journaux, se serait assez accommodé du régime constitutionnel de 1815 à 1830, sans demander rien de plus. Écoutons M. Pelletan :

L'Empire avait singulièrement raccourci (?) la ration de

sieurs mois avant les victoires de Lutzen et de Bautzen, que ces messieurs auraient célébrées sans doute, s'ils avaient pu alors tenir une plume. » {Ma Biographie).

« Le Roi d'Yvetot était bien réellement une satire excellente ; personne ne s*y trompa, ni le public, ni l'Empereur qui ne s'en fâcba pas. Béranger a fait le contraire de ce qu'on fait, et le sénat d'alors et bien des gens complices du sénat: il a averti le souverain debout et glorifié le souverain tombé. (E. Bersot, Littérature et morale).

liberté. Béranger avait supporté la diète avec un calme stoïque^ et maintenant qu'en fait de liberté la Restauration ramenait une abondance au moins relative^ il lui reprochait de ne pas donner assez de liberté Il trouvait qu'une première faveur engage à une dernière, jusqu'à ce que, de part et d'autre, on n'ait plus rien à refuser, ni à demander. Béranger avait appris à raisonner ainsi à Técole de Frétlllon.

On le voit, M. Pelletan trouve BéraDger trop cîrigeant sur le chapitre de la liberté. Nous nous doutions bien qu'à cet égard l'auteur de la brochure n'appartenait pas « à Técole de Frétillon. » Heureusement ce n'est pas une perte irréparable pour la démocratie qui a plus grand appétit, en fait de liberté, que cet écrivain fougueux et ce démocrate si sage. Elle pense, avec Frétillon,sur cette grave question, « qu'une première faveur engage à une dernière, jusqu'à ce que, de part et d'autre, on n'ait plus rien à refuser, ni à demander. Et si c'est « à l'école de Frétillon » que la démocratie « apprend à raisonner ainsi, » nous en remercions Béranger.

3** Il a REFUSÉ LA CROIX d'hONNEUR, — IL A RE- FUSÉ UN FAUTEUIL A l'AcADÉMIE, — IL A REFUSÉ UNE PLACE APRÈS LA RÉVOLUTION. DE JUILLET.

Jusqu'à présent , on avait parfois accusé les hommes politiques de sacrifier soit les convenances morales, soit leur absolue indépendance, ou même une partie de leurs convictions, au désir de mériter des honneurs qui, bon gré mal gré, s'achètent toujours par quelques concessions. En voyant l'opposition luener, non-seulement à la popularité, mais encore aux académies et aux ministères ou aux bonnes places grassement rétribuées dont les

ministres disposent en faveur de leurs amis, on avait pu suspecter parfois l'entier désintéressement des plus farouches tribuns du peuple, et parfois encore constater que la démocratie était une carrière comme une autre, où, suivant les circonstances, on obtenait un avancement rapide.

M. Pelletan, brillant émule des médecins de Molière, a changé tout cela. Maintenant on porte le cœur à droite, et, quand on a servi la démocratie et combattu pour le peuple contre les rois, on est coupable d'avoir repoussé toutes les distinctions, toutes les sinécures, dont les rois, leurs ministres ou leurs académies disposent. M. Pelletan, qui réclame à si grand bruit et avec tant de raison la liberté, refuse au chansonnier le droit de n'avoir rien été. Quelle est donc la liberté que M. Pelletan demande, si la liberté de repousser c< places, titres et croix » est interdite de par ce singulier démocrate.

Suivant lui. Déranger a refusé la croix, afin de « marquer sa place à part dans la httérature, de distinguer précisément son nom par l'absence de distinction. Aussi quelque compère ne manquera pas de chanter : Honneur à Déranger, car il n'a rien à sa boutonnière ^ »

* Néanmoins le même M. Pelletan, s* adressant à ses électeurs, lors du scrutin des 13 et 14' décembre 1863, dans la 9« circonscription, termine sa profession de foi en disant de lui, comme éloge suprême, qu'il est « unhomme qui n'a jamais voulu ni places, ni honneurs! » A quelle école le candidat a-t-il appris à se vanter des vertus qu'il honnit chez Béranger?— a Les places et les distinctions n'allaient ni » à mes goûts, ni à mon caractère, et c'est pourquoi je ne les ai pas » recherchées. Cependant me suis-je vanté de ma modération! Ai -je

C*est au moment où les croix pleuvent sur les gens de lettres, où le désir d'être décoré, gagnant de proche en proche tous ceux qui tiennent une plume, jette dans les bras du gouvernement un grand nombre de jeunes et de vieux écrivains alléchés par l'appât de cette vulgaire distinction, que M. Pelletan a formulé ce reproche insensé. Il n'a pas compris l'immense service qu'on aurait rendu aux lettres, à leur indépendance vraie, à leur dignité réelle, en pottant un décret ainsi conçu : — Jamais un écrivain ne sera décoré pour ses écrits. La même raison, s'écrie le pamphlétaire, engage Déranger à « repousser la candidature de T Académie. . . La modestie ainsi comprise n'est qu'une vanité retournée. * Maié M. Pelletan à gardé t)our la fin son plus naïf aveu.

Bérangei*, dit^il, après la révolution de Juillet a refusé une place dans la crainte de subir a le contrecoup de la politique de l'honune d'État qui Taurait enrôlé et retenu comme un otage dans un ministère. »

En effet, M. Pelletan, vous n'avez jamais dit plus vrai, ni fait un plus grand éloge du chansonnier. Il n*a pas voulu qu'on Y enrôlât, il n'a pas voulu devenir l'homme-lige d'un ministre qui pouvait faire des fautes et méconnaître à son tour les intérêts du peuple et de la Révolution ; il n'a pas voulu s'inféoder à un parti, même au sien, de telle sorte qu'il fut obhgé de défendre ses sottises, d'approuver ses erreurs, de sacrifier un jour la grande politique du

» fait retentir les journaux de mes refus désintéressés, » écrivait le chansonnier à M. Lebrun? (V. 2' partie, M. Sainte-Beuve, p. 99.)

358 BÉRAN6ER.

progrès à la petite politique des amitiés personnelles ou des intérêts individuels.

Ce sont de bien tristes serviteurs de la démocratie que ceux qui avouent ainsi combien peu ils ont le sentiment et Tintelligence de l'indépendance, et qui prendraient, le cas échéant, Tavénement de leurs amis au ministère, pour le triomphe de la démocratie elle-même.

M. Pelletan ajoute encore que, pour la même raison, c'est-à-dire pour se distinguer. Déranger « affecta toujours la pauvreté et habita toujours un appartement modeste, etc. ^ »

Mais h quoi bon discuter de semblables accusations? Ne suffit-il pas de les signaler? Leur valeur et l'esprit qui les a dictées sont connus depuis longtemps, et, au XVIII* siècle, Duclos, historiographe de France, écrivait, en pensant probablement à un M. Pelletan de Tépoque :

Les hommes sont, dit-on, pleins d'amour-propre, et attachés à leur intérêt. Partons de là. Ces dispositions n'ont par elles-mêmes rien de vicieux, elles deviennent bonnes ou mauvaises par les effets qu'elles produisent. C'est la sève des plantes, on n'en doit juger que par les fruits. Que deviendrait la société, si on la privait de ses ressorts ; si l'on en retranchait les passions ? Qu'importe en effet qu'un homme ne se propose dans ses actions que sa propre satisfaction, s'il la fait consister à servir la société? Qu'importe que j'enthousiasme patriotique ait fait trouver à Régulus de la satisfaction dans

* « A plus de 40 ans, je n'avais en hiver que de Teau glacée pour tous les usages, et une vieille couverture dont je m*affublais lorsque, dans les longues nuits, me prenait l'envie de griffonner quelque^ rioteSf » (ifa biographie) ^

EUGÈNE PELtÊTAN. 35Ô

le sacrifice de sa vie ? La vertu pui*ement désintéressée, si elle était possible, produirait-elle d'autres effets ? Cet odieux sophisme d* intérêt personnel n*a été imaginé que par ceux qui y cherchant toujours eocclusivement le leur, voudraient rejeter le reproche qu'eux seuls méritent sur Vhum^anité entière. Au lieu de calomnier la nature, qu'ils consultent leurs vrais intérêts, ils les verront unis à ceux de a société ^

Nous ne nous amuserons pas plus longtemps à suivre M. Pelletan. Nous en avons dit assez pour démontrer la mauvaise foi constante de cet écrivain au sujet de Déranger, et nous avons relevé quelques-uns des aveux précieux , quelques-iuies des étranges naïvetés, auxquels le besoin de soutenir une mauvaise cause et l'absence de notions justes sur les devoirs de Thomme public ont entraîné l'auteur du libelle.

Chaque mot de cet écrit est ime erreur ou une fausseté flagrante. Par là, il se distingue de toutes les autres attaques portées contre Déranger. Les opinions d'adversaires politiques expliquaient les unes; les autres provenaient, comme celles de MM. Renan et Proudhon, du point de vue particulier adopté par le philosophe ou le révolutionnaire. M. Pelletan seul a déployé une animosité personnelle bien visible ; seul il a osé, devant un public, ayant les pièces du procès sous les yeux, inventer un Déranger de fantaisie, affirmer des faits controuvés, tronquer des textes qui se trouvent dans toutes les mains, commenter à sa manière des intentions dont il connaissait, lui aussi, Tentière pureté. Ce

< Considérations sur les mcsurs de ce siècle, par M. Duclos, historiographe de France, Tun des 40 de l'Académie française, etc.

360 B^RANGEft.

pamphlet restera comme un monument d'audace malheureuse ^

Je sais bien que, parlant des esprits qu'il divise en lyriques et en politicfues, il a dit des premiers, parmi lesquels il se classe — cela se voit assez à son enthousiasme :

Ils ont souvent des chutes profondes, ceux-là, des défaillances, des retours, des pages difficiles, dans leur biographie, à tourner plutôt qu*à lire ; car ils oublient de compter avec les réalités (lisez : avec la vérité), les étiquettes, les bienséances et les hypocrisies de Texistence.

Je sais bien qu'il a dit encore :

Nous avons porté témoignage sur Béranger, la main levée, sans hahie comme sans faiblesse. Le vent courbe en ce moment plus d'une tête, qui donc reste le mieux debout?

Mais à ceu? qui pourraient se laisser touiçj^er par ces mouvements oratoires et y chercher la preuve d'une conviction profonde, sinon raispnnjée, nous ferons observer que ces phrases spnt de simples phrases à effet, des sortes de clichés littéraires, dont M. Pelletan use couvent lorsqu'il veut empoigner son public. Ainsi il termine presque par les mômes mots une de ses dernières brochures intitulée : Le 31 Mai *, et s'écrie, en 1&63 comme en 1860 ;

Autant qu'un autre, plus qu'un autre, dans cette rapide destruction d'un être qu'on appelle Texistence, on a pu avoir

* Aussi qu'est-il arrivé? C'est que la réaction contre Béranger s'arrêta net après la publication de M. Pelletan. Les indifférents protestèrent, et les adversaires parurent quelque peu honteux. Ils rougirent, comme les Girondins rougissaient de siéger à côté de certains Montagnards.

a Paguerre, 1863.

EUGÈNE PBLLETAN. 361

ses heures troublées^ ses pages de la vie qu*on aime mieux* tourner que relire; mais, pour peu qu'on ait encore la chance

de lever la main pour la démocratie, etc Le vent peut

souffler t il nous trouvera debout.

Avis aux naïfs qui prennent les figures de rhétorique pour des sentiments.

• Du reste, dans cette même brochure, M. Pelletan se condamne assez sévèrement, et juge, sans le vouloir, sa conduite envers le chansonnier, lorsqu'oublieux de son propre passé, il écrit :

La violence, après tout, n'est qu'une preuve de faiblesse. La colère consume et n'éclaire pas; si la démocratie veut rentrer en grâce avec la fortune, qu'elle commence à rentrer en grâce avec elle-même; elle a eu ses erreu^:s, qu'elle en fasse une gerbe et qu'elle y mette le feu. Plus de divisions de mots, ni de querelles dans les rangs ; car à qui peuvent-^lles servir ? Ce n*est pas sûrement à notre idée.

Non, certes, de pareilles divisions ne servent pas à ridée démocratique ; mais on peut adresser cependant de plus graves reproches à l'auteur de ce pamphlet injurieux, et M. Pelletan, plus coupable qu'il ne se l'imagine, a commis tout à la fois une mauvaise action et donné un mauvais exemple.

Qu'on ne nous accuse pas d'exagération ; qu'on ne vienne pas nous dire : — Vous avez connu Déranger, vous Taimiez ; votre sympathie pour l'homme et sa politique vous égarent à votre tour, et vous tombez dans un excès contraire, mais aussi blâmable, en jugeant avec tant de sévérité la brochure de M. Pelletan.

Il ne s'agit pas ici de Déranger, il s'agit de loyauté absente et de justice outragée; il s'agit môme de la morale, objet des grandes phrases du libelUste,

de la morale qui veut qu*on la respecte en tout, partout et toujours. Mettons le chansonnier de côté, élargissons la question autant que possible, et demandons aux honnêtes gens de tous les partis, depuis quand l'insulte et la calomnie sont des armes permises. Nous comprenons parfaitement qu'on n'admire point Déranger, qu'on ne partage pas ses convictions. Chacun entend à sa manière le rôle de l'homme pubhc, et possède sa panacée universelle pour les maux de l'humanité ; aussi avons-nous tous le droit et le devoir de discuter les hommes en réputation, d'apprécier leur talent et leur influence. Si M. Pelletan s'était contenté de dire : — Je n'aime pas Déranger; la simphcité de son talent qui ne relève de personne, l'unité rare de cette vie en dehors de toutes les ambitions mesquines, me semblent peu naturelles : je crois à du parti pris chez cet homme, — nous aurions compris les doutes et l'antipathie du critique. En effet, a il y dans le monde deux races d'esprits : » les esprits sérieux et sensés, les esprits emphatiques et passionnés ; les esprits originaux et les esprits de seconde main ; ceux qui pensent par eux-mêmes, et ceux qui pensent par les autres ; ceux qui ont des idées et ceux qui ont des formules ; ceux qui font de la logique et ceux qui font de la rhétorique.

Quand, en parlant des dernières élections, on écrit dans ce style :

Le 31 mai, la France votait Le ciel avait ce jour-là un

air (le fête ; le soleil avait voulu être de la partie * ; le printemps semblait revenir de l'exil.

1 On se rappelle quMl a plu pendant presque toute la journée I Mais

Le peuple de Paris rayonnait œmme le soleil; il avait mis la main là,,.., V artère battait toujours *. Il avait je ne sais quel instinct secret que^ de ce 31 mai^ obstinément historique, il allait faire encore une date de Thistoire.

Le scrutin était ouvert, Turne était béante sur le bureau, j'allais dire sur Y autel. La foule approchait ^ de la pâque civique avec une sorte d*émotion. Lombre de 89 la regardait voter. On voyait à la physionomie de chacun qu'il avait quelque chose sur la conscience.

quand, disons-nous, avant de raconter un événement historique aussi grave que les dernières élections de Paris, on met de la partie le soleil, et le printemps « revenu de Texil; n quand on fait a rayonner » le peuple ; quand on nous parle « d'urne béante, » « d'autel, » a de pâque civique, » et qu'on n'oublie pas môme « l'ombre de 89 » regardant voter les électeurs; quand, en douze lignes, on accumule toute cette friperie d'images usées pour avoir trop servi et depuis longtemps mises au rebut parce qu'elles ne signifient plus rien ; quand, au lieu d'exprimer simplement la portée des événements — et ils en valaient la peine, — on s'attarde au milieu de tous les lieux-communs qui transforment une brochure poUtique en une pâle amplification de rhétorique, il est évident qu'on n'a pas le secret du style nerveux et nourri, de la phrase sobre et nette.

qu*importe?... « Le soleil se mettant de la partie » est un de ces clichés connus qui produisent toujours leur effet, comme « le printemps revenu de l'exil. »

* Cela veut dire, en termes simples, que le peuple de Paris se tâtait le pouls.

3 S'approdiait, si vous le voulez bien.

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S qui le préoccupait

lilaitde tous ses vœux,

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dpes étemels qui fe-

b. Si M. Pelletan s'était

tte politiC[iie n'est pas la

:«use ; il en est une autre,

lies : en son nom je jugo

l'enlcndult OérangiT

Le style, c'est l'homme, a dit Buffon. Que penser alors d'un homme qui écrit ainsi? N'est-il pas à craindre que la banalité pompeuse de l'expression n'annonce l'absence d'idées originales, et que cette phraséologie surannée ne recouvre des sentiments d'emprunt? — Nous ne voulons pas dire que M. Pelletan manque de sincérité dans ses convictions, et nous ne retournerons pas contre lui l'arme dont il a voulu transpercer le chansonnier ^ Loin de nous de pareils procédés ; mais on peut être sincère, en n'étant qu'un écho. D'un autre côté tout se tient dans l'individu, et quand on aime l'enflure on l'aime partout, dans la vie comme dans le style.

Qu'on lise M. Pelletan, et qu'on lise Déranger, et Ton s'expliquera l'antipathie du premier contre le second. Un monde les sépare ; ils ne parlent point la môme langue, ils ne peuvent s'entendre. De là, résulte que M. Pelletan, incapable de simplicité, s'est trouvé choqué de la simplicité du chansonnier, et l'a niée faute de la comprendre. Ainsi que la plupart des hommes, il s'est pris lui-même pour modèle, s'est opposé au chansonnier, et a con-

1 Du reste, iu)us devons le déclarer ici, nous ne connaissons nullement M. Pelletan, nous ne Tavons même jamais vu, et nous ne prétendons pas porter sur l'homme en général un jugement absolu et définitif. Peut-être aux yeux de ceux qui l'ont fréquenté, a-t-il des qualités qui rachètent les torts graves de sa conduite envers Béranger; peut-être cette conduite n'est-elle que la coupable erreur d'un esprit « lyrique, » peut-être aussi n'est-elle que le faux calcul d'un homme de parti oubliant qu'on ne doit servir la vérité que par la vérité. — Tout cela est possible ; mais, sur la question du chansonnier, la seule que nous ayons à traiter dans ce travail, M. Pelletan mérite la sévérité de tous les honnêtes gens.

damné, chez ce dernier, les vertus dont M. Pelletan n'avait pas la recette.

Au point de vue politique l'accusateur n'a pas suivi une autre méthode. M. Pelletan se meut dans un horizon fort étroit et tel que son esprit peut l'embrasser. Tout ce qui dépasse cet horizon restreint, il cesse de le Voir et le déclare non avenu. Il fait de la politique au jour le jour, et c'est une excellente politique, car elle a son utilité incontestable * ; toutefois elle aurait son inconvénient, si des génies plus larges ne portaient leurs regards au delà du présent vers l'avenir. Cette petite poKtique quotidienne risque de se perdre dans les détails, les questions de personnes, et ne prévoit jamais les obstacles inattendus qui se dressent devant elle le lendemain de la victoire. Il arrive aussi que les hommes à courte vue finissent par se croire le centre de l'univers, confondent leurs passions avec les besoins du genre humain, leur notoriété avec le triomphe de leurs principes, et croient le monde sauvé quand eux ou leurs amis parviennent au pouvoir. Déranger voyait et jugeait autrement. Ce qui le préoccupait c'était le résultat final. Il l'appelait de tous ses vœux, mais il distinguait les escarmouches qui le préparent ou le retardent, des principes éternels qui feront le salut de la Révolution. Si M. Pelletan s'était contenté de dire : — Cette politique n'est pas la mienne, je la crois dangereuse ; il en est une autre, elle a toutes mes sympathies : en son nom je juge

* Quand elle est intelligente et faite comme l'entendait Béranger de 1815 à 1830.

et je blâme celle du chansonnier, — nous aurions compris les restrictions de l'écrivain.

Malheureusement M. Pelletan a prouvé, en cette triste circonstance, qu'il n'obéissait pas à des convictions même étroites et bornées. — Qui le devinerait? il a rêvé de faire de la diplomatie et de frapper, à travers le chansonnier, d'autres adversaires qu'il n'avait pas le courage de nommer. Écho, nous l'avons dit, dans son style et dans ses idées, car il appartient à la race pâle des imitateurs et des disciples, il fut encore un écho dans sa haine contre le poète populaire. On disait autour de lui : — Déranger a créé la légende impériale. Déranger n'a pas cru que la République de Février fut née viable. Déranger a subi les" honneurs of&ciels d'un enterrement payé par la liste civile ; donc Déranger a contribué au retour du régime impérial, donc il a vu la République tomber avec joie, donc le second Empire l'a hautement adopté, et M. Pelletan, sans croire à toutes ces assertions, car il avait sous les yeux des preuves surabondantes du contraire, a taillé sa plume, heureux d'avoir un boa prétexte pour combattre l'homme qu'il n'aimait pas. Il s'imagina même qu'il accomplirait un acte de machiavélisme politique, s'il traînait dans la boue le chansonnier patroné, après sa mort, par M. le préfet de police. Espérant peut-être se hisser sur le piédestal vacant où la popularité avait jadis placé Déranger, il n'a pas compris qu'il jouait le jeu d'autrui et compromettait le drapeau sous lequel il se pavane. Homme de parti, dans le plus mauvais sens du mot, il a voulu, à coup sûr, donner des gages à

son parti, et- s'y rendre utile en allant de l'avant. Il a joyeusement endossé la responsabilité de l'exécution publique du poète national ; il y a mis toute son ardeur et toute son éloquence, avec un rare acharnement et une merveilleuse maladresse. Que voulez-vous ? aux opinions qu'il défend , M. Pelletan n'apporte aucun lustre : il en reçoit, il le sent, et voilà pourquoi il ne cesse de « lever la main » pour elles, avec tant de bruit et d'ostentation. C'est par elles qu'il existe. Seul, il ne représenterait rienl soldat de la démocratie, la démocratie lui prête un reflet et lui donne l'apparence de la vie. Mais, en dessinant une ignoble caricature de Béranger, en se livrant à cette débauche de calomnies qu'il a intitulée : Une étoile filante, il a dépassé le but et foulé aux pieds des principes respectés de tous les honnêtes gens. Ce n'est pas Béranger qu'U a méconnu et outragé, c'est l'honneur et la justice, . l'honneur qui exige que l'on parle selon sa conscience et non selon sa colère, la justice qui aime la vérité et repose sur la bonne foi. Il a emprunté aux honunes du passé leurs plus mauvaises traditions ; il a voulu appliquer le précepte de Basile : Calomniez, il en reste toujours quelque chose. Il a cru naïvement qu'il tromperait, si non la postérité, du moins les contemporains, et qu'il transformerait, aux yeux du peuple, l'ami fidèle du peuple en un misérable digne du mépris pubhc. Au poëte moii;, qui^ toute sa vie, avait prêché les idées républicaines et le progrès révolutionnaire, qui avait donné de grands et féconds exemples de désintéressement, qui avait consacré les dernières années de sa vieillesse à

sauver du bagne et de la déportation ses coréKgionnaires poKtiques et ceux de M. Pelletan, il a osé reprocher l'hypocrisie, l'avarice et la lâcheté. Il ne s'est pas douté qu'il insultait la nation tout entière en faisant de l'honmie qu'elle avait le plus universellement aimé pendant quarante ans, un type de toutes les bassesses et de tous les honteux calculs. n ne s'est pas douté qu'il blessait la Révolution dans un de ses plus intègres représentants, en attachant au pilori le poète national, celui qui s*était toujours adressé à la foule d'en bas, qui avait toujours été volontairement son chansonnier, au lieu d'être le chantre des salons et des académies. Il ne s'est pas douté qu'il nuisait à son propre parti, qu'il souillait son drapeau, en apprenant à la France qu'un démocrate ne reculait pas plus qu'un écrivain de V Univers religieux ou du Figaro ^ — la succursale facétieuse du Monde, — devant les assertions mensongères, les citations tronquées, les interprétations sciemment erronées et les procédés d'Escobar.

Quand on appartient à la grande armée du progrès et de la Révolution, quand on « lève la main » pour la démocratie, il faut, défenseur de la vérité, respecter d'abord la vérité, il faut que cette main qu'on lève ne se soit jamais levée pour un mensonge. Il faut montrer plus d'équité et plus de loyauté que ses adversaires, songer que le public jugera de nos opinions d*après ce que nous serons, et lui apprendre que les nobles principes font les intelligences plus larges, les cœurs meilleurs. Aux bonnes causes, il ne faut pas apporter de mauvais arguments, ni compromettre l'idée que nous ser-

vons par le dangereux alliage des petites habiletés qui ne trompent personne, et des mesquines inimitiés qui nous abaissent au rôle de Zoïle.

En admettant, ce qui est faux, que Déranger eût chanté l'Empire, aimé a la gloire et la République à distance, » qu'est-ce que cela prouverait? Cela ferait-il que Déranger ait été mauvais fils, mauvais père, égoïste, préoccupé du seul désir de se distinguer à tout prix, faux pauvre et faux philanthrope ? Gela empêcherait-il qu'il ait été modeste, sans ambition personnelle, sincèrement ami du peuple? Vous pourriez regretter qu'il n'ait pas mis au service des idées que vous croyez bonnes et vraies son talent et son influence. Mais, démocrate de peu de foi, le triomphe de la démocratie, suivant vous, tient-il à si peu de chose, qu'il faille absolument sahr, déshonorer la mémoire d'un chansomaier qui aurait, comme vous le dites, créé la légende impériale et renié la Répubhque? Quoi, l'avenir du monde seraît-il en danger parce que Déranger aurait eu des vertus réelles en étant bonapartiste, et supposez-vous bonnement, si ces vertus ont existé, que vous les aurez supprimées en les niant en style déclamatoire?

Non, vous ne l'avez pas cru, vous n'y avez pas même réfléchi. Vous n'avez pas songé au lendemain. Et, — cela ne montre-t-il pas bien la portée de votre esprit? — lorsque vous écriviez cette brochure qui abaisse votre caractère, qui a péniblement surpris quelques-uns de vos amis et tous ceux qui croient que le premier devoir d'un homme est le respect 4e soi-même et des autres, vous n'avez vu qu'un tour à

jouer, l'occasion de faire une niche à des adversaires politiques, une façon d'attaquer des hommes et des choses que vous détestez. Vous pouviez vous y prendre mieux et autrement ; la haine n'est point de la pohtique. Au heu de sacrifier aux besoins de votre guerre d'opposition du jourThomme le plus aimé du siècle et Tun des plus honnêtes ; au lieu, comme nous Tavons expUqué ailleurs S de donner à vos adversaires l'appoint de cette immense popularité, vous deviez, mais cela demandait un courage réel et im dévouement intelligent à votre drapeau, revendiquer hautement cette gloire nationale : vous le deviez, au .nom de la vérité, ou — ce qui vous touchera davanpeut-étre — au nom de votre intérêt personnel. De la sorte, vous eussiez évité d'ofTrir au peuple un mauvais exemple, de lui enseigner comment on nie les services qu'on ne veut pas reconnaître, et de justifier d'avance toutes ses injustices par l'éclat de votre ingratitude. Vous eussiez évité aussi de le démorahser en le rendant sceptique, en essayant de lui démontrer que d'égoïstes prétentions et des ambitions sottes se cachent dans le cœur de ceux qui parlent en son nom et prêchent pour ses droits. Si, grâce à vous, il cessait de croire à la sincérité, au désintéressement du chansonnier, pensez-vous qu'il croirait plus volontiers à votre sincérité, à votre désintéressement? qu'il admirerait, plus que les chansons qui l'ont consolé si longtemps, vos brochures qu'il ne comprend pas et qu'il ne ht guère ? Peu rassuré sur la bonté de votre cause et la mo-

* Voir 2" partie^ M. Salme-Beuve, pages 123 à 125.

ralité de votre œuvre, vous vous écriez à la fin de votre libelle :

Voyez son parti, veut-on le juger par qui l'attaque et par qui le défend? Nous admettons la question ainsi posée; nous acceptons sans forfanterie la comparaison. Le vent courbe en ce moment plus d'une tête, qui donc reste le mieux debout?

Avec vous je compte MM. de Pontmartin et VeuiUot, le Figaro, tous les ennemis de la démocratie. Du parti démocratique, M. Louis Ulbach, seul, vous a défendu. C'est un nom que je regrette de trouver auprès du vôtre dans cette guerre malheureuse, mais Terreur accidentelle, Tantipathie surtout littéraire d'un homme d'esprit et de talent, que son amitié pour vous rend indulgent môme pour vos écrits, ne justifie pas ce superbe défi, destiné à rappeler, avec une ostentation qui sied mal au de-, voir, que « vous restez debout. » D'ailleurs M. Ulbach se sépare de vous sur le point important, le caractère du chansonnier, et le spirituel collaborateur de la Revue de Paris a fait imprimer en toutes lettres :

Pour notre part, nous croyons à la modestie réelle de Déranger, parce que nous croyons à son bon sens Il a du

talent, de Tesprit, de la verve, de la chaleur. C'est un brave patriote ; il mérite d'être honoré, respecté comme un littérateur de second rang. Sans ambition, il fut d*accord avec ses œuvres; c'est là un mérite qu'il faut reconnaître, etc.

C'est juste le contraire de l'opinion de M. Pelletan. Ainsi le seul partisan de M. Pelletan témoigne encore, quand on l'interroge, contre M. Pelletan. Nous disons le seul partisan, car M. Proudhon ne saurait compter parmi les ennemis réels du chansonnier, et

son étude sincère, consciencieuse, reste la satire et la condamnation des articles bilieux de Tancien écrivain de la Presse.

Mais, sans parler de tous ceux qui ont défendu Béranger, et dont nous allons bientôt mettre la liste et les arguments sous les yeux de nos lecteurs, nous signalerons ici, à M. Pelletan, un homme qu'il" ne récusera pas. Cet homme est l'ami personnel du pamphlétaii^e, et jamais personne n'a pu douter de la fermeté inébranlable de ses convictions, de la dignité persistante de sa conduite politique. Autant que M. Pelletan il aime la démocratie ; il la sert sans arrière-pensée, sans intérêt personnel, sans faiblesse, sans hésitation ni lassitude. Cet homme s'appelle M. Laurent Pichat : il a reste debout » et, parlant de Béranger, il écrit :

Toutefois, il n'y aura pas eu beaucoup d'existences, en ce siècle, plus dignes de servir d'exemple et d'être proposées comme modèle. Le désintéressement le plus pur fut la loi de cette vie si longue. La sage médiocrité et la pauvreté sacrée furent les hôtesses de Béranger. A une époque de corruption et de cupidité comme la nôtre, cet homme vécut et mourut sans un mauvais désir, sans envie, satisfait du pain quotidien, léguant à la génération qui lui survit Tensei- . gnement de soixante-dix années d'intégrité souriante. Il sut

vaincre le plus redoutable ennemi, le besoin Béranger

domina les idées morales de son temps, en se faisant une gloire de ce dont la foule a honte, et le modeste chansonnier qui subit trois condamnations pour « outrage à la morale publique et religieuse » pratiqua l'Évangile dans ce que sa doctrine a de plus pur et de plus méconnu, dans son respect pour la pauvreté '.

f Les Poètes de combat. 1 vol., chez Hetzcl.

Qu'en pense M. Pelletan ?

Moi, je pense qu'un homme de cœur et de conviction ne trempe pas dans les petits complots ; que M. Laurent Pichat n'a plus besoin de donner de gages à son parti, qu'il aime l'équité autrement qu'en paroles, qu'il se sent assez fort et qu'il croit assez en l'avenir de la démocratie pour oser être juste et appliquer la morale de la religion qu'il prêche. •

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