‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 28 sur 67 · LES CRITIQUES HOSTILES · texte numérisé non relu

LES CRITIQUES HOSTILES

MM. Ck. *• mmm^fij'^lmni MaolAsal,— CNvIUler.

rigognnce Ne comialst pas ce que ie tbui ; El qui sont fUcbii que U France He préfire k tous mes riiaiu.

{Le PovUrati, ode par Kitiuu)).

En écoutant MM. de Pontmartin, Eug. Pelletan et consorts, nous avons assisté aux tristes violences de l'esprit de parti dans ce qu'il a de plus étroit et de plus coupable. Auprès de semblables hommes, en effet, il iaut renoncer à l'espoir d'entendre une parole juste et vraie , un jugement équitable. — Désormais la portion la plus pénible de notre tâche est terminée; nous venons de traverser V Enfer, et nous voià parvenus au seuil du Purgatoire.

2 BÉIlANGfiR.

♦ M. Charles de Mazade nous y servira d*introducteur.

A sa suite nous nous trouverons en face d'écrivains non pas toujours impartiaux, mais à coup sûr toujours convenables, qui ont le culte de la nuance et Tamour de la modération, qui procèdent avec mesure dans la forme, alors même que des passions politiques ou littéraires obscurciraient leur intelligence.

Personnellement ces critiques ne se montreront pas non plus fort sympathiques à Déranger ; cependant la poUtesse habituelle de leur langage adoucira l'expression de leur blâme ; en tout cas ils s'efforceront de le justifier et de nous convaincre. Plus habiles ou plus consciencieux, par tradition d'école peut-être, par horreur de la violence aussi, ils resteront de bon ton, iront parfois jusqu'à la mauvaise humeur, ne dédaigneront pas l'insinuation perfide, mais s'arrêteront en deçà de la colère et de la calomnie.

M. Charles de Mazade * a, le premier, parlé de Béranger, dans la chronique de la Revue des Deux- Mondes qui a suivi la mort du poëte. — Les quelques pages consacrées par lui au chansonnier ont la solennité d'un article pour ainsi dire officiel; on sent, en les parcourant, que M. de Mazade exprime s^ns doute son opinion personnelle, mais encore et surtout l'opinion de la Revue. Le chroniqueur ne porte pas de jugement, il trace un programme, et pose des jalons destinés à guider la marche de celui qui plus tard prononcera d'une façon définitive sur le procès Béranger. Il signale par avance les objec-

* Revue des Deux-Mondes. !•' août 1857.

cit. DB MÀ2ADË. ^

Uons, relève avec soin les points en litige, note les dissentiments, évite de se déclarer nettement, trace la voie et se retire. Nous le répétons, c'est un programme et un plan tout à la fois ; on dirait un sujet mis au concours, avec les explications nécessaires où le candidat trouve marqué d'avance le ton et l'esprit qu'il devra suivre dans son Mémoire.

Voici, du reste, le sujet et le bref commentaire qui l'accompagne. — Expliquer le rôle et l'influence de Béranger, en insistant sur le contraste « d'une grande existence dans une humble condition, et d'une grande influence due à des chansons. » Parler en passant des funérailles ofBlcielles ; indiquer un léger blâme, dire que Béranger avait exprimé le vœu « d'être enterré sans bruit, sans discours et sans manifestations ; » et que le poëte <c a été satisfait plus qu'il ne l'aurait pensé peut-être. » Ajouter que «t le gouvernement a fait la paix sur son tombeau, » et que « c'est ainsi, entouré de ce déploiement d'honneurs, que le poëte est entré dans l'histoire avec ses refrains. » — « Les uns exagéreront cette gloire, les autres la rabaisseront ; » prouver que « Béranger restera le premier des chansonniers, un esprit ingénieux et fiba qui a su donner un éclat nouveau à cette forme légère de la chanson, un homme qui a su conduire sa vie avec une simplicité pleine d'art. » — A propos de la popularité du poëte, démontrer avec quelle habileté « il l'a prudemment administrée pendant quarante ans, sachant s'arrêter au moment voulu, et se faire une vie calme, habilement modeste,, à l'abri des variations du temps. »

Constater qu'il s'est tû après la révolution de 1 848,

4 Ë^RANaËH.

« refusant les conseils de ^on bon sens il ceilit qjùl prétendaient trouver un évangile dans ses chansons, et une constitution dans le Traité de politique à l'usagé de Lise. La retraite était dans son goût, et elle était aussi dans son intérêt. » — Insister sur sa prévoyance, et en prendre occasion pour rappeler encore ses funérailles, en disant, par exemple : « Il n'y a qu'une chose qu'il n'avait pas prévue, sans doute, c'est qu'après sa mort il serait reçu au seuil de l'Église par l'orgue jouant l'air : On parlera de sa gloire, etc., et que des hussards de la garde, accourus pour lui faire honneur, le conduiraient à sa dernière demeure. » Faire ressortir comment la « popularité de Béranger est un des phénomènes les plus curieux de notre temps; » distinguer avec soin chez lui, le poète vraiment populaire du bourgeois parisien et frondeur. « Il ne s'inspire pas des mœurs du peuple, il n'exprime pas ses sentiments naïfs et profonds. Le peuple a d'autres croyances,... il ne se moque pas du jour des morts, etc. Dans toute ime partie de ses chansons. Déranger est plutôt le poète d'une certaine démocratie bourgeoise assez incrédule, volontiers licencieuse d'imagination... » — Exposer que «s on grand bonheur et sa vraie gloire, » viennent de ce qu'U s'est « trouvé un jour où spontanément, instinctivement, il s'est fait le poète de l'instinct patriotique blessé. Il ne fut pas le seul à exprimer ce sentiment en 1814 et 1815, mais il fut seul à lui donner une de ces expressions vives , ailées , à demi-railleuses et à demi-attendries, qui, une fois trouvées, voltigent sur toutes les lèvres et ne s'arrêtent plus. » — Examiner de près le poète dans ses

ch. de mazade. 5

œuvres, y découvrir . « que moralement il a profané parfois quelques-uns des sentiments les plus inviolables ; » étudier particulièrement son idéal en amour, qui ne a va pas au-delà d'un certain épicuréisme vulgaire; » dénoncer également son idéal philosophique qui « s'arrête à un déisme gai et facile. » — Se prononcer avec prudence sur la question politique ; là soulever en évitant de l'approfondir ; procéder par questions sans donner de réponse bien nette ou bien décisive ; rechercher, par exemple, si Déranger s'est « servi du nom de Napoléon comme d'un moyen de popularité, ou s'il a contribué luimôme à populariser les souvenirs de Tempire. » Ajouter ceci : — « Que le chansonnier Tait voulu ou qu'il ne Tait pas voulu, il n'est pas douteux que le gouvernement après tout était logique, quand il rendait l'autre jour des honneurs exceptionnels à celui qu'il appelait le poète des gloires impériales. » — a De tout ce que Déranger a chanté, quelle est en. effet la seule chose qui soit debout, si ce n'est l'empire? » se demandera-t-on.

A ce propos relever les oppositions suivantes, et insister sur ce qu'elles ont « d'étrange » : — « Quand la révolution de 1 830 éclatait, c'était comme un triomphe personnel pour le chansonnier des quinze ans ; survient la révolution de 1848, et l'un des chefs de cette révolution ne voit rien autre chose à faire que de consulter Déranger pour avoir promptement une constitution. L'empire a reparu, et voici le poète des gloires impériales ! »

En regard du chantre de Lisette ne pas oublier de mettre le poète des Nuits^ de VEspoir en Dieu, de la

Coupe et les lèvres et de Namowna, en un mot le poète de la Revue des Deux-Mondes. — Parler de la mort d'Alfred de Musset, « qui avait bien aussi quelques titres à être appelé le poète de la jeunesse. » Faire ressortir le contraste de ses obsèques et des obsèques de Déranger, celui-ci accompagné au cimetière par une armée, celui-là, qui s'en va a tranquille, accompagné de quelques amis, sans qu'il ait été nécessaire de prendre des mesures pour tenir la foule à distance. »

Tel était le sujet mis au concours. — M. Emile Montégut a remporté le prix, et la Revue des Deux- Mondes a publié son travail K

M. EMILE MONTEGUT.

Biais, pourquoi, dira-t-on, cette Tortu saoTage, Qui court à l'hôpital, et n'est plus en usage ?

(BOILEAU, Sat. 1.)

Ce jeune écrivain, suivant avec docilité le programme tracé par M. Charles de Mazade, a successivement traité les différents côtés de la question, telle qu'elle avait été posée dans la Revue. Aussi son travail est un mélange de quelques éloges choisis avec soin parmi ceux qui ne grandissent pas im auteur, et de beaucoup de restrictions choisies avec le môme soin parmi celles qui le rabaissent. M. Montégut n'aime pas Déranger ; l'homme et l'œuvre lui sont peu sympathiques ; il le montre, il le dit, mais en

* BÉKAXGCR. Dernières chansons. Ma Biographie (n** du 1*' décembre 1857 et du 1" janvier 1858.)

môme temps il s'efforce de donner à l'expression de son jugement certaines formes d'impartialité, et s'applique à nous faire partager son opinion, en ne la manifestant pas de cette façon rude qui froisse les dissidents ou qui choque les gens sensés et quelquefois les indifférents.

C'était là une mission délicate : M. Montégut y a déployé de grandes qualités de diplomate et de critique, et son article reste d'une lecture attrayante, instructive, même pour ceux qu'il n'a pas convertis à sa manière devoir. D'autre part, le réfuter n'est pas facUe. En effet, il n'invente rien ; il n'a recours ni aux citations tronquées, ni aux interprétations visiblement ridicules, ni aux accusations directes. Il se place presque toujours sur le terrain littéraire où doit régner la plus grande liberté et la plus absolue indépendance, et, s'il mesure la gloire au poète, il fait la part assez belle au chansonnier. Malheureusement dans le monde libéral où vit M. Montégut, un chansonnier n'est pas plus un poëte qu'un jardinier n'est un homme pour certaines grandes dames ^

Nous connaissons déjà le fond du travail dont nous allons nous occuper. Au programme cité plus haut, ajoutez les développements et les artifices de style qu'un homme de talent, rompu à la gymnastique des revues, ne peut manquer d'y mettre, et vous aurez l'article de M. Montégut, puisque ce dernier a simplement exécuté une série de variations brillantes sur le motif donné.

< Voir Steudhal, De V amour.

8 BÉHANGER.

Suivant M. Montégut, « il y a deux hommes dans Déranger : un poète et un homme de parti. Vhomme de parti est un personnage très-important. Il a tenu une grande place dans l'histoire contemporaine. »

Fort bien, nous sommes loin de nier a la grande place dans l'histoire contemporaine ; » mais nous ne croyons pas à « l'homme de parti, '^ et, pour justifier notre incréduHté, on nous permettra d'opposer M. Montégut à lui-môme. Il nous dit, quelques pages plus loin :

Béranger était par nature non pas un homme de partie mais

un homme d'opposition; on a demandé plusieurs fois, et

récemment encore, si Béranger avait appartenu à un parti; on a dit qu'il tenait surtout à la révolution, et que les formes de gouvernement qu'elle pouvait revêtir étaient pour lui d'une importance secondaire. Je crois, en effet, qu'il pensait ainsi ; mais beaucoup pensent comme lui, qui pourtant ont une préférence pour une de ces formes politiques qu'on ne veut mettre qu'en seconde ligne. Nous avons tous... une grande et une petite opinion... Nous connaissons tous la grande opinion de Béranger; en avait-il une petite? (c'est-à-dire celle qui fait l'homme de parti), c'est une question assez obscure.

Enfin dans la conclusion de son travail, M. Montégut déclare que « poUtiquement, Béranger lui paraît un sceptique, » Ce n'est pas notre avis, mais alors pourquoi appeler le chansonnier un homme départi, lorsqu'on se charge ensuite de démontrer soi-même qu'il n'appartenait à aucun parti, et qu'il était, chose difficile à comprendre, tout à la fois sceptique et révolutionnaire en politique ?

Le programme signé par M. Charles de Mazade constate que Béranger a offert « le spectacle d'une

grande existence dans une humble condition, et d'une grande influence due à des chansons. » M. Montégut, à son tour, remarque que « ce bonhomme avisé, au regard fin et obstiné, qui sortait sans carrosse, que nous avons tous rencontré, vêtu à l'antique mode, sur nos promenades et au coin de nos rues, a exercé sur le monde une autre influence que celles qu'exercent et qu'exerceront tant de gens affairés et importants qui vont et viennent, ennuyant le public du tapage et du clinquant de leurs chétives personnes. V

« La popularité soufile où elle veut, » ajoute le programme. — « L'esprit soufile où il veut, reprend M. Montégut ; et la puissance véritable va loger où il lui plaît, quelquefois même plus mal qu'elle n'était logée dans le petit asile de Déranger. »

Je ne sais pourquoi ce petit asile me fait songer à M. Sainte-Beuve, et me rappelle tout à coup le procédé qu'il a si habilement employé contre le chansonnier, dans son article de 1850.

Du reste, les analogies, de ce côté, ne manqueraient certes pas, si on voulait s'amuser à les relever. Ainsi lorsque M. Montégut prétend que la fée qui servit de marraine à Déranger, déposa sur son berceau, « non la lyre d'Apollon, non la guitare chère aux amants, non la flûte pastorale, mais un sifflet d'ivoire très-aigu, une petite trompette et un tambov/r; «lorsqu'il nous représente cette fée apprenant au poète une foule d'espiègleries, « comment, par exemple, on éclaboussait un équipage armorié, comment on réveillait en sursaut les sacristains, en sonnant les cloches à une heure intempestive, et com-

ment on faisait grommeler les rois en jeta/ni de petits cailloux aux vitres de leurs palais ; » lorsqu'il compare la muse du poète à « wn pauvre petit moineau parisien, familier^ effronté, libertin^ a/ya/nt pour toute nature les jardins des faubourgs, faisant l'amour sur les gouttières des toits, et chantant cependant avec son petit filet de voix perçante et railleme^ toxU aussi bien qu'un autre oiseau, le plaisir facile, le beau soleil, le printemps et la liberté ; » lorsque M. Monlégut, disons-nous, se livre à cette petite débauche de comparaisons spirituelles et de piquantes images, nous ne pouvons nous défendre de penser à M. Sainte- Beuve, parlant des « petits coups de patte » et des « chiquenaudes » distribués par le chansonnier à tous ceux qui passent devant le vasistas de la loge de portier... oTi l'éminent critique Ta mis en pénitence. Mais revenons au programme :

Il n*y a qu'une chose qu'il n'avait pas prévue, s'écrie M. Ch. de Mazade, c'est qu'après sa mort il serait reçu au seuil de l'église par l'orgue jouant l'air : On parlera de sa gloire^ etc., et que des hussards de la garde, accourus pour lui faire honneur, le condu'u'aient à sa dernière demeure.

Enfin, cet homme meurt chargé de jours, reprend M. Montégut; le Moniteur annonce à la France la mort du poète national, l'État se convie à ses funérailles ; il est conduit à sa dernière'demeure entre deux rangées de soldats, et, confessé ou non, lorsque sa dépouille vient recevdr la dernière absolution de l'église, l'orgue salue son entrée par l'air des Souvenirs du peuple, Est-il beaucoup d'hommes^ je le demande, même parmi les plus illustres, qui aient laissé :

De leur passage un plus grand souvenir ?

On a remarqué dans les éclaircissements du sujet

mis au concours, un passage relatif à la mort d'Alfred de Musset ; il est ainsi conçu : a Parler de la mort d'Alfred de Musset, qui avait bien aussi quelques titres à être appelé le poëte de la jeunesse. Il n'avait point chanté Lisette, il est vrai : il avait écrit les Nuits, V Espoir en Dieu ; il s'en est allé tranquille, accompagné de quelques amis, sans qu'il ait été nécessaire de prendre des mesures pour tenir la foule à distance. »

Le don poétique, il (Déranger) l'avait reçu, écrit à son tour M. Montégut, cela est incontestable, mais non pas au même degré que les autres poètes illustres de ce temps. Cent mille per- .sonnes ont regardé passer son convoi; mais, deux mois avant sa mort, trente personnes accompagnaient au cimetière le pauvre Alfred de Musset, sacré poëte par la muse, d*un baiser bien autrement amoureux et ardent que celui que, d'une lèvre légère, elle avait déposé en passant sur le front de Déranger, dans une minute de facile complaisance.

A ce sujet, il y abeaucoup à dire , et nous ne croyctos pas qu'on doive accuser la foule de béotisme ou d'ingratitude parce qu'elle n'a pas suivi le convoi du chantre de Rolla , tandis qu'elle se pressait autour du cercueil de l'humble chansonnier. Demandonsnous ce que chantèrent « la lyre d'Apollon, la guitare chère aux amants et la flûte pastorale » de Musset, et ce qu'a chanté « le pauvre petit moineau parisien avec son petit filet de voix perçante et railleuse. » D'ailleurs ce contraste a été signalé, cette prétendue indifférence du public a été dénoncée par plusieurs critiques, et la question vaut qu'on la discute.

Certes, à prendre le mot de poète dans son sens le

12 BJ&RANGER.

plus aristocratique et le plus moderne, Alfred de Musset aura été le plus grand poète de notre siède, car il aura été le plus exclusivement poète, c'est-àdire le moins citoyen et le moins utile de tous ceux qui ont conquis avec leur plume une réputation méritée. Si le poète est par excellence, conime l'entend une certaine école, un être ^égoïste et faible, complètement désintéressé dans les luttes de Thumanité, pour qui les devoirs de la société et Tamour de nos semblables sont remplacés par les caprices d'une imagination malade et les vagues aspirations d'un cœur inassouvi ; si son rôle ici-bas est seulement de nous charmer par l'éloquence de ses soupirs et la beauté de ses vers ; si l'idée n'est rien, si la forme est tout ; si le spectacle de la faiblesse irrémédiable, de l'agonie lyrique d'un homme qui s'abandonne sont un grand exemple ; si l'indifférence en politique, en religion les audaces et les défaillances de l'enfant ; si l'ignorance et le mépris des grands problèmes qui agitent le monde, le dégoût de la vie, le scepticisme enfanté par l'impuissance de croire même à sa propre négation ; si l'amour de soi et le dédain des autres conduisant au découragement absolu, puis au suicide lent par le désordre sans dignité et sans gaîté, sont des titres à l'admiration publique et à l'enthousiasme des foules, nul plus qu'Alfred de Musset n'aura mérité cette admiration et cet enthousiasme, car, de nos jours, nul n'aura recouvert d'un vernis plus magnifique de poésie une démoralisation plus profonde.

Cependant pourquoi s'étonner de l'indifférence du public devant sa mort? Cette mort fut ime perte pour

les lettres, mais cette vie avait été un mauvais exemple, a II avait, nous dit-on, des titres à être appelé le poète de la jeunesse. » Hélas î nous sommes loin de le nierl — seulement nous nous rappelons les leçons que ce poète donnait à la jeunesse. Quel sentiment généreux, quelle noble pensée, quelle résolution courageuse ses vers ont-ils inspiré à tous ces esprits trop sensibles aux charmes énervants d'une muse ardente et passionnée qui, les pieds dans la boue, le front dans le ciel, ne connaissait de ce monde que le ruisseau et de l'autre que des nuages aux formes indécises et flottantes? Qu'a-t-il appris à ses lecteurs, ce chantre inspiré de Tamour sensuel et déifié ? Que leur a-t-il appris, si ce n'est qu'on peut être un grand poëte et un homme sans valeur morale ; un écrivain admirable et un penseur impuissant ; qu'il suffit, pour se croire quitte envers la vie, d'avoir un soir, conune Rolla, rencontré dans les bras d'une fille de hasard un amour d'un instant ?

Que les lettrés et les raffinés, les artistes et les amateurs admirent Alfred de Musset, nous le comprenons, et, à n'envisager la poésie que sous un certain point de vue, les vers de Musset, nous le répétons, resteront la poésie la plus magnifique du XIX* siècle. Il y a là une pureté de langue merveilleuse, des accents sublimes, une richesse étonnante d'images et des broderies du plus haut prix ; mais la foule, c'est-à-dire le grand public, a le droit de demander à un homme de talent, de génie, si vous voulez, autre chose que de beaux vers et le désespoir, des tirades et la reUgion de l'indifférence.

14 BÉRAIfaER.

Pourquoi donc le peuple aurait-il suivi le convoi de celui qui n'avait jamais aimé le peuple ou même pensé au peuple ? De celui qui avait vu les révolutions se succéder, la liberté triompher ou succomber, et qui avait souri de pitié ?

Alfred de Musset était citoyen... de la République des lettres. Qu'il y reste, qu'il y porte le sceptre et la couronne ; mais ailleurs, partout où Ton aime les hommes, où Ton croit au devoir, où Ton combat, où Ton espère, Alfred de Musset est un étranger : il n'a pas là, il n'aura jamais droit de cité.

Déranger fut un moins grand poète, pour les Revues, mais il fut un ppëte pour le peuple ; il a chanté la patrie et la Révolution, et, s'il n'a pas compris tout à fait le problème social comme nous le comprenons depuis quelques annés, il n'est resté indifférent à aucun des problèmes qui intéressent l'humanité. La présence de la foule au convoi d'Alfred de Musset eut été un non sens ; sa présence derrière les gens d'armes qui entouraient le corps du chansonnier prouve que cette foule, tant décriée de ses meilleurs amis et tant méprisée de ses plus éloquents défenseurs, ne manque ni d'intelligence, ni de reconnaissance.

Nous ne suivrons pas M. Montégut dans la partie de son travail où il discute Déranger au point de vue purement littéraire. Cette question demanderait de longs développements et pourrait fournir la matière d'un travail spécial. Du reste, n'est-il pas à peu près impossible de démontrer à un critique qu'il se trompe sur cette matière? Il y a des différences de goût et de tempérament qui décident de nos juge-

EMILE MOHTÉGUT . 1 5

ments. Quand M. Montégut nous dit que les <x fameuse odes » de Déranger, « où brillent des beautés de premier ordre, » sont trop souvent « essouflées, asthmatiques, bourrées de chevilles et de vers plats, incolores, prosaïques, » comme M. Montégut ne cite aucun exemple et ne sort pas des généralités, nous ne pouvons savoir au juste sur quoi repose cette opinion sévère. Si par hasard tel vers qui lui paraît plat ou incolore, nous paraissait excellent, il resterait toujours à savoir lequel de Técrivain de la RevtAe des Deux-Mondes ou de nous a raison, et cela importe peu pour le moment. Toutes les affirmations et toutes les négations de la critique ne changeront pas une virgule aux œuvres écrites du poète. Elles sont là. Le public impartial les a jugées depuis longtemps.

Ce qui nous occupe, nous le répétons, c*est le caractère et la politique du chansonnier. Ce que nous essayons de faire connaître, c'est l'homme, le citoyen et le philosophe ; à travers le poète, n'est-ce pas eux surtout qu'on voudrait atteindre et frapper à mort?

M. Montégut traite fort longuement la question morale et pohtique posée par le programmé.

Voici la matière :

Moralement Béranger a profané parfois quelques-uns des sentiments les plus inviolables; son idéal en amour ne va pas au delà d'un certain épicuréisme inilgaire ; son idéal philosophique s'arrête à un déisme gai et facile ^

Écoutons maintenant M. Montégut :

< M. Gh. de Mazade, l** août 1857.

Béranger est aussi très-Parisien, mais beaucoiq^ plos répréhensible dans la manière dont il chante les sentiments amoureux. Là encore il s'adresse à un public trèsHnombreux^

mais, cette fois^ il flatte les instiiicts vulgaires de son public

Béranger aimait trop la chanson libertine^ ou^ pour être

précis^ polissonne Ces chansons ont-elles^ chez lui, les

qualités qui^ en même temps qu'elles sont en quelque sorte Texcuse du poête^ sont nécessaires pour donner à de tels sujets droit de cité dans le royaume de Fart? Non^ car elles n'ont pas de tempérament et ne réveillent jamais l'idée de beauté. La fougue sensuelle leur manque, elles n'expriment ni ardeurs, ni désirs^ et semblent faites pour être chantées par un vieux célibataire. Leur libertinage se compose d'allusions^ de calembourgs grivois et de sous- entendus indécents^ enfilés à la suite les uns des autres comme les grains d'un chapelet composé de figures obscènes. Tout cela est déshabillé et non pas nu, cynique et non pas sensuel

Ce sont là de singuliers reproches, mais M. Montégut y tient essentiellement, et son argumentation nous plait trop pour que nous ne laissions pas encore un peu la parole au critique de la Rews' des Deux-Mondes,

... Le tempérament est l'excuse du libertinage, continue l'écrivain, et il est absent des chansons libertines de Béranger

Béranger n'avait à aucun degré Vexaltation voluptueuse qui

anime les poésies sensuelles des anciens Les chansons

erotiques de Béranger n'éveillent jamais un sentiment de beauté et n'inspirent jamais un sentiment de volupté Béranger semble n'avoir jamais connu l'amour sensuel, lequel esl aussi loin du libertinage que de l'amour véritable. Lisette lui a servi d'amusement, et jamais de plaisir

La nuance est très -nettement, très-habilement indiquée. M. Montégut reproche à Béranger, dans

ses chansons grivoises, de manquer de « tempéramenty » de ne pas avoir et par conséquent de ne pas donner « V exaltation voluptueuse, » c'est-à-dire qu'il reproche aux chansons dites immorales du poète, de manquer juste de ce qui les rendrait immorales.

En effet, la plaisanterie qui fait rire, alors même qu'elle serait privée d'une certaine chasteté, n'offre rien de bien dangereux et n'a rien de corrupteur. Cette façon de traiter légèrement les choses des sens, produit tout d'abord un résultat favorable : elle leur ôte de leur importance, les relègue au second rang, et laisse la première place à d'autres préoccupations d'une nature différente et plus sérieuse. La véritable, la seule corruption consiste à dresser des autels à la volupté, à idéaliser outre mesure le tempérament et les passions auxquelles il nous entraîne. De la sorte, on renverse l'ordre nécessaire des facultés de l'homme, qui veut que l'idée domine et que la volonté commande, que le sentiment et la sensation obéissent, en un mot, que la raison soit reine et l'imagination esclave. Croit-on que jamais les gaudrioles et les sous-entendus indécents feront autant de mal que la peinture éloquente, avec « tempérament et exaltation voluptueuse, » de la passion telle qu'on la trouve dans beaucoup de romans contemporains? Croit-on, par exemple, que les polissonneries, — pour employer le terme emprunté par M. Montégut à Déranger, — abaisseront le niveau moral au point où l'énervante sensuahté de Rousseau, la volupté exaltée d'Alfred de Musset, le tempérament de Lèlia ou de Valentine l'ont abaissé de nos jours ? Croit-on qu'en justifiant tous les excès

de la passion la plus égoïste, l'amour, qu'en la spi-: ritualisant suivant le procédé mis à la mode depuii; un siècle, en lui donnant la place d'honneur et lèpremier rang dans le cœur de l'homme, à force de la dépeindre comme irrésistible et sublime ; croit-oja qu'en la confondant avec les aspirations vers un monde meilleur, en y faisant intervenir Dieu, la religion, la conscience et la nature, en voulant y découvrir le principe de toutes les vertus et de toutes les puis* sauces de l'esprit humain, en l'élevant à une telle hauteur qu'il ne faille pas moins que les forcés réunies de l'être entier pour y atteindre; croiton qu'en procédant ainsi, cette fougue sensuelle, ces ardeurs, ces désirs, ne sont pas plus malsains que le « libertinage composé d'allusions et de calembourgs grivois ? »

Il y a deux grandes sources de corruption. Séparées à l'origine, elles ont fini par se rencontrer : elles confondent aujourd'hui leurs flots fraternels et forment un fleuve immense qui traverse notre société et menace de la submerger. Ces deux sources sont, l'une Vidéalisation, l'autre le mépris de la chair. Mépriser la chair, au nom d'un spiritualisme impossible et contre nature, ce n'était pas dompter la chair, c'était la rendre honteuse et la faire coupable. En créant un antagonisme entre l'âme, hypothèse que rien ne démontre, et le corps, réalité palpable que rien ne peut supprimer, on a placé l'hommo. entre deux écueils également dangereux pour la société, l'ascétisme et la dépravation. Les sens, pour remplir leur rôle légitime, ont été obligés de s'afîubler d'un masque ridicule; ils se sont spirituaUsés et raffinés

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