‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 29 sur 67 · IP · texte numérisé non relu

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de leor mieux. Sous un costume d'emprunt, à force d'hypocrisie et de compromis, ils ont reconquis leur droit de cité, mais alors tout a été confondu : au lieu d'être des besoins et des instruments, ils se sont posés comme des aspirations, des sentiments et des idées, ils en ont prjs la place, et la passion divinisée occupe aujourd'hui dans les sociétés chrétiennes un rang que jamais les sens n'eussent occupé avant qu'on eût inventé de diviser Thomme en corps et en âme. Alors aussi, au nom de ce même spiritualisme, on a appelé matérialistes, êtres grossiers et vulgaires, les esprits sensés qui, voyant les choses telles qu'elles sont, ont parlé des ardeurs du tempérament comme de simples ardeurs de tempérament, au lieu de les relever de cette pointe « d'épicuréisme mélancolique, de corruption savante, » dont M. Montégut parle avec tant de ravissement. Alors il est devenu de mode de ne plus rien nommer par son nom, de s'effaroucher du mot en caressant l'idée, de se voiler le visage (proh ! pudor) , au récit d'une gaudriole, et de s'attendrir sur l'inceste ou sur l'adultère. Alors les Mes qui vivent de l'amour, Lisette ou Frétillon, sont devenues des Madeleine, des Fleur-de-Marie ou des Marguerite Gauthier ; alors de pauvres couplets grivois ont été déclarés immoraux et dangereux, à côté de ces apothéoses de la passion, de ces poèmes de l'égoïsme et de la sensualité, que nous devons aux plumes les plus éloquentes, mais non pas les mieux inspirées de notre époque. Déranger qui a le tort, lui aussi, d*être spiritualiste et un peu trop chrétien, mais qui n'est pas catholique, a cependant, grâce à sa nature gauloise

et parce que l'idée prédominait chez lui, remis un peu chaque chose à sa place. Il a réservé son ardeur, sa sève poétique, pour les grands sentiments de patrie, de hberté, pour les grandes scènes de la bataille révolutionnaire et impériale, pour les souflErances du pauvre et des malheureux de toutes les classes. Il n'a donné que sa verve joyeuse, son badinage sans conséquence, aux caprices de Lisette, au bon cœurdeFrétillon, qu'il aurait dû parer, s'il faut en croire M. Montégut, de tous les charmes perfides de la plus haute poésie, et appeler, sans doute, de sublimes faiblesses, de tendres dévouements, suivant la phraséologie adoptée de nos jours. Il a chanté la grisette sur Tair de la faridondaine : c'est un tort aux yeux de M. Montégut, c'est un grand mérité à nos yeux, et nous pensons, contrairement à beaucoup de gens, que la vraie morale, bien différente de la morale niaise préchée dans les séminaires et les couvents, y gagne ce que l'art y perd. Nous ne croyons pas que le chansonnier ait péché en consacrant quelques refrains au plaisir même facile : — le plaisir n'est-il pas un droit et un besoin? Si on lui dit anathème, il devient criminel ; si on l'inonde de sentimentalité, il envahit tout et devient corrupteur. Il faut l'accepter , et, chose légère, le traiter légèrement.

A coup sûr, nous le croyons, à cette façon de chanter l'amour, sans tempérament, l'art pur perd quelque chose. Musset, en effet, poète de l'amour idéalisé, nous traîne de beaux vers en vers sublimes jusqu'à l'alcôve où RoUa se tue sur la couche d'une Aspasie d'occasion, et le dernier vers du poème :

EMILE MONTÉGW. 2l

Et pendant un instant tous deux avaient aimé,

a, certes, une tournure plus grandiose, plus élevée que le

Turlurette, Bon vin et fillette !

du chansonnier. Seulement avec Rolla, on oublie le monde et ses luttes, la patrie asservie et la liberté vaincue, les devoirs du citoyen et la dignité de Phomme, tandis que sur les pas de Gatin, à qui cependant manquait ce qu'il faut pour chasser l'anglais *, on va mourir à Waterloo sous les balles de l'ennemi.

D'ailleurs le procès intenté par M. Montégut au sujet des chansons grivoises de Béranger, ne porte qu'incidemment sur le côté moral de la question. L'écrivain l'examine surtout au point de vue de Tart ; et, nous croyons que, même à ce point de vue, il se trompe. Il oublie trop, en effet, qu'il s'agitici de chansons et non pas d'odes ; que si « l'épicuréisme mélancolique et la corruption savante » constituent le plus grand mérite de René, poëme en prose de Chateaubriand, — catholique breton et gentilhomme royaliste, — ces raffinements n'étaient guère de mise dans le genre adopté par Béranger. Lorsqu'il

* Quand au nombre il fallut céder

La victoire infidèle, Que n'avais-je pour vous guider

Ce qu'avait la Pucelle?

L'Anglais aurait fui sans butin :

Tintin, tintin, tintin, r'iin tintin; L'Anglais aurait fui sans butin ;

Soldats, voilà Catin I

i2 BÉRANGER.

écrivait la Banne Fille et Jf"' Grégoire, le poète suivait les traditions de la muse antique et peu solennelle qu'avaient illustrée les Panard et les Collé. Avec plus de « tempérament » et de « fougue sensuelle » ou « d'exaltation voluptueuse, » l'écrivain devenait malfaisant et plus poète aussi, en un certain sens, mais le chansonnier risquait de disparaître, connue il disparaît en effet dans la Bacchante et la Cantharide, «les seules pièces qui possèdent cette qualité du tempérament dont j'ai dû accuser l'absence chez Déranger, » nous dit M. Montégut.

Qu'on reUse ces deux pièces, et l'on verra que ce ne sont plus à proprement parler des chansons ; on les récite, on n'éprouve pas le désir de les chanter.

Du reste, si Déranger n'a jamais chanté, sauf une ou deux exceptions, cette chose mal définie et assez moderne dans l'expression, que nous appelons, depuis Rousseau, la passion, M. Montégut reconnaît lui-même que le poète a exprimé « une variété de l'amour sérieux, très-noble, très-digne, très-élevée. T>

Nous citons en entier le passage consacré par le critique à l'analyse de ce sentiment personnel au chansonnier. M. Montégut a écrit à ce sujet une fort belle page, où tout est juste et bien dit.

La célèbre chanson de la Bonne Vieille et quelques strophes admirables intitulées le Temps, sont l'expression la plus pure de cette variété du sentiment erotique. C'est un amour sans orages et sans flammes^ paisible et délicat comme une lumière d'automne ; je dirais volontiers que c'est le coucher de soleil de l'amour. Il s'exprime avec une émotion attendrie et reconnaissante; il n'a aucune arrière-pensée de regret^ et la

EMILE MONTIÈGUT. 23

sécurité^ en bannissant l'espérance et la crainte^ déroule devant lui une longue série de jours remplis de la douce monotome du bonheur. L'amour sérieux chez Béranger confine à Tamitié, et se confond même parfois avec elle; mais n'importe, ce mélange est beau, et nous a valu quelques accents délicieux, le TempSy par exemple, qui est le Lac de cet amour-amitié, car Béranger, comme tout poète, a fait son Lac ; il a rencontré un jour où il s'est plaint de la fuite rapide des années. C'est une belle chanson d'un ton élevé, très-lyrique et qui mêle à l'idée d'un amour sincère l'idée sérieuse de l'éternité. Mais la pièce où cette affection est résumée dans toute sa douceur intime est la chanson de la Bonne Vieille, On lui a comparé un sonnet célèbre de Ronsard, et on l'a mise au-dessous avec injustice selon nous * . Les deux pièces expriment bien la même idée, mais non pas le même sentiment. Le sonnet de Ronsard exprime un sentiment de fierté un peu brutale et une invitation toute païenne à cueillir les roses qui, une fois effeuillées, ne refleuriront plus; la chanson de Béranger exprime un sentiment de pieuse reconnaissance et un espoir que cet amour, qui dans ce monde ne fut pas éphémère, aura pour récompense l'immortalité Tant qu'il y aura des cœurs sensibles

à certaines harmonies, ils tressailleront en lisant ces vers

Cet amour-amitié est, avec les joies de la médiocrité non dorée, le seul sentiment vraiment pur et élevé que Béranger ait chanté en dehors du sentiment patriotique et populaire.

De ce passage excellent, il ressort que si Béranger a manqué de sensualité en chantant les plaisirs sensuels, ce qui ne saurait être qu'un tort relatif, même au point de vue de l'art, puisque d'autres poètes se sont chargés de donner à la note voluptueuse tout son éclat et tout son charme, il a en revanche chaiité et poussé à la perfection un sentiment nou-

< Voir M. Sainte-Beuve, art. de 1850.

24 B^RANafift.

veau, ramour-amitié, c'est-à-dire ramour sérieui et dévoué, où le cœur prend plus de part que les emportements de l'imagination et les appétits matériels. Nous ne prétendons pas que cet amour soit absolument supérieur à l'amour-passion ; toutefois il semble moins égoïste, et il a sa beauté propre. S'il se prête peu aux grands éclats de la poésie lyrique — ce qui explique pourquoi les recueils de vers en parlent rarement, — il annonce une certaine disposition tendre et modérée de l'esprit, ime certaine sagesse sans raideur et sans morosité dont les exemples n'ont jamais été communs ^ Pour être équitable, il faut donc reconnaître que Béranger, généralement dépourvu de passion, est doué tout au moins de tendresse ; il faut éviter surtout de lui reprocher trop sévèrement l'absence d'une qualité poétique assez répandue, à l'instant même où Ton constate qu'il en a déployé une autre plus rare, et qui a sa valeur élevée.

Cette façon de critiquer un artiste, un poète, en lui demandant ce qui n'est point dans sa nature, ni par conséquent dans son talent, nous parait toujours singulière. Ne devrait-on pas se féliciter, au contraire, de cette variété infinie des dons intellectuels? Serions-nous bien avancé le jour où tous ceux qui tiennent une plume, un pinceau, brilleraient par des aptitudes identiques ? Constatons les différences, mais pourquoi nous en plaindre? Celui-ci se distingue par la passion et ses peintures suffisamment fovr gueuses des joies de l'amour voluptueux, mais il lui

^ On en trouve cependant un admirable modèle dans La Fontaine, Voir PhiUmon et Baueis,

manque rintelligence d'autres sentiments aussi dé- * licats ; celui-là connaît peu ou ne chante pas l'ardeur de semblables désirs, mais il goûte et décrit d'autres joies plus voilées quoique réelles. Si l'on reproche au second Tabsence de tempérament, on doit reprocher au premier l'absence de tendresse : si le second a oublié l'amour, le premier a méconnu l'amitié. Qu'on les compare donc l'un à l'autre, sans sacrifier ni l'un, ni l'autre, en comprenant que tous deux sont incomplets, que tous deux ont exprimé seulement certaines tendances de l'esprit humain, parce qu'il n'appartient à aucun homme de parcourir la gamme entière des sentiments réels.

Il ressort enfin de ce passage de M. Montégut que Déranger puisait son inspiration poétique à trois sources différentes, qu'il a su chanter; 1** L'amour-amitié, ainsi que nous venons de le voir; 2** les joies de la médiocrité ; 3° la patrie et le peuple.

Nul poète avant Déranger n'avait chanté « la jeunesse pauvre et môme nécessiteuse : »

II en a exprimé toutes leslégères tristesses et tous les désirs... ses chansons les plus jolies s'adressent à un public immense et incessamment renouvelé. Ma Vocation, Mon Vieil Habit, le Grenier, Maudit Printemps, renferment le peu qu'il y a de poésie dans rexistence du pauvre employé, de Tétudiant sans fortune, du jeune homme sans ressources qui use sa journée

à tourner la roue du travail Tous ces chants gaiment

attendris, tendrement sensuels, sont en outre irréprochables au point de vue de la morale. Ils ne contiennent aucun alliage de sentiments bas et méchants, nulle envie coupable, nuUe lâche convoitise, nulle récrimination déclamatoire contre les riches et les heureux. Combien ces jolis chants ont-ils réjoui II. 2

26 fiÉRANGËR.

de cœurs attristés et réchauffé de pauvres foyers solitaires!

N'est*ce pas le meilleur commentaire de ce beau vers :

Je n'ai flatté que l'infortune.

Et qui dit tout cela? M. Montégut, M. Montégut qui constate, pour la seconde fois, que le « petit bagage » du chansonnier a enrichi la littérature française d'un nouveau filon, dédaigné ou mal exploité avant Déranger. Si nous ajoutons à ce « petit bagage » ainsi composé, l'amour de la patrie et du peuple, c'est-à-dire l'objet le plus noble et le sujet le plus fécond de toute inspiration poétique, nous serons en droit de conclure, grâce à M. Montégut, contre M. Montégut, que Déranger n'a rien à envier à personne ; que s'il lui manque le « tempérament, et les sentiments de la famille, » il est assez riche d'autre part pour supporter , sans inconvénient, la comparaison avec Alfred de Musset, à qui il ne manque, d'ailleurs, que le sens moral, la connaissance des grandes préoccupations qui agitent le monde et Famour de l'humanité.

Gela prouve une fois de plus qu'il y a deux poésies : celle du cœur et de la raison, celle des sens et de l'imagination, et que les poètes nous ont trop habitués à ne goûter que cette dernière. Admirons-la toujours, mais n'enfermons pas la poésie entière dans l'étroite limite d'un lyrisme tout personnel, ne devenons pas insensibles à ses accents plus purs, quand elle se dépouille de quelques ornements pour se mêler, simple et sincère, à la foule qui pense et qui souffre, qui travaille et qui espère.

Le programme tracé par M. de Mazade contient, on se le rappelle, plusieurs allusions à Vhabileté de la conduite politique de Déranger, à la façon prudente dont il a administré pendant quarante ans sa popularité. Voici la fin de ce passage :

Maintenant, que Déranger se soit servi du nom de Napoléon comme d'un moyen de popularité, ou qu'il ait contribué luimême à populariser les souvenirs de l'Empire, c'est une autre question. Que le chansonnier Tait voulu ou qu'il ne l'ait pas voulu, il n'est pas douteux que le gouvernement, après tout, était logique, quand il rendait l'autre jour des honneurs exceptionnels à celui qu'il apppelait le poète des gloires impériales. De tout ce que Béranger a chanté, quelle est en effet la seule chose qui soit debout, si ce n'est l'Empire ? Ce sont toutes ces chansons du Cinq Mai, du Vieux DrapeaUy des Deux Grenadiers, qui ont ravivé et entretenu le culte de l'époque impériale; c'est par les Souvenirs du peuple, avec le Petit Chapeau et la Redingote grise, que la figure de l'Empereur est allée se graver dans l'imagination populaire. Chose étrange, quand la révolution de 1830 éclatait, c'était comme un triomphe personnel pour le chansonnier des quinze ans. Survient la révolution de i848, et l'un des chefs de cette révolution ne voit rien autre chose à faire que de consulter Béranger pour avoir promptement une constitution. L'Empire a reparu, et voici le poëte des gloires impériales.

Le thème est repris par M. Montégut, qui le développe sans s'en écarter beaucoup.

Ainsi, nous dit-il :

A le suivre attentivement du commencement à la fin de sa carrière, on ne trouve dans Béranger que deux instincts opiniâtres et tenaces : la haine des Bourbons et l'admiration pour l'Empereur. Toutes ses autres haines sont légères et tous ses

28 kSranger.

autres amours sont tièdes. Il n'a pas fait d'opposition en règle à la monarchie de juillet, qu'il avait d'ailleurs con-

tr^ué à fonder La République le réclamait comme un de

ses patriarches; pourtant il ne lui a jamais prodigué l'éloge, et s'il ne Ta pas sifflée ouvertement, ce n'est pas, il est permis de le croire, parce qu'il pensait qu'elle méritait d'être applaudie. Qu'était-il donc, et sous qu'elle forme désirait-il voir triompher les principes de la Révolution * ?

Était-il bonapartiste? Certes, il n'eût jamais avoué une telle opinion. Il proteste en vers et en prose que, dans Napoléon, il a exalté l'homme et non le souverain. Il reproche à la France de l'Empire d'avoir pris Vautel de la patrie pour Vautel de la Liberté ^. Il a chanté Napoléon sous la Restauration, mais alors le libéralisme s'était abrité sous le drapeau de l'Empereur. Beaucoup arboraient ce drapeau par tactique, beaucoup l'arboraient par regret. En chantant l'Empereur, Béranger a donc pu dire 'qu'il était resté fidèle à la liberté, et qu'il s'était servi de ce grand nom comme de l'arme la plus populaire qu'il eût à sa disposition. Tout cela est vrai, et cependant, s'il faut le dire, je crois fermement que Béranger était et n'était pas bonapartiste en même temps. Il n'était pas bonapartiste d'opinion ; il Vêtait d'instinct et de système.

Alors M. Montégut, comprenant ce que cette conclusion présente d'obscurité, s'efforce de Téclaircir par une longue page d'explications, où il expose que deux principes, de nos jours, sont en présence :

* M. Montégut à reconnu, dans un autre passage déjà cité par nous, que Béranger « tenait surtout à la Révolution, »

2 Vous avez vu tomber la gloire

D'un II ion trop insulté, Qui prit Tautel de la Victoire Pour Tautel de la Liberté.

(Béranger, Mon dme )

l'absolutisme démocratique et le gouvernement libéral, tous deux issus de la Révolution. « On a donc vu certains hommes embrasser successivement l'un et l'autre système, sans croire qu'ils étaient infidèles à leurs sentiments. Déranger est du nombre de ces hommes. » Il aimait avant tout l'égalité : « il avait des instincts éminemment plébéiens, » — ce dont il faut lui savoir gré, dans un pays où les plus fougueux démocrates sont trop souvent fort aristocrates d'instinct et de tendance, — et « il aimait l'ordre. » De ce que Déranger aimait l'égalité et l'ordre, deux choses évidenunent essentielles dans toutes les sociétés modernes, et particuUèrement dans une société démocratique, M. Montégut conclut que Déranger rêvait « v/ne société absolument nivelée som le protectorat de VÈlal démocratique. Il aimait la liberté sans doute, il l'a dit et il faut l'en croire, mais il Veut aimée bien davantage^ s'il eut moins aimé l'égalité. » Voilà qui est grave, et ce singuher argument pourrait se retourner contre M. Montégut et contre les libéraux, qui mettent la liberté avant tout, une certaine liberté, s'entend, et même fort restreinte. Que répondraient ces messieurs, si nous leur disions à notre tour : — Vous manquez des instincts plébéiens, c'est-à-dire de sollicitude pour le peuple, et vous aimez trop la liberté pour aimer l'égalité ? — Les libéraux se récrieraient, sans doute, un peu par conviction, beaucoup pour la forme, et affirmeraient bien haut qu'ils aiment la liberté dans l'égalité. Soit, mais pourquoi supposer alors que Déranger, lui aussi, n'aimait pas l'égalité dans la Uberté? Pourquoi lui prêter une théorie dont le premier résultat, si elle

entrait jamais dans le domaine des faits, serait de nous ramener à une sorte de despotisme oriental, où tous les citoyens seraient égaux sous un maître unique?

On répète, d'après M. Lapointe, que Déranger c se défiait de la liberté ; qu'il la considérait conune un objet de luxe, etc. » Or la vie entière du chansonnier proteste contre cette opinion, et, sur Déranger, il faut croire Déranger, avant d'écouter un disciple qui, de la meilleure foi du monde et avec le plus grand natiuvl. a dénaturé, faute de les bien comprendre, presijue toutes les paroles de son c maître. «

En somme, suivant M. Montégut :

Libéral selon les teiii[)s et les nécessités de ropposition, républicain ^l'étiquette, voilà le Béranger officiel el extérieur ; démocrate d'instiiKi et de subslance^ napoléonien de STStème, voilà ie Béran^er véritable.

Nous voioi rvtombé «x)mplétement dans le procédé de M. Sainte-Bouve qui. plus tar»i. en 1861, déclarera à son tour. O'^iume nous l'avons vu, que Béranger était : » plus patriote que libéral, plus démocrate que répullioain. plus ^onap.a^tiste qu'impé-

'Iste. »

ions la question, en supprimant les mots ;les circonlooutioi:s oommo-les. — M. Montrai. Déranger est révolutionuaire, tout

jamais eu antagonisme apparententie

e et la Révolution, si les hommes étaient

•"Sb acceptaient hautement tous les prin-

cipes inscrits sur leur drapeau. En effet, la liberté et la Révolution ne sont pas deux choses distinctes ; et Ton n*eût jamais songé à les considérer Tune en dehors de l'autre, si les esprits timides et à courte vue, qui ne voient jamais qu'un seul côté d'une question, n'avaient taillé, dans l'immense programme révolutionnaire, chacun son petit paragraphe exclusif, et ne s'y étaient cantonnés décidés à n'en plus sortir.

Les libéraux devraient être les hommes de la hberté en tout et partout, et quelques-uns n'ont pas failli à ce devoir ; mais la plupart, hommes de lettres, orateurs ou politiques, membres distingués des classes éclairées, ont mesuré à leurs besoins et aux besoins des classes qu'ils représentaient, les besoins du pays tout entier. Déranger disait avec beaucoup de raison de Benjamin Constant :

La dextérité de son élocution était telle que, pourvu qu'il eût une tribune abordable et une presse tant soit peu libre, il se fût, je crois, arrangé de tous les régimes ; mais ce n'était là que le tort d'une intelligence qui aime à se jouer des difficultés et regarde les applaudissements qu'elle obtient comme des triomphes pour sa cause. J'ai cru m'apercevoir que les obstacles opposés à l'expression de la pensée par les lois restreintes étaient un stimulant nécessaire à cet écrivain, le plus finement spirituel des hommes d'esprit que j'ai connus ^ .

Ce portrait si vrai, si ressemblant (il fait songer involontairement à tels de nos contemporains, journalistes, écrivains de revue ou députés, qu'il est inutile de nommer), ne pourrait-il pas s'appliquer, comme

* Ma Biographie.

signalement, à presque tous ceux qui ont pris le nom de libéraux ? Pour presque tous, ejffectivement, qui parie de liberté, entend : liberté de la presse et liberté de la tribune, c'est-à-dire faculté pour ceux qui écrivent et ceux qui sont orateurs d'exprimer leurs opinions. Avec cela, ils se contenteront de tous les régimes, ils accepteront toutes les formes gouvernementales, moins cependant la forme républicaine : elle contient nécessairement autre chose et plus, et ils n'en veulent à aucun prix. La Restauration, malgré ses fautes et les dangers qu'elle faisait courir aux plus importantes conquêtes de la Révolution, obtient leur indulgence et même leurs regrets, et le règne de Louis Philippe reste le type idéal de la liberté comme ils la comprennent, le rêve, hélas 1 évanoui, de ces intelligences d'élite, mais fort peu démocratiques.

Qu'on regarde les libéraux à l'œuvre, car ils ont eu la fortune rare de gouverner la France pendant dix-huit ans; qu'ont-ils fait pour le peuple? rien. Quelle solution ont-ils proposée ou même entrevue au grand problème de l'organisation de la démocratie? aucune. Ont-ils affranchi le travail? non. Ont-ils instruit les classes pauvres ? pas davantage. Ont-ils convié la foule d'en bas à prendre une part, même indirecte, à l'exercice de ces droits civiques sans lesquels la prétendue liberté de tout dire et de tout écrire reste un monopole entre les mains des riches et des lettrés *? jamais. Les Guizot, les Thiers, tous ces hommes qu'on voudrait bien, depuis

1 Voir à ce sujet de très-belles pages de Daniel Stern. Histoire de la Révolution de 1848. Introduction.

dix ans, nous représenter comme de véritables incarnations de la liberté, ont-ils réformé la justice, l'administration, le système suranné de notre instruction publique? Je ne le pense pas. Ils ont seulement prêché le dogme de la libre discussion, et permis aux idées de circuler. C'est quelque chose, c'est beaucoup, et, quand on est condamné au silence, on comprend tout ce qu'on a perdu en perdant la parole ; ils ont eu le tort néanmoins, et leurs disciples l'ont également, de confondre certaines libertés à fleur de peau, avec la liberté, et de prendre un moyen pour un résultat. Le révolutionnaire, au contraire, va plus loin : il demande lahberté de la presse et de la tribune, mais il n'y voit qu'un contrôle nécessaire, un premier pas en avant sur la grande route du progrès. Déranger aimait autant que personne les idées préchées par les libéraux, et partageait les besoins de libre expansion de la pensée dont ils se sont fait les organes : il ne croyait pas qu'un discours éloquent ou qu'un article de journal fût le nec plus ultra des efforts de la Révolution. Il songeait au peuple, au paysan, à l'ignorant, au travailleur livré sans défense à l'exploitation de son patron ; il pensait que les droits suffisants pour une bourgeoisie privilégiée étaient trop étroits pour contenir le pays tout entier. Il demandait l'organisation de la démocratie, c'est-à-dire qu'on mît à la portée de tous, qu'on appUquât dans leurs dernières conséquences ces libertés restreintes et superficielles. Il voulait en un mot qu'on sortit de la théorie qu'on entrât dans la pratique ; que la parole affranchie allât trouver le prolétaire esclave, et brisât

le cercle d'exclusions légales et d'impossibilités matérielles où nos lois Tont enfermé.

Parce qu'il demandait plus que les libéraux, parce qu'il ajoutait à leurs préoccupations d'autres préoccupations, parce qu'il était démocrate autant que libéral, parce qu'il ne se contentait pas de la « responsabilité ministérielle, «parce qu'il voulait la participation active de chacun aux affaires de tout le monde, certains libéraux viennent nous dire aujourd'hui : — Il avait des instincts plébéiens, il était démocrate égalitaire, donc il aimait peu la liberté et la sacrifiait volontiers à l'égalité. — Le chansonnier au contraire n'aurait-il pas le droit de leur répondre : — Vous aimez la liberté politique, mais vous ne pensez pas assez au peuple ; quand vous avez obtenu le triomphe de quelques principes révolutionnaires qui satisfont vos désirs légitimes, vous croyez la Révolution faite ; vous vous mettez à table au banquet de la presse et de la tribune, et vous oubliez que des millions de déshérités attendent derrière vous qu'on dresse enfin dans la rue le banquet des libertés universelles. Vous vous contentez de la fiction légale de l'égalité devant la loi; vous prétendez môme que l'égalité nous déborde et menace la liberté, sans songer que l'égalité, dont on fait tant de bruit, reste presque toujours ime lettre morte pour ceux qui devraient le plus en profiter. Il ne suffit pas que toutes les carrières soient ouvertes théoriquement à tous, pauvres et riches, si des obstacles insurmontables vouent éternellement les pauvres à la misère et à l'abrutissement qu'elle enfante.

:ÉMILÈ MONTÉGUT. 35

La liberté sans l'égalité, c*est roligarchie, la plus durable des tyrannies ; Tégalité sans la liberté, c'est Tesclavage, ou, comme l'appelle plus poliment M. Montégut, ce le protectorat de l'Etat démocratique, » Ce protectorat, Déranger ne l'a jamais prêché. Ennemi irréconciliable des Bourbons de la branche aînée, qui menaçaient le principe d'égalité, la seule révolution à laquelle il ait pris une part directe, a été une révolution éminemment libérale : nous voulons parler de 1830, et de l'avènement de Louis- Philippe.

Or sa conduite en face de ce nouveau régime a été aussi logique que sensée, et montre combien* sont fausses toutes les peintures qui tendent à faire de Béranger le prôneur arriéré d'une dictature po~ pulaire. 11 n'a ni combattu, ni défendu les d'Orléans, par la bonne raison qu'il n'était ni l'adversaire des institutions libérales, ni leur partisan satisfait. A ses yeux elles étaient un moyen, une transition ; au delà d'elles, U voyait la Révolution et la démocratie, ou, si vous préférez, la liberté cessant d'être le mets délicat de quelques lettrés et devenant le pain quotidien de la nation. Des institutions parlementaires, il attendait qu'elles fissent l'éducation du peuple. Il espérait qu'elles lui donneraient le goût de la liberté, qu'il connaît mal jusqu'à présent et dont il comprend peu l'importance pour ses propres intérêts. Si dix-huit ans de libéralisme ont si peu répondu à son attente ; s'ils ont produit de si maigres résultats, est-ce sa faute ou celle des libéraux? Et n'est-ce pas un singuher bonapartiste que celui qui a toujours combattu l'Empire, qui a contribué à

^6 BÉRANGËft.

développer le pouvoir constitutionnel en France, et qui n'a reproché à la seconde République que de n'avoir pas su vivre ?

Certes, je ne prétends pas chercher « un évangile » dans les chansons deBéranger, ni démontrer que sa politique ait été parfaite et sans lacune. Je crois, au contraire, que les derniers événements ont contribué à nous révéler certains dangers qu'on ne prévoyait guère sous la Restauration, ni sous le régime inauguré par Louis-Philippe; je crois qu'une conception meilleure et mieux définie de la liberté vraie et de ses nécessités a pénétré dans les esprits. Faut-il donc, pour cela, séparer l'égalité de la liberté? Faut-il dire que Déranger n'a pas assez aimé la seconde, parce qu'il aimait trop la première? L'une ne peut pas exister sans l'autre : ce sont les deux termes essentiels du problème de Tavenir. Le monde a marché, sans contredit, pendant que le chausonnier vieillissait. Aujourd'hui que l'égalité, des droits, grâce à la proclamation du suffrage universel, a fait un pas immense ; aujourd'hui que la liberté semble plus réellement compromise qu'elle ne l'avait été depuis quarante ans, nous avons naturellement interverti l'ordre de nos préoccupations et de nos craintes. Nous courons au plus pressé, de même que Déranger, à une époque où la Révolution était surtout menacée dans ses éléments démocratiques, combattit plus spécialement au nom de certaines conquêtes de 89, mises en péril par la haine active des émigrés, de la cour et du clergé.Mais on ne peut, en vérité, regretter que le poëte ne se soit pas renfermé dans le libéralisme étroit et im-

iMiLE MONTlèaUt. 37

puissant des doctrinaires, dans ce libéralisme où M. Montégut voit « une forme de Tâme, un mode de la nature, » où nous ne saurions voir, nous, qu'une tête de chapitre du programme révolutionnaire.

Sous ce titre : Un dernier mot sv/r Bérariger *, M. Montégut est rentré dans la lice au sujet de Ma Biographie, Cet article contient les mêmes accusations politiques que le précédent, mais celte fois plus nettement formulées. En bien et en mal le critique de la Revue des Deux-Mondes procède désormais par afl&rmations tranchées : il rejette loin de lui les réticences calculées derrière lesquelles il avait jusqu'alors dissimulé son antipathie contre le chansonnier. Il marchande un peu^ moins son approbation à récrivain : il la refuse tout à fait à Thomme politique et même à l'homme privé.

M. Montégut ne cache pas le désappointement profond que lui a causé l'excessive discrétion de Déranger autobiographe.

D'ordinaire^ s'écrie-t-il ^ on attend avec impatience les

mémoires et les confessions des hommes célèbres Nous

sommes de ceux qui pensent que Jean-Jacques et Chateaubriand n'ont rien perdu à révéler toute la vérité^ à montrer à nu toutes leurs haines et tous leurs vices. Ils ont tout dit^ et après qu'ils ont eu fini leur confession^ s'il nous a été permis de les moins vénérer^ il nous a été impossible de les moins admirer^ car les livres dans lesquels ils ont consigné leurs aveux sont de beaucoup les plus parfaits^ les plus animés^ les plus humains qu'ils aient écrits.

1 Revue des Deux-Mondes, \" janvier 1858.

38 B^RÀNGEili

Nous n*en disconvenons nullement, et nous comprenons que la curiosité publique, cette curiosité composée de « mille sentiments contraires, les uns bas, les autres nobles, d n*ait pas trouvé son compte à 3Ia Biographie,

Ce joli livre, d'après M. Montégut, — et nous partageons encore ici son avis^ — est le miroir fidèle du Bëranger que nous connaissons depuis longtemps ; il faut nous résigner à n'en pas connaftre (Vautre. Ces 21)0 pages sont un prodige de réserve, de prudence, de modestie et aussi d'habileté^ car Béranger a trouvé moyen de ne parler que de lui, et en même temps d'en parler aussi peu que possible. Il n'a voulu compromettre personne,

et il a réussi Béranger se tait lorsqu'il n'a rien de bon à

dire; il juge tout le monde avec une bienveillance pleine (roptimisme, même le roi Charles X, et le seul personnage qui soite quelque peu maltraité de ses mains est le roi Louis XVUP.

On sujjjjose d'abord, en lisant ces lignes, que le critique va féliciter Béranger de cette « modestie » si rare, de cotte « réserve » avec laquelle il a parlé de Ini-méme « aussi peu que possible, » en évitant de confesser les autres et d'inunortaKser par delà la tombe ses antipathies et ses inimitiés personnelles. On suppose que le critique va s'appesantir sur cette « ])i(;nveillance pleine d'optimisme, » qu'on ne s'attciuLiit pas tout à fait à rencontrer dans un homme qui s'était montré si redoutable par son esprit moiv dant et par l'acuité de son ironie. On suppose que M. Montégut sera frappé de ce contraste, et qu'il

* Cela n'est pas absolument juste. Talleyrand, Fouché, le roi de Suède et In duchesse d'Angouléme sontjugés très-sévèrement par Béranger.

éMiLE MONTÉGÎJf . 39

se hâtera d'en conclure que le bonhomme Béranger, loin d'être un faux bonhomme, comme des perfidies posthumes auraient pu le prouver, était non-seulement un bonhomme, mais un homme bon, indulgent aux autres, n'éprouvant nul désir de diminuer, pour s'agrandir à leurs dépens, des rivaux pohtiques et Httéraires. — Béranger, en tête de sa biographie, a écrit : « Ceci n'est que l'histoire d'un faiseur de chansons. » Logique jusqu'au bout, celui qui n*a rien voulu être de son vivant, ni ministre, ni député, ni académicien, s'est peint dans ses Mémoires tel qu'il avait été dans sa vie. Il n'a pas voulu se poser en homme politique, après sa mort, et démontrer de la sorte le néant de sa modestie apparente et la grandeur de ses prétentions réelles. — Je ne suis qu'un chansonnier, avait-il dit : — ceci est l'histoire d'un faiseur de chansons, dit-il une dernière fois, en prenant la plume pour écrire l'ouvrage d'après lequel il prétend être jugé et classé par la postérité.

M. Montégut n'entend pas les choses ainsi. A son avis, si a l'indiscrétion est un défaut, la discrétion poussée à ce degré est une vertu si négative qu'il ne voudrait la souhaiter à personne... »

Béranger est décidément trop parfait; on lui souhaiterait presque quelque défaut bien accentué. Que de sagesse, bon Dieu, que de modestie, que de modération ! Franchement il serait bien plus intéressant, s'il était un peu moins sage. Ma conclusion, après avoir lu la Biographie, c'est qu'il n'a manqué qu'une chose à Béranger : Timprudence.

Nous voilà bien et dûment prévenus par M. Montégut lui-même : ce qu'il reprocha à la Biographie, c'est de n'avoir révélé aucun « vice » inattendu, et

d'avoir montré Béranger tel qu'on te connaissait de^ puis longtemps. Le critique s'était dit d'avance : — On parle de la bonté de Béranger, de sa modération, de sa modestie ; on prétend qu'il est ser viable et bienveillant , qu'il aime réellement le peuple et les hommes, qu'il a toujours mis d'accord ses actes et ses paroles, qu'il ne s'est guère démenti pendant sa longue vie ; mais nous savons à quoi nous en tenir, et c'est à la « vile multitude » de croire à toutes ces fadaises. Les gens d'esprit ne tombent point dans ces pièges tendus à la crédulité populaire. Rousseau, Chateaubriand, Alfred de Musset à la bonne heure, voilà les grands hommes qu'il nous faut, ceux que nous adorons volontiers. Ils ont le génie, don personnel ; mais, cela mis à part, ils n'ont rien qui les élève au-dessus de nous : leurs vices, leurs faiblesses, les rattachent au commun des mortels, et, du moins, la petitesse de leur caractère comble, dans une certaine mesure, la distance qui nous sépare d'eux sous d'autres rapports. Avec eux la malignité trouve son compte, et nous nous consolons d'admirer leurs œuvres, pouvant médire de leurs personnes.

Qu'il en fût autrement avec Béranger, était-ce possible ?

Enfin, il meurt, et Ma Biographie parait. Stupeur I point de révélations piquantes, point de ces détails honteux où Jean- Jacques se complatt ; point de ces vengeances d'outre-tombe qui donnent si belle matière aux indignations vertueuses de la critique ; point de revers, toujours la médaille, la môme médaille. — • Il fallait se résigner à ne pas connaître d'autre Béranger que celui qu'on connaissait depuis

longtemps. » — Cela parut bien dura quelques-uns, et M. Montégut a exprimé franchement le dépit général. Cette unité de caractère lui semble invraisemblable : tant de sagesse, de modestie, de modération, dérangent toutes ses idées sur Tespèce humaine ; « ce désintéressement si réel uni à un sens si pratique des affaires de ce monde » bouleverse toute son esthétiqys morale. Il voit et il refuse de croire. M. Montégut n'admet pas Tunité de caractère, et c'est évidemment pour lui un article de foi que derrière Vauteur d*Émile on devait nécessairement découvrir le père dénaturé qui jette ses enfants à rhospice. Certes M. Montégut ne le dit pas ; mais son étonnement et son incrédulité, son irritation visible et ses aveux le disent assez.

Quand on trouve les Confessions et les Mémoires d' Outre-Tombe « les livres les plus humains qu'aient écrits » Chateaubriand et Rousseau; quand on oppose ces livres aux Mémoires de Béranger, en refusant à ces derniers le caractère humain^ c'est-à-dire la vérité réelle, on doit avoir une triste opinion de l'humanité. L'idéal que s'en fait le critique de la Revue des Deux-Mondes nous parait bien peu élevée, et c'est être par trop pessimiste. Pourquoi donc ne pas accepter Béranger tel qu'il se montre dans ses chansons^ dans sa vie et dans sa Biographie ? Pourquoi chercher un autre Béranger, et nier ^ celui qu'on a sous les yeux? Quelle loi s'oppose à ce qu'il ait été effectivement aussi sage, aussi modeste,

* M. Montégut ne le nie pas absolument, mais il ne l'accepte que sous bénéfice d'inventaire, et Ton sent qu'au fond il n'y croH guère.

aussi modéré, qae cela ressort, saiTant toos, de la lecture de sa dernière œorre ? Si c^le loi existe, qn*on la nc«nme, qu'on la fosse connaître, et nous noQs inclinerons. Jusque là, il nous paraîtra toujours plus simple et plus naturel de croire au développement extraordinaire de quelques rares vertus, que d'aller inventer ou supposer des calculs d'une habileté tellement raffinée et si peu en rapport avec les résultats obtenus, qu'elle prendrait presque le caractère d'une maladie mentale, d'une sorte de monomanie étrange. Pour que le caractère du chansonnier f U c insaisissable et inclassable^ » il faudrait d'abord prouver que notre société ne compte dans son sein que des ambitieux, des égoïstes et des hypocrites : que cette société ne nous a jamais donné l'exemple de vertus simples et de dévouements purs à une conviction ; que tous les esprits y sont débordés, tous les cœurs dévorés par de sourdes convoitises, toutes les inteUigences faussées, toutes les consciences élastiques. Or, nous ne croyons pas à ce désarroi général, à cette abolition du sens moral. Nous avons eu le bonheur de pouvoir apprécier dans rintimité un autre homme ' que Béranger, chez qui nous avons l'encontré la même bonté active unie au même sens pratique de la vie, le même désintéressement et la même bienveillance. Ce type est donc possible et réel. Si la race des Rousseau, des Chateaubriand, des Alfred de Musset existe, au nom de quel principe exilerait-on de Thumanité la race des Béranger? ou, si Ton admet théoriquement

. * Sa modestie nous défend de le nomiiier iei.

EMILE MONTJÉGUT. 43

que cette race existe aussi, au nom de quels faits Toudrait-on en retrancher le chansonnier ? Qu'on les cite ces faits, une fois pour toutes, ou qu'on cesse de se refuser à l'évidence, en se retranchant dans un scepticisme que rien ne justifie à Tégard du poète populaire, et qui prendrait à la longue les proportions d'ime calomnie véritable contre la nature humaine.

Il y a un passage de l'article de M. Montégut, qui nous a particulièrement étonné et môme peiné. Cet écrivain nous avait habitué à une critique sérieuse après tout, et, si nous différons de lui quant au fond, si nous n'acceptons pas l'ensemble de son jugement sur Déranger, nous reconnaissons volontiers le mérite réel et la distinction de son esprit. Ce passage est relatif à M"® Judith Frère. M. Montégut soutient que Déranger devait a introduire cette amie auprès du pubhc immense qu'il a conquis, et lui donner sa part d'immortaUté : »

Une affection qui dure depuis l'âge de dix-neuf ans jusqu'à l'âge de soixante-quinze, joue d'ailleurs, un trop grand rôle dans la vie morale, dans la vie du cœur et Téducation du

caractère pour qu'on la passe sous silence Trois lignes sur

cette amie de soixante ans Est-ce bien une récompense

suffisante pour tant de dévouement ?

Comment M. Montégut, qui constate quelques lignes plus haut que M"® Judith a inspiré au poëte a l'admirable chanson de la Bonne Vieille^ » ne comprend-il pas qu'il se réfute lui-même de la façon la plus pérémptoire? Cette amie, Déranger ne l'a pas introduite auprès du pubhc, à la façon dont Tentend

le critique, mais il lui a donné « sa part d'immortalité, » en lui réservant une de ses plus belles chansons, une des mieux inspirées, celle-là même dont récrivain a dit précédemment : a Tant qu'il y aura des c<Burs sensibles à certaines hannonies, ils tressailleront en lisant ces vers, etc... »

De la sorte M"® Judith jouit d'une immortalité certaine et pure : elle prend place dans le monde idéal de lapoésie, à côté de la Béatrix du Dante et de FElvire de Lamartine, moins légendaire que la première, plus vivante et mieux définie que la seconde. Non, M"® Frère n'a rien à reprocher au poète; il lui a payé sa dette amplement, car il Ta nommée SEULE dans Ma BiographiCy après lui avoir consacré ses vers les plus nobles et les plus touchants.

Nous craignons bien ici que l'intérêt porté par le critique à la constante amie du chansonnier, ne soit un intérêt d'emprunt. Qui ne sent pas quel hommage l'amant a rendu à la compagne fidèle de sa vie, en ne nommant auprès d'elle aucune autre fenune, n'est point un excellent juge des devoirs dus à la femme aimée; qui regrette que Béranger n'ait pas raconté ses fredaines de jeunesse est peutêtre assez mal venu à trouver que Béranger n'a pas suffisamment récompensé le dévouement de « to Bonne Vieille, » Nous ne doutons nullement de la délicatesse et de la galanterie éclairée de M. Montégut : ce qui l'égaré ici, c'est une préoccupation per^ sonnelle. Il parle de M"* Frère, mais ce n'est pas à elle qu'il pense ; il regrette simplement, sous une forme charitable, l'absence de certains détails intimes attendus c avec impatience » par le public, et

que le poète a jugé à propos de taire, supposant que les choses du cœur ne sont pas essentiellement du d,omaine de la publicité , et qu'un homme illustre n'est pas condamné à introduire les contemporains et la postérité dans les joies ou les souffirances de sa vie privée. Il y a une pudeur des sentiments, ime certaine aristocratie du cœur qui s'accommode mal de la promiscuité, même posthume, avec un « public immense. V

D'ailleurs une seule personne aurait eu le droit de se plaindre de cette « discrétion mal entendue . » Cette personne, c'était M"« Judith. Or elle savait ce que le chansonnier avait écrit d'elle. Si eUe a jugé sa place suffisante ; si elle s'est contentée d'avoir rempli la vie de l'homme, sans tenir à remplir les ouvrages de l'écrivain, il n'appartient guère à des étrangers de s'étonner d'un demi-silence qui fat sans doute un suprême hommage rendu aux délicates susceptibilités de la femme.

Cependant, pour être équitable, il faut reconnaître que M. l^ontégut, tout en montrant quelques défiances injustes au sujet du caractère réel du chansonnier, en d'autres circonstances a bien saisi et bien rendu certaines nuances que personne n'avait senties d'une façon aussi nette, ou du moins exprimées, avant le critique de la Remie des Deux-Mondes. Ainsi il a parfaitement raison, lorsqu'il déclare que Déranger appartenait à la fois à la bourgeoisie et au peuple.

Formé pour ainsi dire de deux natures, il était merveilleusement doué pour remplir le rôle qu'il a joué, pour fondre ensemble les sentiments de ces deux grandes moitiés de la

46 BÉRANOER.

société française^ et pour atteindre à cette popularité que lui ont faite à Tenvi la bourgeoisie et le peuple.

Rien déplus vrai.

Le récit que Béranger fait de son enfance a encore ciiangé en certitude un soupçon que nous n'aurions pas osé exprimer : c'est qu'il devait aux mœurs de Tanciemme France ce qu'il y a dans son caractère de très-respectable. Il y a beaucoup de la vieille France dans Béranger

Plus circonscrite, cette remarque serait trèsexaote, et nous savons gré à M. Montégut d'avoir démêlé dans le chansonnier cet élément primitif qui le rattache à un passé intellectuel d'où sont sortis, en réagissant contre lui, les encyclopédistes et Voltaire. Du reste l'écrivain commente sa pensée, lorsqu'il ajoute quelques lignes plus bas :

La table rase que les générations nouvelles trouvent à leur entrée dans la vie n'a jamais existé pour Béranger. Fils de ses œuvres, Béranger n'est nullement un parvenu ; il n'en a ni les témérités de pensée^ ni les impertinences de langage^ ni les audaces d'action. Quels qu'aient été ses déboires, il est entré dans la vie docilement, sans fracas, comme un homme qui a sa place faite dans la société, si modeste qu'elle soit, et non comme tm homme qui sent le besoin de faire son chemin... Ce qui caractérise au contraire le Français d'aujourd'hui, c'est qu'il se considère comme exclu de lu société et comme n'ayant ni feu ni lieu tant qu'il n'a pas conquis la fortune ou le renom ; de là l'abondance des parvenus dans la société contemporaine

Tout ceci est finement compris, écrit dans un ton ' juste et plein de vérité.

M. Montégut, Tim des premiers aussi, a décou*

vert et mis en montre cette perle fine qui s'appelle V Histoire de la Mère Jary.

C'est, nous dit-il, une anecdote rapide et concise, comme on savait en composer autrefois, avant que le roman à ]a manière anglaise, importation exotique, eût remplacé le genre tout français du récit Cette courte et touchante histoire est une des plus belles choses qui soient sorties de la plume de Béranger ^> et peut hardiment prendre sa place à côté de Jeanne la Rousse et du Vieux Vagabond, Nous ^vons été d'autant plus touché de cette anecdote, qu'elle roule sur un sujet dont nos modernes romanciers nous ont déshabitués, Tamour maternel. Ce vieux sentiment, éternel comme la nature humaine, a été pour ainsi dire renouvelé par Béranger, et se présente dans son sobre, savant et cependant naïf récit,

avec une physionomie tout à fait originale Quel beau

sujet pour un romancier moderne que Todyssée de cette femme poursuivant une vision à travers toute Texistence! Nous n'en aurions pas été quittes à moins de huit ou dix volumes. L'histoire occupe dix pages à peine dans la Biographie de Béranger; nous n'hésitons pas à la ranger parmi les petits chefs-d'œuvre du récit à la française, et nous la recommandons à l'attention de tous les amateurs de la bonne littérature.

En somme, le travail de M. Montégut pourrait se définir ainsi : fort malveillant dans son ensemble et convenable en général; juste ^ quelquefois; per-

* Nous signalerons, à ce sujet, nn phénomène bien rare chez eenx qui éeriventet surtout qui écriYent leurs confessions : les plus belles pages et les plus éloquentes de Ma Biographie, ne sont pas celles où Béranger parle de lui-même, mais celles où il raconte les souffrances d'une pauvre femme du peuple pleurant le fils qu'elle a perdu. Quand il s'agit de lui, le chansonnier est sobre et presque sec.

^ Quoi de plus juste que ce passage sur le rôle de Béranger, après les deux invasions :

« Au milieu d'un silence profond, où Ton n'entendait encore que le&

flde à roccasion ; souvent plus subtil que sérieux, mais néanmoins presque toujours remarquable. En lisant les articles de la Revue des DeibX-Mondes^ plus d*un lecteur a dii se laisser convertir à l'opinion du critique. Pour ne point subir cet entraînement, il faut s'avancer avec une grande prudence au milieu des artifices du style, et connaître d'avance la réalité des choses, ou, du moins, avoir soi-même étudié sincèrement la question.

M. CUVILLIER'FLEUBY.

Nous ne trouvons guère de bon sens que ceux qui sont de notre a^is.

(La Rochefoucauld. Penséei,)

Nous n'en avons pas fini avec le procès intenté à Déranger, sous le couvert du libéralisme. Gonmie la Revue des Deux-Mondes, par l'organe de M. Montégut, le Journal des Débats s'est également porté partie civile par la bouche de M. Guvillier-Fleury. Si nous étions l'avocat du chansonnier, nous hésiterions peut-être à combattre de pareils adversai-

cris des victimes de la défaite et les menaces des vainqueurs, cette voix s*éleva, et la France prêta l'oreille. On a dit souvent que Béranger avait consolé la France de l'invasion ; l'expression n'est pas trop forte. Oui, ces chants furent alors une consolation et même une espérance; ils apaisèrent les douleurs et les regrets, ils réveillèrent les courages. Aussi ces chants méritent-ils, quelle qu'en soit la valeur littéraire, d'être appelés patriotiques, et ils resteront attachés au souvenir de l'invasion, comme un poétique commentaire des émotions qui traversèrent alors le cœur de la France.»

res , mais, heureusement pour p'-us, comme pour Déranger, ce n'est pas ici Déranger que nous défendons, c'est la vérité. Nous ne parlons pas au nom d'un homme, nous parlons au nom de la justice, et nous comptons fermement que la bonté de notre cause suppléera à ce qui peut nous manquer d'autre part.

M. Cuvillier-Fleury, sans contredit, est un écrivain de beaucoup d'esprit et d'un esprit critique qui ne manque ni de portée, ni de finesse. Cependant Tesprit a ses faiblesses et sa pente naturelle, et parfois il nous emporte au delà du but par le plaisir que nous éprouvons à montrer toutes nos ressources, à prouver au pubhc que nous ne sommes dupes d'aucune comédie, et que nous connaissons le fond des choses. L'esprit nous porte à la défiance : la défiance nous engage à chercher le dessoiis, à vouloir deviner, alors même qu'il n'y a rien à deviner. Notre propre subtiUté nous égare, et, parce que nous sommes raffinés, nous finissons par ne plus voir que des raffinés autour de nou^. On prête si naturellement à autrui ses propres faiblesse !

Ainsi nous avons vu M. Veuillot reprocher à Déranger, en style d'ivrogne, d'être un poète de cabaret; M. Sainte-Deuve signaler de l'égoïsme dans la conduite du chansonnier; M. Eugène Pelletan dénoncer à l'indignation pubUque ce poète qui aurait vécu avec l'unique préoccupation de se distinguer et de faire parler de lui. Voici maintenant M. Cuvillier- Fleury qui appelle tour à tour la simphcité de Déranger calcul ou médiocrité, ne pouvant se décider à prendre son homme tel qu'il se présente, et deve-

50 'BâRAUQSR.

nant injuste à force de se croire bien informé.

D'ailleurs, il y a deux sortes d*esprit ; l'un s*aocommode aux choses, l'autre accommode les choses à sa guise , et si le premier se débarrasse, à un moment donné, des opinions de l'individu, le second s'y enchaîne.

Le Journal des Débats nous a, au sujet de Béranger, fourni dans la personne de MM. Cuvillier-Fleury et Bersot, un échantillon de ces deux sortes d'esprits.

Une même préoccupation a conduit ces deux écrivains à un résultat tout à fait contraire. Us n'ont pas voulu, comme le pubUc, juger le chansonnier sur Técorce, s'en tenir à Topinion vulgaire, à la légende en un mot : ils ont voulu pénétrer au cœur même de la question. Seulement M. Bersot, allant de l'avant, dépouillant les impressions du jour, bouchant ses oreilles aux cris des partis furieux, s'est donné le « plaisir innocent (suivant lui, mais peut-être assez malin, aux yeux de quelques confrères), de dire maintenant à peu près seul ce qu'à peu près tout 1^ monde dira plus tard, lorsque des passions ardentes à cette heure seront calmées par leur propre cours ou par l'effet des événements ^ » Il y a presque complètement réussi, croyons-nous, et ce trait de jugement l'a placé sur le terrain solide delà critique et de la vérité.

M. Cuvillier-Fleury, lui, au contraire, est resté dans son cabinet de travail. Il y a convoqué le ban et l'arrière-ban de ses souvenirs, de ses croyances,

* Littérature etraorale^ 1 vol., 1861. (Voir le chap. sur Béran» ger, pour toutes les citations que nous ferons de M. Bersot).

CUVILLIER-PLEURY. 51

de ses regrets, de ses antipathies et de ses sympathies ; puis, devant cet aréopage respectable, il a procédé à Tétude attentive de Thomme qui ne partageait ni toutes ses croyances, ni tous ses regrets. C'était se vouer d*avance à une certaine injustice inévitable ; c'était borner son horizon et se renfermer dans des limites trop étroites pour que la vérité tout entière pût y pénétrer. Ajoutez à cela une sagacité exercée qui compte sur elle-même et se plaît à découvrir des ressorts cachés, des motifs secrets, parce qu'elle y trouve son triomphe, et vous vous expliquerez facilement comment deux hommes d'une réelle perspicacité d'esprit, appartenant au même monde, suivant le môme courant d'idées, se livrant aux mêmes études, ont, sur la môme question, proposé deux solutions diamétralement opposées. Vous vous expliquerez surtout comment M. Cuvillier- Fleury, assez favorable à Déranger tant qu'il s'occupe de l'écrivain politique tel que les chansons nous le révèlent, devient tout à coup sévère dès qu'il a ouvert Ma Biographie, dès qu'il connaît par elle le testament définitif du chansonnier.

Au sujet des Dernières chansons^ le critique se prononce sans enthousiasme , avec équité, signalant même chez l'homme —malgré une défiance visible, quoique non exprimée, — certaines qualités qu'ilniera plus tard, ou, tout au moins, qu'il expliquera, après avoir lu la vie de Déranger.

Avant de juger les Dernières chansons, nous dit-il *, j'a-

* Dernières études historiques et littéraires, 1 vol. {Béranger peint par lui-même,)

vais voulu reliie d'un bout à l'autre les andennes. La proportion de ce qui est vraiment supérieur à ce qui Test moins^ est plus forte^ sans doute, dans le passé que dans le présent Malgré tout, beaucoup d'écrivains de notre temps sont-ils sûrs de se présenter à la postérité avec une vingtaine de pages d'un style excellent ?

Alors M. Cuvillier-Fleury se demande pourquoi le peuple a gardé « un souvenir fidèle à son poète, malgré son silence de vingt-cinq ans. » Naturellement le critique attribue quelque peu cette popularité à ce que le poëte a « flatté les passions du peuple, caressé ses préjugés, célébré ses vices comme ses vertus, raconté ses joies et ses souffrances ; d et, naturellement aussi, le critique oublie de nous dire quelles sont ces passions^ ces préjugés^ ces vices : cet oubli se comprend. En effet, les passions, les préjugés, les vices dont veut parler M. Cuvillier-Fleury, ne relèvent pas de la morale éternelle, ne sont pas de ceux dont la nomenclature révolterait toutes les consciences, indignerait tous les esprits. Ces passions, ces préjugés, ces vices, ne sont justiciables que de la morale particulière d'un parti. C'est à ce parti que Fécrivain s'adresse, sûr qu'il sera compris et approuvé de lui, jugeant inutile de spécifier davantage, pour les profanes, une accusation qu'ils pourraient d'autant mieux récuser, qu'elle serait plus définie et par conséquent plus circonscrite.

Nous venons d'écouter les restrictions de l'homme politique , écoutons maintenant le jugement de l'homme de lettres :

N'est-ce pas aussi parce qu'il avait écrit dans un style à la

CUVILLIER-PLEURY. 53

fois précis^ brillant et ferme *, qui avait laissé trace sur ce fonds mobile des impressions populaires? Si on s'est souvenu de lui^ lorsque tant d'autres flatteurs du peuple étaient oubliés^ c'est que, comme écrivain (nous parlons de la forme), il s'était plus respecté. C'est qu'il avait gravé plus profondément ce que d'autres avaient crayonné d'une main légère ou inhabile. Au niveau du peuple par les sentiments et les idées, il lui était supérieur par le langage, son succès dure encore. Le peuple aime que la langue qu'on lui parle porte plus haut que lui ; ce qui ne l'empêche pas de la comprendre.

De ce passage, où Ton peut remarquer quantité de choses justes, nous ne relèverons qu'une seule épithète. Flatteur du peuple est une accusation qu'on a portée plusieurs fois contre le chansonnier, et que M. Sainte-Beuve, des premiers, a mis en avant : aussi n'est-ce pas l'accusation elle-même que nous voulons signaler, mais le ton avec lequel elle est lancée au passage. Cette accusation parait si simple, si évidente à l'écrivain, qu'il ne la discute même pas, et ne songe à l'appuyer sur aucun fait Chantre du peuple et courtisan du peuple sont à ses yeux, dirait-on, deux expressions synonymes, et M. Cuvillier-Fleury semble croire qu'il ne viendra jamais à Tesprit de personne que Déranger n'ait pas été un flatteur du peuple qu'il aimait à coup sûr, et pour lequel il a toujours chanté. Cette façon calme de procéder, cette opinion tranquille que rien ne dérange ou ne fait hésiter, ont leur signification bonne à noter.

* Ce n'est pas l'opinion de M. Bersot, en désaccord sur tous les points avec M. Cuvillier-Fleury, et qui reproche à « une multitude de chansonis », de manquer de a la clarté de Tidée, de la facilité du tour, de la vivacité de la couleur. 9

Longtemps M. Cuvillier-Fleury a Técu non lom des cours, où la flatterie pousse et s'épanouit comme une fleur en serre chaude. Il a vu là le peu de sincérité de la plupart des dévouements, Thahile cx)médie des intérêts et des ambitions. De ce spectacle affligeant, auquel il a dû assister bien souvent, il est résulté chez lui une sorte de conviction, en tout cas une manière de voir toute spéciale. Grâce à ses souvenirs, grâce à de premières impressions reçues, les « bardes du Sacre » ont déteint, dans son imagination, sur le barde populaire. Il n'a pas compris que Déranger appartenait à un autre monde , et que si le peuple, comme les rois, a ses flatteurs, il a parfois aussi des amis désintéressés et convaincus qui partagent ses idées et ses sentiments, tandis que d'un roi on se partage seulement les faveurs ou le pouvoir. Hélas 1 nos souvenirs personnels, la société que nous avons fréquentée, les habitudes de notre esprit influent sur notre jugement et s'interposent comme autant de voiles épais entre nous et la vérité. — M. GuvilUer-Fleury a parfois soulevé un coin de ces voiles, et il a aussitôt entrevu le vrai Déranger. Il en est ainsi, quand il parle du prétendu bonapartisme du poëte populaire.

Nous savons de reste le fond de ses sentiments et de ses idées pendant les quinze années qui ont suivi la chute de TEmpire. Nous pensions tous a peu prés comme lui^ sans le dire aussi bien. Nous chantions avec lui. Béranger ne nous apprenait pas à a aimer la patrie, » parole qu'on a prêtée plus tard à un jeune prince ; mais son patriotisme aidait le nôtre. Accablée par FEurope, la France, ne se croyait pas vaincue. Vice ou vertu, cette présomption est dans le caractère fntn-

CUVILLIER-FLBURY. 55

çfliis. Béfongw la traduwiit en ver$ magnifiques^ voila son

aONÀPARTlSlIE.

Cette déclaration est fort claire, ces aveux sont Texpression exacte de la vérité même. Lorsqu'on accuse Déranger d'avoir trop chanté Napoléon, lorsqu'on avance qu'il a créé la légende impériale et contribué à certains résultats, on devrait du moins faire la part de chacun, et ne pas oublier que cette faute, si elle existe, tous ou presque tous les hommes de la Restauration l'ont commise avec lui : « Nous pensions tous à peu près comme lui. » Quand on s'appuie sur ses chansons napoléoniennes pour mettre en doute, pour nier au besoin, ses convictions révolutionnaires et sa foi républicaine, on devrait songer à certaines odes de Victor Hugo, au poëme d'Edgard Quinet, et se rappeler qu'il n'en est guère parmi nos contemporains, et je parle des plus grands et des meilleurs, qui soient purs de toute complicité dans cette imprudence. Aucun de ces hommes ne prévoyaient et ne pouvaient prévoir le retour inattendu de l'aigle, et Sainte-Hélène était si loin, qu'on prenait cet éloignement géographique pour un obstacle infranchissable.

D'ailleurs, avait-on réellement le choix des moyens, en 1814 et en 1815? Au moment ofi la France vaincue voyait se dresser le fantôme de la contre-révolution, oCi les émigrés nous ramenaient le passé féodal, où toutes les conquêtes de 1789 allaient peut-être nous échapper, comme nous échappaient les conquêtes territoriales de la République et de l'Empire , ne fallait-il pas ranimer ce peuple vaincu, cette nation découragée?

Ne fallait-il pas, pour lui rendre les mâles vouloirs et l'énergie d'une lutte désespérée, réveiller en elle le sentiment de sa fierté? Ne fallait-il pas s* appuyer sur un levier qui soulevât les masses et, par le patriotisme exalté, les ramener au culte trop longtemps délaissé de la Révolution ? Le danger était imminent, la menace foudroyante. Cette opposition, qu'on blâme et qu'on maudit aujourd'hui, éloigna le danger d'alors et rendit vaine la menace. Si, le len^ demain, un autre danger s'est révélé, si le hasard des événements et la logique des fautes ont amené de nouvelles complications et la défaite momentanée de la liberté, il sied mal aux successeurs des hommes de la Restauration, à ceux qui ont influé sur les destinées du pays, de 1830 à 1852, de rendre Déranger responsable du chemin parcouru depuis qu'il s'est retiré de la lice et qu'il a cessé de combattre à leurs côtés. Il nous avait débarrassés des Bourbons légitimes, vous lui avez ramené l'Empire, et c'est vous qui l'accusez 1

Qu'on y regarde de plus près encore, et l'on verra que ceux-là môme qui l'attaquent avec le plus d'amertume, qui lui reprochent le plus cruellement son alliance avec les souvenirs glorieux de l'Empire, transformés par le chansonnier en souvenirs patriotiques, sont tout prêts à s'allier, au nom de la liberté, avec les légitimistes et les ultramontains, à donner la main, pour combattre l'adversaire du jour, aux adversaires irréconciliables de la démocratie.

De grâce. Messieurs, un peu de logique. A défaut de justice ayez, du moins, le bon sens, et, de la plume qui dénonce à l'iuiivers la prétendue coufusioa feitç

ÈuVlLiiER-t'LÈtJRV. &?

par Béranger entre le bonapartisme et la Révolution, ne signez pas un pacte avec la fusion orléanistelégitimiste ; au même instant où vous criez qu'il a sacrifié la liberté à la gloire, n'unissez pas le drapeau tricolore au drapeau blanc.

Cependant, si nous admettons, avec M. Cuvillier- Fleury que tous, sous la Restauration , suivaient la politique du chansonnier, et « chantaient avec lui'; » si nous savons gré au critique d'avoir courageusement proclamé cette vérité, nous n'admettons pas que tous les hommes de l'époque « pensaient à peu près comme le chansonnier. » Il allait, en intention, infiniment plus loin que l'immense majorité de ses confrères de l'opposition. Presque tous se seraient^ccommodés de la Restauration, pourvu qu'elle accordât certaines réformes ou certaines garanties. Béranger et le peuple voulaient à peu près seuls le renversement des princes légitimes. On l'a dit, avec raison : « Il était irréconciliable. » Ce qu'il demandait, c'était la chute du trône. Que les libéraux l'en blâment, nous le comprenons ; mais les démocrates et les révolutionnaires doivent l'en remercier, et, quand il travaillait pour eux, ce n'est pas sa faute s'ils se sont fait écraser sous les débris de l'édifice qu'ils battaient en brèche avec lui.

D'après M. Montégut, Béranger n'aurait rien compris au mouvement Ubéral de la Restaurçition, ni jamais partagé les aspirations du pays vers la liberté, pendant la période écoulée de 1815 à 1830, M. Cuvillier-Fleury se connaît probablement en libéralisme aussi bien que M. Montégut; le drapeau du Journal (ks Déùats porte les mômes couleurs

58 B^RAMGJftA.

que l'oriflamme de la Revuê des DetAaf-MonâeSy et pourtant M. Cuvillier-Fleury ne partage point Tavis de M. Montégut, puisqu'il nous dit fort nettement :

Béranger n'était pas un interprète moins fidèle de nos opinions LIBÉRALES. Aux injures près, qu'il eût le tort de m^er à ses critiques^ nous n'aimions pas plus que lui la politique dans la sacristie^ la congrégation près du trône, le jésuitisme dans nos écoles, l'espionnage dans nos maisons, ni ces résurrections féodales, ni ces répressions sanglantes qui renvoyaient, nous disait-on alors, t le blasphémateur devant son juge naturel. » Voilà ce que nous n'aimions pas plus que Béranger. Était-ce un crime ? Repentons-nous beaucoup, je le veux bien; mais souvenons-nous un peu. Sans tout donner à Lisette, ne refusons pas tout à Béranger.

Que pense M. Montégut de l'ironie charmante avec laquelle M. Cuvillier-Fleury consent « à se repentir beaucoup, » à condition toutefois qu'il lui sera permis de se « souvenir un peu ?» A la vérité l'écrivain de la Revue des Deux-Mondes est trop jeune pour se souvenir, et cela explique qu'il ait tout oublié en parlant de la politique de Béranger, — tout oublié, disons-nous, moins le programme signé de M. Charles de Mazade.

Au reste, dans toute cette partie de son travail, M. Cuvillier-Fleury montre un grand amour de l'impartialité. Chaque fois qu'il parle du rôle poUtique du poëte, c'est avec xme extrême modération et l'équité d'un homme qui se rappelle au fur et à mesure les passions, les craintes dont la nation était agitée après le retour de Louis le Désiré.

Béranger, dit-il encore, était un lutteur qu'animaient les applaudissemeate de la gâterie. iVcms y éUant tom.. S'il a dé*

dÙVtLLIÈR-FtEURV. feÔ

passé plus d'une fois les bornes d'une contradiction honnête et d'une satire légitime^ n'était-ce pas un peu notre faute?... Béranger s'est échauffé au jeu comme Beaumarchais. Il s'est fâché comme Voltaire. Moins heureux que le philosophe de Ferney^ il a expié les excès de sa verre et de son langage.

Sans doute, les applaudissements de la galerie animaient Béranger, et la galerie, c'était le pays presque entier. Ici, toutefois, il convient d'établir une distinction importante, car, en l'oubliant, nous serions amenés à méconnaître tout un côté, et le plus honorable, du caractère de Béranger. La gale-rie dont parle M. Cuvillier-Fleury avait ses premières et ses secondes places : les fauteuils où s'asseyaient les membres de l'opposition, l'aristocratie intelligente de la nation; les banquettes où la foule s'entassait ardente et anonyme. Or les applaudissements de l'opposition ne manquèrent jamais au poète, le lendemain d'une de ses grandes victoires, lorsque les banquettes en avaient d'abord entonné le Te Deum retentissant, mais souvent les meilleurs amis du chansonnier, les ,coryphées et les grands orateurs de son parti, l'abandoimèrent la veille de la bataille, et se séparèrent de lui au moment du danger. — Vous allez trop loin, lui disait-on ; vous compromettez par vos exigences les résultats acquis; nous ne voulons qu'un changement de ministère, la modification de quelques articles de loi, et vous marchez à xme révolution.

Lui-jnôme nous raconte, dans sa Biographie, une de ces étranges faiblesses de Topposition d'alors :

Le parti libéral était dcins le plu$ grand désarroi : de

60 béraHobâ.

folles espérances venaient de s'évanouir et les meneurs de l'opposition semblaient saisis d'une sorte de panique. Le moment était donc bien choisi^ puisque l'apparition de mes volumes^ longtemps attendus^ et que le procès que tout faisait pressentir^ et qui devait les dorer sur tranche, comme je disais alors, pouvaient être un moyen de réchauffer un peu l'opinion qu'un rien abat, qu'un rien peut relever. Plusieurs libéraux, et des plus riches, qui^ six mois auparavant, me poussaient à cette démonstration, voulurent alors l'entraver. Gomme je publiais par souscription, tel qui s'était fait inscrire pour un nombre énorme d'exemplaires, en m'excitant à faire tirer à plus de 10,000, me signifia, au dernier moment, de ne pas faire imprimer ou de retirer son nom de la liste des souscripteurs. Rien ne m'arrêta; au contraire, j'en fus plus convaincu de la nécessité de ce coup de feu d'une sentinelle avancée pour réveiller le camp libéral, si étrangement commandé par ceux qui avaient l'honneur de passer pour ses chefs les plus vigoureux. Manuel pensait comme moi, et, grâce à mon ami M. Bérard et à quelques autres amis fidèles, mes deux in- 12, imprimés non sans quelques difficultés chez Firmin Didot, parurent en octobre, tirés à 10,500 exemplaires *.

Donc, au moment où les riches menev/rs du parti libéral s'abandonnaient, où les hommes réputés pour leur vigueur se retiraient de la Kce, Déranger y rentrait, malgré son isolement et le blâme de ses amis politiques, sachant qu'il allait perdre sa modique place et s'attirer un procès. Ce courage civique, le chansonnier Ta eu plusieurs fois. La galerie l'applaudissait et tout le monde y était, certainenâent; mais, il ne faut pas néghger ce détail qu'une notable partie des spectateurs applaudissaient à contrecœur et après coup, et que Déranger, interprète des

I Ma Biographie, p. 156, 157 (édit. in-18).

CUVlLLlER-FLEURy. 61

sentiments de la foule, ne recevait de personne un mot d'ordre ou le commandement d'agir.

Ce passage est d'ailleurs, tout porte à le supposer, un de ceux qui ont si fort irrité M. Montégut, un de ceux qu'il trouve trop sages, trop modérés, trop discrets. En effet, Déranger ne nomme aucun de ces chefs du parti libéral qui refusèrent leur souscription, et trahirent, dans une circonstance grave, les intérêts de la liberté, dont ils s'étaient faits les défenseurs d'office. Le chansonnier n'a pas voulu exercer une vengeance tardive contre ces hommes, morts aujourd'hui, ou, du moins, trop âgés pour que leur influence personnelle soit longtemps prépondérante. Les dénoncer n'eût profité à personne. Les mômes faiblesses se rencontreront toujours dans tous les partis, et, à la discrétion de Déranger, nous n^ voyons guère que la curiosité de M. Montégut qui ne trouve pas son compte. Il s'agit là, pourtant, nous le répétons, de libéraux, de vrais libéraux, il n'y a pas à en douter, de ces Ubéraux mis par M. Montégut si fort au-dessus du chansonnier, au nom de leur amour éclairé — quoique peu vaillant — de la liberté. M. Montégut ne devrait-il pas savoir quelque gré à l'historien -qui lui laisse ses idoles intactes ? . *

Il devrait aussi se rappeler que « le nom de Louis- Philippe, dans un temps où la diffamation de son caractère et de ses actes défrayait les journaux démagogiques, ne figure pas une seule fois, même par allusion, dans les chansons de Déranger, soit celles de 1833, soit les dernières. » C'est M. Cuvillier-Fleury qui fait cette remarque, à laquelle il ajoute comme II. 4

ê2 ^lèRANGËll.

corollaire, la citation d'un mot de Bérànger rapporté par M. Savinien Lapointe : a Nous avons des libertés autant qu'il nous en faut. Si nous en avions d'avantage, nous ne saurions qu'en faire. «

Lorsque nous voyons aujourd'hui touslesjoumaux, toutes les revues de l'opposition soit libérale, soit démocratique, inscrire sur leur drapeau : « libertés constitutionnelles, responsabilité des ministres, etc.,» comprend-pn que ces mêmes journaux, ces mêmes revues osent prétendre que Déranger préférait la dictature au pouvoir constitutionnel, parce qu'il se déclarait satisfait momentanément de ces libertés dont ils pleurent l'absence, dont ils rêvent le retour? Si Ton avait suivi les conseils du chansonnier;, si Ton avait profité de cette bonne fortune de dix-huit ans de régime parlementaire, pour travailler à « l'organisation de la démocratie, » — c'est-à-dire, ^i l'on avait éclairé, affranchi réellement le peuple ignorant et nécessiteux, et résolu les problèmes d'économie sociale d'où dépend l'avenir, — la liberté poUtique n'aurait pas succombé, au jour des revendications populaires.

Du reste, M. Cuvillier-Fleury revient encore, pour la troisième ou quatrième fois, sur le bonapartisme de Déranger, et toujours en termes aussi clairs, avec une intelligence aussi vraie de cette partie de l'œuvre militante du chansonnier. A propos du règne de Louis-Philippe, le judicieux critique nous rappelle des faits trop oubliés :

On sait le soin que de son côté le gouvernement de juillet voulut prendre de la gloire posthume de Napoléon, au milieu de quelles fêtes il rétablit ses statues, quel musée il ouvrit

à son histoire, quelle mission il donna au plus populaire de

ses princes Béranger a fait œmmenous et dans le même

^temps

Le gouvernement de juillet, ne croyant plus à la réalité du bonapartisme, en avait restauré Timage. Béranger ne pouvant plus se servir dans un combat d'opposition de Tépée du héros, s'en sert comme d'un archet commode sur sa guitare de troubadour.

là

Telle est, nous le répétons, la vérité, et nous sommes heureux qu'elle sorte d'une bouche autorisée et libérale. Ainsi s'expliquent les dernières chansons napoléoniennes de Béranger, les plus faibles de toutes, d'ailleurs, car il faut le remarquer, du moment où le poète retiré de l'arène chante Napoléon, sans arrière-pensée d'opposition et de lutte anti-bourbonnienne, l'inspiration lui fait défaut: ses vers sentent l'effort et nous laissent froids. Il y a là de l'amplification, il n'y a point d'enthousiasme. Une petite vanité d'auteur travaillant pour la postérité l'a égaré. Ce sujet l'avait si bien soutenu jadis qu'il y compte toujours. Il en attend après sa mort un nouveau succès, cette fois purement Uttéraire, et ne s'aperçoit pas qu'il n'était éloquent en parlant de Napoléon que lorsqu'il songeait à Louis XVIII. La révolution de 1830 n'a pas seulement, comme il le disait, détrôné la chanson, elle a surtout tari, dans l'écrivain lui-même, la source poétique de ce que l'on veut appeler, par tactique de combat, son bonapartisme.

Jusqu'à présent nous avons écouté M. Cuvillier- Fleury, critique littéraire et contemporain des luttes de la Restauration. Jusqu'à présent ses souvenirs

ont joué lin plus grand rôle que ses opinions, et il a montré, à certains égards, une réelle impartialité, par cela seul qu'il a replacé Déranger, honune politique, dans son véritable milieu.

Malheureusement le collaborateur distingué du Journal des Débats ne restera pas longtemps sur ce terrain, et, bientôt, le désir de tout interpréter, le besoin de diminuer un adversaire, vont l'entraîner à d'injustes restrictions, à de fausses appréciations.

Le caractère de Déranger sera Técueil contre lequel ira se briser l'impartialité du critique. A force de vouloir être sagace, il cessera d'être vrai.

Il s'attaque d'abord aux sentiments de Thonmie, et prétend que « dans la femme Déranger n'a jamais aimé qu'un instrument de plaisir, peut-être, — ajoute-t-il comme une sorte d'excuse, — parce qu'il n'a jamais connu sa mère. »

Nous accepterions cette excuse, qui a bien sa valeur, si, en effet, Déranger n'avait envisagé la femme qu'au point de vue du plaisir matériel, mais, dans son second article, M. Cuvillier-Fleury cite le passage suivant extrait de Ma Biographie:

Peut-être n*ai-je jamais parfaitement connu ce que nos romanciers appellent i'amour; car je n'ai jamais regardé la femme comme une épouse, ou comme une maitresse, ce qui n'est trop souvent qu'en faire une esclave ou un tyran ; et je n'ai jamais vu en elle qu'une amie que Dieu nous a donné ! ..

Il ressort d-abord de cette citation que la femme, aux yeux du poète, n'était pas uniquement « un instrument de plaisir, » puisqu'il lui donne la fonction d'amie, celle de toutes où il entre le moins des sens et le plus du cœur.

Malgré cela M. Guvillier-Fleury ne revient pas sur son premier jugement, et se contente de tirer de cette citation incomplète la conclusion suivante, où l'on pourrait relever une certaine naïveté :

Telle est la théorie de Déranger; il ne croit pas à V amour ; mais si Tamour n'existait pas, lui répondrons-nous, il faudrait l'inventer.

A ce sujet nous ferons deux observations. D'abord Déranger ne dit nullement « qu'il ne croit pas à l'amour, » ce qui serait une sottise. Il dit seulement qu'il ne l'a « peut-être » jamais parfaitement connu . tel gue les romanciers nous l'ont dépeint, et ceci est fort différent. Ne pas croire à Tamour, ce serait, le nier, or, le chansonnier avait trop de bon sens pour nier un sentiment dont il avait dû constater l'existence, en le voyant se manifester bien des fois autour de lui. Ce qu'il nie, sans doute, au fond, c'est la sainteté de cette passion, le caractère sublime qu'on lui attribue de nos jours, et qui tend à la mettre au-dessus de tous les autres amours, amour de la patrie et amour du devoir.

En second lieu, nous ne comprenons guère cette exclamation de M. CuvilUer-Fleury : —a Si l'amour n'existait pas, il faudrait l'iû venter! » — Cet enthousiasme inattendu a lieu d'étonner de la part d'un critique sérieux, sévère même, à moins qu'il ne faille supposer à cet axiome une portée philosophique dont le sens nous échappe.

Nous savons bien que les romanciers ont inventé quelque peu l'amour, et qu'ils l'inventent tous les jours à la plus grande joie de leurs lectrices, et dans

rintérêt du succès ; nous savons aussi que l'amour est un précieux auxiliaire en littérature, et qu'on lui doit des pages magnifiques ; mais il y aurait lieu de s'entendre sur cette passion, que chacun conçoit d'une façon si différente, et à laquelle tout le monde donne le même nom.

EUe a son utilité, qui le nie? sa précieuse utilité, comme toutes les passions. C'est un puissant ressort de la nature humaine, qui, à un moment donné, la soulève énergiquement, pour la jeter dans l'action : ee n'est point une vertu, ni une forcaindépendante, douée de sa vie propre et nécessaire. L'amour icibas nous semble jouer le rôle d'un dièze à la clef, dans un morceau de musique : il hausse le ton, il ne change pas la mesure, ni le motif. Le morceau garde sa valeur intrinsèque, et tous les dièzes de la ganune n'enlèveront jamais la médiocrité à une œuvre médiocre.

En est-il autrement de l'amour chez l'homme? Non, certes. D'un égoïste, il augmente l'égoïsme, d'un vaniteux, la vanité, de môme qu'il ajoute à la générosité des ôtres dévoués, et qu'il embellit ou surexcite les rêves d'une imagination ardente. L'individu reste ce qu'il était, avec une énergie plus grande sur le point dbnné de sa faculté dominante* Ce sentiment n'a donc rien de particulièrement respectable. S'il exerce une influence caractéristique, elle est plutôt mauvaise que bienfaisante. En effet, plusieurs de nos passions embrassent un grand nombre d'objets. Le patriotisme, par exemple, nous lie intimement à tous les actes de la vie d'un peuple entier, et nous rend solidaire de millions de nos

CUVILLIER-PLEURY. 67

semblables. La politique, la science, nous rattachent, par divers liens, à l'existence de rhumanité ellemême, et nous élèvent réellement, en nous désintéressant de notre propre personne, tandis que Tamour, n'ayant jamais pour objet qu'un seul être, et reposant essentiellement sur l'élimination de tous les autres, rétrécit notre horizon, développe la personnalité en la doublant, et crée toujours un égoïsme momentané, je l'admets, mais qui dure autant que Tamour, et se renouvelle avec lui.

Les joies qu'il nous donne sont immenses, le motif en est petit, et, si l'absence de la faculté d'aimer nous parait regrettable, — une faculté de moins n'est jamais une vertu de plus, — sa prédominance devient dangereuse pour les sociétés.

Cette passion est favorable aux arts : toutes les vierges de Raphaël la racontent. Elle inspire la poésie intime, elle apporte au théâtre, au roman", leur élément dramatique le plus fécond et le plus populaire, car tout le monde éprouve à sa façon, à un moment donné, ce sentiment qui se plaît partout, même dans le ruisseau, et que la courtisane peut connaître aussi bien que la jeune fille, le lâche non moins que le héros.

Béranger l'a sans doute éprouvé, lui aussi, quoique tardivement, — nous le savons aujourd'hui par diverses révélations, — mais il l'a peu chanté, ayant consacré ses vers à d'autres douleurs et à d'autres espérances moins personnelles, aux douleurs de la patrie vainoue, aux espérances de la Révolution menacée.

M. Guvillier-Fleury, disons-nous, n'a pas cité le

passage entier où Béranger parle de ramour et des femmes. Il convient d'y ajouter les lignes suivantes :

La tendresse pleine d'estime que ce sexe m'a inspirée dès ma jeunesse n'a cessé d'être la source de mes plus douces consolations. Ainsi j'ai triomphé d'une secrète disposition à l'humeur noire^ dont les retours devinrent de moins en moins fréquents^ grâce aux femmes et à la poésie. Il me suffirait de dire grâce aux femmes^ car la poésie me vient d'elles.

Ce passage nous paraît exquis de délicatesse et de sensibilité, et nous y trouvons, rendu à la femme, le plus bel hommage, et le plus touchant, qu'elle puisse désirer.

Ainsi cet homme qu'on accuse de n'avoir vu dans la femme qu'un instrument de plaisir, ne s'exprime sur les femmes qu'avec une « tendresse pleine d'estime; » il déclare leur devoir ses plus « douces consolations, » Elles ont dissipé sa mélancolie, et la poésie lui vient d'elles. Il avait déjà dit q*u'il les regardait comme des amies que Dieu nous a données. Que manque-t-il donc au sentiment qu'il leur porte ? Ni la tendresse, à coup sûr, ni la respectueuse estime, ni la reconnaissance, ni, chose beaucoup plus rare, la consécration de leur égalité avec l'homme. — On l'a répété depuis longtemps, il n'y a d'amitié qu'entre égaux. Regarder la femme comme ime amie, c'est l'associer à l'homme, en faire sa compagne et sa confidente, partager avec elle tout ce que Thomme possède : le monde moral et le monde physique ; l'initier aux grandes luttes de l'intelUgence , aux grands triomphes de la volonté ; lui donner la place qu'elle n'a jamais eue, la

seule qu'elle devrait envier, si elle est digne de l'occuper.

Ce qui manque à ce sentiment, chez Déranger, c'est un peu de cette passion violente mais exclusive, éclatante mais égoïste, que nous confondons, depuis Rousseau, avec l'amour, et qui n'en est qu'une des formes. Cet amour affranchit d'abord la femme de tous les devoirs et de toutes les vertus, pour la livrer ensuite à tous les caprices de la plus capricieuse des passions : esclave ou tyran, tel est le dilemme. M. Cuvillier-Fleury voudrait qu'on l'inventât, s'il n'existait pas; que M. Cuvillier- Fleury se rassure, cet amour existe, il existera toujours : il est et il sera infiniment plus répandu que l'amour-amitié de Déranger. En revanche, il ne fera jamais « d'une amante une amie, » et, quand il aura passé comme un ouragan, il ne laissera dans les cœurs qu'un vide affreux et ime lassitude profonde.

Qu'avons-nous perdu, d'ailleurs, à ce que le chansonnier n'ait guère connu cette forme d'une des mille passions de l'homme ? Quelques beaux vers éloquents, quelques accents magnifiques, je n'en disconviens pas, mais tant d'autres les ont écrits ces vers, les ont trouvés ces accents 1 Ne sommesnous pas assez riches déjà de ce côté, et craint-on que la source des inspirations personnelles se tarisse ? Le poëte a, du reste, chanté sa façon particulière de comprendre l'amour, et nous y avons gagné, comme on Ta déjà vu, la Bonne FieiJ/e, œuvre d'un ton plus rare, plus original. A chacun son rôle, à chaque poëte son genre.

Comment M. CuTillier-Fleaiy, — poisqa'îlsepiiqae d*étre moraliste à l'égard de Béranger, et le dissèque mmiitieasement, afin delni déooaTiir quelque infirmité cachée, — n'a-t-il pas compris que cet amonrpassion eut été une antinomie, une contradiction chez Béranger, nature d'équilibre par excellence, en qui le bon sens seul prédomina toujours? Toute qualité n'est-elle pas la négation de la qualité contraire ? Quand on juge un hc»nme, il Êiut le prendre tel qu'il fut, et le comparer à lui-même, au lien de lui demander Timpossilde, et de chercher en lui certaines facultés qu'il eut payées du prix de ses meilleures facultés. Nul n'est complet : le programme de nos richesses intellectuelles devient aussi le progranune de nos misères. La justice, la Térité résident dans une compensation. Id elles consistaient à dire : il n'eut pas les élans de la passion, il eut la profondeur du sentiment.

M. Cuvillier-Flemy, à peu de jours d'intervalle, a eu deux manières de voir sur la conduite de Béranger depuis 1 830 jusqu'au moment de sa mort.

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