‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 2)Chapitre 43 sur 67 · BERSOT · texte numérisé non relu

BERSOT

protesté, lui aussi, contre les fausses interprétations, les erreurs ou les calomnies des ennemis du poète populaire. Goûter ainsi les vertus d'un homme méconnu, n'est-ce pas une sorte de vertu, au moins littéraire, si toutefois le bon goût, le bon sens et rimpartialité ne sont pas des défauts, comme voudraient nous le faire croire certaines gens.

Il y a deux parties dans le travail de M. Bersot, Tune irréprochable et parfaite : c'est celle qui a rapport au caractère de Déranger, à son esprit, à ses idées ; Tautre plus discutable : c'est celle qui est relative au mérite littéraire du poète.

La Correspondance, nous dit M. Bersot, prouve surabondamment ce que Béranger dit de lui-même : « Je ne suis pas un bonhomme, je suis un homme bon. » En effet il n'avait pas la naïveté . d'un bonhomme^ mais il avait une grande bonté. Son temps^ ses conseils, sa bourse^ son influence^ il ne ménageait rien^ il sacrifiait tous ses goûts à la nécessité de servir ceux qui se recommandaient à lui ; en prison^ il se trouvait bien ; mais la vue des misères qui l'entouraient lui rendait la prison odieuse^ et il intervenait auprès du directeur pour les soulager; sa charité était simple et discrète; les solliciteurs^ avec leur âpreté irritante^ ne le rebutaient points et, non content de ces obligations très-rudes, il prévenait les désirs de ceux qui l'entouraient^ n'avait pas de tranquillité qu'il ne les eût bien établis. Par une charité particulière^ il accueillait avec une bienveillance infatigable les jeunes littérateurs à leurs débuts, empêchait l'auteur de la Marseillaise de mourir de faim ou de se tuer^ assurait le repos de sa vieillesse^ pardonnait à Barthélémy repentant de violentes attaques, et le forçait d'oublier ses torts ; enûn^ consolait de pauvres grands hommes aigris ou désolés^ comme La Mennais et Chateaubriand.

M. Bersot a parfaitement démêlé certains senti-

ments qui distinguent absolument Béranger de la plupart de nos auteurs contemporains :

Sachant bien que qui appartient au public ne s'appartient plus^ et distinguant en sa personne l'homme et l'auteur^ il aurait voulu que le public ne s'attribuât de droits que sur Fauteur et laissât à Thomme sa liberté; il refusait d'être asservi à sa réputation^ il désirait que l'on ne connût de lui que ses chansons^ et enviait aux écrivains du xvii« siècle l'obscurité de leur vie privée.

Voilà ce que ne comprendront jamais tant d'auteurs, si dévorés du besoin de faire parler d'eux et d'occuper le public qu'ils se livrent à lui de toutes les façons possibles, dans leurs œuvres et dans leur vie, dans leur personne, dans celle de leur femme, de leurs maîtresses, de leurs enfants légitimes ou non, de leurs amis, de leurs bienfaiteurs, de leurs simples connaissances. Aussi écrivent-ils. des ouvrages humains — d'après M. Montégut, — tandis que Ma Biographie reste l'œuvre d'un homme honnête et modeste, ce qui n'a évidemment rien d'humain.

H a, continue M. Bersot^ un esprit essentiellement pratique. Peu contiant dans la science spéculative^ il salue la science appliquée ; dans sa solitude^ on le voit préoccupé sans cesse de composer des ouvrages de morale populaire; il reproche à récole romantique de rendre Tart égoïste en lui refusant un but d'utilité générale; il veut Vart, comme la vie, employé au bien. Il est plein de sens. Devant la multitude des choses» souvent bien étonnantes^ qui passent sous ses yeux, dans une si longue vie, il se possède, il juge, il garde, à distance des extrêmes, le milieu où la raison se tient, disposé à se tromper parce qu'il désire et espère pour le bien de l'humanité^ ramené au vrai par l'expérience de l'homme et du monde.

Page 1