TÉRENCE
* BérMiger, — •• morale, — mi philosophie, — oo rellslon, — oo politique. — L'homme.
Nous avons interrogé successivement les ennemis, les adversaires et les amis du chansonnier ; nous avons rapporté les raisons pour et contre, en nous appliquant à reproduire d'une façon complète les arguments soutenus par chacun des écrivains qui ont abordé cette question. Si nous n'avons pas discuté avec les hommes du parti ultramontain et ceux du Figaro, parce que nous ne sommes pas assez naïf pour répondre sérieusement à ce qui n'est pas sérieux, pour essayer de convertir soit des fanatiques, soit des gens sans conviction, dont la haine contre le poète s'accroît d'autant plus qu'ils sont plus assurés de la grandeur de son rôle et de la beauté de son caractère, nous avons suivi pas à pas, depuis M. Sainte-Beuve jusqu'à M. Guizot, les critiques
aux({iiels le public intelligent prête son attention. On nous i-eudra cette justice de reconnaître que nous n'avons rion retranché de leurs objections, que nous n»' h's avons jamais afrai1)lies ni dénaturées par un commode système de suppressions perfides ou de rapprochements forcés. Nous leur avons laissé la parole loyalement, nous réservant de leur répondre, (juand ils étaient dans Terreur, ou de les approuver, loi-squ'ils étaient dans la vérité.
Que rossort-il au premier abord de notre examen? C'est que cette réaction contre Déranger, dont on avait fait tant de bruit, dès qu'on y regarde de près, devient bien peu de chose. Elle n'a compté parmi ses chefs qu'un petit nombre d'hommes, secondaires après tout par le talentetrinfluence, médiocres parles idées et le caractère.
C]'étaient : MM. de Pontmartin, Veuillot, Eugène Pelletan, puis le Figaro, Ceux-là, sauf M. Pelletan, ai)partenant aux partis du passé, au monde qui s'(Mi va, et qui emportera dans Toubli leurs grosses ani})itions et leurs petits méfaits. Les autres, M. Sainte-Beuve, tous les écrivains du parti protestant, M. Proudhon, M. Montégut, M. Cuvillier-Fhniry etM. Guizot, ayant encore, malgré leurs restrictions, fait une part assez belle au chansoiniier, — M. Sainte-Beuve et M. Proudhon sur- Umi — i)Our qu'on puisse se féliciter que des adversaires aussi redoutables et aussi habiles aient été obli^'és dt; reconnaître et le grand talent du poète et la bonté de l'homme. — Leurs reproches se réduisaient à deux ou trois points principaux, sur lesquels, d'ailleurs, ils ne tombaient même pas d'accord.
Nous avons aussi démontré, pièces en main, que presque tous les esprits distingués de notre époque, presque tous les hommes dignes d'attention et de respect, soit par la portée de leurs idées, soit par l'honorabilité de leur caractère , avaient été et restaient les admirateurs du chansonnier.
A la suite de ceux qui sont morts, Chateaubriand, La Mennais, Goethe, Gustave Planche, nous aurions pu nommer encore, parmi les vivants, et M. Thiers et M. Edgard Quinet, dont l'amitié pour Déranger n'a jamais changé, malgré la vicissitude des événements.
Si, d'autre part, nous nous rappelons que, même chez les adversaires du chansonnier, la violence et les négations diminuent en force et en nombre, à mesure que le talent augmente ; si nous comparons les invectives de M. de Pontmartin aux simples restrictions de M. Sainte-Beuve , le pompeux et triste réquisitoire de M. Pelletan à la sévérité rachetée par de magnifiques éloges de M. Proudhon, et les calomnies du premier aux antipathies surtout littéraires de M. Louis Ulbach ; si nous étudions successivement M. Montégut, M. GuviUier-Fleury et M. Guizot , et si nous constatons que , chez ces trois publicistes, la bienveillance pour le poète et l'homime suit une sorte de crescendo régulier, nous en arriverons logiquement à féliciter Déranger d'avoir mérité de tels ennemis, de pareils adversaires et de semblables amis.
Nous avons constaté enfin que la réaction contre Déranger avait été surtout un mouvement de revanche politique. En effet, sauf M. Louis Ulbach, peru. i2
sonne ne nie le talent du poète, qui reste consacré même par les restrictions de M. Sainte-Beuve et de M. Montégut. Les préjugés littéraires ont apporté leur contingent dans la petite campagne entreprise contre le chansonnier, mais ils n*ont eu qu'une importance tout à fait secondaire, et n'auraient pas, en d'autres circonstances, osé se montrer au grand jour. Il a fallu qu'une seconde République mourût, et qu'un second Empire s'élevât sur ses ruines, en France, pour qu'on en vînt à suspecter la bonne foi politique et les tendances soit libérales, soit révolutionnaires de Déranger. Il a fallu surtout que le gouvernement se chargeât un peu trop exclusivement des funérailles du poète; que les uns trouvassent commode de faire un doigt de cour à l'Empire au nom du mort ; que les vaincus cherchassent, en dehors de leurs propres fautes, une cause à leur défaite; que les libéraux, momentanément éloignés des affaires, eussent intérêt à démontrer que, républicain ou impérialiste , Déranger n'avait jamais aimé la lil)erté, dont ils prétendent posséder seuls la recette et le monopole ; il a fallu, disons-nous, ce concours d(î circonstances exceptionnelles„pourque, devant le pays surpris et le peuple incrédule, un certain nombre d'écrivains se soient appliqués à renverser de son piédestal la statue populaire du chansonnier.
Et cependant, môme sur le terrain politique, nous n'avons pu relever contre le poète que des asseï^ tions vagues ou des interprétations erronées : — -.il a chanté l'Empereur, a-t-on dit, donc il était impérialiste, donc il ne devait pas aimer la liberté.
Alors on a cherché avec soin dans tout ce qu'il
avait écrit : on a relevé un mot jeté au hasard, quelque phrase à double sens,- on a surtout mis à contribution M. Savinien-Lapointe et M. de Lamartine, et, sur des témoignages fort discutables, on a déclaré que Déranger aimait Tégalité sans la liberté, qu'il prêchait une dictature démocratique.
Dans sa vie entière, on a fini par trouver un fait, un seul, qui semblait se prêter à de fâcheux commentaires, et Ton s'en est emparé avec une joie naïve-*: nous voulons parler de la démission de Déranger, lorsqu'il fut nommé représentant du peuple, en 1848. On a tourné ce fait unique et contre l'homme privé et contre l'homme public ; on a voulu y voir et la preuve d'une égoïste habileté et même une sorte de protestation contre le régime proclamé le 24 février.
Gela convenait merveilleusement à ceux qui désiraient transformer le chansonnier en bonapartiste, afin de pouvoir satisfaire, du même coup, leur antipathie contre le gouvernement actuel et leurs vieilles rancunes contre le poète national.
Ajoutons à ces divers sentiments, un sentiment mauvais et bas, l'envie, Tenvie qui régnait sourdement au fond du cœur de plus d'un homme de lettres, ulcéré de voir la popularité accompagner jusqu'au bout un humble chansonnier, sans titres académiques, sans décorations, sans distinctions ofîicielles ; ajoutons encore la lassitude d'entendre toujours appeler cet homme : le juste,
M. Sainte-Deuve ne l'a-t-il pas dit: « Déranger avait trop duré. .. cela ennuie et impatiente à la longue. . . »
Au fur et à mesure, nous avons répondu à toutes les attaques, et nous croyons les avoir réfutées. Il
nous reste jnaintenant à résumer notre opinion sur Béranger, à exposer sa morale, sa philosophie, sa religion, à définir en quelques mots sa conduite politique, tellement défigurée depuis plusieurs années qu'il devenait essentiel de rappeler des faits mis en oubli et de rétablir dans leur réalité des faits controuvés ou faussement interprétés : après le roman, interrogeons Thistoire.