M"« LOUISE COLET
tés et déroutés tout à la fois devaient céder à la plus faible impulsion pour se jeter avec violence dans un sens ou dans l'autre : c'était donner le prétexte attendu, et l'irritation aussitôt se tourna contre Béranger. J'absoudrais avec plaisir M"* Colet de toute mauvaise intention , si cette indiscrétion déplorable ne portait que les caractères d'une indiscrétion ordinaire. — Passons sur le désir bien évident d'augmenter la valeur conmierciale de l'opuscule en y insérant quelques documents de nature à satisfaire la curiosité d'un public avide de révélations piquantes. Ce désir seul, espérons -le pour l'éditeur des QuarcmU-cinq lettres , ne l'aurait pas amené à imprimer un semblable morceau , le plus compromettant pour Béranger de tous ceux qui ont été publiés à cette époque, sans en excepter les professions de foi politique de M. Savinien Lapointe. Mais à qui cette lettre pouvait-elle être utile , agréable? Ce n'était pas, à coup sûr, aux hommes dispersés du parti vaincu quelques années auparavant , qu'ils fussent exilés ou libres en France. Ce n'était pas davantage aux membres intelligents et nombreux du grand parti libéral ; c'était encore moins à Béranger lui-môme', convaincu d'apostasie et arraché brusquement du milieu de ses coreligionnaires pohtiques.
En agissant* ainsi, M"**^ Colet justifiait toutes les appréhensions, tous les doutes que Fabstention du chansonnier, en 1848, fit naître autour de lui, sans adoucir pour cela le ressentiment des légitimistes et des ultramontains , ni des orléanistes. Les premiers savaient bien que Béranger n'avait
10 BÉRAMGER.
jamais été avec eux, qu'il les avait toujours combattus; quant aux derniers, ils n'ignoraient pas que Béranger les avait regardés seulement comme un pis-aller nécessaire, une transition.
Si donc Béranger s'était retiré plein de mépris et de colère du régime adopté le 4 mai, il fallait bien que Béranger fût partisan du régime différent , inauguré le 2 décembre , puisqu'on ne pouvait le rattacher à aucun autre régime. Enelfet, la question a toujours été posée ainsi pour le poëte populaire : républicain ou bonapartiste. M^'^Colet la tranchait brusquement et cx)ntre les vaincus , sans ignorer qu'elle prêtait au chansonnier des opinions , des sentiments dont il se défendait avec persistance, et que sa vie entière, à défaut de sa parole , aurait sulfisamment démentis.
Resté seul, cet exemple eût été vite oublié. Il fut suivi, comme il était trop facile de le prévoir.
Pendant quelque temi^s, on put assister au spectacle le plus affligeant De tous les points de Thorizon s'avançaient des afiPam'és de bruit et de gloriole, criant à la foule le nom de Béranger, avec le sot espoir que la foule se retournerait et verrait enfin leur visage inconnu. Livres, brochures, articles de journaux se succédaient sans interruption, répétant le môme refrain sur mille tons divers : J'étais son ami!
Dès qu'iln homme connu, ou simplebient quelque haut fonctionnaire meurt à Paris, tousles mendiants de renommée s'abattent, comme une volée de corbeaux, aux environs de la maison mortuaire La plupart inscrivent leur nom sur une liste préparée à cet effet et courent de jorn^naux en journaux pour
SAVINISN LAPOINTE. 11
s'assurer que ce nom ne sera pas omis dans la phrase consacrée : « On remarquait parmi les nomwbreux amis de M.***, les personnages les plus dis- » langues de la finance, de la littérature et des arts, » MM. tels et tels... i» H en fut ainsi à la mort de Déranger; chacun trouva l'occasion bonne pour se retenir une place jusque dans la postérité la plus reculée. Le ridicule de ces petites vanités n'en sauve pas Todieux, et Ton est elfrayé de voir combien peu d'amitiés solides et désintéressées la vie prolongée d'im grand poète et d'un homme de cœur laisse derrière elle. Certes, au milieu de ce bruit, on entendit quelques témoignages touchants ; plusieurs de ceux qui parlèrent ne le firent qu'avec l'intention d'être utiles au poète qu'ils admiraient. Cependant, l'ensemble de ce mouvement eut un côté de mesquine vanité et d'égoïsme brutal, parce que les orateurs de la circonstance s'inquiétaient visiblement moins d^étal)lir la grandeur du caractère de Déranger que de se procurer à eux-mêmes une puérile satisfaction d'amour-propre.
Quelques amis, jeunes ou vieux, s'abstinrent toutefois de revendiquer une affection dont ils gardaient le précieux souvenir; moins pressés de se faire entendre que désireux d'être écoutés, ils laissèrent s'écouler le flot tumultueux et attendent sans doute une heure plus favorable, sachant bien que l'avenir appartient à ceux qui sont patients. Le bruit est fini, les passions se calmeront, et des voix isolées diront enfin des vérités destinées à rester.
Parmi ceux qui écrivirent les premiers sur Déranger, nous devons citer M. Savinien Lapointe.
12 BÉRANGEH.
Ses volumineux Mémoires * excitèrent une vive curiosité et eurent un grand succès d*actualité. On était avide de connaître ce que pensait du plus populaire des poètes, un poëte-ouvrier.
De la lecture du travail de M. Lapointe, il ressort, un premier fait incontestable, c'est que M. Lapointe aimait sincèrement son maître. Il y a dans son volume des pages émues, d'excellents, de très-honorables sentiments. Par malIieurM. Lapointe, qui vit tout à fait en dehors du monde militant de la politique et des lettres, n'a pas compris avec quel tact il fallait traiter \m certain côté de la vie du chansonnier. Au fond, la discussion élevée au sujet de Béranger est purement politique. Peu de gens sont disposés à nier réellement le talent du chansonnier; d'ailleurs une négation de cette sorte importerait peu : E pwr si muove. Moins de gens encore auraient songé à nier la bonté de l'homme, et personne ne niera ses bienfaits. Les bienfaits sont comme les chiffres : il suffit de les additionner, on voit ce qu'il y a au total. C'était le citoyen, le défenseur de la liberté, le répubUcain, le révolutionnaire qu'on allait attaquer;. c'était cet homme-là qu'il fallait, sinon défendre et justifier, du moins éviter de compromettre en fourbissant les armes de ses ennemis.
M. Lapointe a dépeint l'homme bon» sensible, dévoué, ami des humbles, avec une grande chaleur et un parfait accent de sincérité. Quel démon mal
* MiSmoires sur Béranger; Souvenirs, Confidences^ Opinions, Anecdotes, Lettres recueillis et mis en ordre par SaTÎnien LaponTE. l vol. in-8*. Paris, Havard, 1857.
8AVINIBN LAPOINTE. 13
inspiré le poussait à traiter la question politique, quand il lui était si facile de s'abstenir à ce sujet? Une semblable lacune n'aurait, certes, compromis ni le chansonnier ni son biographe anticipé. J'ignore si M. Lapointe a pris beaucoup des idées de Béranger, mais j'ai lieu de craindre, sur cette matière, qu'il ne lui ait prêté quelques-unes des idées de M. Lapointe. Je n'attaque nullement la bonne foi de l'auteur des Mémoires, je veux croire que presque toutes ses citations sont à peu près exactes ; seulement des citations isolées, séparées — comme le remarque fort bien M. Paul Boiteau, — de ce qui les précédait et de ce qui les suivait, privées du geste, de Taccent, des sourires du causeur, prennent parfois un sens bien différent de leur sens véritable. D'autre part, quand on cite, on explique ; quand on explique, on interprète; quand on interprète, on est facilement porté à mettre son interprétation à la place du texte.
Ne sait-on pas combien les idées d'autrui, en passant par notre cerveau, se transforment à l'excès? Sans y rien changer, nous leur donnons cependant un certain cachet qui n'est plus le cachet primitif. D'ailleurs, on ne se rappelle jamais tout des conversations d'un honune. Quand on Taime, et M. Lapointe aimait certainement Béranger, on se rappelle de préférence ce qui nous a plu, ce qu'on a trouvé juste, remarquable, c'est-à-dire ce qui répondait le mieux à nos propres idées, à . nos propres sentiments. Nous sommes ainsi faits ; c'est une loi de la nature : on la subit à son insu, on ne l'élude que par des efforts constants de vo-
lonté. Qu'en résulte-t-U? c'est qu'au lieu de nous peindre un homme tout entier, avec toutes les nuances de ses opinions, avec son système composé de plusieurs pièces ajustées ensemble, on nous donne une fraction d'homme, d'opinion et de système. D'un long discours, on a retenu, préféré une phrase incidente, et on la dte. Gela se reproduit indéfiniment, et toutes ces phrases incidentes arrivent à former un morceau complet, un système ou il n'y a pas un mot de faux, mais qui n'est pas le système vrai de l'homme à qui on le prête.
M. Lapointe a également cédé au désir d'exposer ses vues personnelles sur quelques points de notre histoire contemporaine. Ces vues, je ne les discute pas, mais on pourrait croire qu'elles sont en parfait accord avec celles de Déranger; de la sorte, la politique du chansonnier, les croyances qu'il a défendues se trouvent tout à coup dénaturées. Quand M. Lapointe exposait ses sympathies et ses antipathies dans des Mémoires sur son maître, il aurait dû songer qu'on serait porté à croire qu'il avait les mêmes sympathies et les mêmes antipathies que le maître.
Peulr^tre M. Savinien Lapointe Ta-t-il cru luimême. Cependant un exemple prouvera jusqu'à quel point le disciple a parfois abusé du droit de^se mettre à la place du chansonnier.
Il s'agit d'une proposition de pension faite à Béranger, au nom de l'Impératrice, vers l'année 1856. Voici en quels termes M. Perrotin la rapporte dans une lettre du 14 Janvier 1857 * :
• Ua Biographie, — Appendice.
SAVINISN LAPOINTB. 15
L'an passée S. N. Flmpératrice, inquiète de la santé et de la fortune de Béranger^ me Gt proposer par une personne de confiance (}e secrétaire de ses commandements)^ sous la , promesse du secret le phis strict, de déposer dans ma caisse une somme annuelle dont je fixerais le ekifire, et que j'ofirirais^ en mon nom, à Béranger lui-même. Certes, la proposition était digne d'im noble cœur; mais, pour ma part, je n'aTais pas le droit de l'accepter. Seul, Béranger avait ce droitlà, et, quand j'eus obtenu la permission de lui faire part de la proposition qui m'était faite, il approuva tout à fait ma conduite, en disant qu'il n'eut pas compris que j'agisse autrement. Il fit plus : il m'écrivit une lettre dans laquelle il manifestait, en termes excellents, la reconnaissance qu'il éprouvait au fond de l'âme pour les bontés qui lui étaient témoignées, ajoutant qu'il n'avait jamais été plus riche qu'en ce moment, qu'il n*avait jamais eu moins besoin d'une fortune plus grande, et que sa reconnaissance était d'autant plus entière^ qu'il n'acceptait pas les bienfaits dont on voulait l'ho- . norer.
On voit ici très-nettement que Béranger a refusé les offres de S. M. Tlmpératrice, comme il avait refusé les offres de la Restauration et du roi Louis- Philippe ; qu'il n*a pas écrit directement à l'illustre personne qui s'était émue de la pauvreté du chansonnier et qu'il n'a exprimé à ce sujet d'autres sentiments de reconnaissance que ceux que la politesse et le respect dû à une fenmie devaient naturellement dicter à un vieillard retiré du monde.
Écoutons maintenant le récit dithyrambique de M. Lapointe :
M. Perrotin parla donc à son poète * des intentions aim|i- * M. Lapointe affeetionie ptrUcnlièrenient le pronom possessif:
ble8 de Flmpératrice à son égards et je puis assurer qu'il m fui touché jusqu'aux larmes.
Cette préoccupation d'une femme pour le vieux poëte, cette marque de déférence pour l'homme qui ne s'est jamais cru autre chose qu'un pauvre chansonnier^ de la part d'une impératrice ^ revenait souvent aux lèvres du malade pendant ses derniers jours. C'est de sa bouche attendrie par le récit des bontés qu'on montrait pour lui en haut lieu, que j'ai
appris ce que du reste tout le monde sait aujourd'hui Les
passions politiques^ qui profanent et dessèchent toutes choses^ même les meilleures^ qui amoindrissent les plus nobles pensées^ comme elles prêtent au désintéressement les plus insolentes intentions^ ont voulu voir dans le refus de mon maître
un calcul d'opposition 11 a refusé le don que T Impératrice
lui proposait dans les termes los plus affectueux, et je dois ajouter que de tous les refus, c'est celui qui a le plus coûté à
son cœur Je n'ai pas su le contenu de sa lettre à Vlmpérct-
trice ^, mais je sais qu'elle devait se terminer à peu près en ces termes :
a Si Dieu voulait que je perdisse le peu qui me reste, » Madame, c'est à Votre Majesté que j'aurais recours. »... etc.
Ce récit ridicule, erroné dans quelques détails, faux dans son esprit, peut donner la mesure du degré de confiance qu'il est permis d'accorder aiix Mémoires de M. Savinien Lapointe. Il y a un fond
son poëte, mon mattre. — Pourquoi ne pas dire comme tout le mondes Béranger?
« C*est M. Lapointe qui est ébloui par le titre. La majesté royale ou impériale laissait Béranger fort calme.
2 Comment M, Lapointe qui se dit si bien au courant des plus intimes pensées de son maitre, et qui les devine quand il ne les connaft pas, ignorait-il un fait matériel connu de tous les amis de Béranger à cette époque ? Comment ignorait-il que Béranger n'at^it pas écrit personnelUment à l'Impératrice?
8AVINIEN LAPOINTB. 17
vrai, mais M. Lapointe le noie dans un style larmoyant et sentimental qui n'appartient qu'à lui. Il s*est dit que puisque le maître partageait souvent sa table et quelquefois sa bourse avec le poêteouvrier, le disciple pouvait bien faire partager un peu de son enthousiasme au chansonnier. Tout n'est-il pas conmiun entre amis? Seulement s'il est bien de prêter aux vivants son influence ou son aide, il est fort mal de prêter aux morts ses propres sentiments.
Nous avons, nous aussi, entendu Déranger parler des offres de l'Impératrice et du refus par lequel il les déclina , et nous pouvons affirmer, comme témoin désintéressé, que la lettre de M. Perrotin, dtée plus haut, contient seule l'exacte vérité.
Les bienséances d'ailleurs exigeaient encore que M. Lapointe évitât d'accmnuler un si grand nombre de jugements et de traits maUns de Déranger sur ses contemporains. Admettons pour un instant que Déranger, dans des conversations particuUères, ait prononcé des jugements analogues ou lancé des traits satiriques dans le genre de ceux qu'on nous rapporte. Était-ce une raison pour les imprimer, le lendemain de sa mort, et les adresser publiquement aux vanités saignantes ? N'était-ce pas s'exposer à lui créer des inimitiés posthumes? Pourquoi publier mille paroles jetées en l'air, que le vent emportait, que les seuls amis devaient se rappeler? Déranger a écrit sa biographie. Il y a mis, sans doute, tout ce qu'il voulait qu'on sût de ses opinions sur les hommes qu'il avait connus. Verba volant, scripta manent : on dit bien des choses qu'on n'é-
dirait pas; à table, au dessert, au coin du feu, avec des intimes, on échange bien des propos sans conséquence. Si, de chacun de nous, des sténographes relevaient toutes les médisances, nous n'oserions plus sortir dans les rues de peur d'être égorgés, et nous resterions sans un ami, sans un seul!
Martin Luther, dont tout le monde a lu les Propos de table, n'a-t-il pas souffert d'indiscrétions semblables? Malgré les belles pensées qui se trouvent dans cet ouvrage, n'est-ce pas encore là que les adversaires de la Réforme vont puiser la plupart de leurs arguments, disons mieux, de leurs calomnies?
Cependant, ces réserves importantes une fois faites, le livre de M. Lapointe sera plus tard consulté avec quelque fruit. L'homme politique, le philosophe, Técrivain peuvent y être défigurés parce qu'ils n'ont pas toujours été compris, mais on y trouvera de nombreuses et touchantes anecdotes, on y apprendra à connaître, à respecter l'Ame bienfaisante, du chansonnier. Certes, l'histoire vraie, c'est-à-dire cornplète de Déranger, reste à faire après le travail de M. Lapointe, mais c'est là que la légende populaire puisera une partie de ses éléments.
Nous n'avons pas, on le conçoit facilement, Tintention de passer en revue tous les écrits plus ou moins bienveillants qu'a fait naître la mort du poëte national ; les uns sont inoffensifs et peu intéressants, les autres rentrent purement et simplement dans les conditions des articles de nécrologie. Panpi les écrivains qui ont défendu Déranger, ou qui, du moins, se montrèrent favorables à sa mémoire, nous en citerons beaucoup dont le caractère et le
PAUL BOITBAU. 19
talent méritent une attention particulière, et nous invoquerons ces témoignages indiscutables lorsque nous aurons à répondre aux attaques dont Déranger est devenu Tobjet. Ici nous ne voulons nous occuper que des personnes qui ont motivé leur intervention dans le débat, en s^appuyant spécialement sur leur titre d*amis intimes.
Nous avons parlé de M"» Colet et de M. Lapointe, parce que tous les deux, la première par la priorité, le second par le développement et Fintérôt de son travail, ont exercé ime influence déplorable sur Topinion publique. Dès à présent nous devons aussi nommer M. Boiteau, dont la coopération a été si active dans la publication des œuvres posthumes.
Le choix que M. Perrotin a fait de ce jeune écrivain pour lui confier une tâche extrêmement lourde et difficile, a étonné tous les amis de Béranger et môme une partie du public. L'âge de M. Boiteau, suivant les uns, — et cette objection nous parait assez injuste, — ses relations de date toute récente avec le chansonnier, suivant les autres, ne semblaient pas le désigner à une mission de confiance, plus naturellement réservée à de vieux amis, ou, si l'on veut, à un homme dont le nom, déjà consacré par une réputation faite, eût été aux yeux des lecteurs une sorte de garantie morale. Bien des défiances ont poursuivi M. Boiteau pendant son long travail, qui n'eussent point osé se formuler, qui même ne seraient pas nées dans d'autres circonstances. De tous les bruits venus jusqu'à nous, nous ne dirons rien, car nous ignorons complètement ce qu'ils peuvent avoir de vrai ou de faux,
20 BÉRANOER.
et nous ne pouvons discuter de vagues assertions. Que des erreurs, des fautes dues à Tinattention, se soient glissées dans la publication des lettres de Déranger, cela est possible, mais on les aurait probablement moins remarquées si M. Perrotin s'était adjoint un autre associé.
Toutefois, nous trouvons, dans la Correspondance même, un aveu qui a sa gravité, et pourrait donner de la vraisemblance aux reproches de légèreté dont M. Paul Boiteau a été Tobjet. Nous entendons parler d'une série de lettres publiées à l'étranger par M"*» Marie de Solms. En les insérant dans son recueil pour ainsi dire oflQciel, M. Boiteau leur donnait aussitôt un caractère d'authenticité plus sérieux et en acceptait toute la responsabilité.
Voîci, du reste, le singuUer avant-propos dont l'éditeur de la Correspondance les a fait précéder :
Nous plaçons à la date de l'année iA^i une série de lettres qui ont été publiées hors de France^ sous forme d'extraits et sans ordre comme sans éclaircissements , par M"»« de Solms^ née Marie- Wyse Bonaparte^ petite-fille de Lucien.
M"** de Solms^ en nous les faisant remettre^ n'a rien ajouté qui pût servir à compléter et à classer ces fragments. Nous les reproduisons donc exactement, tels qu'elle les a donnés dans l'ouvrage intitulé : Beramger^ Quelques lettres inédites,..
Cet avis au public nous apprend avec une franchise méritoire que M. Boiteau n'a jamais eu connaissance des autographes de cette série de lettres, sous forme d'extraits, sans ordre comme sans éclaircissements; qu'il n'a jamais eu sous les yeux aucun
PAUL BOtTSAU. i\
document qui pût lui servir à compléter et à closter ces fragments; qu'il n*a obtenu à cet égard aucun renseignement môme verbal.
Pourquoi les admettre alors dans une édition qui a la prétention d'être aussi exacte que possible? Pourquoi accorder le droit de cité à ces étrangers, à ces inconnus?
La question ici n'est pas de savoir quel degré de confiance doivent inspirer les fragments donnés sans ordre et sans éclaircissements par M"* de Solms, que nous mettons complètement en dehors du débat. Il s'agit seulement de savoir jusqu'à quel point M. Paul Boiteau a rempli son devoir d'éditeur scrupuleux en naturalisant des lettres de Béranger incomplètes, dont il ne connaissait pas les textes, auxquelles il ne pouvait dès lors, par un classement logique, restituer leur esprit véritable. Les quelques lignes reproduites plus haut ont sans doute nui au succès de la Correspondance, Elles justifient, dans une certaine mesure, les suspicions e les craintes exagérées dune portion du public. Il nous semble, en effet, que la première condition pour pubher les lettres d'un homme qui n'est plus, c'est de posséder ces lettres, ou, du moins, d'en avoir pris une copie intégrale.
Mais revenons à M. Perro tin. Quelques personnes, en voyant le choix qu'il avait fait de M. Paul Boiteau, ont pu croire que l'éditeur désirait conserver un pouvoir discrétionnaire sur les Œuvres posthumes, et qu'en s'adjoignant ainsi un jeune homme encore à ses débuts, il éloignait toute autorité avec laquelle il eût fallu nécessairement compter, dont il eût fallu
22 BilULNGEJU
subir la légitime influence, suivre les conseils prudents. Lorsque parurent les deux premiers volumes de la Correspondance, nous avons félicité M. Boiteau du zèle et de l'activité apportés par lui à cette publication. Nous étions heureux de voir un représentant de la nouvelle génération consacrer son temps et ses efforts à la mémoire d'un grand poète national, presque généralement renié dans les Joui*naux et les Revues sérieuses. Depuis, en cons-, tatant la fâcheuse impression produite par la publication intempestive et précipitée de six gros volumes in-8**, nous avons regretté que M. Boiteau ne portât pas un nom qui répondit davantage, pour Béranger, devant un public livré à tqutes les fluctuations de la mode et du caprice. Nous avons regretté que M. Boiteau, qui a composé de bons travaux historiques, ne possédât pas un talent plus exercé en matière de polémique *, lorsqu'il s'est agi de
* Noos parlerons peu des brochures de M. Paul Boiteau. Elles ont exercé une bien faible influence sur l'opinion publique, tout en se prêtant quelquefois, par certaines fantaisies de style, aux moqueries acérées de plusieurs polémistes redoutables, entre autres M. Louis Ulbach (lians le Courrùrr du Dimanche).
La meilleure de ces brochures a pour titre : Erreurt de$ cri' tiques de Béranger (1858), et cependant on est affligé, en la lisant, de voir combien M. Boiteau rétrécit la question, lorsqu'il déclare que « c'est une querelle littéraire qui a préparé la réaction » contre Béranger. S'il n'y avait eu là qu'une querelle littéraire, le public n'y aurait jamais pris une part aussi active ; les adversaires du chansonnier n'auraient pas retrouvé, en 1857, au fond de leur cœur, les passions depuis longtemps oubliées et même devenues ridicules qui animaient les chevaliers errants du romantisme, vers 1830. Est-ce au nom d'une école littéraire que MH. de Pontmartin, VeoBloC, Pelletan ont intalté Thomma privé et lliomiiie publie?
IriRAOTlN. 23
combattre en faveur de Béranger. Sa voix n'avait pas la force désirable; elle fut étouffée par le tonnerre des critiques à grande publicité des journaux quotidiens ou hebdomadaires de tous les formats.
M. Boiteau lui-même, si, comme nous le croyons, il avait une affection véritable pour Béranger, a sans doute gémi parfois de n'avoir pas une influence acquise, une réputation toute faite, \m talent reconnu de la foule; à mettre au service de la cause qu'il défendait avec beaucoup d'ardeur, sinon toujours avec autant d'habileté. Que de fois nous avons entendu s'écrier devant nous : Mais Béranger n'avait donc pas d'amis? il vivait donc bien isolé? les gens d'dsprit et de talent dont Paris est rempU — heureux Paris î heureuse France 1 — n'entretenaient donc aucunes relations avec le poète populaire?
Alors venaient les commentaires et les conclusions :
c Béranger aimait à s'entourer de médiocrités ; s'il attirait les jeunes gens et les inconnus, c'était pour briller sans peine devant eux. Il fuyait les hommes de talent par envie, par vanité. On a bien vu à sa mort le cas que ces derniers faisaient de lui, puisqu'aucun n'a voulu se charger du soin de sa réputation, etc., etc. »
M. Perrotin n'a pas assez songé à ce côté de la question.
Ce libraire a eu un autre tort infiniment plus sérieux, c'est la précipitation avec laquelle il a Uvré à un public mal préparé les œuvres posthumes de Béranger. En face des suspicions éveillées et de l'esprit de parti armé de ses négations habituelles,
H BÉRANOfiR.
il convenait d'attendre que le calme se rétablît, qu'une réaction inévitable s'usât par ses propres excès. Chaque volume publié ravivait les haines, donnait de nouveaux prétextes à des attaques furieuses. Certes, les Dernières chansons, Ma biographie, la Correspondance ne contiennent rien qui ne soit digne du chansonnier; certes, ces ouvrages le font mieux connaître de quiconque n'est pas aveuglé par la passion, mais un estomac malade change en poison les meilleurs aliments: Topinion prévenue contre le poète s'acharna sur tout ce qu'il disait et même sur ce qu'il ne disait pas. M. Perrotin, qui doit presque toute sa fortune à Déranger, avait un culte pour lui ; toutefois M. Perrotin n'est ni un littérateur, ni un diplomate. L'homme adore et respecte Déranger, le libraire édite ses œuvres. Quand il a scrupuleusement réuni tous les docmnents possibles, imprimé en beaux caractères, sur beau papier, des voliunes de luxe, il a rempli ses devoirs. U s'est dit aussi, probablement, que Pattention surexcitée du public rendrait la vente de ces beaux voliunes plus rapide, et que la réputation de Déranger y gagnerait, puisque le nombre des lecteurs s'en trouverait augmenté.
Tout cela est parfait comme intention et comme entreprise de librairie, mais un ami de Déranger, ayant par son nom quelque crédit, par ses relations une connaissance sérieuse de l'état des esprits dans le monde où l'on fabrique les réputations, aurait dit à l'éditeur :
c Attendez patiemment le bon moment. La réputation de Déranger n'est pas une actiMlité qui risque
PBaaoTiN. ' 25
de disparaître demam. Le pays dort et fait de mauvais rêves. Laissez-le s'agiter au hasard sur la couche qu'il s'est choisie. Plus tard, lorsque la nation se rappellera une foule de choses qu'elle a oubliées, elle songera à son poète aimé ; elle retrouvera dans ses chansons un écho lointain des beaux jours de vie active et de jeunesse enthousiaste, dont le souvenir aujourd'hui la gène et l'irrite. Le succès de l'édition sera moins assuré : — le succès du poëte sera certain. Ménagez son nom, ménagez sa gloire, ne les exposez pas au dédain, à l'indifférence, à l'injure, aux interprétations malignes. Il en sortira vainqueur, je le crois aussi bien que vous ; mais soyez prudent, sinon pour lui, du moins pour la France qu'il aimait tant, à qui, s'il vivait, il éviterait cette occasion d'une ingratitude dont eUe se repentira. »
Cet ami aurait ajouté :
« Vous connaissiez Déranger, vous saviez combien était sincère son amour du silence, combien il avait horreur du bruit, combien il était réellement modeste. N'est-ce pas aller contre sa volonté, quoiqu'il ne l'ait pas formulée, que de jeter son nom au milieu de la mêlée à laquelle il a refusé de prendre part? Il a voulu s'abstenir, et il a fait sagement, c'est ma conviction. Abstenez- vous comme lui. La meilleure manière d'aimer et d'honorer les morts, c'est de suivre leurs exemples, de profiter de leurs leçons, d'agir pour eux comme ils eussent agi de leur vivant. »
M. Paul Boiteau a peut-être pensé tout cela, mais M. Paul Boiteau n'avait pas l'autorité nécessaire
pour que ce discours, s'il Tavait tenu, fût écouté.
La publication de la Correspondance a notanunent fourni l'occasion de très-nombreuses attaques contre le chansonnier. Il s'y trouve des choses admirables, qui font entrevoir le caractère véritable de l'homme. Quiconque la lira sans prévention, terminera cette lecture avec la conviction que Déranger était un homme de bien et de bon sens, dans Taoception la plus large de ces deux mots. Cependant cette correspondance, déjà trop volumineuse, reste néanmoins incomplète. L'homme politique 8*y trouve très-eflacé, c*est à peine s'il parait, et l'on conçoit le mécompte, l'irritation même d'un public avide de connaître les opinions intimes du poète qu'on lui avait présenté sous tant d'aspects divers et contradictoires.
Pouvait-il en être autrement ? Le moment n'était pas favorable à une pubhcation de ce genre : comment imprimer certaines lettres? Il n'y fallait pas même songer. D'autre part, beaucoup de ceux qui possédaient les documents les plus précieux et les plus expUcites n'ont pas osé les Uvrer à l'éditeur. Nous vivons dans une singulière époque, où le courage n'est point à Tordre du jour. Les révolutions, en se succédant coup sur coup, ont amené bien des revirements, et il serait parfois imprudent de rappeler aujourd'hui ce qu'on pensait hier. La plupart de ceux qui, de 1830 à 1848, luttaient pour le triomphe de certaines idées, sont parvenus à l'âge de la prudence et de la raison. Des positions acquises, un avenir assuré les invitent au silence ; les autres se taisent aussi, et pour cause. Il en est ré-
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suite qu'on n'a donné au public que certaines lettres, celles qui montraient l'artiste, l'écrivain, le moraliste. Quant à l'homme politique, le seul réellement discutable et discuté, nous l'attendons toujours, et nous l'attendrons sans doute quelque temps encore.
En revanche, de tous les points de la France, quiconque avait tenu une plimie et adressé un manuscrit à Déranger, a donné ou vendu les lettres qu'il possédait. Nous en connaissons qui livrèrent tous les autographes d'un ami pour un billet de mille francs. C'était, comme on le voit, ime réclame dont on espérait double bénéfice, malgré le faible intérêt que présentaient des lettres toutes personnelles.
Ainsi donc, la Correspondance n'a pas complètement rempli le but auquel tendaient les éditeurs.
En la Usant lorsqu'elle parut, nous trouvâmes qu'elle faisait le plus grand honneur à Béranger malgré toutes ces lacunes, et nous l'avons écrit ailleurs : aujourd'hui nous sommes bien forcé de constater l'impression qu'elle a causée dans ime portion du public.
Ici nous pourrions, nous devrions peut-être soulever une question qui touche à la morale, et demander jusqu'à quel point on a le droit de livrer à la publicité, du jour au lendemain, des lettres écrites sans prévision de cette publicité •. A coup sûr, un honmie tel que Béranger appartient à l'histoire, et
* Il faut reconnattre, pour être juste, qoe le premier tort revient aux Intimes précédemment nommés. Des lettres et des fragments de lettres étaient livrés tous les jours au public, et les indiscrétions particulières justifiaient dans une certaine mesure l'empressé- OMOt de réditeur à publier la Correspondance authentique.
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la réputation impose des charges auxquelles on n'échappe guère. Toutefois, nous croyons qu'il serait bon en pratique d'apporter une certaine retenue dans ces révélations d'outre-tombe. Il faudrait ou faire un choix sévère et intelligent, ou attendre que les passions contemporaines se soient calmées. Ce qui sera de l'histoire demain, risque fort aujourd'hui de n'être que du scandale et du commérage. S'il n'en a pas été ainsi pour Béranger, reconnaissons qu'il ne devra qu'à lui-même, à la pureté, à la grandeur de sa vie, de laisser ime mémoire intacte où la postérité ira chercher des exemples de simplicité et de vertu. Combien d'hommes, de ceux qui peut-être ont le plus attaqué Béranger, pourraient sortir vainqueurs d'une semblable épreuve?
Un nouveau volume a paru dernièrement, intitulé : Déranger et La Mennais, Correspondance, entretiens et souvenirs *. Ce volume ne porte pas de nom d'auteur; mais, d'après son propre aveu, celui qui tient la plume est un pasteur protestant auquel Béranger, pendant des années, a prodigué son active amitié et les conseils de son bon sens. Ce pasteur, pourquoi ne pas le dire? s'appelle M. Napoléon Peyrat, et il a publié sur les commencements et les luttes de la Réforme plusieurs ouvrages accueillis par le suffrage des lettrés *.
Nous ne nous occuperons dans son dernier ouvrage que des pages consacrées à Béranger. La
* Paris, 1862^ chez Meyrueis et comp.
2 Histoire des pastturs du (W«crt (1842), Histoire de Vigilance (1855), les Réformateurs delà France et de V Italie au xii* siècle (1860).
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figure de La Mennais mérite une étude à part, et nous ne voudrions pas parler incidemment d'un homme de cette valeur.
L'auteur, dans sa préface, nous donne de la publication de son livre, une raison dont personne ne niera Texcellence et la vérité :
On méconnaSt de grands citoyens. On flétrit de nobles renommées. Chacun doit, selon son pouvoir^ yeilier au trésor commun des gloires de la France. Ce livre a sa raison dans ce pieux devoir, et sa publication trouvera son excuse dans la granité de son témoignage et Tutilité de ses leçons. La France^ , mère toujours féconde^ mais au cœur inconstant, connaîtra mieux deux de ses illustres fils.
M. Peyrat, ainsi qu'on peut le voir, se pose dès le début en admirateur de Déranger et de La Mennais. Son admiration à Tégard du premier surtout emprunte quelque valeur au peu de précipitation qu'il a mise à la publier le lendemain de la mort du chansonnier, à la patience avec laquelle il a attendu le calme et le silence pour venir dire à son tour : Moi aussi je Tai connu, je Tai aimé, j'ai appris à le juger par une fréquentation continue de plusieurs années. — Qu'on ne l'oublie pas, celui qui parle ici n'est point un jeune homme ardent et facile aux illusions ; ce n'est point un voltairien ni un sceptique, encore moins un épicurien, ce n'est pas davantage un révolutionnaire ; c'est, au contraire, un honame évidemment de nature mystique, à Pâme croyante, à l'imagination vive, ayant pourtant des idées trèsarrêtées et souvent étroites. C'est un pasteur protestant, appartenant à une race pleine de foi, un descendant des Albigeois, dont il admire passion-
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nément la constance et Théroïque martyre , un tempérament né pour là lutte, qui dans un autre siècle, — cela ressort du mouvement de son style, de sa phrase accentuée, de ses sentiments remplis d'élévation, mais d'un certain genre d'élévation, — aurait confessé sa croyance sur le bûcher, ou bien la Bible d'une main, l'épée de Tautre, conduit ses coreligionnaires contre les dragons de Villars. .
'Jamais nature peut-être ne fut plus différente de la nature de Déranger. Jamais deux individus n'eurent moins d'idées commîmes et des tendances plus opposées, des rêves plus contraires. Cependant, ce pasteur qui n'espère point de gloire en parlant de Déranger, qui garde l'anonyme là où tant d'autres n'ont vu qu'un prétexte pour jeter leur nom à la foule, qui adore d'autres dieux que le chansonnier, qui vit loin du monde politique et littéraire, poussé par le seul besoin de dire la vérité, vient à son tour apporter sur cette tombe, champ clos des partis, tm témoignage non sans valeur malgré de regrettables restrictions et de fausses appréciations.
En effet, tout ne nous paraît pas juste dans le jugement que M. Peyrat a porté sur Déranger. Nous pourrions y relever même des expressions fort mal sonnantes, des interprétations hasardées dictées par im fâcheux esprit de système. Le talent de Déranger, la voie qu'il suivait, choquaient au fond et devaient choquer l'anii qui vient nous parler du poète. Cependant, en voyant de près cet homme dont les gaudrioles l'effarouchent, dont les refrains légers et le ton enjoué Téloignent
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naturellement, il a compris cette grandeur simple, cette bonté active, cette âme tendre et moqueuse, cet esprit profond et vigoureux, qui a rhythmé des paroles de génie « sur des airs de pont-neuf : »
L'automne dernier, un vieil ami vint me voir dans l'ermitage que j'habite non loin de Paris^ sur la lisière des fôrèts *. — Béranger n'est plus, me dit-il en m'abordant, il vient de rejoindre La Mennais dans la tombe. Gomment les avez-vous connus? Comment, vous, protestant, avez-vous rencontré le théocrate breton et le chantre populaire de la France? me raconterez-vous enûn cela?
— Très-volontiers, répondis-je. Je songeais à ces amis disparus Je me suis tu de leur vivant, je puis parler après
leur mort Les hommes doivent être révélés sur leur tombeau. Un tourbillon de la destinée et le souffle du siècle, qui mêlent toutes choses, m^ jetèrent, presque enfant encore, sur le chemin de ces deux vieillards célèbres L'heure est venue,
repris-je, de nous entretenir de nos amis. A la mort des hommes fameux, il s'opère dans leur réputation comme un temps d'arrêt. Le public semble se recueillir pour mieux comprendre leur gloire. Ce silence est un passage de la popularité bruyante à leur tranquille renommée, une initiation à leur véritable immortalité.
— Mais est-il vrai, dit mon compagnon, que la gloire de
* FictioD poétique. Nous ne commettrons pas d'indiscrétion et ne Ferons ancun tort à l'autenr en disant ici qu'en réalité ce n'est pas « dans un ermitage sur la lisière des forêts, » mais à Paris même qu'un ami (qui n'est pas encore un vieillard) eut la bonne pensée d'exhorter M. Peyraf, aussitôt après la mort de Béranger, à recueillir ses sonvenirs et i les fixer par écrit, sauf à n'en faire part au public qu'en temps opportun. C'est à cet ami même que nous devons la connaissance du livre de M. Peyrat, et en suivant ses conseils, en apportant ainsi son témoignage à l'histoire du poète qu'il avait connu et aimé, eelni-ci a effectivement rendu on véritable service à la mémoire de Béranger et rempli un devoir.
Béranger est une de ces étoiles filantes? — Si elle tombait^ répondis-je, du ciel de la poésie^ elle s*arrèterait^ non moins brillante^ dans le firmament de riiistoire. Roi des chantres populaires, Béranger figurera toujours^ son lutb à la main, dans le groupe glorieux des hommes qui renversèrent la vieille monarchie. Mais d*ailleurs la nation très^rétienne n'est-elle donc plus épicurienne? Le Dieu des bonnes gens n'y compU-t'il plus d'adorateurs? Béranger est le psalmiste de ce Dieu.
Nous avons cité ce passage parce qu*il donne bien la note du livre. On voit dès ces premières lignes qu'un abime intellectuel et moral sépare Béranger de son admirateur. Le Dieu des bonnes gens n'est point le Dieu de M. Peyrat. Il y a un petit accent de satire dans cette question : la nation très-chrétienne n*est-elle donc plus ^picurieni>ie ? Il y a une nuance légère, mais très-sensible, de blâme dans cette réponse : Béranger est le psalmiste de ce Dieu.
Le Dieu de l'écrivain protestant est le Dieu biblique. Ce Dieu habite les hauteurs du mont Sinaï et ne saurait voir dans le Dieu plus humain de Béranger qu'une contrefaçon de la Divinité afTaiblie et dépourvue de la grandeur sublime qui convient à rétre absolu. Toutefois, M. Peyrat puise dans la profondeur et la sincérité môme de ses croyances, dans la droiture de son esprit, une sorte d'impartialité relative, dont nous le félicitons vivement.
L'auteur est un esprit absolu comme son Dieu. Néanmoins, ce qu'il repousse au point de vue moral ne trouble pas toujoui's son équité d'historien, et il diffère le plus souvent de ces innombrables sectaires
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de toutes les églises politiques et religieuses qui ne peuvent constater un dissentiment sans éprouver une colère et déversent Toutrage ou, pour le moins, la réprobation sur quiconque ne répète pas textuellement leur acte de foi. N'y aurait-il pas en réalité une inmiense outrecuidance dans ces emportements naïfe qu'éprouvent tant de gens en face d'une contradiction, dans ces négations grotesques et sans dignité auxquelles se livrent certains pamphlétaires dont la violence indique trop que, loin de chercher la vérité, de respecter les nobles passions partout où elles se rencontrent, ils ne cherchent qu*à remporter une victoire personnelle, ils ne respectent que leurs propres passions ?
M. Peyrat a su dire, au contraire :
Pour couper court à tout mouyeroent de curiosité indiscrète^ je dirai d'abord que. sauf son amour aveugle de la popularité, je n'ai personnellement rien vu de Béranger qui ne fût d'un vrai Mge, de La Mennais qut ne fût d'un saint solitaire. Ils AVAiEirr placé leur coeur dans uns haute région. Il fiit dans leur destinée de combattre ou de renverser tour à tour les pouvoirs qu'ils avaient fondés ou défendus ; et la chute de ces trônes qui a foncièrement ébranlé l'Europe ne désunit pas leur cœur, tant il était au-dessus des révolutions. Ils n'avaient pourtant pas atteint la sérénité des temples éter- 1^1$.
Dans toutes ces citations, on sent la double individualité de l'écrivain. Le pasteur protestant réprouve bien des opinions; l'homme inteUigent avoue que ces vieillards « célèbres, » s*ils sacrifièrent sur d'autres autels que le sien, poursuivirent du moins un grand et noble but où tous les cœurs gé-
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néreux se rencontreront un jour : l'affranchissement de la raison, le bonheur de Thumanité.
Il y a tout d'abord chez M. Peyrat à constater un véritable talent de portraitUie ; il excelle à peindre en quelques mots brefs et caractéristiques le côté frappant d'une physionomie. Ses descriptions ont un grand relief, sont très-vivantes et font passer devant les yeux une figure qu'on n'oublie plus. Au point de vue artistique, nous ne pouvons donc que lui accorder une sincère approbation. Il n'en sera plus de même si nous entrons dans l'appréciation de ses jugements. Le peintre a des idées trop systématiques pour ne pas dénaturer souvent l'expression de son modèle. Dans ime lecture assidue de la Bible et des orateurs de la Réformation en France, M. Peyrat semble avoir pris le goût oriental de certaines exagérations de paroles et Vamour des couleurs vives. Sa phrase a delà roideur comme sa pensée ; il emploie volontiers le terme le plus fort, et volontiers encore il concentre l'attention du lecteur sur xm détail exact quelquefois, mais qu'une conception plus large de l'ensemble eût expUqué et adouci ; en un mot il négUge la perspective. Elle est aussi nécessaire à l'écrivain qu'au peintre ; elle est doublement nécessaire, quand l'écrivain ajoute aux effets naturels du style quelques-uns des procédés du peintre.
Voici comment l'auteiu» nous décrit sa première entrevue avec Déranger :
Je voyais un homme d'environ cinquante ans^ épais sans être gras, de moyenne taille, avec une énorme tête penchée sur l'épaule droite comme celle d*Aleaxmdre le Grand. Il était
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chauve, avec quelques cheveux d'un très-beau blond» mais déjà grisonnants^ et qui flottaient soyeusement sur les oreilles; il avait de gros yeux bleus, myopes et à fleur de tête, comme les hommes inspirés. En somme, un crâne de saint Chrysostome avec une face de Bacchus, mais de Bacchus vulgaire et non du jeune et beau conquérant du Gange. J'observais ses moindres mouvements et je vis avec surprise que ce poète bachique ne buvait que de Veau, Il mangea deux œufs à la coque^ un peu de compote de pruneaux de Tours ; puis prenant une poignée de sucre, il la mit dans une grande tasse qu'il remplit de lait et de café, et arrosa de ce copieux liquide son repas d'une frugalité presque pythagoricienne.
Nous avons souligné dans ce passage tous les mots qui contribuent à lui donner cet accent pittoresque, sans doute, mais exagéré que nous avons à reprocher à M. Peyrat. Pour que ce tableau fût vrai, il faudrait en tamiser la lumière un peu crue ; de la sorte seulement on restituerait à Béranger sa physionomie naturelle. N'y a-t-il pas quelque difficulté à concevoir im individu réunissant en sa personne les trois aspects d'Alexandre le Grand, de saint Jean Chrysostome et du Bacchns vulgaire? Une opposition a frappé l'observateur lorsqu'il étudiait la figure de Béranger; cette opposition existe en réalité, mais la figure ofErait néanmoins un ensemble harmonieux où Ton retrouvait bien les caractères multiples et parfaitement équilibrés du talent de l'écrivain.
Béranger avait im front magnifique, des tempes admirables, un crâne vigoureusement développé, un œil bleu doux et puissant, dont le regard charmait quoiqu'on le soutint difficilement. Il était
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chauve; mais, à cinquante-cinq ans, ses cheveux rares, soyeux, et dont la couleur rappelait celle des premiers cheveux de Tenfant, formaient une couronne autour de sa tôte, dégarnie seulement sur le haut et sur le devant. Le bas de sa figure, plus vulgaire en ce sens que les traits n'offraient pas un dessin correct, la bouche étant un peu de travers et le nez un peu gros, annonçait une certaine sensualité — elle s'observe dans la figure de plusieura satiriques moralistes, Molière entre autres — ,unie à une extrême finesse, mélange singulier au premier abord de malignité indulgente et de bonté moqueuse. Autant son crâne, son front, ses tempes, son regard révélaient l'auteur du Dieu des bonnes gens, des Fous, de la Métempsycose, du Vieux Caporai, de Poniatowsky, des Quatre Ages historiques, du Vieux Vagabond et de Jacques, autant sa face, qui n'était point d'un Bacchus vulgaire, mais d'im poète gaulois, sensé et moqueur, triahissait Tauteur du Roi d*Yvetot, de TrestaiUon, du Ventru, de Denys maître d'école, de la Mort du diable, des Missionnaires, des Révérends Pères, du Mariage du pape et de vingt autres chefs-d'œuvre dont l'actualité n'a point diminué.
M. Pey rat constate avec surprise la frugalité presque pythagoricienne de cet épicurien, et remarque que ce poète bachique ne buvait que de Teau ; iei encore, M. Peyrat exagère le contraste. D'aboixi Béranger n'était pas un poète bachique ; tout au plus était-il :
Ami du vio, de la gloire et des belles.