‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 13 sur 68 · NAPOLÉON PEYRAT · texte numérisé non relu

NAPOLÉON PEYRAT

n avait chanté le vin, il avait chanté Lisette, mais il avait chanté la patrie et la liberté, chânsonné les rois et les prêtres, contribué à une révolution :

BénU ton sort. Par toi la poésie A d'uD grand peuple ému les derniers rangs. Le chant qui Tole à l'oreille saisie, Souffla tes yen même aux plus ignorants. Vos orateurs parlent i qui sait lire ; Toi, conspirant tout haut contre les rois, Tu marias, pour ameuter les voix, Des airs de Tielle aux accents de ta lyre.

D'autre part, il n'est pas exact de dire que Déranger ne buvait que de Teau. H buvait du vin, moins que beaucoup de vieillards, moins que La Mennais, comme le dit ailleurs M. Peyrat, mais sans que sa sobriété à cet égard méritât aucimement d'être âgnalée. Ce détail paraîtra ridicule ou pour le moins insignifiant à plusieurs personnes, et si nous le donnons, c'est que des amis du chansonnier, croyant rendre service à sa mémoire, ont voulu, en opposition au Béranger épicurien, sensuel et matérialiste qu'on dépeignait à la foule, dépeindre un autre Béranger tenant presque de Tanachorète. Ces deux portraits sont également faux. Béranger n'était ni un épicurien, dans le mauvais sens du mot, ni un anachorète. C'était un homme beaucoup plus simple et beaucoup plus sensé, ennemi de tous les excès, même de l'excès de vertu et de sobriété. En Tidéalisant ainsi en dehors de la vérité,— ^un poète qui gagne à être connu n'a pas besoin d'être amendé — on a conduit un écrivain d'esprit exclusif et de grand talent à traiter Béranger de fauûif

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ivrogne et de faux Hbertin, Nous reviendrons ailleurs sur cette opinion de M. Renan et sur les termes étranges qu'il emploie.

M. Peyrat est enclin à Tantithèse ; souvent l'expression, sans trahir positivement ses intentions, — elles sont loyales et sincères, — les dénature conune ces verres grossissants qui donnent aux objets un aspect si dififérent de leur aspect ordinaire. Supposons par exemple que l'écrivain qui nous occupe soit un musicien : il faudrait, pour chanter sa musique, la transposer, car elle serait toujours trop élevée d'un ton. Ce travail accompli, on entendrait un morceau plein de sève et d'originalité.

Ce volume n'en renferme pas moins une grande quantité de choses très-justes et parfaitement dites :

Béranger avait l'attendrissement facile et en quelque sorte souriant, comme il avait le sourire habituellement mélancolique; et ce mélange plein de charme existait sur sa figure comme dans sa poésie.

Mais pourquoi, plus loin, nous dire en revenant encore sur la tête de Béranger :

Cette tête, à la fois énorme et superbe, était conune un symbole grandiose de ses vices et de ses vertus I

Quels vices ? Il faudrait du moins les indiquer. Il y a contradiction apparente avec une autre citation que nous avons faite plus haut : c Je n'ai personnelkment rien vu de Béranger qui ne fût d'un vrai sage.i^ Nous le répétons, la contradiction n'est qu'apparente. Il y a deux hommes chez M. Peyrat, l'observateur et 1 historien, puis le pasteur protestant, rhomme>

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lige d'une foi religieuse, d'un système absolu. Le premier voit un sage dans Béranger, l'autre ne peut oubher que ce sage a écrit la Bacchante et Ma Grand'Mère, q\i'il a chanté la Bonne Fille, Frétillon, Madame Grégoire et la Gaudriole. Ces deux personnalités distinctes ne se fondent jamais complètement chez Técrivain, et nous poumons relever plus d'une assertion erronée, plus d'une fausse interprétation échappées en quelques endroits à sa phime. Que signifie par exemple cette phrase ?

11 voulait être à la fois populaire et inaccessible comme les dieux.

n n'y eut pas, au contraire, d'homme plus accès-sible que Béranger. Il Tétait trop et ne savait i>oint se défendre contre les importuns. Il répondait à quiconque lui écrivait, sa correspondance volumineuse le prouve assez ; il recevait quiconque lui demandait un service ou prenait la pjeine de sonner à sa porte. Sa vie était toute à tous, il ne se çarda même pas suffisamment des curiosités banales et malveillantes ; bien des attaques contre lui, bien des calomnies n'eurent d'autre source que sa facilité à accueillir une foule de gens à qui il aurait dû fermer sa maison *. Malheureusement le grand tort de Béranger, dans un siècle où l'homme privé et l'homme pubUc sont trop souvent si différents l'un de l'autre, fut de vivre suivant ses opinions et d'appliquer chaque jour ses principes. Il aimait les hommes autrement ^'en chansons : cela lui fit

* A ce siqet on nous *a communiqué une petite brochure fort instmetÎTe intitulée : Comment tums reçoivent les grands poètes, SATmi aceompagnie de révélations curieuses sur Béranger et Bar*

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beaucoup d^ennemis. Inaccessible, il se serait tenu dans un éloignement favorable aux illusions de la foule, entouré seulement de quelques amis sûrs et intéressés à sa gloire, dont ils auraient semblé resj[>onsables vis-à-vis du public.

Dans ce volume, il y a une page très-remarquable, une page charmante, que nous citerons en en-

tkélemy, par Jules-Micbel Fbaiiqu^t. (Paris, 1846, 24 paget io-lî.) Voici les premiers vers de cette satire :

' Allons poète, allons, pour ton omiTre d*enfer, Les cbeTCUx hérissés prends le marteau de fer ; Entre au temple des Arts. Tu frisBonnes? N'importe 1 Fais YOler en éclat le chêne de la porte, Et sur leurs piédestaux, gigantesque lutteur, Pour étreindre les dieux, grandis à leur hauteuri Pour assurer tes coups choisis l'endroit fragile; Us ont le front d'airain mais le cœur est d'argile. Va, profanateur saint, ne &is rien à demi, Et couche BÉEANGBR près de BarthAlbiit.

Gomment s'expliquer tant de colère et des vers si féroces?— M. Franquély avait envoyé quelques-unes de ses poésies à Béranger et à Barthélémy. Béranger et Barthélémy lui avaient répondu chacun par une lettre : les deux lettres avaient amené deux visites. Le futur Juvénal fut très-bien reçu par le chansonnier et demanda des conseils, pour obtenir des compliments qu'il obtint en effet. Lorsqu'il se retira, après une assez longue séance, Béranger lui dit « presque avec » des larmes : Réussissez, M. Franquély; Adieu, monsieur, et revenez 1» me voir souvent. — Je n'allai pas chez lui souvent, — continue » M. Franquély avec une profonde indignation, — comme il m'y avait » engagé, et peut-être aurais-je été assez naïf pour le faire, si un » voyage d'un an en Bretagne ne m'en eut empêché ; mais à mon re- 1» tour une de mes premières visites fut pour lui. » Béranger» qui l'avait vu une seule fois, ne reconnaît plus son visiteur de l'année précédente et le confond avec une autre personne.

« II ne «e souvenait phu de moi^ c'est bien certain; aussi cette » étrange réception n'était pas destinée au poète qu'il avait bien reçu

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tier, parce qu'elle peint à leur honneur les deux caractères mis en scène :

Quand il sortit, vers midi^ je l'accompagnais; il continua, chemin faisant^ de me parler de sa triste jeunesse et^ par une transition naturelle, de la mienne^ non moins triste^ et de mes poèmes. Nous étions au tournant de la rue des Martyrs^ lorsqu'il me dit brusquement : « Mais pourquoi voudriez- TOUS donc faire imprimer vos vers ? — Mais^ répondis-je^ à demi rêvant à ses malheurs et aux miens, par la même raison apparemment que vous fîtes imprimer les vôtres. » Et nous continuâmes notre chemin sans faire plus d'attention à ce mot lâché en l'air. Je ne puis comprendre encore aujour-

» dans une autre eireonstance, la preuve en est dant les questions » qu'il m'adressa.

» B]£raiigkr. — N'est-ce pas vous qui étiez à TOorcine?

» Moi. — Non, monsieur.

» BéRAifGER. — N'est-ce pas à vous que j'avais conseillé de ne plus • faire de satires?

» Moi. — Non, monsieur, vous m'aviez écrit, au contraire : Cou- » rage, etc

» LâdessQs, je me levai et je sortis de chez le poêle fort mal édifié. »

Aussi M. Franquély at-il composé de méchants vers pour « coucher Béranger près de Barthélémy : »

Quand un jour, à chanter, on beau sojet le pousse, Béranger pleurera sur le trépas d'Escousse; Mais un ters, un écu, pour tromper ce trépas. Voilà ce qu'au mourant il ne donnerait pas,

et publié une brochure, où il dit lui-même en parlant du chansonnier: « Je sais que son talent est immense, que sa vie publique a été pure ; n je sais que son nom éveille de nombreuses sympathies. On ne verra » dans mon indignation qu'un amour-propre blessé. »

Hélas! oui, mais si la colère de ce « petit monsieur » est grotesque, elle nous donne la* clef d'un bien grand nombre d'antipathies moins naïves dans l'expression et qui se sont fait jour depuis la mort du poêle.

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d'tmi ni la demande ni la réponse... . Quoi qu'il en soit, je revins à Dugny^ et le soir, selon mon habitude, je résumai et transcrivis ma conversation avec Tillustre poète. Ce mot échappé me revint : douteux d'abord, il grossit insensiblement et prit bientôt à mes yeux les proportions d'une énorme inconvenance. Je fondis en larmes et je lui écrivis aussitôt mes excuses et mes regrets sur un papier littéralement trempé de mes pleurs. Je lui exprimai naïvement toute Thorreur que la seule idée de mon ingratitude m'inspirait, dans ce moment surtout où M. J. Janin venait de le critiquer si amèrement dans la Re^jue des Deux-Mondes. L'excellent homme me répondit cette admirable lettre : « J'avais si bien remarqué le mot qui » vous donne tant de remords, mon cher enfant, que peu de > jours après votre visite, parlant de l'intérêt que m'inspire la » jeunesse honnête et studieuse, je disais en riant : J'en suis » bien récompensé, ma foi, voici ce qu'un de ces ingrats me » disait l'autre jour, et là-dessus je raconte le passage de notre » conversation, et tout le monde de rire avec moi de votre » riposte. Vous auriez ri vous-même, quoique peu rieur, si » vous eussiez été là. Gela eût mieux valu que de me dire un » long mea culpa, pour une naïveté qui ajoute à l'estime que » j'ai déjà pour vous. J'aime cette fierté de caractère, qui se 1» regimbe quand on le heurte. Qum, vous avez rêvé la gloire» » comme je la rêvais à votre ftge, et un pédagogue blasé vien- » dra se placer entre cette maltresse et vous^ jeune homme » plein de foi et d'amour ! Il dispersera d'un coup de pied in- » soient les tisons de votre foyer, il taquinera vos désirs d'a- » mant, et vous n'aurez pas le droit de lui dire son fait ! Si, y» parbleu ! il faut arracher la férule au pédant et lui en donner 1» sur les doigts et partout. Mais au fond il est bonhomme et ne p se fâche pas du châtiment qu'il s'est attiré, l^in, bien loin » de cela, il n'en présume que mieux des dispositions du disci- » pie récalcitrant. Oui, mon ami, vous ne m'avez jamais si bien B donné la mesure de votre force intérieure. Malheur à ceux » qui s'offensent d'une pareille repartie ; d'ailleurs, je crois

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» mw ravoir dit quelquefois^ je me svis haUtué de bonne » heure à se reconnaître d*an(re autorité que celle des sens ^ » et si je devenais une autorité absolue pour quelqu'un^ je » n'estimerais plus cette personne. Usez-en donc ainsi toujours » avec moi. Je ne pardonne pas à la malveillance^ mais j'aime » la vérité^ et vous avez dû voir que je sais me la dire plus » dure que Janin ne Ta fait » (25 septembre 1832.)

N'est-ce pas là, comme nous le disions, une lettre pleine de grâce et de cœur? En voici ime autre datée de Passy, 22 avril 1834. Elle prouve une fois de plus combien sont fausses les accusations qui présentent Béranger comme partisan de la dynastie d'Orléans, et indifférent au mouvement des idées, à la marche de la révolution française :

« Yoflà de bien tristes événements^ mon cber ami, depuis » votre départ Le sort de Lyon est épouvantable. Je m'y atten- » dais^ ainsi qu*à Féchauffourée de Paris. Le gouvernement » s'en croit beaucoup plus fort. D est incontestable que les ré- » publicains ont tout fait pour le mettre en position d'user de » plus de force. Mais ce n'est pas là que se trouvera Técueil » d'un gouvernement qui^ depuis quatre ans^ n'a su résoudre n aucune des questions d'économie sociale ^ qui surgissent de 9 toutes parts^ et qui semble croire que l'on peut étouffer ces » questions dans le sang des classes les plus nombreuses. Je

* Noos ne comprenons pas bien cette phrase, pu il se tron?e, ans dcmte, une lacune. Béranger doit avoir expliqué sa pensée pins clairement, soit dans la lettre elle-même, soit de vive voix, dans ses conversations avec M. Peyrat.

3 « L'aveuglement était partout. Science aride, ignorances dédaigneuses, sagesses rétrogrades, railleries provoquantes, voilà ce qui Ikisait grand bruit de paroles à la surface du pays, dans les sphères du pouvoir, dans les salons, à la Bourse, au parquet, à la table des riches. » (Daniel Stbwi. Bistoire de la Uéoolutionde 1848. IntrodoetMm)

» sais ju8<[u'où va l'absurdité des partis^ je taù jiisqu'où txi la

» puissance dês besoins nouveaux qu'ils exploitent Un ordre

» différent de l'ancien veut naitre. Les accoucheurs ont beau

9 s*y prendre mal^ Y accouchement aura lieu* Quand ? je ne sais ;

» mais Tenfant verra le jour. Souhaitons que ce soit tout natu-

» rellement et sans forceps ou opération Césarienne.., m

On le voit, ce que le chansonnier semble surtout redouter, c*est « Topération Césariennb. » Prenonsen note dès à présent.

Au printemps de Tannée 1835, le bruit courut que Déranger venait de supporter des revers de fortune. M. Peyrat avait été quelquefois Tobligé du poète. Hâtons-nous d'ajouter que les services rendus furent toujours offerts par Déranger, et que le jeune homme, loin de les solliciter, mit une extrême délicatesse à s^acquitter envers son bienfaiteur, « chose à laquelle Déranger se montrait d'autant plus sensible, qu'il y était peu habitué. » En apprenant cette nouvelle, M. Peyrat écrivit aussitôt à son vieil ami pour mettre à sa disposition le fruit d'économies péniblement amassées à force de courage et de travail.

Déranger répondit à cette proposition par Taimable lettre qui suit :

« Ah I vous pouvez disposer de 5^000 francs^ c'est bon à

» savoir^ mon cher enfant. Un jour on pourra vous faire de

» petits emprunts. Mais^ à présent, je n'en suis pas encore là,

» quoi qu'en aient dit plusieurs journaux... Quant à votre

» lettre, mon cher ami, elle m'a touché d'autant plus qu'elle

» ne m'a nullement surpris. Depuis le premier jour où je vous

» ai vu, je sais de quoi vous êtes capable. Vous seriez riche,

» f accepterais une part de vos trésors, et, si fen étais là, et

NAPOLÂON PSYRAT. 45

» fxnts pauoTB comme VOUS Vêtes, je eonsentirais à vitm de

» f)otn travail. Ne croyez pas que je vous le dise pour répondre

» seulement à vos offres; je tous l'aurais dit il y a déjà long-

» temps^ si roccasiDn s'en fût présentée. Ce que je désire, c'est

» que TOUS ne vous inquiétiez pas de mon sort^ qui n'a rien

» d^affligeani. J*ai plus que je n'ai jamais souhaité, lorsqu'à

» votre ftge je me forgeais un avenir... »

Nons trouvons cette lettre fort belle et surtout caractéristique de la nature vraie de Béranger. Quelle simplicité dans ses remerdments ! quelle grâce dans le refus! comme il évite de le rendre humiliant ou pénible pour celui qui en est Tobjet :

« — Un jour on vous fera de petits emprunts Si

j*en étais réduit où vous me croyez, et vous pauvre comme vous Têtes, je consentirais à vivre du fruit de votre travail. » — A-t-on jamais plus admirablement reconnu une offre de service? Avec quel tact il affecte d'oublier toutes les différences d*âge, de réputation, de position sociale qui peuvent séparer celui à qui on offre de celui qui offre I Comme il sait se mettre sur le pied de la plus parfaite égalité! Il ne semble préoccupé que de rassurer son futur bienfaiteur. Tous ses rêves de fortune sont dépassés, il n'est pas si malheureux qu'on le suppose, etc., etc. n n'y a pas dans c«s lignes une seule phrase, un seul mot à effet; tout y est simple, d'une exquise délicatesse, d'une touchante bonté.

Dans le courant de la même année, il écrit à son jeune ami. « J'avais un grand besoin de repos que » je ne puis attribuer qu'à mes cinquante-cinq ans > et à la iatigue que Tâge amène nécessairement » avec lui. Peut-être direz-vous que je ne suis pas

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» encore ce que dans le monde on appelle vieux. Je » le sais, mais je sais aussi que la vie m'a été dif- » flcile, et que mon caractère n'a pas autant de » force que de rectitude. Je puis donc être fatigué » plus encore que vieux. »

Déranger se jugeait merveilleusement lui-môme, mais avec un excès de modestie. En réaUté, son caractère ne manquait pas plus de force que de rectitude. Seulement trop de bienveillance, de sensibilité remplissaient son cœur pour que l'homme n'éloignât pas de lui tout sentiment d'injustice ou de dureté, et, dans la mêlée, qui Tignore? on devient Si)uvent aussi injuste qu'impitoyable. D'autre part, l'extrême lucidité de son esprit, la profondeur de son bon sens ne lui permettaient point d'apporter dans le conflit cette âpreté féconde, ûlle des passions exclusives, qui est parfois une nécessité des luttes politiques. 11 voyait trop de choses à la fois, il voyait trop loin, surtout vers la fin de sa vie, pour éprouver désormais certaines ardeurs légitimes, certaines impatiences précieuses. S'il tendait au but avec énergie, il prévoyait les obstacles. Le patriote, le répubUcain, les eAt franchis d'un bond; le philosophe les comptait, les étudiait; l'artiste cherchait à les tourner, désireux que la nation n'y laissât pas couler le plus pur de son sang.

Puisque nous avons relevé plusieurs injustices de M. Peyrat à Tégard de Béranger, pourquoi n'en relèverious-nous pas une à l'égard de sa vieille et fidèle amie. M"' Judith Frère? L'influence d'une femme se retrouve dans la vie de tous les h(»mmes de quelque valeur. Bonne ou mauvaise, faible ou

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puissante, il faut compter avec cette influence. Voici ce que nous dit Tauteur en pariant de M"« Frère :

Il avait pris avec lui une tante^ sœur de sa mère, vieille fille hargneuse, qui, retirée de quelque taudis de Paris, ne se trouvait pas heureuse d'être recueillie dans la fortune et la ^ire de son neveu, fj trouvai aussi M"* Judith, que j'avais quelquefois rencontrée à Paasy. C'était une amie de sa famille malemeUe, plus &gée que lui de deux ou trois ans ; elle chantait ses chansons avec un joli filet de voix qui ne chevrotait pas encore, parOûtement bonne, mais trè94a%de, et avec des dents ressortanies à la façon des sangliers. On a dit que cette personne était Lisette ; mais Vàge et la laideur rendent cette supposition impossible. Je crois d'ailleurs que Lisette n'a jamais été qu'une ombre, un rêve poétique, un idéal rendu inmiortel. Il avait pris M'^Mudith un peu par charité, un peu pour soigner sa vieille tante, un peu pour tenir son ménage, à quoi elle fut entièrement impropre. Ce triste entourage de deux vieilles femmes qui se querellent, c'est ce qu'il appelait dans sa lettre les ennuis de son installation.

Il y a beaucoup à redire sur ce passage, profondément injuste en général, et faux sur quelques points de détails. D'abord M"« Frère,* qui approchait de la soixantaine à l'époque dont parle l'auteur, gardait, malgré son âge, une physionomie spirituelle oi^ l'on découvrait facilement des restes de beauté. Cette phrase, « elle avait des dents ressortantes à la façon des sangliers, » dont le moindre tort est de manquer de politesse et d'élégance, donne de la constante amie • de Béranger une idée fort éloignée de la vérité. Cette personne avait,

« « La meiUeiire aoie que j'aie eue, la bonne Jnditfa, avec

^ je finU mes jours. » (Béiunoie. Ma Biographie.)

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au contraire, sauvé du passé tout ce que respectent les ans : un regard expressif, un sourire plein de finesse animant encore des traits vieillis, mais non flétris 1

M. Peyrat croit aussi que M"' Judith n'a pas été Lisette. Il ne devrait pas seulement le croire et le dire d'une façon hypothétique, il devrait le savoir et Taffirmer. Laissons à M. de Lamartine le privilège de ces inexactitudes historiques et de ces confusions de personnages.

D'ailleurs, M"* Frère montra en mourant une fermeté, une énergie que beaucoup d'hommes perdent au dernier moment, et sa mort, à plusieurs égards, rappela celle de La Mennais. M. Peyrat était trop l'obligé de Béranger pour n'avoir pas suivi avec attention tous les détails de sa vie; il a dû connaître la fin de cette « vieille femme, » et il n'aurait pas dû oublier qu'il faut honorer partout et toujours l'unité du caractère, la force de la volonté.

Béranger avait traversé de bien tristes époques. Il avait vu, sous l'Empire et pendant les deux invasions, jusqu'où peuvent aller la bassesse, l'égoïsme, l'ingratitude et la trahison. Mêlé lui-même au monde militant de la littérature et de la politique, initié aux tristes secrets des ambitions humaines, placé dans les coulisses où l'or brillant aux lumières de la rampe redevient du cuivre, il aimait, il estimait les honmies, il croyait en l'avenir des sociétés : loin de lui les désespoirs de l'orgueil impuissant, la misanthropie des vanités blessées ^ 1

* « Rerenu à Ptris Yen 1797, dans 1m dernières années dn Directoire, il se troiiTa ao miliea de la grande fille, sans ressoorees, sans

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