‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 20 sur 68 · LES ENNEMIS NATURELS · texte numérisé non relu

LES ENNEMIS NATURELS

Tout homme ayant joué un rôle politique, exercé une influence littéraire, se crée infailliblement une grande quantité d'inimitiés plus ou moins légitimes. Ce n'est pas en vain qu'on a consacré son talent et ses forces à soutenir, à prêcher certaines idées ; ce n'est pas en vain qu'on a combattu certains préjugés, porté atteinte à certains intérêts. Tous les hommes qui ne partagent point votre foi, tous ceux qui vivent de ces préjugés, tous ceux dont on a lésé les intérêts deviennent aussitôt ce que nous appelons les ennemis naturels.

Pour connaître les ennemis naturels du poète, il suffit donc de lire rapidement l'œuvre de sa vie. Béranger a chansonné les prêtres et les rois; sous les

noms de patrie ot de liberté, il a chanté le peuple et la révolution, c'est-à-dire la démocratie. Il a dès lors mérité d'être attaqué par les adversaires de la démocratie, par les défenseurs surannés du trône et de Tautel. C'est un honneur, du reste, qu'il ne songeait pas à décliner, lui qui a refusé tous les honneurs. De semblables haines faisaient partie de sa gloire ; elles étaient un des éléments constitutifs de sa popularité. Nous ne joindrons pas à ces ennemis, les envieux, gens qui pourtant détestent naturellement aussi toute supériorité, et que le succès d'autrui enflamme d*ime violente indignation. Grand a toujours été leur nombre derrière le char du triomphateur, mais ils n'appartiennent à aucune opinion et déshonorent tous les partis. Si nous les ren«> controns sur notre chemin, nous les signalerons et nous passerons.

Aux adversaires politiques, pour Béranger, il faut ajouter encore les adversaires littéraires. En effet, le poète populaire employa, comme arme favorite, Tesprit gaulois, cet esprit avec lequel combattirent jadis « les aïeux, » Rabelais, Molière et Voltaire. Depuis que Tinfluence prépondérante de Rousseau a dévoyé chaque jour davantage le génie français, depuis que le sentimentalisme et la religiosité ont diminué le bon sens au profit de l'imagination, depuis que le désespoir, la mélancolie, Tidéalisme et le spiritualisme ont envahi la société après avoir gâté souvent les meilleures œuvres de nos plus grands écrivains modernes et chassé la simplicité du style à mesure que la netteté des idées disparaissait, Tesprit gaulois est devenu un étranger dont la présence

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dérange nos habitudes : ses franches hardiesses, ses mots crus, son allure vive et son courage épouvantent les consciences timorées. On dirait une nourriture trop forte, trop naturelle, pour des estomacs énervés par les viandes creuses, mais violemment épicées, que n'a cessé de leur préparer Técole du grand genevois!

Je me rappelle, dans ma première jeunesse, avoir été conduit chez une dame dont Tenfant, âgé de deux ans, venait de mourir. C'était le matin de l'enterrement, le petit corps reposait encore dans son berceau, en attendant que les employés des pompes funèbres apportassent le cercueil. La mère, une allemande très-bonne catholique, s'était éloignée de ce triste spectacle. Les amis qui allaient la consoler, la trouvèrent pâle et défaite attablée devant un énorme gigot. Des larmes sillonnaient ses joues gonflées par Feffort de la mastication.

— « Dieu m'avait donné un fils, s'écriait-elle en coupant une tranche de gigot. Dieu me Ta repris ! » — et une bouchée disparaissait. — « C'est un petit ange de plus là-haut! (Deuxième bouchée) j'irai bientôt sans doute le rejoindre! » — « J'essaie de manger quelques morceaux pour ranimer mes forces éteintes. Pauvre petit chérubin! » (troisième bouchée), etc.

Cela dura une heure, et le gigot y passa presque entier *.

La douleiu* de cette dame était aussi sincère... que son appétit. — Elle était allemande et catholique, voUà tout. Mais je n'oublierai jamais le singuUer

* ffistoriqve.

148 BjiBANafiA.

tableau de ce gigot assaisonné de larmes, ce mélange curieux de sentiment et de voracité, ces soupirs s'interrompant à temps égaux pour livrer passage à un aliment vigoureux. Il y avait là plus gu*un incident demi-grotesque; c'était le génie de toute une race et de toute ime littérature qui se révélait à moi.

Depuis ce jour, chaque fois que je lis certains ouvrages, soit en vers, soit en prose, où débordent les aspirations « vers un monde meilleur, » l'image de cette mère pieuse et affamée, nourrissant de mouton saignant sa douleur profonde, passe malgré moi devant mes yeux.

La plupart de ceux auxquels nous devons ces ouvrages ne peuvent ni comprendre, ni accepter l'œuvre littéraire de Déranger. Dernier descendant du xv!!!"* siècle, égaré au milieu du xix", sa méthode, son procédé ont toujours étonné, souvent ii'rité ses confrères de la littérature. Quelques uns, plus éclairés, plus délicats ou plus prudents, ont accepté et parfois même admiré ce représentant isolé de la saine tradition française, mais, pour le grand nombre, son succès obtenu par les moyens contraires à ceux qu'ils employaient eux-mêmes a paru un non-sens, une sorte d'accident inexplicable.

Le peuple, qui conserve malgré tout le génie national, comprenait merveilleusement son interprété. Il retrouvait là les sentiments, les croyances et les réves du peuple, et il les retrouvait sous la forme vraiment française : il se sentait chez lui avec le chansonnier. Ainsi s'explique Timmense popularité du chantre de Lisette et du Bon Dieu, ainsi s'explique que beaucoup d'hommes dont le talent avait

tm caractère aussi élevé, aussi généreux que le talent de Béranger, n'aient pu dépasser le milieu lettré pour pénétrer jusqu'aux couches inférieures de la nation. Ces hommes de haut esprit ou de grand cœur ne savaient pas le gaulois, et le peuple est gaulois.

Nous avons parlé des ennemis de la démocratie et de la révolution, des défenseurs surannés du trône et de Tautel, c'était nommer d'avance MM. de Pontmartin et Veuillot ; en effet, les cris de colère de ces deux écrivains devaient accompagner les succès du poète,, et leur fureur prouverait, s'il en était besoin, combien leur chair saigne encore sous les coups de lanière distribués par le chansonnier.

« Combien d'exemples la littératare n'offret-elle pas, qui noos montrent la haine tenant lieu de génie, et des talents médiocres acquérant 4e l'importance par cela seul qu'Us se font leH organes d'un partit •

{Petuéet de Gœthe).

Béranger a passé : notre siècle n'en donnera pas un second modèle. M. de Pontmartin ne passera pas; il existait hier, il existera demain. Si le premier fiit une exception, ime personnalité rare et choisie , le second s'appelle légion : il représente l'impuissance orgueilleuse, l'outrecuidance naïve ; comme la sottise, il est étemel... et banal.

La priorité et la grossièreté de ses attaques lui méritent, pour cette*fois, le premier rang, et nous

150 BÉRANOBR.

le mettons volontiers en tète des ennemis naturels de Béranger. Son inimitié, à la vérité, n*est pas dangereuse, car elle est maladroite et désordonnée. Aussi verrons-nous mieux chez lui que chez tout autre où conduisent les haines de parti et les mécomptes d'une ambition littéraire malheureuse. Nous avons hâte, d'ailleurs, de quitter sa compagnie. Nous aurions voulu franchir à pieds joints son article : toute réflexion faite, il vaut mieux le faire connaître à nos lecteurs. A Sparte, l'ivresse des ilotes ne servait-elle pas d'enseignement public ?

On conçoit du reste que nous ne discuterons point avec M. de Pontmartin. Nous ne parlons pas la même langue, et notre lexique ne contient pas les mêmes mots que son vocabulaire. Un écrivain catholique et bien pensant a seul le droit d'employer la phraséologie dont M. de Pontmartin fait un si abondant usage. Nous ne sommes pas assez pieux pour nous dispenser d'observer les convenances, et dans la société où nous vivons, société sans doute moins « polie, v moins vertueuse que la société où vit l'écrivain religieux et royaliste, un pareil langage blesserait des oi'eilles trop peu chastes pour se permettre d'entendre tous les discours.

M. de Pontmartin a soin de nous dire au début de son article > :

Ce serait, à propos de chansons, faire trop songer à une chanson célèbre que d'avouer, quand on est quelque peu écrivain et homme de lettres, qu'on a souvent désiré acquérir une brillante renommée.

* Nouvelles causeries UtUraires t vol. in-tS. 1855.

Ailleurs, dans un article sur M. Veuillot, le même c homme de lettres » s*écrie :

On l'a dit, peut-être Va-P-il dit lui-même (M. Veuillot), ;« seraii volontiers le Philinte de cette littérature dont il est le rude et intraitable Alceste, Heureux, du moins, le nouveau Philinte, s'il pouvait honnêtement et sans trop de concessions mondaines gagner le cceur de cette gracieuse Éliante qu'on appelle la société polie, et si Alceste, tout en le grondant de ses faiblesses, lui tendait quelquefois la main.

On le voit tout de suite, M. de Pontmartin est dévoré du désir d'acquérir une brillante renommée. D'autre part les lauriers de M. Veuillot Tempéchent de dormir. Cette ambition peu satisfaite, on en conviendra, le rend fort malheureux; elle lui donne une irritation sourde et par moments le pousse à des violences où se révèle une nature qui n*a guère de rapport avec celle de Philinte, ni avec celle d'Alceste, dont la saine et vigoureuse indignation excite la sympathie de tous les honnêtes gens. Il va sans dire que nous parlons de TAlceste de Molière, et non de T Alceste- Veuillot inventé par M. de Pontmartin. Ce dernier a une autre faiblesse, c'est de vouloir imiter ledit M. Veuillot. Nous admirons peu Fauteur de Çà et là, mais on lui reconnaît, du moins, une certaine force brutale et ses poiunons sont vigoureux. Il ne manque point de style, ni même de bon sens dans les limites étroites où le bon sens peut se mouvoir avec la permission du Saint-Père.

M. de Pontmartin Ta dit lui-même : « SHlparvenait jamais à avoir un nom et xm poids quelconque ddns la critique de son temps, ce serait par des qualités et

surtout par des défauts diamétralement contraires à ceux de M. Veuillot.

Avoir un nom voilà la grande préoccupation de M. de Pontmartin. Cette préoccupation perce partout; à quelque endroit qu'on ouvre ses écrits, on la sent, on la voit naïvement exprimée, mais avec trop d'insistance : cela tourne à la monomanie, et devient risible.

Pour moi, dit-il encore, j'ai rarement éprouvé ce désir (le désir d'acquérir une brillante renommée) sans me dire tout bas que, s'il se réalisait jamais, j'aurais hâte d'en profiter pour parler librement de M. Béranger, sans m'exposer à être regardé comme un de ces casse-cous littéraires qui ne reculent devant aucun paradoxe, pourvu qu^ils y trouvent une chance de faire du bruit. Mais comme il me faudrait attendre TROP LONGTEMPS (vollà qui aunouce déjà les jeudis de M^^ Charbonneau) et que toute patience se lasse a la longue, j'ai découvert un excellent moyen de suppléer à ce qui me manque, tout en me dégonflant au sujet du célèbre chansonnier

Nous n'insistei-ons pas sur l'amertume trop visible de cette vanité à jeun, mais voyons quel est le moyen découvert pour suppléer à la « brillante renommée, » et s'il est aussi excellent que le suppose l'écrivain :

Cest de prendre M. Sainte-Beuve pour éditeur responsable. Comment serait-on tenté de me reprocher mop audace, de me taxer d'incompétence ou de m'accuser de fanatisme, quand je me serai placé sous le patronage du plus prudent, du' plus compétent et du moins fanatique de nos écrivains?

M. de Pontmartin a la main malheureuse. En

vain il se refogie sous un illustre patronage , le maître renie cet élève compromettant, le parrain choisi ne veut point de ce filleul improvisé. M. Sainte-Beuve lui répond en ces termes :

M. de Pontmartin s'empare de ce qu'il appelle mes commencements d'idées pour pousser plus avant sa pointe. J'ai ouvert la tranchée, c'est à lui de monter à l'assaut

J'ai besoin de m'expliquer ici sur cette manière de se servir du nom et de l'idée d'autrui en s'en faisant un instrument continu et une arme; c'est commode, mais ce n'est pas juste, ni très-bienséant...

Sur Béranger, je déclare donc en toute sincérité que j'ai dit, et très-nettement, ce que je pense, tout ce que je pense, et qu'ajouter un mot de plus défavorable à l'illustre poète, c'est aller non-seulement au delà de ma pensée, mais contre ma pensée... -

Moi aussi, j'ai jugé pour mon plaisir M. de Pontmartin...

Son filet de voix est continu, intarissable et agréable autant qu'une voix aussi fluette et aussi fêlée peut l'être : et, comme l'a dit le poète Barbier^ « il a de la parlotte en critique. »

Voilà donc Philinte condanmé, de par celui-là même qu'il invoquait, à rester seul . . . conmie ce pauvre Femand de la Favorite!

L'article de M. de Pontmartin est bien facile à analyser : pour le fond il s'est modelé, lourdement et sans finesse, sur l'article Sainte-Beuve de 1850. Il en a suivi le plan et môme Tordre des paragraphes. Il débute, conune « le plus compétent de nos écrivains, v par déclarer que Béranger est resté populaire :

Tandis que des réputations plus sérieuses que la sienne étaient chaque jour eniaméeit morcelées^ détnoUes par notre

154 BÉRANGBR.

dissolvante époque^ la gloire de Béranger demeurait intacte... Les romantiques eux-mêmes^ ces hardis démolisseurs, pour qui rien n'était sacré,.... se sont arrêtés respectueusement devant Béranger, comme devant un temple. M. de Lamartine, M. Victor Hugo, M. de Musset ont été, à leurs débuts et m^me longtemps après, discutés, amoindris, attaqués, critiqués, mé-

connus M. Béranger, lui, est entré de plein pied dansla

gloire, etc

Y a-t-il rien de plus insupportable? Heureusement le temps paraît venu de « démolir » cette réputation, d'« amoindrir, » d'« attaquer, » de « critiquer, » de « méconnaître » cette gloire.

M. de Pontmartin est Thommedes aveux précieux. Tout à rheure, il avouait son désir « d'acquérir une brillante renommée, » de « gagner le cœur d*une gracieuse Éliante, » de serrer la main de M. Veuillot; maintenant il avoue que la gloire du chansonnier l'irrite et le fatigue, qu'il désire se « dégonfler » à son endroit. M. Sainte-Beuve se dégageait^ M. de Pontmartin se dégonfle. Il nous semble que la gracieuse Éliante doit préférer les dégagements aux dégonflements, et que cette aimable dame, si tant est qu'elle représente la a société polie, » c'est-à-dire la société des gens délicats et non une réunion de forcenés attardés dans les vieilles idées, se montrera cruelle envers Philinte.

Du reste, en discutant le talent poétique de Béranger, M, de Pontmartin , suivant servilement M. Sainte-Beuve, reprend jusqu'aux propres citations de l'illustre critique. Seulement, il y ajoute quelques commentaires de son cru, et modèle son style sur le style de M. Veuillot, dont il possède tout

le catéchisme poissard... moins la verve et l'esprit.

Mais, dira-t-on, si le fonds appartient plus ou moins à M. Sainte-Beuve, et la forme à M.Veuillot, que reste- t-il à M. de Pontmartin dans son article de 1855? Il lui reste le triste courage d*avoir réuni et signé les choses qu'on va lire. Nous nous contenterons de les reproduire : on ne discute pas de sem* blables écrits.

Voici ce que Philinte a fait imprimer, du vivant même de Béranger, alors âgé de soixante-quinze ans :

Je déclare^ après avoir relu attentivement l'édition complu des Châtiions, qu'au point de vue religieux et politique

M. Béranger a joué le rôle le plus perfide, le plus coupable et

s le plus VI7.; qu'il doit figurer au premier rang de ceux qui ont

fait du mal à l'humanité , à leur époque et à leur pays; que

ce mal il Ta fait sciemment, froidement, non pas par entraînement et par passion Mais avec calcul^ en versant la goutte

de poison là où il savait quelle serait plus corrosive et plus meurtrière et en prenant pour auxiliaire dans son œuvre cri-

minelle, tout ce que l'esprit de parti a de plus bas, de plus

méchant et de plus bête. J'affirme qu'au point de vue moral^

non-seulement M. Béranger a été corrupteur, mais qu'il a choisi de préférence, dans la corruption, ce cÂté igkoblb et

GB0S8IBR qui n'a rien de commun avec les ardeurs de l'amour

et de la jeunesse, mais qui plaît aux libertins de mauvais ton,

aux sexagénaires blasés, aux Don Juan de comptoir et d'estaminet.

Ce qu'on trouve dans l'œuvre de Béranger, c'est :

... Un appel à la révolte, dans tous les sens, sur tous les tons,

156 BÉRANQER.

$ou$ toutes les formes; révolte du paysan contre son curé^ de l'accusé contre son juge^ de l'écolier contre son maître^ du soldat contre son officier; démolUion perpétuelle de toutes les

autorités établies^ le roi, le magistrat, le prêtre; insultes aux

débris de la noblesse^ rentrant pauvres et mutilés^ etc., etc. K Charles X est chassé, Louis-Philippe lui succède ;

M. Béranger est-il au moins content de son ouvrage? Applaudit-il à ce nouvel ordre de choses s'élevant sur les ruines qu'il a faites? Se donne-t-il quelque peine, aflronte-t-il quelque péril pour s'y associer dans le moment de lutte et de crise? A-t-il quelque velléité courageuse de se jeter dans ce

gouffire qu'il a ouvert >?. Non, il s'écarte, il se caoke^ il se

t tait : il a la mîgrsdne, comme dit M. Sainte-Beuve.

Mais c'est faire trop d'honneur, trop de plaisir peut-être à M. Béranger que de l'accuser uniformément de perfidie, de

* Voyez ce vieux marquis

Noui traiter en peuple conquis !

Son coursier dédiamé

De loin chez nous Ta ramené.

Vers son vieux castel

Ce noble mortel ilarche en brandissant

Un sabre innocent.

Chapeau bast chapeau bast Gloire au marquis de Garabasl etc.

2 M. Pontmartin aurait eu alors, il aurait encore a^jourdliui, toutes les velléités courageuses. Qu*on lui ofn*e un ministère, la croix, un fauteuil à T Académie ou quelque grasse sinécure, on verra bien k'ïI recule devant le péril, lui qui a eu le courage, non pas de juger un écrivain adversaire, mais d'insulter un vieillard depuis longtemps retiré du monde et des luttes contemporaines.

Dfi PONTMARTIN. 157

finesse et de malice : les niaiseries abondent dans ses chansons.... *.

Béranger religieux, ou plutôt irréligieux, mérite bien plus encore le mépris des honnêtes gens*

C'est un commis-voyageur des plus modernes ayant lu le Contrat social et V Origine des Cultes, et faisant de l'esprit avec ses lectures.

Le commis-Toyageur, j'ai nommé le séide, l'adorateur de M. Béranger.

Je n'aurais que l'embarras du choix, si je voulais prouver

par des exemples, à quel point l'impiété de M. Béranger est

perfide, haineuse et ignoble.

Béranger c a sali ces deux personnes si respectables, la nourrice et la grand' mère *. »

UAnge gardien • a est une série d'obscénités et de blasphèmes. » .

A propos des Bohémiens, du Vieux Vagabond^ etc.,

* Poiirqaoi M. Pontmartin termine-tril tous set membres de phrases par trois verbes ou par trois épithètes? — Serait-ce en rbonneor de la Trinité? — Puisque Técrivain se dégonfle, il devrait hiea dégonfler austi son style passablement boursouflé, comme on peut le voir.

> « Au point de vue de la morale populaire, je me contenterai de faire remarquer qu*il n'est pas très-bien peut-être de compromettre à ce degré, dans un type grivois, ces deux personnes si respectables, u nowriee et sa grand'mère. » (M. Sainte-Beuve, article de 1850). — M. de Pontmartin ne se met pas en frais d'imagination. Il ramasse ce qu'il trouve et le marque seulement de son coin.

* A l'bospice un -gueux tout perchis Voit apparaître son bon ange :

Galment il lui dit : ne faut plus Que votre altesse se dérange.

Tout compté je ne vous dois rien.

Bon ange, adieu, portez-vous bien.

qu'il cite après M. Sainte-Beuve, Philinte s'écrie :

Qu'on y prenne garde^ en effet ! M. Béranger n'est ni un libéral^ ni un révolutionnaire dans la pure acception du mot : il est complètement et matériellemeni * socialiste.....

Ab ! ne comparez jamais M. Béranger à Horace ! Le rapprochement seul de ces deux noms est une insulte envers la ' muse des délicats et des lettrés, celle qui aime les sources vives et qui déteste les cloaques.

Vimpiété voltairienne^ passée à la fumée du brclb-gubulb et délayée dans Tabsinthe, vous semble non sans raison une boisson nauséabonde ; mais alors pourquoi ne pas jeteb avec DÉGOÛT LE DERNIER VASE (c*est-à-dire Béranger!) qui la contient*?

Parlant des Révérends Pères • des Missionnaires *,

* On peut donc Tétre immatérieUementf

* Que nos lecteurs nous pardonnent de mettre sous leurs yeux ce pathos malsain. Pas plus qu'eux nous n'aimons « les cloaques, » mais il faut avoir le courage de constater jusqu'où peut descendre un dévot qui perd la tête et ne sait même plus écrire en français.

' Enfin reconnaissez-nous

Aux flmes déjà séduites.

Escobar va, sous nos coups, Voir vos écoles détruites.

Au Pape rendei tous ses droits ; Léguez-nous vos biens et portez nos croix. Nous sommes, nous sommes jésuites; Français tremblez tous : nous vous bénissons! Et puis nous fessons, Et nous refessons Les jolis petits, les jolis garçons.

4 Que de miracles on va voir

Si le ciel ne s'en mêle I Sqr des biens qu'on voudrait ravoir

DE PONTMAUTIN. 159

des Capucintf le jnéme Pliilinte nous dit encoi'e que

Béranger est a resté plat, grossier et vulgairement

BÊTE dans les trois ou quatre chansons où il s'est égayé

aux dépens de ces pauvres robes noires, etc. »

Au sujet de l'amour, M. de Pontmartin écrit :

Chez M. Béranger^ au contraire^ chaque fois qu'il ose efflearer cette corde divine que ne devraient toucher que des mains de vingt ans, qu*aperçoit-on? Que devine-t-on? Le

VIEUX GAmçoN PODAGRE, le libertin émérite, l'auteur immoral

à froid, et qui, dans le cadre adopté par sa muse égrillarde,

cherche constamment le mot équivoque, la note secrète^ Vidée

s clandestine, chère aux imaginations blasées

Quand un homme en âge déjà mûr et très-mûr, de cinquante à soixante-dix ans, chante et célèbre à ce point tout

1 fl 8

ce qui est immoral, effronté et corrupteur; quand il s'y complaît et y revient sans cesse, quand il imprime jusqu'à la Gn et propage les licencieux refrains ^e sa voix chevrotante, il ne peut plus inspirer qu'un seul sentiment, le dégoût.

Nous le répétons, Béranger avait soixante-quinze ans à l'époque où M. de Pontmartin publiait ce qu'on vient de lire.

Nous n'irons pas plus loin.

Ces citations sont extraites d'un volume intitulé

Faisons tomber la grêle.

Publions que Jésus-Christ

Par la poste nous écrit.

En vendant des prières,

Vite soufflons, soufflons, morbleu!

Éteignons les lumières

Et rallumons le feu.

160 BÉRAM6ER.

Causeries littéraires. Si c'est ainsi que Ton cause chez la « gracieuse Éliante, » comment s'injurie-ton chez les danfes de la halle? Mais non, M. de Pontmartin calomnie la société apoUe» pour laquelle il a la prétention d'écrire, et nous voulons croire qu'on y parle un autre langage.

M. de Pontmartin peut aller rejoindre M. Barbey d'Aurevilly au Nain-Jaune^ à moins qu'il ne préfère attendre M. Veuillot au Figaro où Ton espère, non sans raison, la collaboration du pieux polémiste.

Il est bon de constater en passant la singulière affinité qui imit la littérature de sacristie à la littérature d'estaminet ; il est bon de constater que tous ces écrivains rehgieux, défenseurs du trône et de l'autel, ont les mômes allures et le môme style. On dirait que l'eau bénite les a grisés, mais, bien différente du vin de Chypre qui « a créé tous les dieux, » eUe leur donne ime ivresse furieuse et malsaine.

Hommes noin, d'ota miiei-voas?

Nous sortons de dessous terre.

Moitié renards, moitié loups...

(BÉRANCER, (et Révérends Pères.)

Passer de M. de Pontmartin à M. Veuillot, c'est passer de la copie au modèle et, dans une certaine mesure, du petit au grand.

Nous avons vu la grenouille s'enfler jusqu'à en crever, et ce spectacle nous a paru moins risible

qu*aflQigeant. M. VeuiUot, au contraire, ne force jamais son talent, il suit sa voie, et se meut dans l'invective comme le poisson dans Feau. On est généralement d'accord pour trouver à ce publiciste apostolique et romain un certain talent spécial.

M. Veuille t a beaucoup de talent, en effet, si on le compare à M. de Pontmartin et aux autres coryphées du parti. Le public est tellement habitué à entendre les défenseurs des saines traditions du passé produire de piteux arguments en un piètre style ; il est tellement habitué à les voir souffleter chaque jour le sens commun et mêler Fimpudence à la niaiserie, que la moindre lueur de bon sens, le moindre trait d*esprit, chez un de ces écrivains pieux, le frappe d'étonnement. Nul n*a plus profité que M. Veuillot de cef étonnement naïf.

Un ultramontain spirituel et mordant, incisif et logique, maniant bien la phrase, tantôt comme un stylet, tantôt comme une massue, nasillant Thomélie sans dédaigner le calembourg, niant carrément le soleil en plein midi, avec un mélange d'audace et de bonne foi qui semble indiquer des convictions probablement sincères, devait causer la même stupeur qu'un soldat du pape qui se battrait. De celui-ci on ferait un héros, de celui-là on a fait un homme de talent.

Rien de plus juste en somme : tout ici-bas n'est-il pas relatif?

Mais pour reconnaître un talent à Fauteur du « Parfum de Rome, » ayons soin de le laisser dans son milieu ; ne le comparons pas aux écrivains de tous les temps qui ont mis un gi*and style au service

des nobles idées et consacré la puissance de Tesprit au triomphe de la vérité. Ne comparons pas cette intelligence vive, mais incomplète et obstruée, à ces intelligences fermes et lucides qui, rejetant au loin les préjugés d'une éducation fausse, ont su s'affranchir du joug des opinions toutes faites et des solutions mensongères mais commodes ; ne comparons pas cet aveugle qui jongle habilement avea les mots à ces voyants qui connaissent la réalité des choses ' et qui osent rectifier les antiques erreurs préconisées par les siècles d'ignorance. Admirons si vous voulez la dextérité de ce « bdionniste devant l'arche » S mais n'allons pas au delà. N'oublions pas surtout que M. Veuillot, — un mélange réussi du fameux père Garasse et du célèbre pèreBridaine, — n'a pas même inventé son genre hybride où la plaisanterie hasardée vient à l'appui de l'invective foudroyante. Rappelonsnous que son style brutal, aux tons violents et heurtés, aux allures de capitan et d'un goiU fort douteux, se retrouve plus ou moins chez les prédicateurs énergumènes de la ligue : eux-mêmes le tenaient du caractère de leur religion et de leurs convictions sauvages.

Son mérite c'est d'avoir su rester dans la vraie tradition cathoUque, celle qui remonte au « Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; » au « Dieu fort et jaloux, qui venge l'iniquité des pères sur les enfants jusqu'à la troisième et quatrième génération dans tous ceux qui le haïssent^; » son courage c'est

* Emile Augier, !e fils de Giboyer.

3 Exode, ch. xx, p. 5.

d'avoir su dédaigner le plus «ou vent l'emploi de cette onction de parole, de cette mansuétude hypocrite, inventées plus tard pour les besoins de la cause.

Mais cette violence que les simples pourraient prendre pour de l'énergie n'est que la manifestation extérieure, la preuve palpable de la violence des sentiments intérieurs. Autrefois elle s'exhalait en sermons au pied des bûchers où fumait la chair des nouvelles victimes humaines sacrifiées au « Dieu jaloux ; » aujourd'hui, grâce aux efforts victorieux des adversaires de M. Veuillot, elle s'étale inoffensive dans les colonnes de quelques journaux, se distille en mandements, s'évapore en brochures, que la curiosité accueille d'abord , puis que l'indiffénenc^ couvre bientôt d'un indulgent oubli.

Nous insisterons peu sur les injures de M. Veuillot contre Déranger. Elle devaient être dites; on les attend si bien qu'en lisant les articles du dévot polémiste, on est presque étonné du petit nombre de ces insultes et de leur modération relative. Cette modération, d'ailleurs, hâtons-nous de le dire, tient exclusivement à la pauvreté de la langue française en pareille matière.

Qu'il trouve Déranger a un peu canaille, canaille^ très-canaille *, » cela importe peu pour Déranger et ne fera aucun toi*t à M. Veuillot qui a depuis longtemps accoutumé ses lecteurs à ce style. On sait qu'il a l'expression popiUacière dans le plus mauvais sens du mot, de même que sa gaité, comme celle de presque tous les dévots, du reste, a quelque chose de graveleux.

« Ça IT u, U l**, Étude de Bourgeois, 1860.

Qu'il écrivît ou non sa pensée sur le chansonnier, baptisé par lui du nom d'« illustre baudruche,» on la connaissait d'avance. On aurait pu môme ' composera priori les articles qu'il a consacrés à Béranger. Il suffisait pour cela de ramasser tous les gros mots que la police permet et de les appliquer au poète. L'Alceste et le Philinte ultramontains ne se sont pas mis en frais d'arguments. Discuter et juger l'écrivain et ses idées, à quoi bon ? — Injurier l'honmie n'est-il pas plus commode? Ce que nous voulons faire ressortir seulement c'est la singulière morale de M. Veuillot ; ce que nous tenons à taire connaître clairement, c'est le critérium de cette conscierice catholique.

Lorsque Béranger mourut, on répandit le bruit de sa conversion in extremis. — Cela était prévu également : l'Église compte beaucoup sur les derniers moments des hommes qui l'ont combattue. Elle a là, au chevet de Tagonie, de pieux agents prêts à profiter du moindre signe de faiblesse intellectuelle pour obtenir du moribond ime concession dont, la plupart du temps, il n'a plus la responsabiUté. Le délire ou Tatonie sont également propices; •pourvu que le sacrement soit administré, elle se montre peu difficile. N'a-t-on pas su faire mourir La Fontaine « comme un saint? » Aussi, à moins de grandes précautions de la part des amis ou d'une rare fermeté de la part du mourant, tel qu'on a vu pendant soixante ans repousser les « consolntions de la religion, » se trouve tout à coup converti et confessé entre deux hoquets.

Béranger, avec sa simplicité habituelle et sa oon-

fiance inaltérable dans ce qu'il appelait le témoignage de sa vie entière, comptant, d'ailleurs, sur ses amis pour le suppléer si Tâge et la maladie le privaient au moment suprême de la liberté de son esprit, ne se refusa pas, dans les derniers jours de sa maladie, à recevoir sa sœur, religieuse cloîtrée de Tim des couvents de Paris, ainsi que M. Jousselin, ancien curé de Passy, devenu curé de Sainte-Elisabeth, à répoque où le chansonnier vint habiter la rue de Vendôme.

Voici ce que nous dit M. Paul Boiteau à cet égard :

Lorsque la maladie de Béranger sembla toucher à son terme, IL le curé lui vint rendre visite. Leurs conversations furent rares, très-courtes et peu importantes. Il y en a une, la dernière, que Ton a racontée de manières bien différentes. Au moment où M. Jousselin, avant de se retirer, tendait la main à Béranger, Béranger lui dit d'une voix nette : — « Votre caractère vous donne le droit de me bénir. Moi aussi, je vous bénis. Priez pour moi et pour tous les malheureux ; ma vie a été celle d'un honnête homme. Je ne me rappelle rien dont j'aie à rougir devant Dieu ^ »

M. Boiteau dit encore ailleurs :

Vers le temps où M. Jousselin fut nommé chevalier de la Légion d'honneur, le bruit courut qu'il allait publfer une brochure sur les derniers moments de Béranger. Des amis du poëté, qui savaient combien peu ces derniers moments avaient fourni de matière à un écrit religieux, se préparèrent à rendre publique une déclaration qui contiendrait le résumé authentique de tout ce qui s'était passé dans la chambre du mourant; mais le bruit qui avait pris cours étant tombé

* Ma Uographiêf appendice.

IGG BÉRANGBft. f

bientôt et la brochure n'ayant pas paru, la déclaration devint inutile *.

M. Paul Boiteau ajoute en note :

Ainsi se démentent deux assertions différentes : K^ Béranger n'a pas demandé à se confesser; 2<* les amis de Béranger n*ont pas eu besoin de s'interposer entre lui et M*** sa sœur.

M. Lapointe raconte les faits qui touchent aux visites de M. Jousselin à peu près dans les mêmes termes, et déclare que le « mourant n'est pas resté seiil une minute ; » que « M. Jousselin a toujours eu des témoins en sa présence ^. »

Je puis d'ailleurs personnellement certifier la vérité de ces détails. Mon père et ma mère ont eu le triste bonheur de veiller au chevet de Béranger, alternativement avec d'autres amis. Ils ont été au courant de tout ce qui se passait et leur témoignage a toujours été conforme aux récits qui précèdent de M. Boiteau et de M. Lapointe.

Or, le 20 juillet 1857, c'est-à-dire quatre jours après la mort du poète, M. Veuillot publiait les détails suivants ' :

Voici quelques détails que nous croyons exacts. Depuis quelques années déjà les pensées de M. Béranger sur la religion catholique n'étaient plus les mêmes qu'à l'époque de la grande vogue de ses chansons antireligieuses, qui datent toutes de la Restauration. Il le laissait voir, manifestant à l'occasion un certain regret de ces attaques plus que violentes.

< Erreurt des eriUques de Béranger. 1858.

s Mémoires sur Béranger, par SavinieD Lapoiatê (p. 288 à 1^1).

* Mélanges, t. III, 2« série.—Ief derniers momÊWU de Béramg0r.

Il avait une sœur religieuse qu'il allait voir de temps en temps :

Sa sœur ne craignait pas de lui parler de Dieu et de 'Son àrae; il écoutait sinon toujours sans un peu d*ironie, du moins toujours sans amertume et sans impatience. (>n sait, du reste, que M. Béranger était dans la conversation l'homme le plus réservé et qui observait le mieux les convô" nances *. 11 entretenait sa sœur de ses bonnes œuvres, auxquelles elle prenait plus d'intérêt qu'il ne pouvait croire^ comptant que ses aumânes et son zèle à rendre service pourraient attirer sur lui la miséricorde divine.

N*est-il pas touchant de voir M. Veuillot luimême reconnaître la réserve et la bonté de Béranger? Ne dirait-on pas que, devant la tombe à peine fermée du chansonnier populaire, Vdme chrétienne de M. Veuillot s'attendrit sur cet adversaire qui ne respectait point le dogme catholique, mais qui pratiquait incessanunent les «vertus évangéliques? » Nous verrons» plu s tard ce qu'il faut en penser.

M. Béranger ne s'élevait pas encore au-dessus d'un déisme déjà respectueux mais très-vague.

11 y a un an environ^ on vit poindre quelque chose de

plus. Il écrivit à sa sœur une lettre qu'il terminait en se recommandant a sesprières> etc...

Cette année, une personne de la plus ancienne intimité de M. Béranger étant au moment de mourir ; il s'employa pour la décider à recevoir les derniers sacrements. Elle refusa, et la peine qu'il en ressentit, fit espérer qu'il avait résolu d'avoir pitié de lui-même.

* Noos sommes loin de la « canaille » et de r« illnstre baudruche; » mais aussi c'est qu'on se prépare à annoncer la coiiversion de Béranger.

168 BÉRANaBR.

En efifet, M"* Judith Frère mourut le 9 avril 1857, c'est-à-dire trois mois avant le poète. Déranger lui demanda si elle voulait recevoir les sacrements, et M. Lapointe rapporte en quels termes la vieille et constante amie du chansonnier aurait repoussé c^tte ouverture.

Il est certain que M"' Judith refusa de se confesser, et que Déranger, sans insister en aucune façon, respecta et fit respecter scrupuleusement cette ferme volonté , fort rare et fort admirable surtout chez une femme âgée. Il y a loin de là à « s'employer pour la décider à recevoir les derniers sacrements. » Nous voyons dans ce fait une nouvelle preuve de la bonté et de la tolérance de ce « déiste » prêt à respecter la volonté suprême d'un mourant, même lorsque cette volonté contrarie les plus chères croyances, les plus inébranlables convictions du poète. Il n'assiège pas le ht d'agonie pour imposer sa foi, il ne guette pas avidement une défaillance pour en^ faire son profit. Personnellement il refuse la confession ; il ne se croit pas le droit de l'interdire à qui la désirerait. Après avoir défendu la hberté de conscience pendant toute sa vie, il se montre disposé à pousser jusqu'au bout l'appUcation de ses principes. N'a-t-il pas écrit :

Qu'on puiBse alltr même i la messe, Ainsi le Veut la liberté f

et ne pourrait-on pas dire à M. Veuillot :

Des dieu que nous seryons, connais la différenee?

Nous prions aussi nos lecteurs de remar<]uer la

VBUILLOT. 169

tournure respectueuse adoptée par le pieux écrivain en parlant de M'^ Frère : a une personne de la plus ancienne intimité. » Plus tard, lorsque le mensonge de la conversion de Déranger ne sera plus soutenable, cette personne sera tout simplement « Lisette] » c'est-à-dire la personnification du type le plus grivois des chansons de Déranger ; on ne reculera même pas devant le gros mot de € concubine. »

M. Béranger, continue M. YeuiUot, était en rapports personnels fort bienveillants avec son curé, M. Tabbé Jousselin

En venant s'établir sur la paroisse de Sainte-Elisabeth^ il alla tout de suite le voir, et mit à sa disposition une petite somme annuelle pour les pauvres, s'excusant de ne pouvoir faire davantage. Le digne prêtre savait déjà que si la fortune de son nouveau paroissien était bornée, soif obugeamcb ÉTArr iképui^

On est heureux que ce portrait, d'ailleurs fort exact au point de vue moral, soit signé de M. Veuillot. On est heureux de voir ce dévot, convaincu que hors rÉgUse il n'y a point de salut, constater jusqu'à quel point la plus belle de toutes les vertus, la charité, remplissait le cœur d'un impie, et prouver quelques jours après, par la brutalité et l'indécence de ses attaquas, combien cette même vertu reste étrangère au plus éloquent et au mieux doué, intellectuellement parlant, des orthodoxes apostoliques et romains.

Pourquoi, du reste, nous féUdter et féliciter M. Veuillot de cette impartialité inattendue, de cet hommage à la vérité ? Où nous serions tenté de voir l'équité d'un honnête homme faisant loyalement la

170 BÉRANaSR.

part du bien chez un adversaire politique et religieux, il y a simplement la ruse oratoire d*Escobar édifiant un grossier mensonge pour la plus grande gloire de Dieu peut-être, mais à coup sûr pour la plus grande satisfaction de notre sainte mère Église. — M. Veuillot mielleux, c'est Béranger calomnié :

Nous sommes, nous sommes jésuites :

Français, tremblez toosl nous tous bénissons.

Après cette entrée en matière, longue et nécessaire, M. Veuillot arrive enfin à la maladie de Béranger.

Le coré se présenta^ parla de Diea et fut bien reçu. Plusieurs visites suivirent; le malade lui-même les désirait. Il y en eut une

qui se passa ian$ témoins. Après un entretien confidentiel

le malade voulut recevoir le pardon, c'est son mot, en présence des amis qui ^entouraient habituellement. Il fit avec respect le signe de la croix, récita une profession de foi et Vacte de contrition, et reçut avec la bénédiction du prêtre le pardon qu'il demandait. Le lendemain, il fit appeler M. le curé * et lui dit, devant toutes les personnes qui étaient là : « Encore le pardon. » M. le curé pensa qu'il sollicitait ainsi Vabsolution sacramentelle et la lui donna. M. Béranger montra, dans ces circonstances, et particulièrement les derniers jours, des sentiments chrétiens; ii invoquait les sâuits et les martyrs * et

* « J*ai plusieurs prêtres de mes amis qui meurent d'envie de me donner l'absolution; mais leur absolution ne me tente pas » (Paris, 19 septembre 1S55). — {Corretp., t. IV, p. 289.)

2 LIS REUQOSS.

D'un saint de paroisse en crédit, Seul un jour je baisais la eblsse.

Vient un bon vieillard qui me dit :

Veux-tu qu'il parle? ~ Ob 1 oui, de grâce,

dirait : « Mon Dion, vous si grand et moi si petit, ayez pitié de moi! » On rapporte des paroles et des détails plus jMWtït^f^

Oui, dit-je, et me Toilà béant ;

— Voilà qu'il fail des croix magiques ;

Voilà le saint sur son séant.

Qui dit d'un ton de mécréant :

« Détots, baises donc mes reliques;

» Baisez, baises donc mes reliques. »

Il rit, ce squelette incivil, il rit à s'en tenir les cotes.

« Depuis huit siècles, poursuit-il, »^Je grille en enfer pour mes fautes ; » Mais un prêtre au nés bourgeonné, » Pour mieux dtmer sur ses pratiques, » Par un tour bien imaginé, » Fit un saint des os d*un damné.

» Baises, sous ce dais de velours, » La sainte qu'on priera dimanche.

» C'est une juite, mes amours, » Dont l'œil fut noir et la peau blanche. » Grâce i ses charmes réprouvés, • Dix prélats sont morts hérétiques, a Vingt moines sont morts énervés.

» Trouves mieux, si vous le pouvez.

» Près d'elle est un vieux crftne étroit; » Baisez ce saint d'une autre espèce.

» Jadis de larron maladroit, » 11 devint bourreau plein d'adresse.

» Nos rois, pour se bien divertir, » L'occupaient aux fêtes publiques.

j> Hélas ! je lui dois, sans mentir, » L'honneur de passer pour martyr.

mais ce qui précède est tout ce que dos infor.i doDs nous ont paru donner de certain.

Et le tour est joué. Rien n'y manque, pas môme cet air de retenue, cette fausse modération destinés à faire croire que les choses ont été plus loin encore. M. Veuillot a conservé les saines traditions de son parti; il a bien mérité du Père Brisacier. A ce moribond invoquant les saints et les martyrs par peur de Tçnfer, et consacrant ses derniers jours à la préoccupation égoïste de son salut personnel, après avoir renié sa vie entière, nous préférons Thumble et grand chansonnier s'oubliant jusqu'à la fin pour penser aux autres, et murmurant dans le délire : — « Mon Dieu, inspirez aux hommes réunis Tamour du bon, Tamoùr du bien ; faire le bien, vivre pour les autres, c'est le bonheur ! — La charité ! la charité ! que tout le monde soit heureux 1 les veuves et les petits enfants, secoures^-les < 1 x>

» Sous les noms de pieux patrons, » Ainsi nos corps, mis en spectacle, • Font pleayoir l'argent dans les troncs; » C'est là notre plus grand miracle.

» Mais du Diable j'entends le cor, » Bonsoir, Messieurs les catholiques. »

Il se recouche et tôle encor Sur Tantel un crucifix d*or.

Détots, baisez donc des reliques !

Baisez, baisez donc des reliques.

(Bérangeb).

< V. dans le Monte Cristo, le n* du jeudi 30 juillet 1857. consacré tout entier à Béranger. — Nous saTons pertinemment que des paroles analogues, exprimant à coup sûr le même sentiment, ont été prononcées par Béranger pendant le délire de ses derniers jours. ^

Si TËgUse perd quelque chose à cet autre Béraiiger, rhumanité y gagne beaucoup.

M. Veuillotnous afflige, sans nous étonner, en rapportant la prétendue conversion de Béranger, mais que dire de M. de la BédoUière, venant, sur cette question, au secours du grand homme de VUnivers religieux? Laissant de côté le texte même de son ouvrage : BÉRAN6ER (une livraison à 10 centimes) ^ nous demanderons à Tauteur dans quel but on a illustré son rédt d'une gravure représentant un prêtre assis auprès du lit où Béranger agonisait. Il nous semble que ce petit fait, grave surtout pour celui qui l'a commis, aurait mérité qu'on le relevât plus vigoureusement.

Est-ce une erreur? est-ce un calcul? est-ce une faiblesse? Si c'est une erreur, nous ne la concevons guère ; si c'est un calcul, le désir de rendre la vente de la brochure plus facile, plus générale, et d'assurer ainsi un bénéfice plus considérable à une spéculation de librairie, nous en abandonnons l'appréciation au public; si c'est une faiblesse, elle parait bien étrange de la part d'un rédacteur du Siècle. Le £sdt en lui-même aurait peu d'importance, s'il ne montrait une fois de plus la déplorable légèreté, la coupable indifférence avec lesquelles on traite en France, depuis plusieurs années, les hommes et les choses. N'estce donc rien que j'unité de la vie, la persistance des croyances, l'intégrité du caractère? En avons-nous trop d'exemples sous les yeux? Dans la pénurie où nous sonunes à cet égard, la première préoccupa-

« GuaUte Barba, éditeur. 1857.

tion des vivants, lorsque meurt un écrivain connu, devrait être, sinon de le défendre contre des attaques injustes, mais qui se comprennent de la part d'ennemis, du moins de lui conserver sa physionomie réelle.

Si Béranger s'était confessé, il faudrait le dire hautement ; si, au contraire, il est mort fidèle aux opinions de sa vie, pourquoi dessiner sur bois un simulacre trompeur de conversion? Que de gens croiront, sur la foi de cette gravure, que Fauteur du Bon Dieu et des Missionnaires a voulu rentrer, à sa dernière heure, dans le giron de l'Église!

Revenons à M. Veuillot. Le mensonge péniblement édifié, impudemment publié, n'a pas réussi, et la vérité s'est fait jour de toutes parts. Aussi M. Veuillot quitte bientôt le style onctueux et contrit pour le style furibond. Tartuffe, démasqué, se redresse et change soudainement de ton.

C'est au sujet de M. de Lamartine et de son étude sur Béranger — nous en parlerons plus tard, — que l'homme de V Univers religieux embouche l'invective dans deux articles des 27 et 31 octobre* 1857. Tout lui est bon, même le calçmbourg, contre ce mort qui avait été « l'homme le plus réservé » dans la conversation et qui observait si bien c les convenances; » dont les c bonnes osuvres et le zèle à rendre service » faisaient espérer pour lui c la miséricorde divine. » M. Veuillot, naturellement initié au secret de cette miséricorde et bien convaincu désormais qu'elle ne s'étendra pas sur le chansonnier dont la « fortune était bornée, mais Vobligeance inépuisable, » se sent tout ragaillardi de savoir Béranger au fin

VBUILLOT. 175

fond deTenfer où il brûle sans doute pour Tétemité, Cela lui apprendra à vivre à cet impie. Aussi la joie de Tultramontain dépasse toutes les bornes, y compris celles du bon goût, et U s*égaie sur « les gaz de l'établissement » de M . Havin » sur « V haleine du poète-cordonnier Savinien Lapointe, » sur « Tillustre baudruche (Déranger) qui plane depuis trois mois sur la patrie de Corneille, de Racine et de Bossuet, » sur « ce poète de la ribotte, etc., etc. »

Il signale à M. Jourdan dénonçant à cette époque, dans le Siècle, la publication de petits livres religieux, tels que le Saint-Suaire, etc... « un poète qui, avecim talent redoutable (au moins M. Veuillot reconnaît le talent nié par quelques autres écrivains) a fait sa principale occupation de semer la haine entre les diverses classes de citoyens *. »

Et M. Veuillot, que fait-il? Prêcbe-t-il la concorde? Le trouve-t-on disposé à effacer de son cœur le souvenir, des différences qui sépai^ent les hommes pour les imir en un seul et même amour ?

Il ajoute que Déranger s'efforça « de répandre Tirreligion et de semer l'immoralité, faits pour lesquels U fut condamné par la justice du pays. »

* Le Siècle qui t toujoun faTorablement parlé de Déranger.

' Dieu eréateuFi pardonne à leur démence. Ils s'étaient faits les échos de leurs sons. Ne sachant pas qu'en une chaîne immense, Non pour nous 8eu]8,'mais pour tous nous naissons. L'humanité manque de saint apôtres Qui leur aient dit : Enfants, suites sa loi. Aimer, aimer, c'est être utile à soi.

Se faire aimer, c'est être utile aux autres.

176 BÉRANGEK.

Ici nous retrouvons le jésuite essayant de présenter Béranger comme ayant subi une condamnation infamante.

Le poète en question a blessé non-seulement tous les sentiments religieux et tous les sentiments de famille S mais encore t]:ès-souYent le sentiment natùmat.

Est-ce en consolant, en vengeant la France de l'invasion si chère à MM. de Pontmartin et Veuillot?

Il a, pour servir ses passions^ dégradé la langue comme l'àme du peuple.

On sait que M. Veuillot, quant à lui, relève chaque jour la langue avec ses c illustre baudruche » , ses ft haleine de poëte-cordonnier », ses c poète de ribotte, » ses Béranger c un peu canaille, canaille, très-canaille, » et les autres termes de son vocabulaire haWtuel.

Il a parodié les paroles de la prière pour outrager les sentiments chrétiens; il a tourné en ridicule la foi^ les sacrements, la pudeur et la mort;... il a aspergé de son tmi cfe cabaret la tiare^ la couronne^ etc.

I « Et an tntre de ses disciples lai dit : Seigneur, permets qoe j'aille auparavant ensevelir mon pire. Mais Jésus lui dit : Suis-iBoi et laisse les morts ensevelir leurs morts. (Saint Matthieu, viii, 21-22.) Car je suis venu mettre la division entre le fils et le père, entre la fille et la mère, entre la belle-fille et la belle-mère... Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi, n*est pas digne de moi, et qui aime son fils ou sa fille plus que moi, n'est pas digne de moi... » (Saint-M., x, 35-37.)

« Et quelqu'un lui dit:voili, ta mère et tes frères sont là... Mais il répondit à celui qui avait dit cela : Qui est ma mère, et qui sont mes frères? »{Saint-M., ui, 47-48.)

Il faudrait dire, et alors M. Veuillot serait dans le vrai : il a parodié les paroles de ma prière pou-* outrager mes sentiments chrétiens ; il a tourné en ridicule ma foi, mc5 sacrements, ma pudeur, etc. ; car il existe heureusement d'autres prières que celles de M. Veuillot, d'autres sentiments chrétiens que les siens, une autre foi et une autre pudeur que la foi de Nonotte et la pudeur de Patouillet.

Il élève enfin les refrains de Béranger à la hauteur de « grandes et célèbres infamies. » Nous passons sur quelques injures, rien n'étant plus monotone que Tinvective à outrance, se justifiant exclusivement par la colère sans dignité de l'insulteur. Du reste les personnes que ce genre amuse peuvent aller se renseigner auprès de M. de Pontmartin. Il tient, nous l'avons dit, la succursale de la fabrique de MM. VemUot et O* «.

* « C'est ainsi de tout temps et dans tous pays ; c'est ainsi en France aujourd'hui encore. Le» croyants des religions positives ne peuvent s'accoutumer à rendre à ceux qui ne pansent pas comme eux sur leurs dogmes le respect qu'ils réclament avec raison pour euxmêmes. Dès qu'un homme paraît, qui ose professer une opinion nouvelle sur quelqu'une des grandes questions fondamentales que Thumanité ne se lasse pas d*agiter, aussitôt tous ceux qui croient posséder la vérité dans quelque doctrine traditionnelle se lèvent, non pour lui répondre, mais pour lui jeter rtn/ure. Cependant» celui qui, volontairement et de propos délibéré, n'a pas craint d'appeler sur lui ces orages, peut, sans doute, n'être qu'un homme orgueilleux, doué de peu.de sagesse ; mais ce peut-être aussi un homme de foi et de courage qui témoigne, le front, le cœur et la main levés, pour ce qu'il croit, à tort ou à raison, la vérité. »

Nous extrayons ce passage, d*une des chroniques littéraires si intéressantes que 11. Louis de Roncbaud publie mensuellement dans la Bewe Germamique et Française (n* du !•' septembre 1863).

178 BÉRAMOER.

Citons pourtant encore le passage suivant :

Lorsque Béranger siégeait déjà au sommet de ce grossier et injurieux Parnasse de l'irréligion^ du libéralisme et de la goguette (comment trouvez-vous le libéralisme mis en croix entre deux larrons?)^ ils étaient trois sur qui l'Église, la monarchie et la poésie jetaient les yeux pour se consoler Et

l'on a vu La Mennais, Uugo^ Lamartine enfin, et ce dernier plus que les autres, inclinés devant Béranger.

Hélas ! il n'est que trop vrai. Tous les hommes qui honorent et illustrent notre siècle sont contre vous et les vôtres, M. Veuillot. Leur Dieu n'est pas votre Dieu. Le monde s'en va, dites-vous : il vous quitte seulement, et c'est pour cela qu'il dure.

Cependant au milieu de ce fatras qui prouve que la morale catholique n'a pas changé depuis les beaux jours de l'Inquisition ; que cette morale condamne toutes les vertus sans la foi en un dogme, et prodigue son indulgence au criminel le plus endurci s*il rentre au dernier moment dans le giron de TËgUse, il se trouve un passage plein de vérité et même d'un certain courage. U s'agit des obsèques de Béranger. Personne ne les a racontées avec cette verve satirique. Nos lecteurs nous sauront gré de reproduire ce morceau qui tranche si heureusement sur le ton craintif ou admirateur avec lequel les amis de Béranger ont rapporté les mêmes faits.

Béranger était mort dans la soirée. Le Moniteur du lendemain fît savoir que les funérailles auraient lieu, le jour mèihe,

aux frais de rEm|»ereur. On le bombarde poête-national

on le porte en terre par-dessus les règlements^ mesure d'autant plus applaudie d'une partie de la population qu'elle paraît à l'autre un peu précipitée. U en résulta que la pompe funé-

raire perdit beaucoup de sa mélancolie deyant cet esprit gaijtlois qui avait rêvé de s'attendrir un instant Pour tout dire^ le tour parut bon^ et tel que le défunt en eût pu tirer quelques couplets oisez gaillards, si la chose tétait faite de son vivant pour un autre K Après cela, Fadministration fit bien les choses. Plus de troupes qu'on n'en meta l'enterrement d'un maréchal de France, eût-il gagné vingt victoires; la majeure partie de la garnison de Paris^ une armée^ une grande armée sous les armes^ ou pour la baie, ou pour le cortège ! Il n'y manquait que le canon, et encore n'était-il pas loin. Bref^ un développement de forces aussi respectable qu'honorable^ et^ par suite^ un ordre merveilleux maintenu^ conme dit M. de Lamartine « depuis la porte de la maison jusqu'à celle de l'éternité. » Pour assurer d'autant mieux cet ordre nécessaire^ le convoi^ exclusivement formé des invités du gouvernement, suivit une route stratégique. Il y avait des endroits où attendait la foule en pleurs» par lesquels on ne passa point, alih d'éviter Vencombreinent et les émotions qui volontiers s'y forment. Un certain nombre d'affidés des muses^ trop éplorés ou trop peu maîtres de leur douleur, ayant voulu pénétrer dans les rangs officiels, en furent empêchés par la police affligée mais infleocible. Ils portaient à la boutonnière des bouquets d'immortelles^ a fleurs funèbres qui n'ont pour rosée que des larmes ^^ » et qui ne leur servirent point de passeports. On les mit à l'écart^ et quelques-uns même à Vombre. Enfin tout se passa très-bien» et, le soir, il n'y paraissait plus.

Que pense M. Sainte-Beuve de te récit mordant et qui montre si bien les choses telles qu'elles furent? Et comment Tillustre critique a-t-il pu voir la preuve d^une « communion parfaite » dans ces précautions

* Voir les eouplets eités plus haut (2* partie^ M. Sainte-Beovc, Êtrt. de 1861), où Béranger semble avoir prévu quatre ans d*avance une partie de ce qui s'est passé depuis.

3 Gitatioo de M. de Lamartine.

18C BÉRANGBB.

prises contre une émotion populaire à propos des funérailles de Déranger?

Pas un des amis de Déranger n'a osé dire la vérité à ce sujet ou montrer ses regrets d'une mesure de police peut-être nécessaire, mais dont le premier résultat pourtant fut de mettre en suspicion toute la vie politique du chansonnier.

M°** Colet s'écrie que le gouvernement avait décidé qu'on ferait à Déranger « des obsèqiies dignes de sa grande renommée »

Quand j'arrivai devant la maison mortuaire^ continue-t-elle, le convoi en sortait ; il se composait : d'une voilure de la cour^ dans laquelle se trouvait le général De Gotte^ et d'une voiture de la ville de Paris^ où était le secrétaire général de la préfecture^ etc. .

Après avoir parlé de la tristesse du peuple , elle ajoute :

Les soldats aussi qui formaient la haie étaient pénétrés d'une tristesse visible en suivant du regard ce mort illustre, etc.

Cet acquiescement complet de M"* Colet a lieu de nous étonner. En tout cas, comme vieille amie connaissant depuis longtemps les opinions de Déranger, elle aurait pu élever un doute, môme timide, se de^ mander, en y mettant les formes les plus propres à la rassurer, si cet appareil officiel convenait bien réellement au poète national brusquement diangé en poète bonapartiste *. Nous lui demanderons aussi

I Le même procédé a été depuis appliqué à un célèbre historien orléaniste de TEmpire, transformé, lui aussi, en hûUniên naiional.

en passant pourquoi elle a, de son autorité privée, créé une « famille intellectuelle » à Déranger, et pourquoi elle y a introduit à sa suite quelques-uns de ses amis personnels que Béranger connaissait fort peu?

Je comprends qu'on veuille être agréable à ses amis vivants, mais encore faudrait-il éviter que ce soit aux dépens des amis morts.

Quant à M. de La Bédollière, il reproduit les proclamations de M. le préfet de police, et nous donne rénumération des différents corps de troupes et des pelotons de sergents de ville qui accompagnaient le corps. — Pas un mot, pas une observation. Il accepte tout ; tout lui parait naturel, charmant et glorieux pour le chansoimier.

M. Alexis Dalès (nous ne le citons que pour mémoire, et parce qu'il a tenté de montrer en vers de mirliton une admiration probablement fort sincère pour le chansonnier), déclare que ;

Tous les partis se sont associés aux sentiments de vénération dont le pouvoir a été le premier à donner l'exemple, de la manière la plus large et la plus digne. — Les frais de ces funérailles^ dignes de celui dont la France entière déplorera la perte^ seront supportés par la liste civile impériale >.

M. de Lamartine lui, s'exprime en ces termes ^ :

De son côté^ le gouvernement lui-même, craignant c[ue ces honneurs populaires n'anticipent sur les honneurs dont il se réserve jalousement l'initiative, prépare ses armes, ses drapeaux^ ses temples, ses pompes. Une armée entière prend posi-

f Biographie poétique de Béranger, par Alexis Dalès, 1859. « Cours familier, 2l« entretien, t. IV, 1S57.

182 BâHAMOER.

lion ou poste depuis la porte de la maison jusqu'à la porte de l'éternité^ dans le champ des morts. Le convoi s'avance à travers une baie de troupes et une muraille de peuple^ etc.^ etc.

M. de Lamartine partage entièrement la manière de voir de M"* Louise Colet, et cela se comprend. Si la première désire conserver ses pensions, le second ne veut perdre aucun de ses souscripteurs.

De son côté M. Boiteau que nous devons mettre à part en cette circonstance, puisqu'il parlait au nom de l'exécuteur testamentaire, nous dit ' :

Quelques heures après que Béranger eût succombé^ le ministre d'Etat fit savoir que le gouvernement^ désLrant honorer le poète par un témoignage public^ et ixmlant éviter les effets d'un grand trouble national, se chargeait du soin des funérailles. L'État remplaçait la famille absente^ et I'exé-

CUTBUR TESTAMEUTAIIiE N'AVÂrT PLUS DE MISSION A REMPLIR

Le gouvernement prit sur-le-champ ses mesures, il s'arma du vœu du poête^ et dan^ la nuit même fut posée une affiche^ du préfet de police^ qui ne vantait qu'une partie du servicee

rendus par Béranger à sa patrie

On avait paru craindre un grand tumulte. Paris a respecté religieusement les funérailles de son poète illustre et de son plus cher enfant ; mais^ pendant toute cette journée glorieuse^ on sentait gronder dans les airs le tonnerre du patHotisme et de la liberté.

Et voilà tout.

Pour qui se rappelle l'indignation de M. Boiteau, exclu du convoi officiel et ne pouvant accompagner à sa dernière demeure le poète dont il allait devenir l'éditeur et l'avocat, « la femme de chambre, » sui-

* Ma Biographie, — appendice.

VËUILLOT. 183

vant M. Sainte-Beuve, ces timides et tardives res* trictions paraissent bien insuffisantes. On voit que M. Boiteau voudrait exprimer un blâme léger, mais il ne rexprime pas, et il faut connaître d'avance ses sentiments pour deviner ses sous-entendus. Au lieu du style imagé qui nous dépeint le tonnerre du patriotisme et de la liberté grondant dans les airs, nous aurions préféré quelques paroles simples et nettes. Nous n'admettons pas non plus que devant la volonté formelle de TÊtat, « rexécutevr testamentaire n* avait plus de mission à remplir. »

Cette résignation est trop conmiode ; il restait à Texécuteur testamentaire un dernier devoir impérieux, un devoir de conscience : il devait protester. Son silence et les réticences confuses de M. Boi^ teau ont achevé, avec Tacquiescement général de tous ceux qui tenaient une plume à ce moment grave, Tœuvre habilement conmiencée par le gouvernement.

Ce jour-là cependant, Topinion pubUque, qui devait s'égarer plus tard à force d*entendre répéter certaines accusations et certains éloges, — ces derniers quelquefois plus dangereux que les attaques les plus vives, — ne s'y trompa point et manifesta son étonnement à la vue de ces pompes officielles dressées comme une muraille infranchissable entre le peuple et son vieux chansonnier.

Peut-être a-t-on oubhé déjà ce sixain qui circulait alors dans la foule et que nous reproduisons à titre de document historique, malgré le ton fort irrévérencieux du dernier vers. Il exprime sous une forme un peu négUgée Timpression pénible ressentie

184 BliRAMÛEti.

par la population parisienne aux funérailles de

Dans l'œuf républicain couvant un Bas-Empire, Tu fus poète, 6 toi qu'à bon droit on admire. Mais tu ne prévis pas la fin de tes combats I Par un juste retour des cboses d'ici-bas, Celui qui de ta vie a brisé la marotte *, Accapare aujourd'hui ton deuil et l'escamote.

M. RENIN.

« Vous prétendez railler, mais je voua ■oatieDS qu'il est plus difficile de boire et de chaoter, comme J'ai chanté, et comme j'ai bu, que de pbiloeopber comme vous aves philoBophé. •

(FoNTKNELLB, DifUogue du mortt.

DiaL lY. Amacréon et Aristote.)

Quelques lecteurs s'étonneront, sans doute, de voir M. Renan succéder, dans la suite de notre travail, à MM. de Pontmartin et Louis Veuillot. Us trouveront singulier qu'un point de contact unisse Tauteur de la Vie de Jésus à Tauteur des L^es penseurs^ rhomme que Ton accuse de saper les bases mômes du christianisme à l'homme qui défend per fas et nefas le catholicisme étroit de l'orthodoxie. Ce n'est pas^on plus sans hésiter que nous nous sommes décidé à classer, sous la môme rubrique, parmi les ennemis ^e Béranger, trois hommes dont le dernier diffère si essentiellement et d'une façon si

* La marotte républicaine, sans doute.

aenân. 185

honorable, des deux autres. Â ne considérer que le talent de M. Renan et le but auquel il tend, un abîme le sépare de l'ancien rédacteur en chef de r Univers religieux, mais l'intolérance philosophique ne vaut guère mieux que l'intolérance religieuse : Tune et Tautre sont également Tintolérance.

M. Veuillot et M. Renan ont un second rapport, au moins apparent. — Pour M. Veuillot, la démocratie a le tort impardonnnble de renverser et de détruire le principe d'autorité sur lequel repose le catholicisme d'une part, d'autre part de supposer dans la conscience humaine des forces, des vertus propres dont l'existence condamnerait absolument tout le système théocratique qui repose sur la chute de l'homme et son incapacité de faire le bien par luimême.

M. Renan, de son côté, laisse percer fréquemment le dédain que lui inspire l'espèce humaine prise dans son ensemble, le profanum vulgus, le servum pecus. Ce dédain et le sentiment exagéré de sa propre sut>ériorité le conduisent presque au même résultat que la foi bornée de son adversaire. Il ne sépare pas les honunes en sauvés et en réprouvés^ mais en viUgaires et en raffinés. Il se renferme dans un petit monde exclusif, avec un nombre restreint d'élus, qui sont les délicats, les hommes de génie — d'un certain génie naturellement. — Ceux-là communiquent entre eux, échangent leurs idées sur la marche et les besoins de l'univers; ils ont même une religion spéciale, interdite au commun, «la religion épurée.» Parlant de Dieu, le philosophe ne craint pas d'écrire: « Tu n'appartiens qu'à nous qui savons te chercher. Les

186 BÉRANaBR.

blasphèmes de l'homme de génie doivent plus te plaire que le vulgaire hommage ds la gaité satisfaite. »

Faut-il le dire ? à cette nouvelle religion qui exclut ou rejette les 99/1 00~ de ITiumanité, à cet « idéal obscut' et mystérieux » que les simples d*esprit ne pourront jamais atteindre, nous préférerions la religion violente^deM. Veuillot. Celle-là, du moins, prétend s'offrir toute à tous. Elle n'établit point de catégories aristocratiques. Tous les hommes sont égaux devant elle; elle ne voit en eux que des Ames à sauver. Elle abêtit, mais elle soutient les faibles et consolé les indigents. De l'enseignement du maître, elle a conservé, non dans la pratique, mais théoriquement, le « Laissez-venir à moi les petits enfants. »

M. Renan est une des figures de ce temps-ci les plus singulières et les plus intéressantes à étudier. Pour le bien comprendre, il faut se rappeler son point de départ, le séminaire, et ne pas oublier qu'il appartient à la race bretonne, une race « mélancolique » par excellence, portée au rêve, et par conséquent très-absolue — quoique cela paraisse contradictoire — dans ses systèmes, conservant quand même le besoin de croire, manquant de douceur, marquée du sérieux et de la raideur anglo-saxonne, n*ayant pas encore puisé, dans son contact journalier avec l'esprit français, cette grâce affable et cette indulgente sympathie qui en sont la plus grande force.

La foi catholique, comme toute foi religieuse arrêtée, convient merveilleusement à ces natures sévères et vigoureuses, mais dépourvues de souplesse et frappées , on ne sait pourquoi, dès le berceau, d'une

irrémédiable tristesse. Le Breton contemple volontiers le del, mais le del lui paraît toujours couvert d'une brume épaisse, et la lumière qui en descend arrive à lui pâle et grise. H aime l'infini, mais il en parle avec une sorte de terreur : il en paraît écrasé.

C'est Uen la patrie de Chateaubriand, de LaMennais et de M. Renan.

Élevé au séminaire, M. Renan a été fervent catholique : il a cru. H en reste toujours quelque chose. C'était, d'ailleurs, un tempérament religieux. Chez ces hommes, les premières croyances laissent des traces ineffaçables. Alorft même qu'ils s'en affranchissent plus tard, on dirait que leur cerveau coulé dans le moule de certaines convictions, imprime sur toutes les idées qui se succèdent en eux l'empreinte qu'il a reçue primitivement. Oiseau élevé en cage, recouvrant tout à coup la liberté, leur intelligence a brisé les barreaux du cachot,' mais elle a perdu l'usage complet de ses ailes trop longtemps reployées. Élevés dans Tlibsolu, nourris de solutions toutes faites, ils ont de l'absolu dans le tour des idées, et dussent-ils s'élancer, comme La Mennais, vers les plus généreuses spéculations de l'avenir démocratique, on sent encore le prêtre sous le tribun, comme chez M. Renan on sent le séminariste sous le philosophe. •

Ceci est import^pit à constater : quiconque a séjourné pendant une notable partie de sa vie dans le christianisme, quiconque a fermement cru ce que l'Église enseigne, qmconque a goûté les extases égoïstes et les joies timorées de la religion, manque jusqu'à la fin de charité et de tolérance. Qu'il

188 BÉHÀNGER.

Borte du dogme, qu'il le maudisse, il restera dans Yesprit.

Jusqu'à présent on s'était échappé du catholicisme, soit par le protestantisme, c'est-à-dire par le retour à la responsabilité individuelle de la foi, soit en adoptant les idées révolutionnaires — et je prends le mot révolutionnaire dans son acception la plus large, la plus universelle.

Les uns, lassés de cette foi du charbonnier qui ne repose sur rien et 'ne demande pour toute vertu que l'abdication de la volonté personnelle, avaient suivi Luther et Calvin ; les autres, parlant au nom de la raison humaine et des lois de la nature, avaient rejeté cette conception d'un Dieu « jaloux » ayant créé l'homme pour le mal et le punissant pour le mal qu'il faisait ainsi ïatalement. A l'aide du bon sens et de la science, ils démontraient que l'honune possède en lui-môme tout ce qui est nécessaire à rhonune ; ils enlevaient du ciel un idéal impossible et inutile, et le ramenaient sur la terre où seulement il peut enfanter les grandes vertus sociales et le sentiment de la justice, complètement détruit par toutes les conceptions religieuses de tous les temps, s'il faut en croire M. Proudhon. M. Renan a pris un troisième chemin. Visiblement antipathique aux formules banales de la dévotion vulgaire ; peu satisfait des solutions qui datent du temps où Ton ne connaissait rien, ou presque rien de l'univers, — solutions que l'ignorance curieuse, en face de problèmes mal posés, mal compris, s'empressa d'adopter, parce qu'elles flattaient l'homme en faisant Dieu à son image et en lui donnant le premier rang dans la

création, — M. Renan s'est débarrassé des entraves dogmatiques : il a gardé la tendance religieuse qui est le fond même de sa nature. Aussi en s*éloignant de la discipline catholique pour se réfugier au sein fécond de la science, a-t-il conservé une façon toute théologique de penser librement, et n'a-t-il guère fait que changer de religion. Certes, sa nouvelle religion est plus « épurée, » suivant la propre expression du philosophe, c'est-à-dire moins surchargée de formules et d'erreurs matérielles ou de fausses conceptions de l'univers que son ancienne religion, mais d'autre part, elle est moins sympathique et moins accueillante. Esprit distingué, quoique non affranchi tout à fait et d'ailleurs peu généreux, il aime moins la vérité qu'il ne méprise l'erreur, et ce qui lui déplaît le plus, c'est la vulgarité. Trop intelligent, trop savant pour croire, contre le bon sens et contre les découvertes modernes, à l'antique Jéhovah, mais trop théologien, ou — si l'on préfère — de complexion trop reUgieuse, pour reporter sur les efforts et les souffrances de l'humanité l'intérêt et l'amour qu'il portait jadis aux choses du ciel, dévoré en un mot de la passion de « faire du divin » — passion qui a créé tous les dieux et toutes les églises — , il a simplement dégagé son idéal de la gangue dogmatique, lui a été son caractère personnel et arrêté, et l'a placé bien loin dans « le mystère de l'infini. »

Suivant lui :

La vraie religion est le fruit du silence et du recueillement. Elle est synonyme de distinction^ d'ÉLÉVATiON, de raffinement; elle naît avec la délicatesse morale, au moment où

190 BÉRANGBR.

l'homme Yertueiix, rentrant en Ini-mème^ écoute les voix qui s'y croisent. En ce silence^ tous les sens étant apaisés^ tous les bruits du dehors étant éteints^ un nrarmure pénétrant et doux sort de Tàme et rappelle^ comme le son lointain d'une cloche de village^ le mystère de Finfini. Semblable alors à un enfant égaré qui cherche vainement à démêler le secret de sa naissance inconnue^ Thomme se sent dépaysé. Mille signes de la patrie provoquent chez lui de mélancoliques retours. Il s'élève au-dessus des terres fangeuses de la réalité vers des champs pénétrés de soleil; il sent ces parfums des jours antiques ...^ etc.

On voit tout de suite que cette vraie religion, synonymie de distinction, d'élévation, de raffinement, qui naît et ne peut exister qu*avec la délicatesse morale, ne sera jamais la religion de la foule. Cette pauvre foule, la voilà vouée aux grossières superstitions, ce qui importe peu à M. Renan : il ne s'inquiète guère de la plèbe intellectuelle, et cela se comprend. Il a fait de la religion une sorte de question d'art. Son Dieu rentre dans la catégorie de ces pures conceptions de l'esprit qu'on appelle le beau, l'idéal. De même qu'en peinture, en musique, en poésie, il n'y a qu'un petit nombre d'élus capables de comprendre et de goûter le charme des chefsd'œuvre de Raphaël et du Titien, de Mozart et de Beethoven, d'Homère, de Corneille, ou de Voltaire, de même il n'y a que des honmies supérieurs et choisis qui puissent comprendre le Dieu de M. Renan.

Une pareille religion, si elle existait jamais, serait la pire de toutes les rehgions, car elle n'aurait pas même pour se justifier l'excuse invoquée par

toutes les théologies de tous les temps : elle ne tendrait en aucune façon, soit à telever Thomme, soit à le fortifier ou à le consoler. En ce setis, bien inférieure au christianisme, qui, malgré son principe AUTORITAIRE, u'est pas essentiellement ennemi de l'égalité, cette reUgion rétablirait la plus redoutable des aristocraties, l'aristocratie des intelligences. Cette aristocratie existe dans la nature, mais elle y est bienfaisante, parce qu'elle y reste ime force et ne devient jamais un privilège; parce qu'elle impose des devoirs et ne crée aucun droit.

Heureusement, le système théologique préconisé par M. Renan, n*est point ime foi dont nous ayons à craindre Tenvahissement. Affaire de dilettantisme, jouissance délicate et suprême offerte aux amateurs de divin et aux rafi^és , il dissimule sous la richesse et la pompe du style un athéisme sentimental et poli. La masse populaire manque de distinction, mais elle a, et cela vaut mieux — surtout dans des questions de cette vitale importance dont elle ne fera jamais un simple jeu d'esprit, une sorte de luxe moral — , tm gros bon sens terre à terre qui lui permet de tirer imtnédiatement la conclusion nécessaire des i^t&aiisses posées. La foule ne comprendra rieh à la théologie éthérée, à la rehgion épurée de It. Rehàn, : elle ne se trompera pas sur le résiiltat final de ëës travaui critiques. A travers la phrase, elle ira à l'idée; elle ne verra dans ses écrits que le côté indiscutable^ eUe profitera des faits qu'il démontre; elle retiendra ses arguments contre la thèse chrétienne; elle s'inquiétera peu des formules respectueuses et quelquefois embarrassées de Tar-

tiste; elle dégagera la pensée de l'auteur, et s'arrêtera avec la science et la vérité à la porte de ce nouvel Éden de la « religion épurée », où se réfugie le philosophe breton, pour sauvegarder, malgré la logique, les jouissances élevées d'une imagination raffinée*

On devine combien M. Renan, avec un pareil dédain du vulgaire, avec un si grand désir de ne s'adresser qu'aux hommes d'élite, doit peu estimer, peu comprendre Déranger et son œuvi-e. Déranger est im vulgarisateur par excellence. « Le peuple, c'est sa muse. » C'est pour le peuple qu'il chante, c'est à lui qu'il s'adresse. S'inquiétant peu des classes riches, qui ont à leur disposition tous les moyens de s'instruire, il s'efforce de répandre chez les pauvres et les ignorants ime certaine quantité d'idées qu'il croit justes et bonnes. Il connaît les sentiments du peuple et les lui répète en beau langage, car il sait qiie parler bien, c'est penser mieux. Son rêve, c'est de voir les savants installer leur chaire sur une borne au coin de la rue, afin d'enseigner les ignorants et d'élever le niveau moral de l'humanité. Il dédaigne le raffinement au moins autant que M. Renan dédaigne le vulgaire. U aime la simplicité et la clarté. Sa vie tout entière proteste contre l'opinipn étrange de M. Renan que « la clarté est l'opposé de la poésie et de la religion^ qui poursuives un idéal obscur et mystérieux:, » Pour Déranger, la clarté, c'est le génie ; et, en effet, le rôle de l'homme de génie doit être de guider les autres, de les initier à la vérité, à une conception meilleure du but de la vie, de chasser du monde l'obscurité et le mystère, abris der-

nère lesquels se réfugient toutes les erreurs et toutes les iniquités :

C'est en éclairant raniyers Qn*on éteint les discordes *.

Aux yeux du chansonnier, le grand homme est celui qui fait le plus de bien, qui répatid le plus d*idées fécondes, qui détruit le plus de préjugés malsains. Il n'admet point Tart pour l'art, c'est-à-dire l'art stérile ; mais il n'admet pas davantage que les esprits supérieurs aient été créés pour le pur délassement des blasés et des indifférents qui se plaisent à deviner, et que le dernier mot de l'inspiration soit d'ofi&ir à la curiosité des délicats et des raffinés d'élégants et pompeux logogriphes déchiffrables pour les seuls initiés. Il aime l'humanité, il croit en son avenir; il pense qu'après l'égalité devant la loi, obtenue au priy de tant de sang versé, lo peuple, c'està-dire tout le monde, l'humble et le pauvre comme le riche, a droit à l'égalité devant la science et devant la vérité. Démocrate, il a compris que la démocratie réelle ne deviendra possible que du jour où la lumière aura chassé les ténèbres, nous voulons dire les préjugés et l'ignorance qui régnent encore dans les masses profondes de la nation. En un mot, il rêve des c<Burs épurés, et M. Renan invente, à l'usage de quelques-uns, la relijiion épurée. Un abîme, on le voit, sépare ces deux grands esprits : ils sont aux deux pôles opposés.

La contradiction cependant n'empêche pas toujours la justice, et l'on a vu des hommes compren-

^ * BiMÂJfQEtk, Les Missùmnairei.

194 BÉRANOËR.

dre et respecter les idées qu'ils ne partageaient pas. Cette justice s'appelle la tolérance. Nous ne devons pas nous attendre à la trouver chez M. Renan. Ancien catholique, aujourd'hui philosophe, il est toujours resté théologien. Il sera donc intolérant.

Le 17 décembre 1859, M. Renan a pubUé dans le Journal des Débats^ sur Déranger, à propos d'une nouvelle spéculation de librairie S im article aussi curieux qu'instructif. Il y fait, au sujet du chansonnier, le procès de l'esprit français, et l'on conçoit facilement que le traducteur du Livre de Job ne puisse aimer ni apprécier cet esprit si contraire au génie du critique religieux. On prévoit déjà qu'il trouvera vulgaire sa simplicité,* qu'il prendra sa clarté pour une absence de profondeur, qu'il appellera sa gaité * platitude, »

n commence par nous déclarer qu'il a lu Déranger « fort tard et comme on lit un document historique, » ce qui prouve tout d'abord que M. Renan est resté bien longtemps étranger à la connaissance des luttes et des idées contemporaines. «Je suis donc mal placé pour le bien comprendre, ajoute-t-il, et je me défie d'une certaine injustice dan^ les sentiments qu'il m'inspire. »

Nous voilà prévenus.

On ne peut nier que son œuvre ne soulève aux yeux

du critique une singulière difficulté. La légèreté, chez lui, est réfléchie et voulue. C'était, dit-on, un homme sobre, d'un jugement rare, plein de bon conseils, buvant peu et beaucoup plus prévoyant qu'il ne voudrait le faire croire dans ses

I Le Béranger du familles. PArit, Pbrrotin, 1859*

RBNAN. 195

chansons. Quand on m'apprend tout cela> je buû presque tenté de m'éciier : tant fis ! Viveur, je Teusse placé à côté de see confrère», représentants de l'antique galté, fous de bon aloi, buveurs sincères qui le faisaient pas de chansons sociales et philosopkiqxies et ne voyaient rien au delà de leurs joyeux refrains. Mais si on m'apprend que Lisette et le chambertin ne sont que des figures de rhétorique, que ce chanteur insouciant qui prétend n'avoir d'autre soin que les dîners du caveau et sa maîtresse S ^ une philosophie, une politique, eH, DIEU ME PARDOimE ! uuc THÉOLOGIE, tofUe nwn esthétique est en d^rrot.

Tant pis 1 disons-nous à notre tour : voilà ce que c'est que d'avoir une esthétique. Puisse le xx* siècle nous délivrer des esthétiques qui sont les théologies de l'art, et des théologies qui sont les esthétiques de la conscience I L'art et la conscience, devenus libres, ne s'en porteront que mieux. Ils marcheront alors à pas de géants au lieu de se mouvoir dans le cercle monotone et restreint qu'ils décrivent en tirant sur leurs courtes chaînes.

M. Renan vient d'exprimer son gmnd grief contre Béranger avec une extrême franchise, et de montrer du même coup rinconvénient de ces classifications arrêtées en vertu desquelles chaque genre commence à tel point et finit à tel autre. Grâce à ce système, un chansonnier ne doit plus seulement faire des chansons, mais encore il doit les faire d'après certaines règles établies d'avance. L'esthétique a décrété que la chanson se composait de tels et de tels éléments : ne parlez donc plus d^élever un genre,

* Où M. Renan a-t-il vu que Béranger prétendait n'avoir tfautre soin que les diners du caveau et sa maUresse ?

f96 BÉRAN&ER.

de Tagrandir, l'esthétique s'y oppose. En matière d'art, elle possède la vérité absolue et l'enseigne, comme en matière de religion, TÉglise vous enseigne vos devoirs. Il faut adorer Dieu ainsi et non autrement. Si vous voulez adorer mieux le Créateur, vous rapprocher de lui, en négligeant certaines pratiques pour vous consacrer à Texercice de certaines vertus qu'elle n'exige point, loin d'applaudir à vos efforts, à ce progrès de la conscience découvrant en ellemême de nouvelles sources de bien, elle vous déclarera hérétique. Hors l'Église point de salut. — Si vous prenez la chanson au cabaret, folle et rieuse, mais sans idées et sans principes, et si vous faites de la fille du ruisseau une Némésis vengeresse de l'honneur de la patrie et des souffrances du pauvre, une œuvre de foi politique et philosophique, bien loin de se féliciter de cette heureuse tendance qui prouve combien le niveau moral s'élève partout et en toute chose, l'esthétique laucera ses foudres contre la nouvelle chanson, en déclarant que c chaque genre est bon, pourvu qu'il soit franc et vrai..., » que « le mauvais est ce qui est artificiel ; » elle stigmatisera lé chansonnier en l'appelant « faux ii>rogne et faux libertin. »

Mais, direz-vous, rien ne prouve que le genre de la chanson politique et philosophique, de la chanson à idées^ en un mot, soit un genre « artificiel »

— « Pardon, répond l'esthétique en feuilletant son code; à l'époque où j'ai rendu mes lois, on ne connaissait que la chanson à boire, et j'ai soigneusement réglementé ses droits et ses devoirs ; je l'ai internée au cabaret par mesure de précaution et pour

RBNAN. 197

sauvegarder la morale publique. Or, je suis l'esthétique, c'est-à-dire la vérité, donc j'ai raison. Donc une chanson qui parle de Dieu, de l'humanité, de réformes sociales, outrepasse tous ses droits et mérite une répression sévère ; donc en sortant du cabaret, en s'aventurant dans le monde moral, où Ton pense, où l'on espère, où l'on combat pour le triomphe de la liberté, le chansonnier est en rupture de ban et je l'arrête. Si ce chansonnier est « un homme sobre, d'un jugement rare, plein de bon conseils, buvant peu et beaucoup plus prévoyant qu'il ne voudrait le faire croire dans ses chansons, tant pisl » C'est un hérétique, je veux dire « un faux ivrogne .et un faux libertin. » Hors l'esthétique, point de salut.

Je ne vois plus dans Texpression de cette gaité menteuse qu'une amplification d'écolier, quelque chose d'analogue aux vers latins que, du temps de nos pères^ l'homme le plus rangé Dûsait sur le vin et l'amour par système poétique^ et comme signe de son admiration pour Horace. En vérité^ conçoit-on qu'en un siècle préoccupé de problèmes aussi sérietuo que ceux qui nous obsèdent, un homme de sens ait accepté devant le public le rôle de faux ivrogne et de faux libertin? Gomment choisir de sang-froid un genre de littérature où la condition essentielle (l'esthétique toujours) pour rester dans le vrai, est d'être un mauvais sujet? Désaugiers, si inférieur à Béranger sous le rapport de la portée d'esprit, me semble un bien meilleur chansonnier, car il n'a pas d'arrière-pensée, sa gaSté est bien la vieille gaSté sans conséquence, etc.

Nous ne relèverons qu'une phrase de ce passage, celle où M. Renan s'étonne de voir « en un siècle préoccv/pé de problèmes aussi sérieux que ceux qui nous

198 BÉKANGER.

obsèdent » un « homme de sens » accepter le rôle qu*a joué Déranger, à savoir, non pas le rôle de c faux ivrogne et de faux libertin, » mais le rôle difficile entre tous d'écho et de vulgarisateur élégant et poétique de ces préoccupations sérieuses. M. Renan ne semble pas comprendre que cette transformation de la chanson — qui met son esthétique « en désarroi » — prouve justement « la puissance des besoins nouveaux » de notre époque et témoigne en sa faveur. Il ne comprend pas qu'on doit savoir gré à rhonmie de talent et de sens qui, laissant de côté les grands genres où l'on travaille en vue de la postérité, s'est adressé au peuple, dans le genre populaire que le peuple connaissait de longue date, pour faire pénétrer jusqu'à lui quelques-ims des nobles sentiments dont on sert depuis si longtemps aux riches et aux lettrés le festin délicat. Le critique a-t-il oublié, parmi tant d'autres strophes, cette strophe si belle et si touchante du poëte parlant à la muse des pauvres et des ignorants?

Étends, ma fée, étends sur eux tes ailes. Parfume l'air de leurs obscurs abris ; Qu'un peu de vin, non le vin des querelles, Le Tin de joie, éveille leurs esprite.

A leurs liqueurs mêlant ton ambroisie, Pais qu'à mon nom, un jour ils disent tous : GUwre à set chants, c'est lui qui jusqu'à nous Fit descendre la poésie !

N'a-t-il pas lu dans la préface de lî^33, ces passages si simples et si vrais, qui renversent en quelquelques mots tout l'échafaudage de sa critique?

Ites chansons^ c'est moi. Aussi le triste progrès des années

8*7 fiyt sentir tu far et à mesure que les folumes s'acctonuleBt, ce qui me fait craindre que eelui-d ne paraisse bien sérieux. Si beaucoup de personnes* m'en font un reproche^ quelques-unes m'en sauront gré, je l'espère; elles reeonnaiiront que l'egprit de V époque actuell' a dû contribuer, non moins que mon ft§e> à rendre k choix de mes sujets plus grave et plus philosophique.

On m'a reproché d'avoir dénaturé la chanson, en lui faisant prendre un ton plus élevé que cehii des Collé, des Panard, des Déaaugiers. J'aurais mauvaise gràoe à le contester, car c'est, selon moi, la cause de mes succès. D'abord, je ferai remarquer que la chanson, comme plusieurs autres genres, est toute une langue et que, comme telle, elle est susceptible de prendre les tons les plus opposés. J'ajoute que, depuis 4789, le peuplé ayant mis la main aux affaires du pays, ses sentiments et ses idées patriotiques ont acquis un très-grand développement; notre histoire le prouve. La chanson qu'on avait définie Vexpressùm des sentiments populaires, devait dés lors $*élever à la hauteur des impressions de joie ou de tristesse, que les triomphes ou les désastres produisaient sur la classe la plus nombreuse. Le vin et Vamour ne pouvaient guère plus que fournir des cadres pour les idées qui préoccupaient le peuple exalté par la révolution, et ce n'était plus seulement avec les morts trompés, les procureurs avides et la barque à Caron, qu'on pouvait obtenir l'HoimEUE d^tre chanté par nos artisans et nos soldats aux tables des guinguettes. Ce succès ne suffisait pas encore; il Mait de plus que la nouvelle expression des sentiments du peuple pût obtenir Ventrée des salons, pour y faire des conquêtes dans Vintérét de ces sentiments. De là autre nécessité de perfectionner le style et la poésie de la chanson.

Paut-il continuer?

J'ai pensé quelquefois que si les poètes contemporains atdent léfléchi que désormais c'est pour le peuple qu'il faut

cultiver le$ lettre», ils m'auraient envié la petite palme qu'à leur défaut je suis parvenu à cueillir, ... Quand je dis peuple, je dis la foule; je dis le^uple d*en bas, si Ton veut. 11 n'est pas sensible aux recherches de Tesprit, aux délicatesses du goût; soit! mais par là même, il oblige les auteurs à concevoir plus fortement, plus grandement, pour captiver son attention. Appropxiez donc à sa forte nature et vos sujets et leurs développements; ce ne sont ni des idées abstraites, ni des types qu'il vous demande: montrez-lui à nu le cœur humain

INVENTEZ, CONCEVEZ POUR £EUX QUI TOUS NE SAVENT PAS LIRE, ÉCRIVEZ POUR CEUX QUI SAVENT ÉCRIRE.

Tout cela est bien malheureux pour l'esthétique, mais soyons fiers que notre siècle ait produit un homme qui comprenait si bien les devoirs du talent et du génie envers les déshérités, qui ait appliqué d'une façon si féconde ses sentiments démocratiques dans une société fondée sur la démocratie.

Nous ne sommes qu'à la moitié du procès intenté par M. Renan au chansonnier. L'esthéticien a commencé, le théologien va continuer. Le nom seul, du reste, aura changé, car, au fond, la querelle est purement ihéologique.

De toutes les parties du système poétique de Béranger, celle qui me surprît le plus, quand je le lus pour la première fois, ce fut sa théologie. Je connaisiais peu alore Vesprit français; je ne savais pas les singulières alternatives de légèreté et de pesanteur, de timidité étroite et de folle témérité qui sont un des traits de son caractère. Toutes mes idées furent troublées quand je vis que ce joyeux convive, que je m'étais figuré mécréant au premier chef, parlait de Dieu en langage fort arrêté. Le vieux chansonnier (le chansonnier d'autrefois, le vrai, suivant l'esthétique^, lui, n'avait pas de THÉou>GiB. il était athée par essence^ non qu'il niât la Divi-

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nité, c'eût été là un effort de spéculation dont cette inoffensive créature eût été incapable ; mais renfermé qu'il était dans sa bonne et patriarcale gslté^ toute ea -religion consistait à ne faire de mal à personne. La chanson déiste était alors profondément inconnue. La naïveté toute bourgeoise de cette théologie d'un genre nouveau, cette façon de ^ificUner le verre en main devant le Dieu que je cherchais avec tremblement, furent pour moi un trait de lumière. A l'indignation que me causa l'idée n'uKBi confraternité religieuse avec ceux qui adorent de ul sorte se mêla le sentiment de ce qu'il y a de fatalement limité dans les manières de voir et de sentir de la France. Vinourable légèreté religieuse de ce grand pays, orthodoxe jusque dans sa galté, me fut révélée, et le Dieu des bonnes gens m'apparut comme l'étemel Dieu gaulois contre lequel lutterait en vain tbute tentative de philoeophie et de religion

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