‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 21 sur 68 · ÉPURÉE · texte numérisé non relu

ÉPURÉE

Procédons par ordre.

M. Renan dans ce passage écrit trois fois le mot théologie , qu'il avait déjà mis en avant dans notre première citation. Ce qui le choque au suprême degré c'est de penser qu'un chansonnier ait osé avoir une théologie. Que M. Renan se rassure à cet égard : Déranger n'avait pas, Dieu merci, de théologie. Il était trop sensé , trop ami du progrès pour cela. Il savait que les théologies, comme les esthétiques, conmie tout ce qui prétend réglementer la conscience où le cerveau de Thomme, appartiennent au passé et comptent parmi les entraves dont le poids a le plus contribué depuis dix-huit siècles à retarder la marche de l'humanité. Il savait qu'une théologie est toujours le progranmie officiel d'une certaine quantité de connaissances acquises et déclarées complètes jusqu'au jour où des connaissances nouvelles viennent rem-

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placer les anciennes et du môme coup supprimer le monde moral gui reposait sur elles.

Ennemi des révolu lions comme tous les vrais révolutionnaires, il laissait sa porte ouverte sur l'avenir, afin que l'avenir ne Tenfonçât pas ; il ne s'amusait pas puérilement à s'enfe^^mer avec les idées et les croyances que la nature de son esprit et les hasards de sa vie lui avaient suggérées, pour édifier mx système de théologie ioute neuve destinée à remplacer les antiques théologies. Il ne s'ingéniait pas à mettre à la place de formules étroites des formules plus larges, sans doute, mais que la pensée humaine, dont la croissance est sans limite, fera éclater demain.

A la religion orthodoxe, il n'opposait point de religion, même la plus épurée. Il était déiste, voilà tout. C'est-à-dire qu'il croyait en un. Dieu bon, indulgent comme im père, aimant ses enfants et se plaisant à les savoir heureux , parce qu'il ne les a point crées pour le mal et la douleur. Il n'y a aucune théologie là-dedans. Il y a la foi res{)ectable d'un homme simple et bienveillant, qui rôve un Dieu simple et bienveillant lui-môme, qui fait « du divin, « mais qui le fait suivant les tendances de sa nature :

De Tuniven observant la machine, J*y vois du mal et n*airoe que le bien.

M. Renan semble croire qu'un chansonnier ne devrait jamais prononcer le nom de Dieu. De sa fréquentation assidue avec la Bible, il a conservé, dirait-on, des préjugés depuis longtemps en désaccord

ASNAN. 203

avec les tendances de Tesprit moderne, et plus dignes de rOrient fanatique que de l'Europe contemporaine. Gomme les Hébreux, il croit son Dieu souillé si les profanes s'approchent de Tarche sainte. Qu'on nous permette de le dire, cela n'est ni d'im philosophe, ni d'un homme élevé au milieu du courant égalitaire et fraternel qui traverse nos sociétés. Avant M. Renan, on avait pris Thalntude de penser que le devoir de tout homme était d'avoir des convictions et son droit de les exprimer.

« Je connaissais peu alors l'esprit français, » ajoute-t-il.

C'est im malheur poiu* nous et pour M. Renan; pour M. Renan qu'une meilleure connaissance de l'esprit du pays auquel il allait s'adresser aurait préparé à plus de justice et de largeur dans ses opinions ; pour nous qui eussions aimé à retrouver en lui, mêlées à son beau talent, quelques-unes de ces qualités caractéristiques que le monde nous envie ou nous reproche, ce qui revient au môme. « Toutes mes idées fiirent troublées, » nous dit-il encore. Nous le croyons volontiers, mais cela ne prouve pas que Déranger ait eu une théologie, ni qu'il ait eu tort de chanter avec respect le Dieu des bonnes gens auquel il croyait sincèrement. Cela prouve tout au plus que M. Renan avait depuis longtemps conçu à priori une certaine quantité d'idées, et que les faits

— cela n'arrive-t-il pas toujours en semblable cas?

— démentaient ses théories.

L'auteur des Essais de critique reliffieuse, se montre étonné que le chansonnier se soit permis de parler de Dieu « en langage fort arrêté. » U blâme évidem-

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ment le langage arrêté, c'est-à-dire net et clair, dans ces sortes de questions.

Ce qoe l'on eoDçoit bien 8*énonce clairement Et les mots pour le dire arrivent aisément.

En pareille matière trop sujette à la confusion, au malentendu, aux restrictions mentales et aux arrièrepensées, la netteté ne serait-elle pas une des qualités les plus importantes? Il existe, nous le savons, une autre manière de parler de Dieu, où Tidée se cache derrière les voiles magnifiques d'un style éloquent et tout rempli de 80U3-entendus. Il y a l'école de M. Renan, qui aime le vague et le mystère à la faveur duquel on va très-avant sans effrayer les esprits timorés. On fliitte ainsi la délicatesse des gens qui se plaisent à deviner les rébus philosophiques, à entrevoir la Vérité dans un lointain vaporeux où elle endosse les draperies flottantes de la Fable.

Mais s'il y a des tempéraments mélancoliques et respectueux, aimant à parer la victime qu'ils immolent au milieu des nuages d'encens, il y a des tempéraments moins compliqués dont le cri de Goethe mourant : « De la lumière, plus de lumière I » exprime bien le vivace besoin. Ceux-là voient clair dans leurs propres sentiments; ceux-là travaillent pour tous et non pour un cercle choisi d'adeptes ; ceux-là s'inquiètent surtout de savoir ce qu'ils veulent et ce qu'ils repoussent, et de le dire hautement, comme sans emphase, au pubUc entier : il peut du moins en profiter, et son éducation se trouve fort avancée par cette louable franchise.

RBNAN. 205

D*ailleurB, ce reproche d'avoir c parlé de Dieu en langage fort arrêté, » ne pouvait se rencontrer que sous la plume liabile de M. Renan, à qui on n'adressera jamais un semblable reproche, puisqu'il conçoit autrement le rôle de la haute philosophie.

Suivant l'illustre écrivain, « toute la rehgion de l'inoffensive créature (qui s'appelait autrefois un chansonnier), consistait à ne faire de mal à personne. »

Nous ne relèverons pas l'expression d'inoffenHve créature^ où se marque un dédain trop hébraïque, nous le répétons, pour des hommes moins heureusement doués, à coup sûr, que M. Renan, mais ayant sans doute, leur valeur propre, comme toutes les créatures. Seulement nous lui demanderons s'il connaît beaucoup de reUgions meilleures que celle qui consiste à ne fenre de mat à personne ?tie pas faire de mal, n'est-ce pas le commencement de la sagesse ? N'est-ce pas la première loi de ce code de la morale étemelle dont la seconde loi est de faire le bien?

Dût-on nous traiter d' « impie » et de « philistin, » nous préférons cette religion à celles qui consistent à brûler nos semblables sous prétexte d'hérésie, et même à certaine philosophie très-belle et très-élevée, nous le reconnaissons volontiers, malgré sa tendance trop visible au dédain. Or le dédain, ce frère cadet de l'orgueil, conduit à l'indifférence, et rindiflërence n'est qu'une forme adoucie de Tégoïsme. Que l'auteur de la Vie de Jéstis y prenne garde et qu'il se défie de ce petit sentiment, car c'est en son nom que le philosophe reproche à la prétendue théologie de Déranger sa naïveté toute

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bourgeoise, cette façon de s'incliner le verre en main devant le Dieu que M. Renan « cherche avec tremblement. B

Qu'on tremble en cherchant Dieu, nous n'y voyons aucun mal, quoique cela nous paraisse peu logique et semble donner du Créateur, quand on y croit, une singulière idée où nous retrouvons toujours beaucoup trop du Jéhovah asiatique. Mais pourquoi serait-il interdit ou malséant de le chercher en riant, le verre en main? Chacun cherche à sa manière, l'un à droite, l'autre à gauche ; celui-ci affectionne les petits sentiers détournés et fleuris, à Tombre discrète ; celui-là préfère le chemin de traverse, plus rude et plus court ; cet autre choisit la grande route en plein soleil : l'important, n'est'-ce pas de trouver?

Pourquoi sortir des dogmes arrêtés, si Ton se montre aussi intolérant qu'eux ? A quoi bon revendiquer pour soi le droit d'adopter une certaine religion, la * religion épurée, » si l'on marchande à autrui le droit d'adorer le Dieu des bonnes gens? N'est-ce donc pas l'amour de l'indépendance, de la libre pensée, qui vous a jeté hors de l'Église catholique, apostolique et romaine ? Est-ce pour fuir Tintolérance et la servitude intellectuelle, pour contribuer à l'affranchissement des consciences que vous avez rompu avec les formules toutes faites, ou bien est-ce simplement pour élever autel contre autel, et présenter vos conceptions particulières du divin, comme la conception absolue ?

Il nous est pénible de revenir sur la phrase qui termine ce passage :

RSNAN. 207

A l'OIDIGRÀTION que mi CàDSA l'idée d'une COnFRÀTERRlTÉ ftKUGIEUSE A¥EC CEUX QUI ADORENT DE LA SORTE^ OtC*

phrase malheureuse, s'il en fut jamais, et qui rappelle l'exclamation du Pharisien de TÉvangile, priant ainsi : « 0 Dieu, je te rends grâces de ce que

je ne suis point semblable au reste des hommes ni

môme à ce PMicain ^ »

Ce sont là de ces indignations que Ton ferait mieux de s'épargner à soi-même, en les épargnant aux autres I

Personne n*a jamais songé à confondre le Dieu de Déranger, le Dieu des bonnes gens avec le Dieu mal défini du mystère et de M. Renan. Pas plus que ce dernier nous n'adorons le Dieu du chansonnier, mais nous n'adorons pas davantage le Dieu du philosophe breton, ou le Dieu de M. VeuiUot. De ces trois dieux, deux, à coup sûr, manquent de charité. L'un plonge dans les flammes de son enfer presque tous les grands hommes que la terre a produits ^;

* ÉTangile selon saint Luc, ch. XTiii, ▼. 11.

3 « Apprenez lotre catéchisme. Sachez que nous damnons tout le monde, quand nous sommes sur les bancs; c'est là notre plaisir. Nous comptons environ six cents millions d'habitants sur la terre. A trois générations par siècle, cela fait environ demC milliards ; et en ne comptant seulement que depuis quatre mille années, le calcul nous donne quatre-vingts milliards de damnés, sans compter tout ce qui l'a été auparavant, et tout ce qui doit Tétre après. Il est vrai que sur les -quatre-vingts milliards il fautôter deux ou trois mille élus qui font le beau petit nombre, mais c'est une bagatelle; et il est bien doux de pouvoir se dire en sortant de table : Mes amis, réjouissonsnous, nous avons au moins quatre-vingts milliards de nos frères dont les ftmes toutes spirituelles sont pour jamais |à la proche, en

206 BÉRAM6BR.

Fautre s'indigpie des adorations sincères qui ne s'expriment pas dans |ine eertaine langue spéciale : il choisit pour ses familiers im petit nombre d'élus auxquels la fortune donne le loisir dégoûter le « n- Imce » et le « recmiUement, b d'apprendre la « distmctùm D et le « raffinement, b Si le premier est l'ennemi né de la raison, le second est Tennemi du pauvre : la démocratie, c'est-à-dire le règne de la raison au nom de tous, les repousse également.

M. Renan est blessé au vif par ce « Dieu de guinguettes et de gens attablés, qu'on traite en camarade et en bon vivant. » Cela « Virrite comme une usurpation de titre de noblesse. » Il est tenté « de se faire athée, pour échapper au déisme » de Béranger, « et dévot pour n'être pas complice de sa platitude. »

Ici nous n'avons plus à discuter, puisque l'écrivain se jnet en scène lui-même et se croit atteint dans sa dignité. Nous lui ferons donc observer tranquillement qu'il ne s'agit pas de lui, ni de son Dieu; que le monde est assez grand pour contenir sa personnalité et sa théologie, à côté de la personnalité et du déisme consolant de Béranger; que les gros mots ne sont pas des raisons, et qu'il seyait à l'un des plus remarquables représentants dé l'esprit d'investigation moderne de prouver, par sa modération et l'oubli momentané de son rôle de réfonnateur-théosophe, que l'intolérance est ûlle des faux dieux et la violence une arme anti-libérale.

Au lieu d'anathématiser ce chansonnier qui s'est

attendant qu'on retrouTe leon corps poor les faire râtir a^«c elles. » (VoLTÀiiB. Facéties, l'* anecdote sur Bélisaire.)

cru en droit d'aimer Dieu à sa façon, et qui Ta conçu suivant les instincts -démocratiques de sa nature, c'est-à-dire tout à tous ; au lieu de le repousser lui, son esthétique et sa théologie dans le ruisseau où naquit jadis la chanson, il valait mieux, esprit ouvert et cœur sympathique, chercher les causes de cette nouvelle forme de la chanson que vous appelez la chanson déiste. Il valait mieux, au lieu de s'ériger en censeur amère de l'esprit français — qui a doué de quelques-uns de ses charmes la Vie de Jésits —, comprendre la nécessité historique de cet esprit soi-disant léger et qui porte l'idée à tous les bouts de l'univers ; il valait mieux apprécier la puissance de cette arme fine et forte, que vous croyez faible parce qu'elle est souple comme l'acier, sauf à ne point vous en servir, si votre main a rhabitude de manier d'autres armes dont personne ne nie l'éclat et la bonté. Il valait mieux ne pas dire de Voltaire qu'il est « un esprit léger, et non pas un esprit hardi, » ce qui est de l'ingratitude, car nous lui devons tous de pouvoir écrire ce que nous osons écrire, et ce qui est injuste, car les plus hardis de nos contemporains, à l'aide de la science des textes (la philologie) et de la critique historique, dont il fut un des premiers créateurs , continuent seulement, en s'appuyant sur les découvertes modernes ignorées du philosophe de Ferney, le travail qu'il entreprit et mena à fin au xviii* siècle. Nous faisons de l'exégèse, il faisait du bon sens. Ceux qu'il n'a pas convertis seront convertis par nous, car on ne nie pas les faits, comme on refuse de croire à la raison, mais, par un chemin plus sûr

210 BÉRAN&BR.

et moins direct, nous allons tout simplement au but où il nous attend depuis quatre-vingts ans.

Cependant lorsque M. Renan entame le procès de la France, de Voltaire et de Déranger ; lorsqu'il les accuse d'incroyable légèreté et de vulgarité; lorsqu'il leur reproche et leur esprit et leur gaieté, M. Renan tout entier n'est pas coupable.

Il 7 a chez lui, nous l'avons déjà dit, le Breton mélaîacoUque, ami du mystère dans un siècle qui les supprime tous, et d'une certaine obscurité transparente dans une époque où la lumière pénètre par^ tout; il y a l'honmie grave, d'imagination puissante et triste, que le rire e£Eairouche parce qu'il voit d'instinct le côté un peu lugubre des choses, et que la pensée est en lui un travail et non pas un épanouissement. Celui-là ne ^comprend ni la joie ni Tesprit gaulois, oubliant que les choses légères s'élèvent naturellement, que la bonhomie comporte fort bien la finesse, et qu'un abîme sépare le bon sens de la vulgarité, la clarté de la platitude ; oubliant surtout que la véritable légèreté consiste à juger les choses sur leur apparence, et la valeur d'un homme sur le titre de ses chansons. Aussi n'est-ce pas M. Renan, philosophe français, qui a pu écrire des phrases dans le genre de celles-d :

La gaucherie de l'esprit français^ quand il s'agit de llnfini, cette timidité qui fiait que, ne sachant ni le nier, ni le comprendre, il essaie de lui faire sa part, ne date pas, du reste, de nos jours. Voltaire offrit le premier la combinaison singulière d'un tour d'imagination fort irréligiei|x et même assez immoral avec une philosophie pesante et saine...

Et ailleurs :

RBNAN. 211

Quel droii a Fhomine diisipé sur ces délicates et fugitives impressions? L'esprit léger qui ne Y<Ht pas le sens divin de la vie^ n'est-il .pas l'athée par excellence?

Non, c'est ici Vesjmt breion, juge et partie, qui condamne l'esprit français.

Il 7 a encore, chez M. Renan, le théologien, l'homme de complezion religieuse, imprégné de la discipline catholique, devenu réformateur et même démolisseur, sans être encore vraiment libéral. Celui-là flagelle la France qui repousse « toute tentative de philosophie et de reUgion épwrée. » On dirait un nouveau prophète annonçant «/a borme nou^ veUe » et s'indignant de l'aveuglement des « Gen^ Hls. * En effet, la France qui a repoussé le Dieu de M. Veuillot et le Dieu de Luther, qui n'a pas voulu du Dieu de Rousseau et de Robespierre, qui commence à douter du Dieu de Voltaire et de Béranger, et qui n'accueille que sous bénéfice d'inventaire le Dieu aristocratique de M. Renan, ne se convertira jamais à la « religion épurée, y^ 8i le théologien intolérant a lieu de s'en indigner, le philosophe plus éclairé comprend au fond la puissance intellectuelle de cette nation légère qui ne s'enferme en aucune formule, et va toujours droit devant elle à la recherche du mieux, en refusant de s'arrêter longtemps dans les hôtelleries que prophètes et philosophes ont construites sur sa route.

M. Renan possède des facultés trop remarquables et les emploie d'une façon trop profitable au service d'un des premiers besoins de la conscience moderne pour s'attarder toujours dans certaines négations* Le penseur indépendant et hardi l'emportera cha-

que jour davantage sur l'esprit breton et sur le théologien. Il en viendra à aimer le progrès et la liberté en eux-mêmes ; il gardera sa manière de voir et de sentir, mais il la dépouillera de cette personnalité exubérante qui le rend injuste et Taveugle souvent; il finira par être indulgent et tolérant, par accepter, par aimer chez autrui les manifestations diverses de la noble foi qui Tanime.

Qu'il soit équitable et bienveillant pour les écrivains de bonne volonté, alors même qu'ils se tromperaient. Qu'il laisse les grosses épithètes et la violence à MM. dePontmartin, VeuiUot, Barbey d'Aurevilly, ses condisciples autrefois, ses adversaires aujourd'hui , à tous ces petits aboyeurs à la lune dont la meute inintelligente s'acharne après la Vie de Jésus qui aura, malgré tout, et comme l'a dit avec beaucoup de raison M. Nefftzer, « rendu un service éminent aux sciences historiques et à la liberté de l'esprit. »

MM. ILEXINDRE VINET, - ITH. COQUEREL FILS, - J. OLIVIER, - EU6. BERSIER.

I Maintenant donc ces trois vertus demeurent : la Foi, TEspërance et la Chanté; mais la plus excellente des trois, c'est la CHAarrÉ. •

(£p. de S. Paul aux Corinthiens, XIIT, 18.)

Après avoir assisté au pénible spectacle de l'intolérance religieuse et philosophique, sans talent et sans dignité chez M. de Pontmartin, inconvenante

ALEXANDIUB VINET. 213

et brutale chez H. Yeuillot, dédaigneuse et sans équité chez M. Renan qui n'est redevable qu'à luimême de ses grandes qualités, mais qui doit presque tous ses défauts à sa première éducation catholique, nous allons assister tout à coup au spectacle consolant de la tolérance religieuse et de Téquité philosophique.

Pour cela, il nous suffira de tourner absolument le dos au catholicisme, à tout ce qui en sort depuis peu, d'interroger divers écrivains de la communion protestante, écrivains dont la piété sévère et la moralité souvent étroite ne sauraient être suspectées par personne.

Parmi ces derniers, MM. Alex. Vinet S Ath. Coquerel *, J. Oliver », Eug. Bersier * ont successivement parlé de Béranger soit avant, soit après sa mort. Ces critiques, ces pasteurs, ces publidstes sont profondément choqués, eux aussi, de l'impiété et de l'immoralité du chansonnier. Eux aussi blâment vivement, repoussent de toutes leurs forces une certaine conception de la divinité et du devoir que Béranger a beaucoup chantée, et souvent dans ses meilleures chansons; mais aucun d'eux ne songe à nier le talent du poète, la bonté de l'homme, la supériorité de son esprit; aucun d'eux ne songe à hn refuser le droit d'avoir exprimé ses opinions philosophiques' et religieuses avec la franchise et la

< Études sur la lUtérature française au xix* siècle, 1857 {%• éditioii).

' Le Lien, journal des églises réfoitnéesde France, 25 juillet 1857. ' Revue suisse, août 1857.

* RevueM^hrétienne, février 1858.

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netteté qu'il y a mises. Tous regrettent son erreur, tous critiquent sévèrement quelques-unes des tendances du poëte populaire ; aucun ne se laisse aveugler par sa foi, au point de devenir insensible à la pratique des vertus de Thomme privé, à Taccent inspiré de ses chants patriotiques ou consolateurs.

M. Vinet nous dit en termes énergiques :

11 est toute une classe de ces chansons dont je ne puis ni ne veux parler. Les exclure, c'est les désigner. Je ne dirai, à leur propos, qu'un seul mot. Faut-il quelque chose de moins que l'habitude pour que nous puissions nous résoudre à classer parmi les œuvres littéraires, à mentionner parmi les créations dont s'honore l'esprit humain, des chants dont les sujets sont bannis de la conversation des honnêtes gens? Estril permis de chanter ce qu'on n'oserait pas dire, et la rime est-elle le sauf-conduit de toutes les licences? On se demande encore comment des hommes que leur talent élève au-dessus du vulgaire, des hommes bien nés à en juger par tout le reste, ont pu se mépriser assez pour livrer au public, sans aucune vergogne, le secret de leurs plus honteuses pensées? Quelle dignité, se demande-t-on, pourra déployer dans la vie celui qui s'est ainsi livré, et qui, pour parler avec Phèdre, stulte nudavit animi conscientiam? Eh bien! il va vous répondre, par la bouche même de Béranger, que c'est tout le contraire, et que ce badinage licencieux atteste la pureté de ses mœurs, puisque, si elles n'étaient pas pures, il n'oserait pas parler comme il parle *. Admirable raisonnement, bien digne* d'être chanté sur l'air de la Bonne aventure ou de Malbrouck, Voilà, pour le coup, de ces choses qu'on peut chanter, mais qu'on ne peut pas dire. D'ailleurs, que nous importe? Dire le mal, c'est une

* Préf. de 1815. Dialogue entre un censeur et. le chansonnier CoU4.

ÀJLfiXANDRfi VINET. $15

manière de le faire; et de mauyaises pardes, sur quelque air qu'on les chante, sont de mauvaises actions.

Certes, voilà un jugement sans indulgence. On voit que M. Vinet ne transige pas sur la question des mœurs, quoiqu'il ne la traite pas dans le style fleuri de M. Veuillot qui venge la morale en insultant le bon goût et les convenances. Il va sans dire, néanmoins que nous ne reconnaisons pas la vraie pudeur dans cette pudeur excessive. Elle a bien évidemment quelque chose d'exagéré et de faux, mais plus M. Vinet montre ici la raideur de ses principes et rétroitesse de ses opinions, plus nous aurons à lui savoir gré de redevenir, aussitôt après ces restrictions, un critique-équitable, un juge impartial. Ainsi il écrit, en: termes excellents et qui méritent d'être retenus :

L'inspiration ou l'idée poétique est tour à tour dérisoire ou sérieuse, selon que le poète se place deTun ou de l'autre côté du tissu de la vie humaine^ ample broderie qui a son endroit et son envers. La poésie a droit de regarder des detàx côtés. A la mobile physionomie de la muse le rire sied oommê les pleurs ; non pas pourtant toute sorte de rire, non plus, croyezle bien, que toute espèce de pleurs Ce n'est pas non plus

une question de savoir si un même génie peut être ouvert aux deux émotions et développer les deux puissances. L'auteur des Pensées et celui des Pr&oinciaks ne sont qu'un; quelques-uns des lyriques les plus renommés furent d'excellents épigrammatistes ; l'auteur du Pauvre Diable a écrit Zàire, et ce n'est pas à deux plumes différentes que nous devons Esther et les Plaideurs, Cette diversité féconde * n'ac-

* II. Vinet, un esprit sérieux pourtant, qui n*a rien de badin, et à qui Ton ne pourra jamais reprocher « la platitude de sa gaité vulgaire » ne semble pas admirer exclusivement la grandeur un peu

216 bAranobb.

ciue nullement la sincérité des poëies. La même $en$ébMé pour U vrai ne reyèt pas toujouss^ mais peut nvétir ces deux formes opposées ; et Béranger n'abdique pas la qualité d'homme pour celle d'artiste lorsque^ le même jour peut-être^ il sert dans son portefeuille la chanson du Ventru et celle de VAnge sœilé.

La restriction revient immédiatement, mais exprimée plutôt avec tristesse qu'avec colère ou dédain; elle nous paraît naturelle de la part d'un chrétien convaincu, et son absence seule nous étonnerait.

Pour ce qui regarde Béranger^ rien ne nous empêche de le croire également naturel, également sincère dans ses moments les plus divers. Nous ne parlerions point de la soriasi Béranger se donnait pour chrétien,, et s'il Avait parlé quelque part le langage du christianisme. A la hauteur où nous sonn mes obligé de le prendre^ les plus cruelles incohérences nous affligent sans nous surprendre. Le même homme a pu écrire la Sminte alliance des peuples, et telle chanson qu'il serait embarrassant de vouloir désigner. Hélas ! ce mélange d'un cynisme grossier avec des sentiments généreux, mais purement humains, n'a rien d'étonnant, rien de rare. 11 n'y a qu'une moralité chrétienne qui nous sauve de ces disparates, en élevant si haut |ios meilleurs sentiment? qu'ils ne peuvent phis supporter le contact, le voisinage des sentiments inférieurs.

Cette conviction de M. Vinet n*a rien d'injurieux ni de malveillant : nous la respectons sans la partager. D'ailleurs, abandonnant son idée personnelle pour s'occuper aussi de Béranger pris en lui-même, et cessant d'être l'homme d'une Èghae, pour redevenir un critique délicat, il ajoute :

monotone des esprits mélaneoUques que prodait vdootiers le génie breton.

ALEXANDRE VÎNET. 217

La gatté a son contraire^ qui est la tristesse ; la raillerie n'a point de contraire. Entre la raillerie bien placée et le vrai sérieux qui n^est autre chose que le juste et l*honnéte, ou pour ' mieux dire le Divm S il ne peut y avoir antithèse. La raillerie> dont je ne discute point ici la légitimité, n'est que le sérieux pris à rebours La raillerie n'est pas toujours sérieuse, mais elle peut l'être profondément, et Béranger nous

en ofifre plus d'un exemple Le-génie railleur et celui qu'on

appelle sérieux et pour lequel je cherche un autre nom, sont assurément deux génies différents et relèvent de deux muses: le poète qui les réunit et qui, les réunissant, les porte à la perfection, n'est pas le seul complet, mais sans doute il jouit d*un brillant privilège.

Ce n'est pas Tâvis de M. Renan, qui n'admet point toutes ces distinctions, et parait ne reconnaître de génie que le génie affligé.

Il y a des poètes plus gais que Béranger. A vrai dire, il l'est rarement, il ne l'est guère plus que Paul-Louis (Courrier), qui ne l'est point. Il fait rire, mais Voltaire fait rire aussi, et Voltaire a échoué dans la comédie ; car la comédie n'est pas railleuse, et Voltaire, s'il n'eut raillé, n'eut jamais ri. J'en dis presque autant de Béranger. Presque est de rigueur; plus d'une chanson réclamerait : le rire bonhomme, le rire enfant, espiègle tout au plus, n'est pas inconnu à Béranger; mais son rire, le plus souvent, est im rire amer, strident, qui transperce, un javelot brûlant. Sans doute cette gaîté, si c'est de la gaSté, est communicative ; quand le rire du poète éclate, Técho ne se fait pas attendre; mais l'impression intime du lecteur n'est pas de la gaîté ; le cœur se serre à mesure que le visage s'épanouit; on croit avoir entendu, on a entendu, en effet, le claquement d'un fouet vengeur ; et si l'on pouvait

f Voilà, du moiDB, on divin, à la portée de Urat le monde, du pauvre et du riche, du savant et de l'ignorant, du bourgeois et du rafÀné.

21 d bUranoëh.

s'examiner au milieu du rire^ on ressentirait quelque chose de la frayeigp des victimes *.

Quant à Vesprit français si cruellement malmené et méconnu par M. Renan, voici ce que nous en dit M. Vinet, parlant des divers éléments qui se combinent dans le talent du chansonnier :

Aucun peut-être n'est plus en relief que cette philosophie fi;auloise, qui rappelle, en la modifiant par le sentiment, c«t1e de l'auteur des Essais, philosophie épicurienne et stoîque à la fois, mélange d'héroïsme et de volupté, d'enthousiasme et d'ironie, de scepticisme et de conviction. Une greffe heureuse a mêlé des sucs plus généreux et plus doux à cette sève gauloise satis lui dérober toute sa piquante Verdeur. Le trouvère mêle ses notes aiguës aux graves accents du barde et le génie humanitaire transige avec l'esprit du fabliaXi. Un déisme parfois attendri, qui semble un legs de J.-J. Rousseau, recueilli par un héritier de Voltaire, soulève de terre cette poésie essentiellement mondaine. U y a sans doute une religion plus sérieuse que ceUe dont voici la formule :

Mais le plaisir à ma philosophie Révèle asseï des cieux intelligeiits.

Le verre en main, gatment je me eonfle Aa Dieu des bonnes gens.

Mais enfin, telle qu'elle, cette religion semble quelque cbose de plus que de la poésie ; le cœur en réclame sa part, et il ilous semble avoir vu briller une larme dans les yeux du chansonnier lorsqu'il les élève, avec sa vieille amie.

Vers ce monde invisible

Oit poar toiyours nous nous réunissons.

* La fureur a fait place à la frayeur. Lire MM. de Pontmartin et Venillot. (3« partie. — Ut ennemis naturels.)

ATH. COQUEftÈL FiLS. ?19

Ce sont là de belles et bonnes paroles, qtii nous emportent bien loin des « théologies roturières » et « des opinions plateà. » Cela prouve qu.'il y a deux critiques, celle qui comprend et juge, celle qui exclut et condamne. Nous pourrions multiplier ces citations, mais nous préférons renvoyer nos lecteurs à l'article môme de M. Vinet. Les amis et les ennemis de Béranger ne l'ont pas assez médité : c'est un excellent morceau de haute et forte critique.

Si nous quittons le simple littérateur pour le pasteur, et si nous interrogeons M. Athanase Coquerel flls, après avoir interrogé M. Vinet, nous trouverons les mômes restrictions jointes à la môme modération, et cette loyauté qui permet de faire la part du mal et du bien. Ni l'un ni l'autre de ces deux honmoies ne procède par une série de négations absolues. Ce sont là des façons autoritaires que l'éducation catholique a malheureusement transportées du monde de la foi, où elles sont monstrueuses, dans le monde littéraire, où elles sont ridicules. Quand on la comprend et quand on l'aime autrement qu'en paroles et pour soi, ce n'est pas ainsi qu'on honore la liberté de penser. La modération prouve toujours la sincérité des convictions, leur désintéressement, et l'on peut juger du Dieu par ses desservants.

M. Coquerel fils se place au point de vue chrétien et protestant poui' apprécier « ces poésies si diverses et quelquefois si admirables (les chansons de Béranger) qui exercent, en bien et en mal, une si puissaute aotion sur les esprits* »

*2?0 biIrangbr.

M. Renan s*était placé, lui aussi, au point de vue tout personnel d*un certain dogme philosophique, et, chose étonnante, l'homme d'une Église aura été plus tolérant, aura montré un esprit plus ouvert et plus libéral, sur cette, question particulière, que l'homme de la libre pensée.

Écoutons le pasteur.

BéraDger aimait la France d'un amour à la fois filial et passionné; il a profondément ressenti toutes ses douleurs et ses joies» ses hontes et ses gloires; personne n'a eu à la fois Tesprit et le cœur plus français. Aussi la France Ta aimé en retour plus peutrêtre qu'elle n'aima jamais aucun de ses poètes ou de ses écrivains. 11 en a profondément joui» ému et heureux de cette popularité qui était plus que de la gloire.

Malheureusement il s'en faut beaucoup que tout fut également digne et pur dans les sources de cette renommée si grande

S'il fut le poète français par excellence» s*il en eut tous les mérites» il en eut aussi tous les défauts. Il fut l'un des complices les plus coupables de cette immoralité voluptueuse qui a contribué à rendre populaires des rois trop loués comme François !<>' et Henri IV» des écrivains trop imités» prosateurs comme Rabelais et Montaigne» poètes comme Lafontaino et Voltaire. Personne ne peut dire quelle honteuse part dans la popularité du grand poète est due à cette sensualité abandonnée» et en même temps à cette merveilleuse pureté de hmgvge, à cette élégance corruptrice dont il savait orner d'impures pensées. Nous voudrions croire qu'il a regretté *» comme on l'as-

* Béranger n'a rien regretté, et le passage suivant de Ma BUh graphie le prouve nettement :

« Au reste, convient-il à mon siècle de se montrer sévère pour des productions dont la gaité est Texcuse, sinon même le eontr^Mison, lorsque le roman et le théâtre ont poussé jusqu'à robseéuté W

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ATH. GOQUERBL FILS. 221

sure, a^ant de mourir^ le mal incalciilable que sa muMe débauchée a fait à la jeunesse contemporaine et fera longtemps encore à la jeunesse de Tavenir. Quel irréparable mcUheur que de gi magnifiques talents, des dons si riches de poésie et d'imagination aient été souillés comme à plaisir et mis au service des plus dangereuses passions!

Mais M. Coquerel sait ce qu'on peut dire pour excuser Déranger, môme au point de vue chrétien, tandis que M. Renan, dont la véritable mission semble être de miner le christianisme au nom de la science, et de le renverser au nom de la raison, n'admet aucune excuse pour l'homme qui fait la môme guerre que le philosophe, en employant d'autres armes *.

peinture des passions les plus brutales ? La haute poésie n'a-t-elle elle-même rien à se reprocher en fait de fautes de ce genre?

Que ceux qui insisteraeint sur les reproshes qui m*ont été faits par tant de gens cherchent dans les œuvres poétiques de Gœthe : ils terront que ce grand esprit n*était pas aussi sévère qu'eux à Tégard de mes chansons de jeunesse.

Ce ne sont pas des excuses que je présente, ce sont des esepli-

eatiom que je donne... »

* « D'un cété, nous sommes blessés de son rire; quand il raille rhuile sainte... il nous offense; car songez, disons-nous, à ceux que cette onction a consolés ; songez combien de cœurs simple ont battu d*on sentiment vrai..r au récit de ces miracles. » (M. Renan a-t il songé à ces cœurs simples, en écrivant la Vie de Jésus? Non, sans doute, et nous ne songeons guère à nous en plaindre.) « De l'autre, son Dieu de grisettes et de buveurs, ce Dieu auquel on peut croire sans pureté de mœurs m élévation d^esprit, nous semble le tnyt^ du béotisme d^esprit^ substitué à celui de Tantique sentiment. Notu sommes tentés de nous faire aihées pour échapper à son déisme, et dévots pour n'être pas complices de sa platitude. »

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