II. RE.NAN
222 BâRANaJUi.
M. Coguerel sait qu'on peut répondre :
Ces passions aux yeux de Béranger n'étaient pas^ à beaucoup près, les plus dangereuses. Il eut, lui aussi, sa conscience ; la fière indépendance de son caractère et de sa vie si noblement soutenue jusqu'au bout, son mépris sincère, presque unique en ce temps-ci pour la richesse; sa bonté profonde et infatigable, sa franchise, sa vraie et touchante sensibilité prouvent qu'il fut un homme de cœur et d'honneur, un homme de bien * , pour autant qu'il connut et comprit le bien ; tout ce qu'il QUt de conscience était honnête et loyalement obéi. Mais comme la nation dont il fut le chantre, et, à vrai dire, une des meilleures personnifications, il eut une conscience incomplète, un sentiment du devoir insuffisant. 11 a noblement accompli les devoirs qu'il comprenait, il en a méconnu d'autres tout aussi graves, et c'est ainsi qu'il est devenu le propagateur le plus écouté des mauvaises mœurs.
Ce passage est à coup sûr plein de convenance. Il pourrait servir de modèle à tous ceux qui s'occupent de juger un homme et ses œuvres. Le blâme et réloge marchent côte à côte sans se confondre ni se nuire mutuellement. Le chrétien perce sous chaque mot, mais derrière le critique, on voit un écrivain désintéressé malgré ses croyances, et cherchant avec loyauté à comprendre le poète dont il parle, à le placer dans son jour véritable, à ne pas l'isoler du milieu qui l'explique et lui donne sa physionomie exacte. Le pasteur regrette que Béranger n'ait pas été protestant ; M. Coquerel lui sait gré « d'avoir toujours si nettement, si rigoureusement distingué Dieu et les prêtres. »
Il croit an un Dieu, plein d'amour qui protège les petits, qui
< « Tant piil » l'écrie M. Renan.
ATH. GOQUBREL FILS. 223
▼engera les opprimés^ qui bénit rbumanité et le monde. (C'est ce que M. Renan appelle un « Dieu degrisettes et de buveur» le mythe du béotisme d'esprit » ). Ce qu'il ne voit pas assez en Dieu^ c'est cet attribut auguste... la sainteté. Son Dieu est le Dieu des bonnes gens; or cette idée du vrai Dieu est fausse, moins en elle-même que par tout ce qui lui manque. Ce Dieu incomplet, le poète l'aime; il recommande à sa bonté ceux qui souffrent et il attend de lui, avec une ferme espérance, l'immortalité. Cet épicurien n'était nullement un matérialiste.
— « C'était un poète de cabaret, » répond M. Veuillot.— « Théologie roturière, opinions plates, naïveté bourgeoise, » s'écrie M. Renaù.
Et pourtant, qui parle-là, lui dirons-nous? Ni un voltairien, ni « un railleur superficiel des dogmes catholiques, » ni « Tinconvenant détracteur de son culte et de ses pratiques, » dogmes, culte, pratiques que Tauteur de la Vie dé Jéms respecte beaucoup... quand le chansonnier ose s'en moquer. Celui qui parle est un pasteur protestant, le successeur de ces pasteurs du désert que M. Renan déclare avec raison c sérieux, indépendants et austères. )»
Où il est le plus près du sentiment chrétien, c'est dans cette sympathie large, vraie, douloureuse pour tous ceux qui souffirent. Il a des notes puissantes en effet, tragiques, désolées, et souvent aussi riches de consolation, pleines d'une harmonie noble et suave, pour chanter les maux du pauvre.
Il avait le droit de parler ainsi *, lui si bienfaisant, lui charitable au point, je ne dis pas seulement de donner^ mais de solliciter les grands pour les petits.
* « Qael droit a lIioBiine diuipé sur ces délicates et f^tites impressions? »
(II. RsifAii).
Nous avons beaucoup cité M. Coquerel, et ûous lui avons laissé la parole autant que possible. En pareil cas, citer, n'est-ce pas la meilleure manière de louer ?
La Revus suisse a publié également une courte et favorable notice sur Déranger, dont la mort remontait au mois précédent. M. Just Olivier, Tauteur de ce travail intéressant, où la question religieuse n*est abordée qu'incidemment, écrivait à cette époque :
Sans doute c'est un^poête éminemment français^ d'une imagination souvent très-hardie, mais alors même sans écarts et réglée^ quj a besoin de mettre du jour, du contour jusque dans le rêve ; mais précisément son mérite est d'avoir su trouver la fibre poétique dans le caractère national, et allier l'idéal à la réalité populaijre. Aussi est-ce en cela et comme cela qu'il est populaire, c'estrà-dire d'une manière poétique et non pas prosaïque et vulgaire. En France, il est même le seul poète de ce rang qui le soit, avec Molière et Lafontaine Moins profond qu'eux, moins universel que le dernier, moins naïf surtout, ^ est peut-être plus près du peuple par les sujets de ses chants, comme par ses goûts, ses passions, sa vie et ses mœurs.
Contrairement à l'opinion de M. Renan, M. Olivier semble admettre comme M. Vinet et M. Coquerel, que Déranger avait le droit de croire en Dieu, quoique chansonnier, que cette croyance était respectable chez lui, et que « le vulgaire hommage de lagaîté satisfaite^ » n'était point une insulte à T « Être saint qu'on n'entrevit jamais que dans la sérénité d'un cœur pur. »
Béranger croyait vivement en Dieu, cela est certain. « Je