LB FIGARO
sanguinaires. Ce que vous prenez de loin pour une épée, de près c'est un rasoir ébréché au bout d'une baguette de tambour. Ça écorcbe, mais ça ne tue pas.
La conduite du Figaro àTégard de Béranger, nous servira de preuve, si vous le voulez bien, et nous permettra de prendre ce recueil en flagrant délit de timidité, suivie, longtemps après, de violences à bon escient.
S'il est un homme que le Figaro devait détester sincèrement, c'était certes le chansonnier populaire. Tout dans le poète irritait nécessairement le barbier apocryphe enfanté, vers 1853, par M. de Villemessant. Laissons de côté la question politique et religieuse, et ne nous occupons que de la question privée et littéraire. La vie et le talent de Déranger suffisent amplement à expliquer les colères de cette feuille. La conduite simple et digne, la pauvreté noble et volontaire, le' dédain des honneurs et des petites ambitions séparaient, comme autant d'abîmes, Tau^ur du Grenier de la foule de ces écrivains qui ont dressé leur tente vagabonde dans les brasseries. Ceux-ci arborent leur misère avec affectation et semblent pourtant l'en trouver plus lourde ; éblouis par leurs rêves de fortune rapide, ils ne voient dans le talent qu'un moyen de parvenir, dans le génie que des rentes au soleil et les satisfactions d^une vanité féroce et puérile.
Aussi la bohème besogneuse et emphatique n'a-telle jamais pardonné à l'homme qui écrivit ce vers : Dam on grtnier qu'on est bien à Tîngt ans * 1
* « U viêtuf refrain absurde de Béranger » (Le Nai?i-
Jaqhi, M98 eoeoUeê, par Paul Mabaiin, 10 octobre 1863.)
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Nous avons changé tout cela, et les nouvelles générations se trouvent fort mal dans im grenier. Il leui' faut du luxe et du bien-être ; on les découronne de leur auréole de souffrances en chantant la pauvreté, en s'efTorçant de la consoler. A ces orgueilleux, à ces inutiles convaincus que la société devrait leur escompter d'avance le génie au moins problématique dont la flamme sacrée les dévore ; à ces oisifs, à ces bavards qui, plus d'une fois, ont refusé dédaigneusement de gagner leur pain dans quelque emploi honorablç *, Bélanger expéditionnaire à 1,000 f., au ministère de l'instruction publique, semble un affreux bourgeois du dernier commun. Son habit râpé les indigne ou les fait sourire de mépris :
Depuis dix ans, je te brosse moi-même.
Ça brosse son habit et ça se dit poète 1 Quelle pitié 1 Eux, ils ne brossent pas leur habit : ils ont la guenille provocante, et rêvent plus du tailleur espéré dans un avenir prochain que de gloire, d'amour, de plaisir ou de foUe^.
« Que doivent-ils penser de ce passage de Ma Biographie, écrit à une époque où rien ne manquait à la gloire acceptée de tous du chansonnier :
« Je regrettai alors bien amèrement d*aYoir été arraché à la typographie, que j'ai tovgours aimée, mais que je ne me Ogurais pas connaître assez bien pour y trouver une ressource. J'atais tort : je me ' suis convaincu trop tard que j'aurais pu devenir en peu de temps un habile oovrier, ce qui m'eût évité bien des années de dénûment et d'attente vaine. »
3 Pour rêver gloire, amour, plaisir, folie,
Pour dépenser sa vie en peu d'instants. D'un long espoir pour la voir embellie, Dans un grenier qu'en est bien à vingt ans.
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Or, s'il y a quelque chose d'agaçant ici-bas, n'estce. pas d'entendre bénir par autrui la vie que nous maudissons, et chanter joyeusement les ennuis qui nous inspirent des romans désespérés, des vers à la façon d'Alfred de Musset ? Tant de philosophie opposée à nos colères, nous paraît une leçon insupportable. Tant de calme simplicité opposée à tant d'impatience, tant de fermeté de caractère en face de tant de faiblesse, un mépris si complet de Tobjet de toutes nos convoitises, voilà qui nous diminue à nos propres yeux et pourrait bien nous diminuer aux yeux du public si Ton n'y mettait bon ordre ; voilà qui explique l'antipathie violente de tous nos Murger contemporains, quand ils parlent du chansonnier. Son sourire les offense et compromet le placement de leurs soupirs. Us ont un autre but, d'autres désirs, d'autres préoccupations que le but, les désirs et les préoccupations du chansonnier; ils ont une autre muse en un mot que la muse du poète populaire. S'ils s'inquiètent fort peu du peuple et de l'avenir de l'humanité, en revanche ils s'inquiètent beaucoup d'avoir bon gîte, bon feu et le reste.
Cela n'est point un mal, et ces préoccupations sont trop natureUes pour que nous songions à les blâmer, tant qu'on ne leur sacrifie point sa conscience littéraire.
D'autre part la langue a changé avec les idées et la manière de voir. Au style concis, nerveux du chantre delAsette et des Gueux, on a substitué un style déclamatoire ou pailleté qui ré(>ond bien à la mélancolie prétentieuse du bohème, aux efforts mêlés d'amertume de sa fausse gaité et de sa réelle tristesse.
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Entre ces écrivains et Béranger rien de commun, ni rinspiration, ni la forme. : indè trx.
Ces petites rivalités d'école, ces petites rancnùes de confi^re impuissant dérangé dans Tattendrissement qu'il s'inspirait à lui-même, indirectement condamné dans ses calculs d'ambition personnelle, menacé dans sa vanité, désireux de récuser un exemple trop difficile à suivre, ont grandement contribué à la réaction contre Béranger.. Elles auraient expliqué, en dehors de toute autre cause, la malveillance transparente, puis ouverte du Figaro^ dont Tannée littéraire se recrute souvent dans les brasseries d*alentour.
Mais Béranger était populaire et le gouvernement Tadoptait. Or, Figaro respecte à la fois Tautorité et la popularité ; il a fallu que la première lui parût de bonne composition et la seconde fort ébranlée pour qu'il se hasardât à casser Béranger, suivant la métaphore attribuée à M. de Villemessant. Aussi le 26 juillet 1857, nous trouvons sur Béranger une appréciation fort courte, mais très-bienveillante, signée par M. Habans. Ce jeune écrivain, du reste, s'est toujours montré, si nous ne nous trompons, favorable à la mémoire du chansonnier. Déclarant que l'événement le plus considérable de la semaine a été la moi*t du poète populaire, il ajoute :
ie n'ai pas à éorife ici une étude sur l'oeuim de Béranger, encore moins viendrai-je rappeler son rôle politique. On l't
fait assez^ Dieu merd I Où estril k présent? Dans la mé-
nunre de la foule qui Taimait. Le peuple l't pris pour lui et, jaloux^ le garde comme sien.
Les lettrés lui déroberont une part de butin; car si par
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beaucoup de points Béranger appartient au xviii* siècle^ s*il a exploité^ en l'épurant^ le filon cher à Pamy^ si Tépicuréisme élégant et égoïste a trouvé quelques échos dans son Œuvre^ il a su y mettre des chants plus graves^ des inspiratiens plus nobles et plus hautes^ qui prendront place à côté de ce que notre siècle a produit de plus parfait. Il y faut encore compter l'exemple de sa vie.
Peu de jours après, le 30 juillet, M. René de Rovigo nous annonce à son tour qu'il n'émettra « aucun jugement sur l'œuvre de Déranger. »
11 me suffit que les partis les plus opposés se soient
réunis pour lui décerner le beau titre de poëte national; je m'incline devant racclamation générale. MM. Victor Hugo et de Lamartine^ qui ont chanté à peu près tout ce qui peut se chanter^ ne deviendront jamais l'objet d'un pareil hommage ; la voix du peuple le réservait pour celui qui n'a jamais chanté que le peuple.
M. Habans et M. René de Rovigo, dans le même journal, à quatre jours de distance, expriment à peu près la même idée dans les mêmes termes. Us se défendent tous deux déjuger Tœuvre du poëte, et s'inclinent devant sa popularité en la constatant. On le sent, bien des restrictions mentales accompagnent cet acquiescement, mais elles ne se formulent pas, et c'est à peine si le ton contraint de Vadmiraiewr malgré lui révèle un adversaire réduit au silence.
Toutefois, le journal orthodoxe et religieux reparaît au sujet de la prétendue conversion du chansonnier. '
Ce que j'admire surtout dans la vie de Béranger^ continue M. de RovigOy c'est la manière dentelle s'est terminée. Il avait depuis quelque temps déjà le courage de croire eu Dieu et la
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bonne foi de ne pas s'en cacher. 11 s'est éteint les yeux, k cœur et les lèvres attachés au crucifix. Le siècle aura vu à quelques années de distance^ mourir en impie un prêtre dont l'orgueil avait rêvé la [wpautéS et en vieux chrétien un poète qui, jadis, s'était efforcé de relever les autels du paganisme. Certaines gens ne veulent pas ou se désespèrent que Béranger soit mort en paix avec Dieu; attendez, messieurs, que votre heure ait sonné. Vous ne savez pas tout ce qu'un tôte-à-tête de quelques mois avec la maladie peut inspirer de bonnes et salutaires réflexions.
Autrement dit : quand la maladie a détruit dans un homme la force de vouloir ; quand son cerveau, qui ne fonctionne plus, devient inerte et le livre sans défense aux sollicitations des pieux agents du curé de la paroisse; quand, retombé dans Tenfance, il retrouve tout à coup ses premières impressions d'enfant, et qu'au fond des ténèbres de son intelligence éteinte se dressent les fantômes évoqués par la peur; cet homme, ce cadavre plutôt {sicul cadaver), renie, en quelques minutes d'agonie, tout ce qu'il a cru, tout ce qu'il a confessé au temps où il possédait la plénitude de ses facultés et la responsabihté de sa foi.
Cette idée consolante attendrit visiblement M.René de Rovigo, et il s'écrie, dans le style larmoyant des petits Uvres destinés à édifier les congrégations religieuses :
Il est permis de douter que les détracteurs de la religion aient jamais eu une famille ; lorsque je vois passer, escortées de leurs mères, ces longues colonnes d'en&mts qui viennent
* La Mennais.
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de recevoir la première communion^ je me demande s'il doit sortir un jour de leurs rangs des ennemis 4e Dieu, et si la p^ode qui sépare l'enfance de Tàge mûr est fatalement destinée à Toir rhomme insulter aux croyances dans lesquelles son père est mort et sa mère a vécu.
Nous constatons Taveu. Nous admettons volontiers que la période pendant laquelle Thomme lutte contre les croyances « dans lesquelles son père est mort et sa mère a vécu, t. s'étend entre la première et la seconde enfance, entre l'époque où l'honune n'est pas encore et celle où il n'est plus.
Maintenant, sans sortir de Tannée 1857, donnons la parole à M. Jouvin lui-même, Valter ego de M. de Villemessant, Tun des deux hommes officiels du Figaro, celui-là même qui, en 1860, sera chargé de caaer Béranger. Nous sonunes au 25 octobre, et M. Jouvin, dans son feuilleton dramatique» nous donne son appréciation sur une pièce de circonstance intitulée • les Chants de Béranger *. Voici comment il s'exprime au sujet du chansonnier :
La réputation de Béranger a un caractère légendaire qui rend et rendra toujours très-difficile le classement de ce poëU parmi les gloires de la France ^. La très-grande majorité de ceux dont le cœur s*enflamme sincèrement à l'audition de quelques refrains du chansonnier, ne sont pas en état d'apprécier ce qu'il peut y avoir de style et d*ari au fond de cette oeuvre où se sont agitées tant de passions.
Vart et le style existent cependant, mais ils sont toujours subordonnés à une idée simple et claire.,.. Dans cet vers cour
« TbéAtre des Variétés.
3 Ne pas oublier les proclamaiions de M. le Préfet de police et la ftote-do Moniteur.
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larUs parce que le travail ks a polis, Fan reprend un souvenir, l'autre retrouve ^ne passion^ un troisième ramasse une rancune, et rancune, passion, souvenir, tout cela va, vient, depuis quarante ans, de l'atelier à la chaumière, et du cabaret à la place publique.
Il n'y a point d'enthousiasme là-dedans, et M. Jouvin -montrera une bien autre ardeur quand sera venu le grand jour où il osera enfin exprimer hautement son antipathie contre une des « gloires de la France; » cependant le peu de mots prononcés à Toccasion de Déranger sont évidemment très-flatteurs pour le poëte. Ils ont dû tromper la masse des lecteurs sur les opinions personnelles de l'écrivain.
A partir de ce moment, d'ailleurs, le Figaro tâtera le terrain avec plus de hardiesse, et hasardera, sous des signatures d^emprunt, d'abord en petit texte, quelques attaques plus ou moins brutales, mais dont il lui sera facile de repousser au besoin la responsabilité. Quan(i M. Satané Binet (un pseudonyme que nous respectons volontiers), se moque de M. Lapointe ; quand il appelle le chansonnier c le vieux maUn qui avait nom Déranger, » et c faux bonhomme ; » quand il annonce que le poëte national « fat poète comme il était honnête, sans élévation ni chaleur ; » quand ledit Satané Dinet parlQ de « pratique savamment calculée de toutes les vertus négatives, patriotisme sans dévouement, bienfaisance sans oubU de soi, fldéhté sans héroïsme, » M. Jouvin, M. de Villemessant, le Figaro, en un mot, n'est qu'à moitié compromis. — « Dans ma boutique, peut répondre Fhonnôte barbier, chacun est responsable de ses pmpres paroles. Je laisse jaser l'un et