‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiques (volume 3)Chapitre 28 sur 68 · LE FIGARO · texte numérisé non relu

LE FIGARO

« RagoiH » opposé à c cuisinière, » et «parfum » opposé à « harengère, » n'est-ce pas du dernier fin? Mais Tesprit n'empêche pas le cœur» et Ton est homme quoique barbier.

Passant du grate au doux, du plaisant an sévère,

M. Jouvin s'indigne de la dureté et de l'égoïsme de l'immoral chansonnier, au sujet de ses relations avec Adélaïde Paron, qui l'avait trompé, puis quitté après l'avoir rendu père. L'enfant était-il du fait de Déranger ou du fait d'un autre? C'est ce que Déranger ni personne n'a jamais pu savoir.

Nous citons :

Adélaïde Paron ayant abandonné son enfant, la nourrice le rapporte au domicile du jeune employé. Béranger écrivit alors à son ami Quénescourt : a Vous ne sauriez croire, mon cher » ami, et je le dis à ma honte, combien Tidée de ma liberté 9 désormais enchaînée par le nouveau rôle que je suis obligé 9 de jouer me cause de chagrin... la liberté me restait : elle » réparait toutes mes pertes, et il y fout renoncer... je crains 9 bien de dire adieu aux chansons. »

Ce ori de Fégoigme blessé, ajoute M. iouvin^ est affreux à entendre auprès du berceau d'un nouveathné.

Son exquise sensibilité égare le pieux journal. Prenons la citation telle qu'elle nous est donnée \ rappelons-nous que Déranger fort jeune, sans avenir assuré, vivait péniblement du modique traitement d'expéditionnaire qu'il touchait à son ministère ;

* Il faut pourtant ajouter cette phrase omise : « Je ne suis pas » maître des regrets que cela me donne , mais vous pouvez bien pen. » ser que ma conduite envers l'enfant n*en est pas moins celle qu'il 9 me conrient detemr. » {Corresp,^ 1. 1, p. 106.)

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n'oublions pas qu'il avait quelques motifs de douter de sa paternité, et nous serons simplement touchés de voir avec quelle résignation le poète se charge, sans hésiter, du lourd fardeau d'un enfant à élever, à nourrir. Il n'a point d'enthousiasme, et cela se comprend ; il fait un retour sur lui-môme à qui l'incurable légèreté d'Adélaïde Paron — elle ne savait pas môme remplir les devoirs de mèrel — enlève brusquement une liberté, son unique bien, si chère au chansonnier, mais il ne songe pas un instant à repousser le nouveau-né qu'il lui était si facile, si permis de renier. Après un soupir involontaire, il accepte résolument ses nouveaux devoirs paternels: il les remplira jusqu'au bout avec un dévouement digne d'éloges, quoique bien mal reconnu par ce fils peu méritant.

Figaro trouve affreva ce cri de Végoîsme; mais Figaro n'y entend rien. Ce sont là des questions de morale et de devoir en dehors de sa compétence. Le style macaronique est bien mieux son affaire que le sentiment. En plus de la mauvaise foi, il apporte dans ces graves matières une grande inexpérience, et pleure mal à propos. Sa conclusion prouverait au besoin l'étrange désarroi de ses principes et le cas qu'il convient de faire de ses accès maladroits de vertu subite, puisqu'il s'écrie au sujet de la première jeunesse du chansonnier : Il^'y a là « ni poésie, ni imprévu, ni désordre 1 Le chantre de la jeunesse n'eut jamais vingt ans 1 »

Pas de désordre 1 voilà un singuUer reproche qui rappelle brusquement la dualité comique de ce journsd farceur et catholique, catholique et farceur.

LIE ria4A0. tVI

Ce qu'il y a de vraûnent intéressant dans le premier axticle de M. Jouvin, ce senties lignes consacrées à M. Sainte-Beuve. Voici ce qu'en dit récrivain religieux de la feuille monarchique de M. de Villemessant :

Un an ou denx ayant la mort du chansonnier^ M. Sainte^ BeuYe^ voyant la flamme baisser, en approcha avec des précautions inânies^ déchargea le sceau dont il était muni^ et s'enfuit à toutes jambes.

Il prétend que Véminent critique a décoché « sowrnoisement et la bouche en ccsur, les vérités les plus fortes au chansonnier et quelquefois à l'homme, » puis il ajoute :

n n'a pas Tair d'y toucher seulement^ il outto le recueil

sans affectation mais son œil exercé vise froidement et de

préférence les compositions populaires consacrées par une longue admiration. Analysant le Dieu des bonnes gens^ auquel M. de Chateaubriand trouvait des beautés dans le goût de Tacite, M. Sainte-Beuve s'attaque justement à la strophe la plus belle et la plus louée de cette chanson célèbre. Il regrette, avec sa bonhomie habituelle, d'y trouver des chevilles un peu fortes Quand il a mis le poète en sang, M. Sainte- Beuve, toujours avec cette grifle cachée sous le plus fin êwoei (?), égratigne l'homme, l'homme excellent comme il rappelle, etc.

Cherchez sous le bonbon qui est à la surface la pilule tmère; remplacez par le terme exact et le mot sincère, les euphémismes doucereux, et vous verrez que l'opinion modérée dans la forme de M. Sainte-Beuve condamne au fond ce que flétrit si énergiquement la véhémente apostrophe de M. L. VeuilioU

Dans le parti du Figaro et de M de Pontmartin,

on a la monomanie d'embaucher M. Sainte-Beuve. Cela se comprend : c'est un parti où la présence d'un homme de talent produirait quelque sensation et parait tout à fait urgente.

Après ce premier coup de foudre de Figaro-Jupin, la France attend quinze jours sans qu'un nouvel éclair signale la présence du dieu. Enfin, le 15 avril, M. Jouvin sort de son repos pour annoncer qu'il y aura relâche. — J'ai, dit-il à M. de Villemessant, reçu un grand nombre de lettres destinées à défendre Béranger contre mes attaques, c Elles ne sont pas signées et manquent d'orthographe. »

N'était-ce pas le cas d'égayer le pubUc aux dépens de ces admirateurs endurcis du chansonnier, de ces € imbéciles » comme les appelle Tillustre feuilletonniste du Figaro ? Cependant M. Jouvin ne cite pas une ligne, pas un mot de ces lettres si ridicules. L'afTaire a été jugée à huis-clos et Ton nous donne seulement le dispositif du jugement. Toutefois ces pauvres lettres anonymes et sans orthographe semblent avoir à la fois irrité et rendu plus prudent celui qui les a reçues, lues et gardées pour lui. Hier, il s'effaçait derrière M. Sainte-Beuve et se faisait un rempart du nom de l'éminent critique ; aujourd'hui ce nom ne lui sufBt plus et le voilà entassant Pélion sur Ossa, M. de Pontmartin sur M. Veuillot, M. Proudhon (déjà cité, et Ton sait comment I) sur M. Pelletan, implorant du renfort de tous les points de l'horizon politique, c s'arcboutant au vainqueur pour nier contre le vaincu » (en style plus simple et plus gaulois, cela s'appelle c donner le coup de pied de l'âne »), s'eflforçant de nous prouver que tout le

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monde a jeté la pierre au chansonnier et que Figaro arrive le dernier pour renverser de son piédestal une statue... par terre.

Dès quïl s'est un peu rassuré eti dénombrant ses complices, dès qu'il les a mis entre Topinion publique et lui, il se dresse sur la pointe des pieds et s*écrie de la voix tonnante d un homme qui s'apprôte à enfoncer une porte ouverte ;

Il FAUT QUE BÉRA5GER SOIT JUGÉ ; IL LE SERA ! Le tapOÇe de

quelques comparses faufilés dans la salle d'audience, ne fera pas remettre l'affaire et n*intimid»ra personne,

Vn mattre fou qui, dit-on, FK jadis mainte fMaine, Des loges de Charenton, S*est enfui l'autre semaine.

Gbei un juge qui griffonnait.

Il arrive et prend simarre et bonnet.

Puis à Taudiénce hors d'haleine, Il entre et soudain dit : Préehi! Prêcha !

Et patati, et patata, Prêtons bien l*orbille a ce niacoims-LA !

Cependant Taffidre est remise au 10 mai. Il a fallu vingt-cinq jours pour que M. Tavocat du roi fût prêt à débiter son réquisitoire, un peu tardif à la vérité, puisque, si nous devons en croire M. Jouvin, l'accusé a été condamné déjà par toutes les juridictions compétentes.

Enfin, le gendre de M. de Villemessant se lève et prend la parole. Il débute par un ezorde ex abrupto. L'indignation contenue pendant trois longues années déborde du « vase d'élection. »

— Le chansonnier, dit-il, qui devrait être assis

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sur ce banc s'il n'était exécuté depuis longtemps, grâce au courage de MM. de Pontmartin» Veuillot, Proudhon, Pelletan, etc., dont la précipitation a malheureusement* devancé mon ardeur, est un « hypocrite et un fov/rbe politique. » Qu'on ne dise pas le contraire, je Tai c surpris dans la voie des aveux cyniques. Ce bourgeois égoïste et trembleur, s'arcboute au vainquewr pov/r ru&r contre le vaincu. »— Je le sais ! cette tactique m'est familière et je m'y connais.

Alors revenant à sa préoccupation favorite, et voulant dissiper jusqu'à l'ombre d'une hésitation dans l'esprit des jurés, il ordonne qu'on introduise les témoins.

Voici d'abord M. Guizot, puis M. Louis Blanc, puis toujours M. Veuillot, M. Proudhon, M. de Pontmartin, M. Sainte-Beuve, M. Eugène Pelletan. Ces derniers, un peu fatigués de si fréquentes interpellations, sont encouragés par quelques mots d'approbation. Du reste, l'accusateur public déploie un immense talent dans la façon dont il fait parler les témoins à charge ; il sait poser les questions, couper la réponse au bon moment, souligner le mot grave, interpréter la phrase inachevée.

L'audition des témoins terminée, il reprend la parole à son tour, et, objurguant avec une éloquence foudroyante les c 'quelques comparses faufilés dans l'audience, » les écrasant du geste et du regard, il prononce cette mémorable tirade :

« J'en appelle au bon sens de MM. les jurés : Tamitié sans (aiblesse de M. Louis Blanc ' et Timpartialité un peu dédai-

« Poarqeoi De relèvenoiiBHMms pas un nouveau ntensoii^e par

ut FiGAko. ibi

gnense de M. Guizor, ne condamnent-elles pas chez le chansonnier qui ne crut à rien et ne respecta rien (sensation dans l'auditoire) ce qu'ont stigmatisé sans concert l'ftpre éloquence de M. Louis Veuillot, l'ironie sanglante de M. Proudhon, les légitimes représailles* de M. de Pontmartin, la critique insuffisamment mouchetée d'indulgence de M. Sainte- Beuys (sourires, approbation dans la tribune des journalistes * et la LOYAUTÉ LIBÉRALE de M. EuGÉNE Pelletan ? (stupouT générale.) »

Après cette terrible apostrophe, Figaro aborde la péroraison et termine par les considérations de Tordre le plus élevé :

« N'obligez pas, dit-il d'une voix grave— dont le timbre sévère émeut profondément l'auditoire —, n'obligez pas la postérité à se souvenir que le chansonnier s'est vanté de sang-froid et en rimes laborieuses ^, d'avoir usé sa poudre et ses balles dans le velours du tr6ne ; qu'il reste convaincu d'avoir conduit, en chantant, au sac de la société, tous ces hommes de mauvaise vie politique (applaudi^ments aussitôt réprimés par les huissiers) dont les convoitises effrénées (mouvement) arrachaient cette confession douloureuse à M. Laffite : « Quelle canaille, mon cher Béranger, écrivait l'ex-président du Conseil au

omission dans le genre de celui que nous avons déjà signalé au sujet des citations faites de M. Proudbon? Le Figaro cite aussi M. Louis Blanc, mais il ne dit pas tout. Il oublie à dessein de parler des lettres que M. Paul Boiteau a reproduites dans la Correspondance, Elles sont un démenti formel de l'opinion malveillante attribuée à Tauteur de VHistoire de dix ont. Ce dernier montre, au contraire, une vive aflTection et beaucoup de reconnaissance pour le chansonnier, tout en le lavant des reproches qu'a suscités sa démission de représentant du peuple en 1848.

* Légitime de légitimistet sans doute.

* « Dans ces vers cotdanU, parce que le travail les a polis... » (M. Jouvin, en 1857, c'est-à-dire après les funérailles et avant la réaction.)

chansonnier, le il mars 1837, — quelle canaille que la pln^ part de nos amis de quinze ans ! §

« Le mot n'est pas parlementaire ; je ne Teusse penl-ètre pas risqué, mais, puisqu'il est acqui.<< à l'histoire, je le maintiens et je proposerai un amendement à la phrase de l'honorable M. Laffite : Si au lieu de la plupart nous écrivions Um$ ! Tarrèt émané d'un tel juge ne serait pas moins piquant, et il serait beaucoup plus juste »

Il poanuivait sur ce ton, Quand deux bisets, sous les armes, Ramènent à Charenton

Cet orateur plein de charmes. *

• Néanmoins Kavocat Bélsnt

S'écrie : Ah I les fous ont bien du talent 1

J'ai fait rire et yerser des larmes ; Mais je n'ai rien dit qui TaMt eela.

Et paUti, et pataU, C'est moi qu'on sif&ait sous ce discours-là *.

Voilà comment l'affaire du Figaro contre Déranger n'eût pas de suite, mais le chantonnier Ta échappé beUe.

* BtfaÀifGEB, U juge de Charenton

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