NOS INTIMES
PeTMii. — J«0epk Bernard.
n est difficile de vivre, il est triste de mourir dans certaines époques tourmentées, où Tanarchie des croyances affaiblit les caractères, où des aspirations vagues et des haînes positives remplissent les cœurs. Au moment de la lutte, l'équité devient la plus rare des vertus. Les ennemis de Déranger^ aiï besoin, nous démontreraient cette vérité.
Si le poète a pu garder sa vie pure de faiblesses et de violences, parce qu'il dépendait de lui seul de la diriger vers le but qu'il avait marqué, il ne lui était pas donné de choisir l'heure de sa mort.
2 , BÉRANGEft.
Un demi-siècle tout entier s'est vengé en quelques heures, sur sa mémoire, des nombreuses leçons infligées par le chansonnier national. Cela pourra paraître étrange à ceux qui, plus tard, liront de sang-froid l'histoire des soixante dernières années : s'il était mort avant la révolution de février, personne n'aurait jamais songé à faire subir à sa mémoire les attaques dont elle a été l'objet en 1857.
Faut-il regretter cette réaction? Pour ma part, je ne le crois pas. On a traduit le poète, l'homme et le citoyen devant le tribunal de Topinion publique, mais je ne vois bien clairement que des juges, des accusateurs, une condamnation. A cette sorte de parodie, pour qu'elle devînt une réalité, le coupable seul a manqué. Ce n'est pas, du reste, la première fois que s'offre un semblable spectacle, et toujours il produit à sa suite un grand enseignement. On se juge soimême heureusement en jugeant les autres, et tout verdict fait mieux connaître le degré de moralité du juge qui le prononce, que la culpabilité ou l'innocence de l'accusé.
Si donc Béranger n'avait rien à redouter des grands coups de plume destinés à le pourfendre, il resterait néanmoins à chercher les causes multiples de ces attaques violentes et de la singuUère timidité des avocats d'office qui ont présenté la défense du prévenu. Quoi de plus important, quand on veut apprécier ime génération, une époque, que d'être instruit de ses admirations et de ses antipathies ? Sans contredit, tous les goûts sont dans la nature : cela n'empêche pas qu'il n'y ait des goûts délicats et des goûts grossiers, et que la dépravation du sens
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du goût loi-môme ne soit un indice très-certain de maladie.
Nos sentiments sont le commentaire vivant de notre âme. Sans eux, que serait-elle ? Un texte bien obscur où ne se lirait jamais la vérité.
D'autre part, cette réaction était inévitable. U valait donc mieux qu*elle éclatât sans mesure, quelquefois sans dignité, toute en un jour. L envie et la haine conseillent mal, la colère est maladroite; les ennemis de Béranger ont presque oublié d'être perfides : Errare humanum est. D*ailleurs le chansonnier ne Tavait-il pas dit lui-même?
A la fin d'ia campagne.
Nous s'rons tout étounés Qu'en enchaînant l'Espagne Nous nous Barons enchaînés.
Ce fut d'abord un singulier spectacle, et qui rendit plus sensible Tétrange désarroi où Ton savait être les idées et les sentiments du pays. On vit, contre ce mort qui, durant sa vie, avait joui de la popularité la plus longue et la moins contestée, se liguer ensemble, malgré des croyances inconciliables, les hommes des partis les plus opposés, légitimistes, orléanistes, libéraux, cléricaux, républicains, démocrates et socialistes. On vit la Presse et ï Univers relugietJtx se serrer cordialement la main sur la tombe de Manuel et de Béranger ; M. de Pontmartin féliciter M. Sainte-Beuve d'avoir rendu un immense service à la morale ; M. Gh. de Mazade, dans la Revite des Deux-Mondes, s'arrêter aux insinuations pour laisser à M. Monté^ut Thonneur d'achever un blessé.
4 BÉAANGBa.
Ailleurs, au JotimcU des Débats, les rédacteurs se succédaient et se combattaient comme dans une arène. Il y avait M. Cuvillier-Fleury, M. Bersot, M. Renan, descendu tout à coup des hauteiu^ de la théologie indépendante pour déclarer qu*il avait pris la peine de lire le chansonnier et prouver qu'il n'y entendait guère. D'un autre côté, M. de La BédoUière et M. Veuillot annonçaient au public, le premier par le crayon de son dessinateur**, le second, avec le style contrit approprié aux capucinades, que Déranger s'était confessé, tandis que les voltairiens épars dans divers recueils l'accusaient d'irréligion et d'impiété. Enfin, M. de Lamartine élevait une statue au poète et à l'homme, vers le temps où M. Louis Ulbach, dans le Cowrrier du Dimanche, parlait de « l'indécision et de la tactique » du bonhomme, de sa poétique surannée qui ne » sait que faire rimer lauriers et guerriers, cotillon et » FrétUlon. »
Chose singulière , l'homme ainsi poursuivi et tra-^ que de toutes parts, avait eu, quelques mois auparavant, 500,000 personnes à son convoi. Ce jour-là les ouvriers désertèrent leurs ateliers. La population entière, sur le passage du cercueil, acclama le citoyen et le chansonnier. Les rues regorgeaient ' d'hommes et de fenynes de toutes les classes, portant des immortelles à la main ou à la boutonnière ; la garnison de Paris, le fusil chargé, rendait des honneurs à Déranger en protégeant l'ordre, et, sur les murs de la capitale, les proclamations de M. le
* Les Grands Hommes iUuttrés, par Janit-Lanoi r BÉRAN6ER.