‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 28 sur 39 · SEPTIEME PARTIE · texte numérisé non relu

SEPTIEME PARTIE

Homo sum, et nil humani a me alienum puto. (Térente.)

Déranger, — sa morale, — sa philosophie, — sa religiou, — sa politique. — L'homme.

Nous avons interrogé successivement les ennemis, les adversaires et les amis du chansonnier ; nous avons rapporté les raisons pour et contre, en nous appliquant à reproduire d'une façon complète les argumerts soutenus par chacun des écrivains qui ont abordé cette question. Si nous n'avons pas discuté avec les hommes du parti ultramontain et ceux du Figaro, parce que nous ne sommes pas assez naïf pour répondre sérieusement à ce qui n'est pas sérieux, pour essayer de convertir soit des fanatiques, soit des gens sans conviction, dont la haine contre le poëte s'accroît d'autant plus qu'ils sont plus assurés de la grandeur de son rôle et de la beauté de son caractère, nous avons suivi pas à pas, depuis M. Sainte-Beuve jusqu'à M. Guizot, les critiques

auxquels le public intelligent prête son attention. On nous rendra cette justice de reconnaître que nous n'avons rien retranché de leurs objections, que nous ne les avons jamais affaiblies ni dénaturées par un commode système de suppressions perfides ou de rapprochements forcés. Nous leur avons laissé la parole loyalement, nous réservant de leur répondre, quand ils étaient dans l'erreur, ou de les approuver, lorsqu'ils étaient dans la vérité. '

Que ressort-il au premier abord de notre examen? C'est que cette réaction contre Béranger, dont on avait fait tant de bruit, dès qu'on y regarde de près, devient bien peu de chos^. Elle n'a compté parmi ses chefs qu'un petit nombre d'hommes, secondaires après toutpar le talent et l'influence, médiocres parles idées et le caractère.

C'étaient : MM. de Pontmartin, Veuillot, Eugène Pelletan, puis le Figaro. Ceux-là, sauf M. Pelletan, appartenant aux partis du passé, au monde qui s'en va, et qui emportera dans l'oubli leurs grosses ambitions et leurs petits méfaits. Les autres, M. Sainte-Beuve, tous les écrivains du parti protestant, M. Proudhon, M. Montégut, M. Cuvillier-FleuryetM. Guizot, ayant encore, malgré leurs restrictions , fait une part assez belle au chansonnier, — M. Sainte-Beuve et M. Proudhon surtout — pour qu'on puisse se féliciter que des adversaires aussi redoutables et aussi habiles aient été obligés de reconnaître et le grand talent du poète et la bonté de l'homme. — Leurs reproches se réduisaient à deux ou trois points principaux, sur lesquels, d'ailleurs, ils ne tombaient même pas d'accord.

Nous avons aussi démontré, pièces en main, que presque tous les esprits distingués de notre époque, presque tous les hommes dignes d'attention et de respect, soit par la portée de leurs idées, soit par l'honorabilité de leur caractère , avaient été et restaient les admirateurs du chansonnier.

A la suite de ceux qui sont morts, Chateaubriand, La Mennais, Goethe, Gustave Planche, nous aurions pu nommer encore, parmi les vivants, et M. Thiers et M. Edgard Quinet, dont l'amitié pour Béranger n'a jamais changé, malgré la vicissitude des événements.

Si, d'autre part, nous nous rappelons que, même chez les adversaires du chansonnier, la violence et les négations dimiauent en force et en nombre, à mesure que le talent' augmente ; si nous comparons les invectives de M. de Pontmartin aux simples restrictions de M. Sainte-Beuve, le pompeux et triste réquisitoire de M. Pelletan à la sévérité rachetée par de magnifiques éloges de M. Proudhon, et les calomnies du premier aux antipathies surtout littéraires de M. Louis Ulbach ; si nous étudions successivement M. Montégut, M. Cuvillier-Fleury et M. Guizot , et si nous constatons que , chez ces trois publicistes, la bienveillance pour le poète et l'homme suit une sorte de crescendo régulier, nous en arriverons logiquement à féliciter Béranger d'avoir mérité de tels ennemis, de pareils adversaires et de semblables amis.

Nous avons constaté enfin que la réaction contre Béranger avait été surtout un mouvement de revanche politique. En effet, sauf M. Louis Ulbach, péril. 12

sonne ne nie le talent du poëte, qui reste consacré môme par les restrictions de M. Sainte-Beuve et de M. Montégut. Les préjugés littéraires ont apporté leur contingent dans la petite campagne entreprise contre le chansonnier, mais ils n'ont eu qu'une importance tout à fait secondaire, et n'auraient pas, en d'autres circonstances, osé se montrer au grand jour. Il a fallu qu'une seconde République mourût, et qu'un second Empire s'élevât sur ses ruines, en France, pour qu'on en vînt à suspecter la bonne foi politique et les tendances soit libérales, soit révolutionnaires de Béranger. Il a fallu surtout que le gouvernement se chargeât un peu trop exclusivement des funérailles du poëte; que les uns trouvassent commode de faire un doigt de cour à l'Empire au nom du mort; que les vaincus'clienhassent, en dehors de leurs propres fautes, une cause à leur défaite; que les libéraux, momentanément éloignés des affaires, eussent intérêt à démontrer que, républicain ou impérialiste , Béranger n'avait jamais aimé la liberté, dont ils prétendent posséder seuls la recette et le monopole ; il a fallu, disons-nous, ce concours de circonstances exceptionnelles, pour que, devant le pays surpris et le peuple incrédule, un certain nombre d'écrivains se soient appliqués à renverser de son piédestal la statue populaire du cbansonnier.

Et cependant, même sur le terrain politique, nous n'avons pu relever contre le poëte que des assertions vagues ou des interprétations erronées: — il a chàaté l'Empereur, a-t-on dit, donc il était impérialiste, donc il ne devait pas aimer la liberté.

Alors on a cherché avec soin dans tout ce qu'il

avait écrit: on a relevé un mot jeté au hasard, quelque phrase à double sens, on a surtout mis à contribution M. Savinien-Lapointe et M. de Lamartine, et, sur des témoignages fort discutables, on a déclaré que Béranger aimait l'égalité sans la liberté, qu'il prêchait une dictature démocratique.

Dans sa vie entière, on a fini par trouver un fait, un seul, qui semblait se prêter à de fâcheux commentaires, et l'on s'en est emparé avec une joie naïve : nous voulons parler de la démission de Béranger, lorsqu'il fut nommé représentant du peuple, en 1848. On a tourné ce fait unique et contre l'homme privé et contre l'homme public ; on a voulu y voir et la preuve d'une égoïste habileté et même une sorte de protestation contre le régime proclamé le 24 février.

Gela convenait merveilleusement à ceux qui désiraient transformer le chansonnier en bonapartiste, afin de pouvoir satisfaire, du même coup, leur antipatine contre le gouvernement actuel et leurs vieilles rancunes contre le poëte national.

Ajoutons à ces divers sentiments, un sentiment mauvais- et bas, l'envie, l'envie qui régnait sourdement au fond du cœur de plus d'un homme de lettres, ulcéré de voir la popularité accompagner jusqu'au bout un humble chansonnier, sans titres académiques, sans décorations, sans distinctions officielles ; ajoutons encore la lassitude d'entendre toujours appeler cet homme : le juste.

M. Sainte-Beuve ne l'a-t-il pas dit: « Béranger avait trop duré... cela ennuie et impatiente à la longue... »

Au fur et à mesure, nous avons répondu à toutes les attaques, et nous croyons les avoir réfutées. Il

nous reste maintenant à résumer notre opinion sur Béranger, à exposer sa morale, sa philosophie, sa religion, à définir en quelques mots sa conduite politique, tellement défigurée depuis plusieurs années qu'il devenait essentiel de rappeler des faits mis en oubli et de rétablir dans leur réalité des faits controuvés ou faussement interprétés : après le roman, interrogeons l'histoire.

Dans un certain monde, il est de mode d'accuser le chansonnier d'immoralité, et de se voiler le visage au seul titre de plusieurs de ses chansons. Beaucoup de gens aussi réprouvent ses idées philosophiques et religieuses ; les uns lui reprochant son irréligion , les autres prétendant au contraire qu'il a compromis la dignité du bon Dieu en le mettant en chansons, même pour lui rendre hommage et s'incliner devant lui. Quelques-uns enfin, mais c'est le tout petit nombre, regrettent son déisme et pensent que, sur la question religieuse, Béranger n'a pas été aussi loin que vont désormais les esprits hardis de notre époque. Ainsi à cet égard nous rencontrons trois opinions tranchées et trois sortes de critiques : ceux qui voient dans le chansonnier un athée, ou pour le moins un sceptique ; ceux qui s'indignent de l'audace avec laquelle il a osé mêler à ses refrains des sentiments religieux ; ceux qui le blâment de s'être arrêté au déisme.

Avant de toucher à la question religieuse, nous traiterons la question morale, pour deux motifs : d'abord elle est plus simple ; ensuite, chez Béranger, les tendances et les idées morales étaient indépendantes de la foi religieuse. Pour la plupart des individus il en est différemment : la religion dicte la morale, et cela se comprend. La religion s'enseigne comme le droit ; elle a comme lui son code où se trouvent relatées toutes les choses défendues. Les êtres vulgaires, en qui la conscience sommeille, gravent ces articles dans leur mémoire, et se croient honnêtes parce qu'ils se souviennent.

L'être bon réellement, celui qui pense par luimême, qui s'étudie et se surveille incessamment, ne subit de lois que celles qu'il s'est données et qu'il a jugées respectables. Il commence par la morale appuyée sur ce sentiment intime du devoir qui dirige toujours les nobles et fortes natures.

Combien citera-t-on d'hommes ayant la force et le bon sens d'aimer le bien parce qu'il est le bien, d'écouter leur raison et d'étudier la réalité loin de tous les partes pris philosophiques et religieux ? — Hier on n'en comptait pas ; aujourd'hui on en compte à peine ; demain ils oseront s'affirmer et proclamer enfin l'affranchissement réel, complet, de l'esprit humain.

La morale de Béranger se réduisait à deux mots : soyez bons. — Partout cette idée de bonté se retrouve dans ses plus beaux vers ; partout il y prêche l'amour des hommes les uns pour les autres, la pitié pour les faillies et les malheureux ; partout on y sent dominer le sentiment de la solidarité humaine. On a

dit que Béranger aimait surtout l'égalité; ou se trompait. Sur le drapeau révolutionnaire, il y a trois mots inscrits : Liberté, égalité, fraternité. De ces trois mots, le dernier est celui que Béranger a toujours inscrit avant les deux autres sur son drapeau à lui, qui portait : Fraternité, liberté, égalité.

Où l'on peut le mieux apprécier la morale de Béranger, c'est peut-être dans la chanson des Deux Sœurs de Charité, dans ces strophes où il met sur un pied d'égalité parfaite la danseuse d'opéra et la sœur grise l :

Entrez, entrez, ô tendres femmes !

Répond le portier des élus :

La charité remplit vos âmes; Mon Dieu n'exige rien de plus.

On est admis dans son empire, Pourvu qu'on ait séché des pleurs, Sous la couronne du martyre Ou sous des couronnes de fleurs.

Dans cette morale qui abat toutes les barrières étroites où l'on avait renfermé la vertu, dans cette morale qui accueille toutes les bonnes actions, qui détruit toutes les hiérarchies — et non pas seulement les sociales, — la plupart des lecteurs ne voient qu'un jeu d'esprit assez audacieux et fort inconvenant. Il y

1 Vierge défunte, une sœur grise,

Aux portes des cieux rencontra Une beauté leste et bien mise Qu'on regrettait à l'Opéra.

Toutes deux, dignes de louanges, Arrivaient après d'heureux jours, L'une sur les ailes des Anges, L'autre dans les bras des Amours.

avait là pourtant une profession de foi très-réfléchie, un appel énergique à la fraternité réelle, en dehors des vieilles théories.

Cette morale part du point où j'arrête la morale chrétienne.

Dieu lui-même

Ordonne qu'on aime.

Je vous le dis en vérité, Sauvez-vous par la charité.

Les mots ici peuvent tromper. Ce sont, en effet, les mots de l'Évangile ; mais l'esprit n'en est plus : il va bien au delà. Jamais l'Évangile n'a mis sur le même rang, n'a comparé pour les couronner ensemble :

Une sœur grise,

Une beauté leste et bien mise Qu'on regrettait à l'Opéra.

Et ce n'est pas là seulement une boutade de poëte, une comparaison hasardée, un effet de poésie. Non, Béranger insiste, va jusqu'au bout, entre dans le détail, et ne nous laisse aucune illusion sur son intention :

— Dans les palais et sous le chaume, Moi, dit la Sœur, j'ai de mes mains Distillé le miel et lé baume

Sur les souffrances des humains.

— Moi, qui subjuguais la puissance, Dit l'actrice, j'ai bien des fois

Fait savourer à l'indigence

La coupe où s'enivraient les rois.

L'une s'écrie :

A descendre en paix dans la tombe Ma voix préparait les mortels.

L'autre répond :

Moi, je faisais chérir la vie :

Le plaisir fait croire au bonheur.

— Aux bons cœurs, ajoute la Nonne, Quand mes prières s'adressaient, Des riches je portais l'aumône

Aux pauvres qui me bénissaient.

— Moi, dit l'autre, par la détresse Voyant l'honnête homme abattu, Avec le prix d'une caresse,

Cent fois j'ai sauvé la vertu.

Il paraît impossible d'aller plus loin, de poser et de résoudre plus nettement la question. Pour Béranger, il n'existe qu'une morale : sécher des pleurs. Le vice n'est pas dans le plaisir, il est dans la dureté. Faire souffrir les autres, tel est le crime, le seul, et Béranger a raison. Mais là il se sépare aussitôt de la loi proclamée, il y a dix-huit cents ans, du haut du Golgotha. Cette loi prononçait l'anathème contre les sens et leurs appétits ; cette loi déclarait que l'homme, né pécheur et maudit, devait racheter son âme immortelle par l'immolation continuelle de son corps : elle donnait pour but suprême à l'être déchu d'aimer Dieu et de mériter son pardon ; de tout individu elle faisait un coupable tremblant devant son juge. Voilà ce qu'il y avait de réellement nouveau dans la « bonne nouvelle. » Elle séparait l'homme en deux portions , l'une physique , qu'il fallait enchaîner comme un esclave révolté ; l'autre immortelle et corrompue, qu'il fallait laver de ses

souillures. On disait bien : tous les hommes sont frères, aimez-vous les uns les autres ; mais ce sentiment de la fraternité humaine commençait à poindre de tous les côtés vers la fin du monde païen. Il aurait suffi à sauver le monde, si l'Église n'avait renversé complètement l'ordre des préoccupations morales, en mettant chaque homme dans la nécessité de se sauver d'abord lui-même. De ce moment la société frappée au cœur languit d'abord, puis disparut dans le chaos de l'invasion, et la barbarie, pour quatorze cents ans, envahit l'Europe.

Jésus croyait fermement à la fin du monde* il ne doutait pas que les temps ne fussent révolus, et que le jour de la liquidation universelle ne dût se lever bientôt. Cette erreur explique et justifie tout ce qui manque de pratique à sa doctrine, tout ce qu'elle offre, si on voulait l'appliquer réellement, d'antisocial et d'incompatible avec le progrès de la civilisation. Elle explique surtout le côté ascétique de sa morale, et cet idéal de la vertu que nous subissons depuis tant de siècles. En effet, la vertu, telle qu'un la prêche et qu'on la respecte dans la société, même encore aujourd'hui, n'a presque rien d'actif. Elle consiste moins à développer nos facultés , à nous agrandir intellectuellement, à répandre le bonheur et la joie autour de nous, qu'à nous tenir en garde contre les incitations de la chair et de l'esprit malin. La doctrine chrétienne voit dans chaque homme deux frères ennemis, un corps et une âme , toujours en lutte l'un contre l'autre, tous deux coupables aux yeux d'un Dieu, qu'on a transformé de père en juge sévère et jaloux, et dont il faut à tout

prix obtenir le pardon. Dans cette situation, l'être humain écrasé parle sentiment de sa faiblesse et de ses devoirs, uniquement préoccupé de la nécessité de mériter son salut , n'osant compter ni sur lui-même qu'il sait coupable, ni sur Dieu chez qui il a tout d'abord méconnu la justice et la bonté, en vient a prendre l'absence de certains vices pour le bien luimême , et se voue à une sorte d'immobilité morale pour éviter toutes les occasions de chute. Une s'agit plus de consoler ses frères , il s'agit de leur inspirer la terreur féconde du mal, et, par l'anéantissement de la volonté, de les amener à la foi qui leur donnera la grâce, laquelle à son tour leur procurera le salut.

Veut-on juger à fond cette morale chrétienne et ses conséquences? qu'on l'étudié au couvent, son produit parfait et direct. On l'y verra consister dans l'inaction intellectuelle et physique, dans la macération du corps, le mépris de l'esprit, la suppression de tous les sentiments naturels et de toutes les passions.— Au sein de la société, qui a conservé l'idéal, mais qui ne peut le réaliser sous peine de périr, la vertu se résume essentiellement dans une série de négations : regarder la terre comme un exil, la vie comme une épreuve délicate, au bout de laquelle nous attend l'enfer ou le paradis, telle est la théorie.

Quand on se reporte à la prédication de Jésus ; quand on se rappelle que le réformateur croyait au règne prochain de Dieu, sans admettre cette morale, on cesse de la trouver illogique, et l'on comprend qu'elle pût être praticable momentanément, dans l'attente du grand événement désigné par l'exprès-

sion de « Jugement dernier. » Alors la prière et la contemplation ascétique restaient , en effet , la ressource suprême de l'homme coupable inopinément appelé devant son juge. Le monde en durant, les sociétés en s'organisant, ont fait de cette morale de l'agonie , une morale insuffisante et dangereuse. — Ne s'appliquant pas à la vie , mais à la mort , cette conception de Jésus a gêné l'expansion de la vie. En dehors du couvent, — véritable nécropole édifiée sur l'hypothèse du dualisme entre le corps et l'âme, et de la chute de l'homme , — cette morale a détourné longtemps l'activité humaine du but réel où elle devait tendre. Au lieu de chercher le bonheur, et d'organiser la terre pour l'affranchissement général, le bien-être des créatures qui l'habitent, l'homme convaincu que le bonheur ne commencerait pour lui qu'au delà de la tombe, dans « un monde meilleur, » ne s'est pas occupé d'améliorer efficacement celuici, sur lequel nous luttons et nous souffrons depuis des milliers de siècles, sans autre résultat que de léguer de nouvelles luttes' et de nouvelles souffrances à nos enfants nés eux-mêmes au milieu de la lutte et de la souffrance. Chez ses semblables voyant des coupables, bien plus que des malheureux, l'homme n'a pas éprouvé pour eux ce sentiment de sympathie exaltée qu'on éprouve pour l'innocence persécutée. Il a cru le mal nécessaire et la douleur légitime, et s'illes a parfois soulagés, c'a toujours été sans conviction, sans ardeur, avec la pensée qu'il ne pouvait les supprimer, quelaquestion étaitmoinsde vivre heureux et bienfaisant que de gagner sans péché la vie future. Aussi la misère sous toutes ses formes,

la misère qui engendre le vice et qui produit la dégradation intellectuelle, n'a cessé de régner. On a fait l'aumône, parce qu'elle est agréable à Dieu ' ; on n'a pas songé à détruire le paupérisme, à fonder réellement la démocratie, cette constitution politique non pas de l'égalité,. mais de la fraternité humaine.

D'autre part, ni la religion, ni les morales qui en découlent ne modifient les lois absolues de la nature. Elles peuvent enrayer le progrès, le rendre difficile et sanglant : elles ne suppriment pas les passions. Seulement elles les rendent coupables. On s'y livre comme on se livrerait au mal, et on les pousse à l'excès, du moment où, vaincu dans la lutte contre elles, on devient leur esclave pour avoir tenté d'être leur tyran. Les barrières factices une fois franchies, on franchit aussitôt les barrières naturelles, et cela doit être puisqu'on les confond ensemble, puisque la raison n'a jamais connu les limites vraies du permis et du défendu. Entre l'ascétisme et la corruption, il n'y a plus d'intervalle. On va de l'un à l'autre, de l'abstinence à la dépravation , et des mauvais lieux à la Trappe 2.

La morale telle que la conçoit Béranger, chrétienne à certains égards, ne suppose plus la culpabilité de l'homme et cette incapacité de faire le bien

1 « Donner aux pauvres, c'est prêter à Dieu, » dit un proverbe populaire, qui prouve bien comme on entend la cbarité avec les idées chrétiennes.

2 Voir La Dévotion à la croix, de Calderon (Théâtre espagnol traduit par M. Damas-Hinard), et Le Damné pour manque de foi, de Tirso de Molina (trad. par Al. Royer).

par lui-même qui le livre inévitablement à la préoccupation égoïste de son salut, en l'éloignant des rêves de perfectionnement social. Elle se rapproche davantage de la nature et de la réalité. Elle accepte l'homme entier, avec toutes ses passions et toutes ses facultés ; elle regarde le corps comme un humble ami, dont les besoins légitimes ne sauraient être honteux ni supprimés. C'est une morale essentiellement pratique, qui songe bien plus à la terre qu'au ciel, à l'homme qu'à Dieu '. En mille endroits de ses œuvres, le chansonnier revient sur cette idée que le plaisir rend l'âme bonne, qu'il adoucit les mœurs, qu'il porte au bien, parce qu'il crée en nous une sérénité favorable, une sorte de santé intellectuelle dont le cœur et l'esprit goûtent les fruits.

Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents,

s'écrie-t-il dans le Dieu des bonnes gens. Ailleurs encore, le bon Dieu, s'adressant aux mortels, leur dit, « d'un air paterne : »

P^ur vivre en paix, vous ai-je en vain Donné des filles et du vin ?

Les gens d'une certaine vertu protestent, se révoltent à la lecture de semblables vers et crient à l'immoralité. — Gela se comprend de la part de ceux

1 Combien la nature est féconde

En plaisirs ainsi qu'en douleurs !

De noirs fléaux couvrent le monde De débris, de sang et de pleurs.

Mais à ses pieds la beauté nous attire ; Mais des raisins le nectarest foulé.

il. 13

218 RÉRANGER.

pour qui la morale, comme nous l'avons exposé plus haut, consiste à s'abstenir de certains actes matériels soigneusement énumérés; pour ceux qui s'enferment dans un programme où la vertu s'appelle chasteté, où la charité consiste à faire l'aumône, où l'amour de nos semblables se résout en quelques prières destinées à racheter notre âme d'abord et la leur ensuite.

Béranger, au contraire, croyant à l'innocence, à la bonté naturelle de l'homme, déplace l'objet de la vertu : il le met exclusivement dans la pratique de la fraternité, d'une fraternité réelle, immédiate, et non de cette fraternité à terme éloigné, et qui n'existerait qu'après la mort, « dans le sein de Dieu. »

Sans doute il lève, lui aussi, les yeux,

... Vers ce monde invisible Où pour toujours nous nous réunissons.

Mais, nous le répétons, il abaisse aussitôt ses regards vers la terre, et nous dit : C'est en travaillant pour elle que nous gagnerons le ciel, c'est en aimant les hommes que nous serons aimés de Dieu '.

Coulez, bons vins; femmes, daignez sourire; Et l'Univers est consolé.

[La Nature.) Toujours l'espoir suit le plaisir qui passe. Que vous êtes bon, mon Dieu! je vous rends grâce, 0 mon Dieu 1 mon Dieu ! je vous rends grâce.

{Deo cjratias d'un Épicurien.)

Là-haut, Saint Pierre en sentinelle,

Après un Ave pour la sœur,

Dit à l'actrice : On peut, ma belle,

SA MORALE. 2lU

A côté de la bouté, sa morale se recommande encore par le bon sens, par l'audace avec laquelle il relève la chair et réhabilite le corps.

Qu'on ne s'y trompe point, ce n'est plus au genre de la chanson que le philosophe sacrifie lorsqu'il écrit :

Les bons cœurs seront mes élus Sans que pour cela je vous noie, Faites l'amour, vivez en joie; Narguez vos grands et vos cafards.

Il y a là une prédication sérieuse. Le chansonnier n'aime pas « la fillette et la feuillette, » comme Désaugiers les aimait, d'instinct et par tempérament; il ne manque pas non plus de « réserve et de chasteté, » d'une façon pour ainsi dire impersonnelle, et par cela seul qu'il appartient « à la race gauloise. » Il tient très-positivement à justifier la joie et le plaisir, à déclarer qu'on a interverti l'ordre des devoirs, qu'il vaut mieux, en mettant son être entier dans la balance, prendre une part plus active à l'existence universelle, et faire quelques accrocs à la vertu que négliger de venir en aide à ses semblables. A ses yeux une caresse vaut une aumône, une larme de joie vaut une prière.

Si vos plaisirs sont partagés, nous dit-il, s'ils ne

Entrer chez nous sans confesseur.

Kilo s'écrie : Ali ! quoique bonne, Mon corps à peine est inhumé, Mais qu'à mon curé, Dieu pardonne, Hélas! il n'a jamais aimé.

(Les deux soeurs de Charité.

coûtent de pleurs à personne, si vous avez amené le sourire sur des visages affligés, si vous avez rendu le calme ou la gaieté à des cœurs agités ou froissés, qu'importe que vous portiez un cilice ou une robe de soie ? Le cilice, c'est l'uniforme, c'est la religion, chose transitoire et que le temps emporte: ce qui reste c'est le bien accompli. Croyezvous qu'il y ait des règles pour faire le bien, comme pour apprendre la musique? Pensez-vous que le dévouement perde jamais son mérite, et puisse cesser d'être le dévouement? Pensez-vous qu'il soit moins admirable chez l'actrice que chez la nonne ? Que la générosité, l'abnégation ne soient des vertus qu'avec la bénédiction du curé et la permission du maire ?

Aux yeux de Béranger poser la question, c'était la résoudre, et, s'il avait tenu les clefs du paradis", il en eût ouvert les portes toutes grandes à Frétillon : il les eût fermées à double tour devant la coquette froide qui, sans commettre de faute, aurait joué avec l'amour, et n'aurait jamais connu l'amour.

On s'est donc trompé, lorsqu'on a vu seulement, dans le Dieu des Bonnes Gens, un Dieu d'opposition et de circonstance; lorsqu'on a pris certains vers du poëtepour des vers de chansonnier sacrifiant aux nécessités du genre. — Béranger mettait dans la bouche de ce Dieu les préceptes d'une morale dont il a scrupuleusement pratiqué les côtés élevés : amour des hommes, sentiment profond de la solidarité humaine, charité large et active. Cette morale de bonté et de bon sens, facile pour les petites choses, se montre indulgente aux faiblesses des sens qui n'entament

point la conscience, et qui laissent le cœur intact ; elle ne confond pas ce qui est essentiellement distinct : la loi sociale et religieuse, toute de convention, que le caprice des hommes abroge ou modifie, avec la loi naturelle que rien ne peut changer, et la vertu qui a mille costumes et un seul objet.

Il y a le bien et les conceptions particulières du bien que chaque peuple, chaque race, chaque civilisation adopte et proclame à son tour. Le bien c'est de faire des heureux, le mal c'est de faire souffrir. Le reste, règles absolues d'un jour, choses promises et choses défendues, ne saurait être un crime en soi. Où commence l'excès, commence la faute, parce que l'excès rend aussitôt nuisible pour nous et pour les autres ce qui n'était qu'un plaisir légitime. — L'excès de boire et d'aimer, s'appelle l'ivrognerie et la débauche ; mais n'oubliez pas que l'écueil n'existe pas là seulement, qu'il se trouve derrière les vertus les plus prônées, les mieux vues dans le monde : l'excès de l'économie, c'est l'avarice, l'excès de la prudence, c'est l'égoïsme; l'excès du sentiment religieux, c'est le fanatisme, la Saint-Barthélémy et l'Inquisition.

Béranger ajoute : — Si aucun des plaisirs innocents n'est un mal en soi, aucun non plus n'est indifférent, et il dépend de nous d'en faire la source d'un bonheur pour autrui. La gaieté, la gaieté elle-même, cette floraison de l'esprit toute inconsciente et toute individuelle, peut devenir un devoir, un bienfait en action. Elle peut se répandre autour de nous comme une douce chaleur, et réchauffer les cœurs; elle peut créer l'oubli des souffrances, et arracher nos

amis à cette contemplation d'eux-mêmes qui enfante l'égoïsme.

Ce devoir, nul plus que Béranger ne l'a pratiqué. Né mélancolique, il s'imposa d'être gai, il y parvint ; et, si l'on ne sait guère ce que son dévouement à ses amis, sa bonté naturelle ont répandu de honheur autour de lui, on ne saura jamais ce que sa gaieté a consolé, relevé ou sauvé de gens austères et dévorés par cette inquiétude fiévreuse qui aura été la maladie caractérisque des hommes de notre temps.

La morale de Béranger a donc le double caractère d'une protestation contre la morale officielle, et d'une tentative de retour vers des idées plus pratiques et plus simples. — Elle donne pour premier devoir de faire le bien ; elle place au second rang cette vertu négative qui consiste à nous préserver de quelques prétendus péchés, en nous inspirant un orgueil insupportable et une sévérité ridicule autant qu'injuste contre des faiblesses moins blâmables que l'insensibilité et l'étroitesse d'esprit.

Il ne faudrait pas cependant prendre tous les refrains grivois du poëte pour des articles de foi. Il y en a un certain nombre, surtout au début de sa carrière, où l'on ne doit voir que des fantaisies, imposées celles-là par les nécessités du genre, ou dictées par l'ardeur de la jeunesse. Béranger a vécu vingt ans dans le xvme siècle, puis, au sortir de la Révolution, il a traversé le Directoire. Il a subi là une influence incontestable dont on retrouve la trace, non pas dans la philosophie de l'homme, mais dans les images plus libres, dans la langue plus crue de l'écrivain.

Aujourd'hui, nous sommes -devenus fort sévères sur le chapitre des mots, tout en raffinant davantage dès qu'il s'agit de la corruption des sentiments. Nous avons perdu la franchise de Molière, de Voltaire, de Béranger, quoique déjà bien adoucie chez ce dernier. Si on a cessé d'appeler d'un nom comique le mari trompé, en revanche, on a fait de l'adultère une sorte de fatalité sublime ou touchante. On s'attendrit, on pleure sur la femme coupable; — c'est à la fois moins gai et plus malsain. Les critiques qui accueillent Fanny et Mme Bovary, et ceux qui admirent la « corruption savante » du chantre de René, se voilent le visage en lisant la Bonne fille ou l'Opinion de ces Demoiselles, Mme Grégoire ou Le vieux célibataire. Faut-il nous en plaindre ? Non certes. Qu'ils adorent tant qu'ils voudront l'immoralité assaisonnée au paradoxe et relevée d'une pointe de réalisme, mais qu'ils ne s'érigent pas en défenseurs de la morale. A voir leurs goûts, ce qu'ils approuvent et ce qu'ils blâment, nous comprenons trop qu'à leurs yeux la morale est une question de périphrases, et qu'ils accordent tout au fond, pourvu qu'on y mette certaines formes à la mode. Une pudeur vraie serait moins accommodante. Elle ne rougirait pas d'une plaisanterie innocente par sa crudité même et le rire qui l'accompagne, tandis que leur chasteté s'accommode de la scène du balcon ', ou de l'odyssée de l'épouse incomprise d'un médecin de village 2.

Enfin, il y a une deuxième sorte de chansons dans

1 Fanny, par M. Ernust Faydeau.

- Mrac Bovary, par M. Gust. Flaubert.

les œuvres de Béranger, où l'on ne doit voir que des tableaux et des satires de mœurs ; telles sont par exemple : Ma nourrice, Ma grand'mère, Le Rtve de nos jeunes filles.

L'auteur ici ne parle pas en son propre nom ; il fait parler des personnages, ou raconte des faits dont il laisse au lecteur le soin d'apprécier la moralité. Si la « morale populaire » s'offusque d'entendre raconter, en vers charmants, ce qu'elle absout tous les jours, dans la réalité, c'est-à-dire les calculs d'ambition et les rêves de richesse de nos jeunes filles, laissons protester la « morale populaire,» et, quand il s'agit d'oeuvres littéraires et sérieuses, ne nous inquiétons que d'art et de vérité*.

' Le petit oiseau sur la branche

Laisse mourir son chant d'amour ; Et midi voit le lis qui penche S'alanguir sous les feux du jour.

Le petit oiseau sur la branche Laisse mourir son chant d'amour.

Comme elle dort, la jeune fille, Sur les coussins de ce boudoir!

Elle a mis bas coiffe et mantille; Près d'elle en vain brille un miroir.

Comme elle dort, etc.

Là, de sa dernière pensée Sa bouche encor garde un souris.

Le ciel brûlant l'aura forcée De quitter ses jeux favoris.

Là, de sa dernière, etc.

De sa paupière demi-close S'échappe un vague et doux regard.

Quelle élégance dans sa pose !

La philosophie de Béranger présente les mêmes caractères de bonté et de bon sens que sa morale. On l'a dit avec raison, elle est vraiment souriante,

C'est un modèle offert à l'art.

De sa paupière, etc.

Un songe vient du bout de l'aile Effleurer ce lac endormi.

Quel sentiment s'éveille en elle ?

Son corps se soulève à demi.

Un songe vient, etc.

Peut-être elle s'affole en rêve D'un beau page au blanc palefroi, Qui dit : « Daine, je vous enlève; Montez vite en croupe avec moi. »

Peut-être elle, etc.

Peut-être aux pieds de cette Laure Un nouveau Pétrarque a chanté.

Fière du chantre qui l'adore, Elle embellit sa pauvreté.

Peut-être aux pieds, etc.

Peut-être au ciel s'envole-t-elle ?

Du ciel son âge a souvenir.

Au toit natal c'est l'hirondelle Que le printemps voit revenir.

Peut-être au ciel, etc.

Ma dormeuse enfin se réveille, Son cœur bat à rompre un lacet.

« — Que murmurait à Ion oreille

226 béranTtER.

et a trouvé sa formule concise dans ces beaux vers :

De l'univers observant la machine, J'y vois du mal et n'AlHE que le bien.

Cette philosophie n'est pas seulement indulgente, elle est clairvoyante aussi. Ce n'est pas l'optimisme avec son enthousiasme ridicule et son approbation

Le bon ange qui te berçait? »

Ma dormeuse enfin, etc.

« — Le sort me faisait ses largesses.

De bonheur je poussais un cri Dans l'enivrement des richesses Que m'apportait un vieux mari.

Le sort me faisait, etc.

« — Quoi ! des trésors sont ta rosée, Fleur brillanle, au parfum si doux?

« — Oui, de la foule jalousée , J'avais de l'or jusqu'aux genoux.

« — Quoi ! des trésors, etc.

Devant ce rêve du jeune âge, Adieu nos rêves d'avenir!

L'enfant en remontre au vieux sage; L'or aujourd'hui vient tout ternir.

Devant ce rêve du jeune âge, Adieu nos rêves d'avenir.

(Dernières chansons.)

Cette satire si délicate et si discrète des rêves nouveaux de nos jeunes générations, a trouvé, en effet, des aristarques pudibonds qui ont déclaré qu'elle était immorale au suprême degré, et que Bérangcr n'aurait pas dû raconter quel songe effleurait du bout de l'aile

Ce lac endormi.

Certaines gens, il faut l'avouer, ont une morale singulière. Les faits et les pe::sées qui s'agitent autour d'eux les laissent dans une

absolue, ni le pessimisme qui s'attache aux mauvais côtés de la création, aux problèmes douloureux de l'existence. Elle voit le mal, mais cette vue, au lieu de stériles regrets ou de consolants paradoxes, lui inspire le vif désir de le combattre et de le vaincre. Chez Béranger nul découragement , nulle amertume : une intelligence calme de la réalité, avec la volonté arrêtée de tirer le meilleur parti possible du monde tel qu'il se meut, et des hommes tels que la vie les a faits.

— On parle toujours des droits de l'homme et du citoyen, disait le chansonnier; on a tort, l'homme n'a pas de droits, il a des devoirs, comme individu envers ses semblables, comme citoyen envers la société. A l'égalité des droits, qui est un appel h toutes les ambitions, substituez l'égalité des devoirs qui sera l'émulation de tous pour le bien. Nous devons aimer nos frères, nous devons les aider, les secourir, leur rendre la vie plus facile et plus douce, leur donner le bien-être moral par l'éducation, le bien-êtrp matériel par l'organisation de la démocratie, autrement dit par l'extinction du paupérisme et la réalisation dans les faits de cette fraternité dont on parle toujours et qu'on ne pratique jamais.

— Nous devons à la société de développer en nous-

parfiiite indifférence, et ils tolèrent le vice avec une mansuétude admirable. Mais qu'un honnête liomme dénonce ces faits*ou stigmatise ces pensées, aussitôt leur indignation éclate contre l'importun visionnaire. La société romaine au temps des Césars, leur parait sans reproche, et ils ne voient d'immoralité que dans les Satires de Juvénal. — A leurs yeux l'impudeur dévoilée serait elle donc la seule impudeur'.''

mêmes toutes nos facultés et de les pousser aussi loin que possible, afin qu'elle se trouve améliorée par l'amélioration de chacun de ses membres, et qu'elle se perfectionne incessamment dans chaque individu et par chaque individu.

— La liberté ne peut naître que delà responsabilité, c'est-à-dire de l'affranchissement complet de l'individu ; mais si vous n'augmentez pas chez lui le sentiment du devoir en proportion de l'indépendance que vous lui accorderez, la responsabilité ne sera plus que l'épanouissement de l'orgueil et de l'égoïsme personnels : après avoir eu une société sans liberté, vous aurez une société sans cœur et sans idéal, une politique sans entrailles, comme la société et la politique anglaises ou américaines. Malheur alors aux faibles, aux pauvres. Tout étant le fruit de la lutte, tout appartiendra aux forts, et notre égalité des droits n'aura produit que des vainqueurs et des vaincus.

— Il faut donc apprendre aux hommes que , si la morale, c'est de faire le bien, le premier devoir social, c'est d'aimer réellement ses semblables, de songer à eux, de consacrer sa puissance à les rendre meilleurs et plus heureux. 11 faut leur répéter sans cesse que dans

Une chaîne immense, Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.

que la solidarité humaine n'est pas seulement un principe, mais un fait, le fondement même de la société ; que l'égalité sans la fraternité serait ou un nivellement brutal et un déni de justice, ou un mot

vide de sens ; que la liberté sans l'amour serait l'égoïsme ; que toutes les révolutions avorteront, que toutes les constitutions seront déchirées, tant que l'on n'aura pas compris, senti, que l'humanité entière souffre et se trouve réellement menacée, chaque fois que le plus infime de ses membres subit une douleur ou courbe le front sous une iniquité.

Pour arriver au règne de la justice, ce qui importait, suivant Béranger, c'était donc moins de connaître ses droits que de comprendre ses devoirs. On parviendra de la sorte , pensait-il, par un chemin plus court et plus facile, au but rêvé.

— Si, en effet, vous parlez au nom des droits, ajoutait le poëte, les anciens réclameront contre les nouveaux, et les droits s'opposeront aux droits, car personne ne voudra diminuer les siens ou perdre de ses prérogatives. Si vous parlez au nom du devoir, si vous enseignez aux riches comme aux pauvres, aux pauvres comme aux riches, que tous les hommes se doivent un mutuel appui, un partage désintéressé de puissance, de bien-être et de joie, le bonheur de chacun naîtra naturellement du bonheur de tous : de cette immense sympathie sortira la fraternité, qui est plus que l'égalité, et qui la contient. Alors la liberté, au lieu d'être un privilège que le plus fort arrache au plus faible, ou le développement d'une personnalité impitoyable, deviendra un trésor commun dont tous jouiront à la fois ; ce sera la protection des petits , le frein des grands, le patrimoine essentiel de l'humanité.

Telle était à peu près la théorie de Béranger. J'ignore si elle était absolument praticable, mais elle

230 BÉAANGER.

reposait sur une conception de la nature humaine aussi respectable que consolante. Il l'a dit lui-même : dans le monde, il voyait « des fous, pas de méchants. » Il croyait à l'ignorance, à l'entraînement des passions, à l'erreur, il ne croyait pas à la volonté du mal. Il donnait donc pour fondement aux sociétés de l'avenir un perfectionnement réel de l'être humain, et ce perfectionnement il le demandait au sentiment du devoir et de la fraternité.

Aussi bien loin de placer le bonheur dans la fortune et les triomphes de l'ambition satisfaite , il ne le voyait que dans la modération des désirs et la pratique du devoir tel qu'il le définissait.

— Il n'y a rien là de nouveau, dira-t-on, et une foule d'hommes ont prêché cette philosophie du désinté- 1 1 --ornent et de l'abnégation. — En effet, celaest vieux et banal comme le bon sens, la justice et la vérité ; mais De qui semblera plus rare, si l'on daigne y réfléchir, c'est que, pendant plus de soixante-dix ans d'une existence active, cet homme, exposé longtemps à toutes les mauvaises excitations de la pauvreté, puis à tous les enivrements d'une immense popularité, a sans faillir conformé sa vie à ses principes, et prouvé, par un exemple admirable, qu'il croyait réellement à l'efficacité de ses préceptes, qu'il aimait profondément les hommes.

Ennemi de l'égoïsme et de l'orgueil, les deux seules choses qui lui inspirassent plus de colère que de pitié : ennemi des convoitises que ces deux vices enfantent, et qui menacent de troubler la source pure du progrès, de détourner le progrès lui-même de sa voie et de son but ; rêvant, dans le triomphe de la

Révolution, le triomphe définitif de la justice et de la fraternité, jamais il ne permit qu'aucune de ses chansons fît appel aux passions grossières, ou flattât les instincts de violence et de représailles toujours éveillés au fond des cœurs des opprimés et des malheureux. S'adressantau peuple, écrivant pour lui, il fronda des abus, fomenta la haine contre les rois et le fanatisme : il ne fit jamais luire aux yeux du pauvre l'appât démoralisateur des jouissances matérielles. Il chanta la pauvreté, non pour l'opposer à la richesse, mais pour la poétiser et la consoler ; il célébra les Gueux, sans colère ni menace, en leur disant seulement : — l'amour et l'amitié vous restent, vous pouvez être heureux; songez à tous les biens que vous possédez encore, à tous ces trésors de l'âme que rien ne peut vous enlever, et qui manquent souvent à ceux dont le luxe excite votre jalousie.

Qu'on lise cette admirable chanson, et qu'on y relève un seul mauvais sentiment, un seul mouvement d'irritation ou de regret :

Oui, le bonheur est facile, Au sein de la pauvreté :

J'en atteste l'Évangile, J'en atteste ma gaîté !

Parlant de l'homme parvenu, il nous le dépeint, non pas digne d'envie, mais au contraire regrettant ses sabots :

Vous qu'afflige la détresse, Croyez que plus d'un héros, Dans le soulier qui le ldesse, Peut regretter ses sabots.

23l! BÉRANGER.

S'agit-il du riche ? Pourquoi l'envier plutôt que le héros?. N'a-t-il pas aussi ses mécomptes et ses douleurs?

Du faste qui vous étonne, L'exil punit plus d'un grand...

Puis, aussitôt, il nous montre le roi des gueux, Diogène, riche de son indépendance et de sa fierté :

Diogène, dans sa tonne, Brave en paix un conquérant.

Le bonheur n'est pas dans l'ambition satisfaite ; il n'est pas non plus dans la richesse : serait-il dans le pouvoir?

D'un palais l'éclat vous frappe, Mais l'ennui vient y gémir.

A quoi bon s'attacher à toutes ces apparences trompeuses, à tous ces biens inutiles, qui ne valent ni la peine de les acquérir, ni le soin de les garder :

On peut bien manger sans nappe, Sur la paille on peut dormir.

Mais si le héros, « dans le soulier qui le blesse, » regrette ses sabots ; si « l'exil punit plus d'un grand » du faste qui nous étonne ; si , dans les palais , « l'ennui vient gémir, » il reste aux Gueux ce que rien ne peut ôter à l'homme, et les seules vraies jouissances, celles du cœur :

Quel Dieu se plaît et s'agite

Sur ce grabat qu'il fleurit '.

C'est I'amolr qui rend visite A la pauvreté qui rit.

L'amitié que l'on regrette N'a point quitté nos climats :

Elle trinque à la guinguette, Assise entre deux soldats.

Pas un mot, pas une allusion qui nous présente la fortune et son cortège cle plaisir comme un objet légitime de nos regrets, ou comme le but de nos efforts. Ce chant des Gueux, qui pouvait être un chant de guerre et de révolte, tout au moins d'amertume et de tristesse, n'est qu'un chant de joie, un appel à la fraternité :

Les gueux, les gueux Sont des gens heureux ; Ils s'aiment entre eux

Vivent les gueux !

En un mot, le bonheur, c'est d'aimer.

Nous avons entendu souvent des jeunes gens, aigris par la misère et les déceptions , dévorés du besoin de parvenir vite, de ceux dont le chansonnier a écrit : *

On veut gagner, gagner, gagner encore.

J'en sais plusieurs, le pourra-t-on bien croire? Qui donneraient, pour leur plein gousset d'or, Et leurs vingt ans et Voltaire et sa gloire * !

Nous avons entendu, dis-je, ces jeunes gens critiquer amèrement la chanson des Gueux, la trouver niaise et ridicule. Cela prouve bien quel en est l'esprit, et combien sa morale sévère, sous une forme légère et gaie, suppose des cœurs généreux, des in-

' Chacun son goit, couplet. [Dernières chansons.)

telligences épurées. Les mêmes personnages haussent les épaules au fameux refrain :

Dans un grenier, qu'on est bien à vingt ans,

et ne peuvent dissimuler leur irritation lorsqu'on le fredonne devant eux.

Ce que le chansonnier regrette dans ce grenier, ce sont « les leçons de la misère; » ces leçons qui lui ont appris à plaindre les malheureux et à chercher le bonheur dans son propre cœur, au lieu de l'attacher aux jouissances du luxe ; ce qu'il regrette encore ce sont ses vingt ans, sa maîtresse et ses amis, c'est-àdire les longs espoirs et les nohles illusions, les joies de l'amour et cette union des intelligences que la vie plus tard hrise d'une main cruelle. On croirait qu'il n'y a jamais connu le découragement, ni la tristesse ; à coup sûr l'envie n'y a jamais pénétré. Vieillard, nous lui retrouverons les mêmes sentiments, la même manière de juger l'or et de l'apprécier, et il écrira à soixante ans :

Ami, viens à mon aide ; Préte-moi cinq cents francs.

L'argent, quel sur remède Aux maux petits et grands!

En ville et sous le chaume, Trois fois heureux celui Qui prodigue ce baume....

AlX SOUFFRANCES d'AUTRUI ' !

— Eh ! hien, soit, dira-t-on ; Béranger n'aimait pas l'argent et s'en passait volontiers : qu'y a-t-il là d'extraordinaire? La nature l'avait créé avec peu

' L'argent, à un ami. (Dernières chansons.)

SA PHILOS iPHIE. COD

de besoins. Dès que ces besoins ont été satisfaits, il a trouvé commode de se donner des airs de désintéressement, en refusant le superflu dont il n'avait que faire. C'est une sorte d'égoïsme plein de sagesse et de modération, voilà tout. S'il avait droit de refuser la fortune pour lui, il devait l'accepter pour la partager avec ses amis, et ne pas affecter un mépris superbe devant cet or qui permet de répandre autour de soi tant de bonheur et de bienfaits. C'était l'avis de Béranger lui-même :

Qui n'est pas égoïste De l'argent sent le prix.

Dans son orgueil si triste , Jean-Jacques en fait mépris.

Moi je bénis la source Qui, traversant mon so!, Désaltère en sa course Colombe et rossignol.

Sa pauvreté persistante, son refus de s'enricbir ne furent donc pas un oubli de tout le bien que riche il aurait aimé à faire ; et plus d'une fois il a regretté cet or qu'il repoussait :

Que coulent ces richesses?

On me répond tout bas :

Un crime ou des bassesses.

Prince, je n'en veux pas.

Non; l'argent, quoiqu'on dise, N'est point lave d'enfer :

C'est bonne marchandise ; Mais on le vend trop cher.

C'est-à-dire les richesses coûtent le plus souvent ou l'indépendance de l'homme, ou la fierté du ca-

ractère, et le bien auxquelles on les emploierait ne compenserait pas l'exemple dangereux qu'on aurait donné en les acquérant à ce prix.

De prix un jour s'il baisse, A Dieu plaise ordonner Qu'enfin je me repaisse De milliards... à donner.

Béranger, loin de mépriser l'or, par « ce triste orgueil » qu'il reproche à Rousseau , l'aime donc • et l'admire, mais seulement parce que l'or se donne, parce qu'il est le moyen de la bonté. S'il a personnellement repoussé la fortune, ne vous en prenez qu'au prix qu'on y mettait. Le chansonnier aurait voulu être riche pour faire l'aumône, mais il voulait aussi rester pur et indépendant, et il pensait que le premier devoir de l'homme que le peuple écoute et regarde comme son maître aimé, c'est d'offrir ;i ce peuple le spectacle des vertus qu'on lui prêche. Oui, quoiqu'il fut généreux et serviable, quoique son argent fut infiniment plus à ses amis, à tous les malheureux, qu'à lui-même, quoiqu'il aimât réellement à obliger, et qu'il ait écrit de l'or ce magnifique éloge : « du moins on le partage, » Béranger se résolut à rester pauvre, sachant bien au fond que sa pauvreté ne priverait que lui-même. Se refusant la fortune, il a dû augmenter le nombre de ses fatigues, de ses démarches, ajouter une nouvelle somme d'activité à son dévouement charitable, et compenser les

1 Malheureux or, Dieu qui pour moi As toujours fait la sourde oreille, Je t'aimais sans subir ta loi.

(L'or. — Dernières chansons.)

écus qui lui manquaient par des sollicitations universelles en faveur de tous ceux qu'il s'imposait de soulager. A sa pauvreté, grand exemple de sacrifice à l'indépendance, dans un siècle où ce sacrifice est plus rare que le sacrifice même de la vie, il a joint un autre exemple : il a prouvé que tous les hommes, chacun dans sa sphère, pouvaient soulager des maux, adoucir de cruelles misères ; que nul ne pouvait se dispenser de ce devoir, n'avait le droit de dire : — Je suis sans fortune.

— Vous êtes sans fortune, répondait Béranger, qu'importe ? Vous croiriez-vous donc quitte envers l'humanité, si vous faisiez quelques aumônes ? Ce que je vous demande pour les autres, ce que vous leur devez, ce n'est pas seulement votre argent, c'est votre cœur tout entier, vos pensées de chaque instant, votre sympathie active. Vous manquez d'or? donnez votre influence. Votre influence est petite ou nulle ? donnez votre gaieté : elle relèvera Lien des esprits abattus et leur rendra le courage, c'est-à-dire la force de triompher. D'ailleurs, n'y a-t-il pas des riches autour de vous ? Allez, frappez à leur porte, soyez sans pitié pour eux ; ne craignez point de les lasser, de les ennuyer, bravez leur mauvaise humeur et leurs refus : on est si fort quand on demande pour les autres. Faites, au nom de l'humanité, ce que le prêtre fait au nom de la religion : il quête pour son Église, quêtez pour les pauvres, et vous oserez dire un jour comme moi :

J'ai fait du bien, puisque j'en ai fait faire ! Nous avons démontré que Béranger n'avait jamais

23^ BÉRANGKR.

chanté aucun mauvais sentiment de convoitise ; qu'il n'avait jamais contribué à développer cette fièvre de l'or, qui est la maladie de notre siècle ; qu'il l'avait même toujours combattue, en mettant le bonheur non dans le plaisir égoïste du luxe personnel, mais dans l'accomplissement du devoir social, dans l'amour des hommes et la joie de les aider. Nous avons signalé la façon si spéciale dont il parle de la pauvreté, en l'opposant à la richesse, non sur le terrain des jouissances matérielles, mais dans le monde moral. Nulle part cette conception de la vie et de son but, cette théorie de l'utilité que chaque individu doit s'imposer vis-à-vis de ses semblables, nulle part cette absence de déclamations malsaines et insensées contre la société, ne sont plus sensibles que dans la chanson sur la mort d'Escousse et de Lebras. Il s'agit de deux jeunes poètes mettant fin à leur vie, quand l'un d'eux comptait à peine dixneuf ans. C'est un acte de découragement et de désespoir s'il en fut, et qui se prêtait aux larmes les plus amères, aux soupirs les plus éloquents. Il y avait là matière au plus beau dithyrambe contre ce monde impitoyable, où les plus nobles intelligences meurent faute d'être comprises , etc. '.

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