LE SUICIDE
Sur la mort des jeunes Victor Escousse el Auguste Lebras. Février 1832.
Quoi ! morts tous deux! dans cette chambre close Où du charbon pèse encor la vapeur!
Leur vie, hélas! était à peine éclose, Suicide affreux! triste objet de stupeur ! Ils auront dit : le inonde l'ait naufrage :
Que dit Béranger sur cette fosse ouverte ; quelle
Voyez pâlir pilotes et matelots.
Vieux bâtiment usé par tous les (lots, Il s'engloutit ; sauvons-nous à la nage. Et, vers le ciel se frayant un chemin, Ils sont partis en se donnant la main.
Pauvres enfants ! l'écho murmure encore L'air qui berça votre premier sommeil, Si quelque brume obscurcit votre aurore, Leur disait-on, attendez le soleil.
Ils répondaient : — Qu'importe que la sève Monte enrichir les champs où nous passons ! Nous n'avons rien : arbres, fleurs, ni moissons, Est-ce pour nous que le soleil se lève?...
Pauvres enfants! calomnier la vie!
C'est par dépit que les vieillards le font. Est-il de coupe où votre âme ravie, En la vidant, n'ait vu l'amour au fond? Ils répondaient : — c'est le rêve d'un ange. L'amour! en vain notre voix l'a chanté. De tout son culte un autel est resté ; Y touchions-nous? l'idole était de fange...
Pauvres enfants ! mais les plumes venues,
Aigles un jour, vous pouviez, loin du nid,
Bravant la foudre et dépassant les nues,
La gloire en face, atteindre à son zénith.
Ils répondaient : — Le laurier devient cendre,
Cendre qu'au vent l'Envie aime à jeter,
Et notre vol dùt-il si haut monter,
Toujours près d'elle il faudra redescendre
Pauvres enfants ! quelle douleur amère N'apaisent pas de saints devoirs remplis? Dans la patrie on retrouve une mère, Et son drapeau nous couvre de ses plis. Ils répondaient : — Ce drapeau qu'on escorte
cause donne-t-il à cette abdication insensée de deux jeunes hommes pleins d'avenir et de talent ?
Dieu créateur, pardonne à leur démence,
Ils s'étaient faits les échos de leurs sons,
ye sachant pas qu'en une chaîne immense,
Non pour nous seuls, mais pour tous mus naissons.
L'humanité manque de saints apôtres
Qui leur aient dit : Enfants suivez la loi.
Amer, aimer, c'est être utile a soi;
Se faire aimer, c'est être utile aux autres.
— Si, avant de « calomnier la vie, » vous aviez rempli « de saints devoirs ; » si vous aviez rêvé le
Au toit du chef le protège endormi; Mais le soldat, teint du sang ennemi, Veille, et de faim meurt en gardant la porte.
Pauvres enfants! de fantômes funèbres Que ta nourrice a peuplé vos esprits ; Mais un Dieu brille à travers nos ténèbres; Sa voix de père a dû calmer vos cris. — Ah! disaient-ils, suivons ce trait de flamme. N'attendons pas, Dieu, que ton nom puissant, Qu'on jette en l'air comme un nom de passant, Soit, lettre à lettre, effacé de notre àme
Dieu créateur, pardonne à leur démence.
Ils s'étaient faits les échos de leurs sons,
Ne sachant pas qu'en une chaîne immense,
Non pour nous seuls, mais pour tous nous naissons.
L'humanité manque de saints apôtres
Qui leur aient dit : — Enfants, suivez sa loi.
Aimer, aimer, c'est être utile à soi;
Se faire aimer, c'est être utile aux autres.
Et, vers le ciel se frayant un chemin,
Ils sont partis en se donnant la main.
bonheur des hommes, si vous les aviez aimés, vous n'auriez pas fini par le suicide :
Quelle douleur anière ÏVapaisent pas de saints devoirs remplis?
— Vous êtes morts , parce que vous n'avez pensé qu'à vous, parce que vous vous êtes faits « les échos de vos sons. »
Ainsi pas un mot de reproche à la société , pas un vers pour lui dire : vous deviez à ces enfants la gloire, la fortune, le bonheur. Non, d'après le chansonnier, c'était à eux de mériter l'une et de conquérir l'autre ; — quant au bonheur, s'il leur a manqué, c'est qu'ils ont méconnu le devoir. — Il plaint les victimes, il les absout, parce que l'humanité manque de « saints apôtres; » mais il ne fait pas l'apothéose du désespoir, et ne couronne pas le soldat qui fuit le champ de bataille.
En effet, Béranger s'indignail quand il voyait que l'on demandait tout à la société, qu'on attendait tout d'elle, etqu'on l'accusait sans cesse, au lieu de l'améliorer par sa propre initiative. Suivant lui, la société représentant l'ensemble des hommes et l'intérêt général, c'était aux individus de travailler pour elle, de lui consacrer leurs facultés et leurs efforts.
— Cessez d'appeler l'aide et le secours des autres sur vous-mêmes, disait-il : occupez- vous de vos semblables, et de ce concours de bonne volonté et d'abnégation de tous pour tous naîtra l'amélioration réelle du sort de chacun.
Complètement en dehors des idées autoritaires et ii. I i
ZVl BERANGER.
religieuses qui font de l'État uue sorte de Providence terrestre, image de la Providence divine, ennemi de l'égoïsme qui rapporte tout à soi, ne voit que des droits chez l'individu et que des devoirs dans la société, il mettait les droits du côté de la société, les devoirs du côté du citoyen . Aussi ne fut-il jamais disciple d'aucune de ces écoles socialistes qui prêchent « une société absolument nivelée sous le protectorat de l'État démocratique, » ni égalitaire dans le sens exagéré du mot. Il regardait tous les hommes comme des frères, et, fondant ensemble cité et citoyen, il les plaçait sous la loi unique du devoir. Il voulait la responsabilité individuelle , et l'État n'était à ses yeux qu'une résultante.
On comprend pourquoi et comment Béranger, avec de semblables idées, n'aimait ni le désespoir, ni les désespérés, ni même la tristesse et les mélancoliques. Dans le désespoir, il ne voyait guère, et avec raison, qu'un égoïsme exalté, le dépit des ambitions trompées. Il n'admettait pas qu'on pût se livrer au découragement, renoncer à la lutte, se laisser dominer par la tristesse. De quel droit s'affliger et pleurer, lorsque l'action nous réclame? Quand on lui disait : — Je suis triste, il répondait : — Vous n'aimez donc personne ? Vous ne pensez donc qu'à vousmême? Renoncez aux rêves, le rêve n'est bon qu'à nous rendre inutile, — le plus grand crime aux yeux de Béranger, — qu'à développer en nous une sensibilité nerveuse et sans objet. Agissez, pensez aux autres, et le plaisir de les soulager vous consolera de tous vos chagrins. Il n'y a que les gens inutiles qui soient tristes.
« Ne vous laissez pas aller, écrit-il à M. deLanoye •, aux lon- » gués et secrètes douleurs : Dieu le défend à notre nature... » Continuer de chanter... S'attacher à son œuvre, l'achever, la » parfaire, c'est aussi un moyen de s'attacher à la vie. — Pres- » que tous les bons ouvriers vivent longtemps; c'est qu'ils » accomplissent une loi de la Providence. »
« Peut-être, avec cette misanthropie si commune à votre âge, » écrit-il à M. N. Peyrat2, êtes-vous disposé à accuser notre » pauvre espèce... Ne négligez pas de vivre avec vos frères, » sans quoi vous n'apprendrez jamais à leur devenir utile. Et » c'est la mission que le Père commun nous a donnée à tous, » et à laquelle nous devons employer toutes nos forces physi- » ques et intellectuelles. »
« Rattachons-nous, écrit-il encore à M.Bernard, aux inté- » rets de l'humanité. »
« Je ne suis resté indifférent à rien de ce qui a intéressé » mon pays et l'humanité, » écrit-il ailleurs à M. Pelouze.
Telle est la philosophie véritable de Béranger. Elle repose sur le devoir de chacun envers tous, et ne connaît qu'une loi, être utile. Son principe s'appelle la fraternité , son résultat serait la liberté et l'organisation de la démocratie, qui cessera d'être une menace du jour où la démocratie elle-même cessera d'être une revendication et une revanche, pour devenir, comme la rêvait Béranger, une agape de frères, un amour pratique de l'humanité, un concours de toutes les volontés pour le bien général.
* Correspondance, t. II, p. 169.
2 Voir !■* partie, Nos intimes, p. 49.
Les idées religieuses du chansonnier, avons-nous dit, ont trouvé trois sortes d'adversaires : 1° ceux qui reprochaient au poëte son irréligion et son scepticisme ; 2° ceux qui s'indignaient de sa « théologie roturière ',» et lui interdisaient, en vertu d'une sorte d'esthétique morale, le droit d'aimer Dieu et d'en parler à sa façon ; 3° ceux qui regrettaient que Béranger se fût arrêté, dans ces matières, au déisme, c'est-à-dire en deçà des limites où commence la scission absolue avec les idées religieuses du passé.
Nous avons en temps et lieu, lorsqu'il s'est agi de M. Renan et de ses dédains fort théocratiques, répondu aux partisans des religions raffinées, mystérieuses et mélancoliques.
Il nous reste maintenant à laver le poëte du ridicule reproche d'irréligion.
Béranger croyait très-sincèrement, et avec une grande force, en un Dieu créateur, ainsi qu'à l'immortalité de l'âme. Si son bon sens et sa conscience l'empêchaient de rentrer dans aucune des églises à dogme, soit catholiques, soit protestantes; s'il ne croyait pas à la divinité du Christ 2, à l'immaculée
1 Voir M. Renan (3e partie, 1. 1. Les ennemis naturels).
2 «J'ai toujours cru que l'Évangile était une œuvre humaine; car, suivant moi, l'humanité a toujours eu en elle les hommes qu'il lui fallait pour l'améliorer et la réformer • ; mais suivant les temps et
1 Si demain, oubliant d'éclore,
Le jour manquait, eh! bien, demain,
Quelque fou trouverait encore
Un flambeau pour le genre humain. {Les Fous.)
conception, à la Trinité, aux saints et aux miracles; s'il repoussait également le système barbare de la chute de l'homme, de la grâce et du rachat, au moyen de certaines pratiques, des âmes vouées à l'enfer pour une pomme coupée en deux et offerte par une première femme à un premier mari faible et crédule, Béranger néanmoins acceptait une partie de la conception chrétienne d'une vie future.
Le chansonnier, il faut bien le reconnaître, était de complexion éminemment religieuse. Toutes ses chansons parlent de Dieu et de l'autre monde ; ses préfaces, sa Biographie, sa Correspondance sont remplies des expressions variées, mais toujours aussi affirmatives, de sa foi en un Père céleste dont les bons cœurs sont les élus. Il ne se sépare des sectes qui représentent le christianisme que sur la question secondaire des dogmes et sur la question plus importante du caractère qu'il convient d'attribuer à l'Etre suprême. Béranger fait, à cet égard, ce que fait l'humanité depuis qu'il y a des hommes et des religiors :il se fait un Dieu à son image, et l'orne de toutes les vertus dont le chansonnier trouvait en lui-même le modèle. Le Dieu des Bonnes Gens se distingue du Dieu biblique, par cette bonté active, cette indulgence sympathique , cette bienfaisance universelle , cette protection des opprimés , cet amour des faibles, qui distinguaient Béranger au suprême degré.
suivant les circonstances nationales et individuelles, il y a eu des hommes qui ont répondu plus ou moins aux besoins du inonde, et qui ont trouvé dans leur cœur une forme plus ou moins juste, humaine, éternelle... » (L. Noël, Souvenirs de Béranger.)
246 IÎÉRANGER.
Quelle menace un prêtre fait entendre ! Nous touchons tous à nos derniers instants L'éternité va se faire comprendre; Tout va finir l'univers et le temps.
Mais quelle erreur ! non, Dieu n'est point colère :
S'il créa tout, à tout il sert d'appui ;
Vins qu'il nous donne, amitié tutélaire,
Et vous, amours, qui créez après lui,
Prêtez un charme à ma philosophie
Pour dissiper des rêves affligeants
■ Ces vers expriment très-nettement dans quelle mesure la foi déiste du chansonnier se sépare du christianisme officiel et même évangélique. Béranger repousse absolument le Dieu des prêtres, c'est-àdire le Dieu du catéchisme soit catholique, soit protestant, pour affirmer un autre dieu plus adouci, plus moderne, en ce sens qu'à l'idéal barbare de la force, de la colère et de la vengeance, le poëte oppose l'idéal nouveau de la mansuétude, de la paix et du pardon. Ce nouvel idéal se fait jour déjà dans la prédication de Jésus, mais d'une façon quelque peu confuse, et la gangue hébraïque le recouvre encore en plus d'un endroit. Cependant, Béranger qui ne voit dans l'Évangile que le sentiment fraternel dont nos interprétations le remplissent chaque jour davantage se croit à ce point de vue fort chrétien. S'il s'exagère les conformités de sa doctrine avec la doctrine du Christ, il n'exagère rien, lorsqu'il se défend du reproche d'impiété :
Quelques-unes de mes chansons ont été traitées d'impies, les pauvrettes ! par MM. les procureurs du roi, avocats généraux et leurs substituts, qui sont tous gens très-religieux à
l'audience. Je ne puis à cet égard que répéter ce qu'on a dit cent fois. Quand, de nos jours, la religion se fait instrument politique, elle s'expose à voir méconnaître son caractère sacré; les plus tolérants deviennent intolérants pour elle; les croyants qui croient autre chose que ce qu'elle enseigne, vont quelquefois, par représailles, l'attaquer jusque dans son sanctuaire. Moi, qui suis de ces croyants, je n'ai jamais été jusque-là : je me suis contenté de faire rire de la livrée du catholicisme. Est-ce de l'impiété ' ?
Ailleurs, dans sa Correspondance, nous lisons une lettre adressée à M. Tugnot de Lanoye et qui n'était certes pas destinée à la publicité, où la foi religieuse du chansonnier se trouve très-vivement et très-nettement affirmée :
Et moi aussi j'ai été malade, j'ai été profondément triste, et de plus, j'étais bien pauvre, et je n'avais pas reçu d'éducation. Mais je faisais des vers, mais j'avais des amours, surtout (voulez-vous que je vous le dise?) j'avais confiance en Dieu ! Cette confiance ne m'a jamais abandonné, et j'espère qu'elle sera mon oreiller de mort! Ah! Monsieur, si cette confiance est en vous, cramponnez-vous après elle. Vous voyez, elle a sauvé un pauvre chansonnier, fort mauvais sujet au dire de nos dévots de place, qui foui du christianisme et même du catholicisme sans croire à grand'chuse. Moi, j'avais le
DÉISME DANS LE COEUR, et j'ai vécu !
La foi religieuse de Béranger n'est pas douteuse, et il faut appartenir aux petites sectes des églises à dogmes, être bien borné, ou de bien mauvaise foi, pour parler de l'irréligion du chansonnier. Il avait, au contraire, un vif et profond sentiment religieux.
« Préface de 1833.
ZÎQ BERANItER.
Il rejetait à la vérité tons les restes de barbarie légués par le passé aux religions modernes, et qui se retrouvent encore dans les mandements épiscopaux, les prédications delà chaire et les ouvrages de théologie ; sa conception de Dieu était plus conforme aux sentiments d'humanité qui honorent notre époque et seront une des gloires de notre siècle ' ; mais enfin il était religieux, très-religieux, ou, si l'on préfère, très-croyant et même chrétien dans une certaine mesure restreinte.
On ne pourrait nier sa foi et parler de son impiété que s'il était démontré que le sentiment religieux est inhérent aux formes établies pour adorer Dieu, au lieu d'être une disposition de l'esprit, une tendance
1 En vain un fou crie, en entrant,
Que Dieu doit être intolérant ; (L'histoire est vraiment singulière !) Satan lui-même est bien venu :
La belle en fait un saint cornu.
Dieu qui pardonne à Lucifer,
Par décret supprime l'Enfer ;
(L'histoire est vraiment singulière !)
La douceur va tout convertir : t
On n'aura personne à rôtir.
Le Paradis devient gaillard, Et Pierre en veut avoir sa part ; (L'histoire est vraiment singulière !) Pour venger ceux qu'il a damnés, On lui ferme la porte au nez.
« Je vais, Margot, » Passer pour un nigaud :
» Rendez-moi mes clefs, » disait saint Pierre.
{Les clefs du Paradis).
de l'être moral à s'incliner devant une volonté supérieure et distincte du monde. Les religions, ne l'oublions pas, ne sont que les codes écrits, les formules du sentiment religieux. Si ce sentiment n'existait pas en dehors des églises, depuis longtemps église et sentiment auraient disparu du domaine intellectuel de l'humanité.
Qu'on ne s'y trompe pas, en effet, ce ne sont pas les religions qui créent le sentiment religieux, c'est le sentiment religieux qui enfante toutes les religions : voilà pourquoi, elles sont si difficiles à détruire ; voilà pourquoi lorsque l'on combat une religion, une autre vient à sa place, erreur plus nouvelle succédant à une erreur antique ; voilà pourquoi les hommes qui pensent que les croyances religieuses, nécessairement hypothétiques, sont toujours fatales au progrès rapide de l'esprit humain, — lequel doit s'affranchir de touT bagage inutile et de toute entrave, s'il veut arriver à la conquête définitive de la réalité, — voilà pourquoi, disonsnous , ces hommes ont le devoir de saper dans ses bases , non pas telle ou telle forme religieuse, mais le sentiment religieux lui-même. — Croiton qu'un arbre porte de mauvais fruits et occupe le terrain propre à une meilleure culture ? on ne se contente pas de couper les fruits et de les jeter, on déracine l'arbre et on le brûle.
Maintenant si nous étudions les idées religieuses de Béranger, au point, de vue purement philosophique, si nous nous demandons quelle était leur qualité et leur portée, nous devrons reconnaître qu'à cet égard Béranger semble avoir rétrogradé au delà
de Voltaire et des encyclopédistes. Voltaire était déiste, sans doute, mais son déisme était entièrement négatif: c'était une limite imposée parle philosophe à ses recherches et à ses luttes, ce n'était pas, à proprement parler, une foi. Quand on considère l'œuvre immense que l' auteur de YEssai sur les mœurs avait entreprise ; quand on songe aux nombreux et terribles adversaires qu'il a combattus sans relâche et vaincus ; quand on évoque les fantômes de l'intolérance et du fanatisme représentés par un clergé puissant tout couvert du sang des calvinistes, de Calas et de Sirven ; quand on se rappelle qu'il s'agissait , non pas, comme aujourd'hui, de tirer les conséquences pratiques de principes révolutionnaires généralement admis par les hommes éclairés, mais bien de trouver la théorie et de poser ces principes ; quand on se souvient que tout était à créer, l'histoire et la science, les finances et la législation, le contrôle et l'égalité, on comprend qu'un homme ne pouvait tout embrasser à la fois, ni surtout atteindre du premier coup au but suprême et reculé de la rénovation complète dont il se faisait l'héroïque promoteur.— Voltaire sentit l'impossibilité matérielle de pousser à bout une tâche si fort au-dessus des forces humaines, et lui-même, sans hésitation, marqua les deux points extrêmes où devait s'arrêter son œuvre personnelle de démolition : ces deux points furent Dieu et le Roi. Avant d'arriver jusqu'à eux, il fallait détruire un monde moral et politique tout entier. Tous les préjugés d'une part, de l'autre tous les privilèges. Si l'on voulait parvenir au cœur même de la place, il fallait combler les fossés, faire sauter les
casemates du double édifice social et religieux. Il fallait le miner, d'abord, puis ouvrir la brèche; alors , seulement alors , la liberté et la raison pouvaient espérer de planter leurs drapeaux aux larges plis fraternels sur les ruines amoncelées du principe d'autorité soit temporelle, soit spirituelle.
Voltaire prit toutes les questions politiques et sociales réservées à l'avenir, les mit à part en un seul bloc, sur ce bloc planta un écriteau ainsi conçu : Royauté, — et fronda, sapa, dénonça les innombrables abus qui émanaient d'elle, mais aussi qui la séparaient du peuple, et la protégeaient contre ses colères. Pour les questions morales, philosophiques et religieuses, il employa le même procédé ; il fit la part du feu, c'est-à-dire de ce qu'il devait concéder au passé et laisser sans solution, réunit tous ces grands problèmes en un faisceau unique, et dessus écrivit, à la craie, un seul mot : Dieu, puis il se retourna contre le clergé, se moqua des conceptions bibliques de l'univers, flagella la superstition, ridiculisa le sentiment religieux, défendit la matière pensante, démolit une à une toutes les croyances, toutes les institutions qui relevaient de l'idée de Dieu, et le mettaient pour longtemps à l'abri des questions indiscrètes et des enquêtes redoutables.
Aujourd'hui le duel continue, mais il n'y a plus que deux adversaires en face : la liberté et l'autorité , quelque soit son nom ; l'homme et Dieu : il faut que l'un ou l'autre triomphe ou périsse.
La royauté et le déisme sont les colonnes d'Hercule de Voltaire : il s'y arrête, il n'y croit pas.
Du reste, chez la plupart des hommes du xvmesiècle,
— Rousseau excepté, — le déisme u'a pas d'autre caractère ; c'est un mot commode, une réponse élastique et facile, derrière lesquels on sous-entend tout ce qu'on ne veut ou ne peut pas dire; c'est 'un rideau tendu entre le monde purement humain et l'autre monde : rideau mobile qui sera soulevé quelque jour, et qu'on est convenu de laisser en place par prudence ou par lassitude. Il appartenait au xix1' siècle de faire du déisme une sorte de religion, de donner aux problèmes posés par la raison humaine des aspects dogmatiques, à la critique philosophique des allures de sacerdoce.
Béranger n'a pas complètement échappé à cette tendance de son époque. Fils de Voltaire à certains égards, — et par son actif et généreux amour des hommes, et par son bon sens acéré, et par son intelligence aux libres allures, et par une certaine façon d'aborder en souriant les questions qu'abordent « avec tremblement, » génuflexions et soupirs, les hommes de l'école de Rousseau et de M. Renan, et par cette faculté de la raillerie sanglante qui tue et qui fait rire, — Béranger s'éloigne du plus puissant des esprits français sur la question du déisme. Le chansonnier, y apporte un sentiment, une vivacité d'expression que Voltaire n'a jamais connus, et que le xvnic siècle , nous le répétons , n'aurait pas compris. Autant le philosophe de Ferney relègue Dieu, loin, bien loin dans l'infini et l'indiscutable, autant le poète populaire le rapproche de l'homme, et le mêle à ses préoccupations. Béranger aime le Créateur : s'il ne le prie pas à la manière des dévots, s'il n'en fait pas un être capricieux et redoutable ,
une sorte de pédagogue surveillant, férule en main, les marmots qu'il a créés tout exprès pour lui rendre hommage, il l'adore en comptant sur sa bonté, et en s'iriclinant devant sa puissance :
Il est un. Dieu» devant lui je m'incline, Libre et content, sans lui demander rien.
C'est une religion toute philosophique et théorique, affranchie de quelques erreurs et de désirs égoïstes, mais c'est déjà. une religion, puisque le sentiment religieux s'y trouve.
Gela prouve une fois de plus combien nous sommes tous fatalement les produits de notre race et de notre siècle, combien le' milieu où nous naissons, où nous vivons, marque profondément son empreinte sur notre esprit. La Révolution française avait aboli le catholicisme : qu'importe? c'est en vain qu'on décrète la suppression d'une forme religieuse, tant que le sentiment religieux persiste. A peine les églises étaient-elles fermées aux pompes catholiques, que Robespierre proclamait le culte de l'Être suprême. Le xvnie siècle avait ébranlé la foi et détruit les dogmes, il n'avait pas tari la source d'où ils sortent. Aussi, après la persécution religieuse, y eut-il réellement une réaction en sens contraire, une véritable recrudescence de religiosité ; seulement , — et ceci prouve avec toute évidence combien le sentiment religieux, lui-même quoique vivant encore, a perdu de sa force et de son énergie , combien il languit et semble toucher à son déclin final, — cette renaissance ne put rien enfanter de nouveau. Tout ce qui progresse, invente, tout ce qui est sain et vigoureux, cré< ! : u. 13
au xixe siècle le sentiment religieux n'a rien inventé, rien créé ; comme l'architecture et la sculpture, arts morts qu'on essaie en vain de galvaniser, il s'est contenté des formes vieillies, des dogmes usés. Il a continué de s'abriter sous l'édifice vermoulu du catholicisme, auquel il ne croit plus, %t qui ne répond plus — quoi qu'on en ait — aux aspirations nouvelles, aux besoins exigeants que le souffle des temps modernes jette dans tous les esprits. Il a porté avec lui dans la vieille citadelle papale des éléments de discorde et de désertion , sans trouver en lui-même la force de s'élever un abri plus durable. — Cela devait être. Aux moribonds, que faut-il? une tombe! Cependant, par un dernier effort, il a tenté, il tente encore de s'éterniser en se cramponnant parfois à la philosophie. Il s'efforce d'ériger le spiritualisme en église, le déisme en une foi • ; vaine tenta-
1 Cela est si vrai que le Monothéisme chrétien ou Unitarisme a maintenant son Recueil de prières, comme toute religion constituée. Un pasteur protestant, M. Leblois, vient de publier un volume trèscurieux et très-intéressant, sous ce titre : Prières pour les différents âges et les principales circonstances de la vie ' . M. Leblois est un esprit indépendant et hardi qui semble avoir courageusement secoué le joug de la tradition et des dogmes, pour se réfugier dans un monothéisme vivant, pur de toute alliance, de tout compromis avec l'orthodoxie. Ses prières s'adressent au seul Dieu, ne nomment Jésus que comme le meilleur des hommes, et n'ont de commun avec les religions établies que le sentiment religieux :
— « Comment exprimer les transports de joie que j'éprouve, 6 » Dieu de vérité, depuis que l'image du vrai Jésus a banni de mon » cœur la fantastique ligure du faux Christ !... Sous sa domination » usurpée, tu ne réapparaissais, ô Dieu d'amour, que comme un » tyran farouche, altéré de sang, impitoyable envers tous ceux que
i Strasbourg et Paris. Joël Cherbuliez, libraire.
SA liELIftlON.
tive ; ni le spiritualisme, ni le déisme ne sont des religions: choses vagues, transitoires, sans point de départ, sans conclusion , ils alourdissent la marche de la raison, ils retardent les progrès de la science ; mais leur action négative ressemble à ces potions calmantes et inoffensives qui rendent plus doux le passage de la vie à la mort , de l'existence à la destruction.
A cette tentative désespérée, nous aurons dû le mouvement rétrograde de la philosophie contemporaine; ces compromis entre la raison et la foi qui ont produit tant de trouble dans les consciences,
» ta colère avait frappés, et que tes irrévocables arrêts avaient voués » à la damnation éternelle. Ce Christ partial, qui prétendait en sau- » ver quelques-uns, m'inspirait même plus de froideur que de sym- » pathie, puisqu'il ne pouvait se résoudre à les sauver tous, et à » réunir sous son manteau de miséricorde ceux de tes enfants qui
» ne l'avaient jamais entendu nommer JVe comme nous, le vrai
» Jésus sanctifie les lois de la naissance, que son rival avait cou- » vertes de souillures. Doué d'un cœur partagé, comme le nôtre, » entre les sollicitations de ton esprit et les suggestions de l'égoïsme, » il nous a prouvé quelles forces prodigieuses tu as cachées au fond » de la 7ialure humaine, en triomphant des tentations, en l'aimant, » ô Dieu, jusqu'à la mort, en aimant l'humanité jusqu'à se donner » pour elle. II nous a montré ce que nous pouvons faire quand ton » amour embrase nos cœurs, quand nous sommes arrivés à la » conscience de notre union avec toi, et que nous avons reconnu
» ton enfant dans chaque homme Puissé-je, ô Père de Jésus et
» de IJmmanité, te servir, comme Jésus, par des pensées saintes, » par la droiture des sentiments, par la charité du cœur et par le » dévouement au genre humain! » (Bonheur de connaître le vrai Jésus, page 274 et passim).
Béranger aurait pu réciter cet acte de foi, et il exprimait souvent, presque en mêmes termes, les mêmes sentiments. C'est ainsi qu'il comprenait L'Évangile et Jésus. Du reste, il n'y a pas un vrai déiste qui ne consentirait à dire celle belle prière.
tant de vide dans les intelligences, tant de faiblesse dans les caractères. Nous lui devrons aussi quelques belles œuvres d'art, dans le genre de la Vie de Jésus; mais le faux et le confus passent , le réel et le vrai réclament leurs droits : ils chasseront du même •coup le sentiment religieux qui raisonne et les philosophies qui croient, car la vérité, c'est la foi qui s'incline ou la raison qui commande.
D'ailleurs, ce déisme, cette tendance religieuse que nous relevons chez Béranger et qu'il a subie comme tous les hommes de son époque, — c'est à peine si l'on trouverait une exception parmi les écrivains et les penseurs, depuis 1 800 jusqu'à 1 848, — ont contribué pour leur part à populariser les chansons du poëte. Dans cette œuvre éminemment populaire, où l'on peut dire que la France de la Restauration et de 1830 revit tout entière, une autre conception religieuse n'eût pas exercé l'action favorable que Béranger en attendait sur le peuple. N'oublions jamais, en effet, quand il s'agit de Béranger, qu'il s'agit aussi du peuple, auquel le chansonnier s'est adressé, et duquel il a été entendu.
Or le peuple n'a lu ni Voltaire, ni Rousseau ; en dehors d'une incrédulité brutale et instinctive, il ne connaissait que les grossières superstitions et les cérémonies catholiques. Grâce au chansonnier, il a connu un autre ordre d'idées, il a entrevu un monde moral et religieux qui n'avait .rien d'officiel ni de dogmatique. Il a comparé le Die u des bonnes gens au Dieu du catéchisme, et, lorsqu'il a repoussé le second, il a pu se rendre compte des motifs de sa répulsion et de sa résolution. Il s'est élevé d'un degré, en appre-
nant à réfléchir sur ces questions , en les entendant traiter devant lui, en adoptant une doctrine toute en faveur de la liberté et de l'affranchissement de la raison, si on compare le déisme consolant et démorratique du poète au Jéhovah romain. Puisque nous ne pouvons atteindre à la vérité d'un seul bond, puisqu'il nous faut passer par une série d'approximations et d'expériences, quitter Bossuet pour Voltaire, et le spiritualisme pour la science , le peuple a progressé en adoptant la foi raisonnée et libre du chansonnier. Lorsqu'il prêchait le déisme aux ignorants, Béranger jetait encore, mais, cette fois, sans arrière-pensée, « une planche sur le ruisseau. »
De môme que Béranger était déiste, il était spiritualiste. Il le dit en maint endroit de sa Biographie et de sa Correspondance, et dans ses Chansons même, surtout dans les dernières, il proclame sa croyance en l'immortalité d'une âme immatérielle. Cependant sur cette question de l'immortalité et de Yimmalërialité de l'âme, le chansonnier s'exprime en termes meins arrêtés et moins nets que sur l'existence de Dieu, et cela se comprend. Si le bon sens, au premier abord, admet un Être suprême, si une certaine logique nous conduit naturellement à conclure de l'œuvre à l'ouvrier, de la création à un Créateur doué de volonté et distinct de sa création, Le bon sens et la logique se refusent visiblement à concevoir une âme immortelle dans un corps mortel. Cette chose mal définie, incompréhensible, qu'on ne sait où loger, qui n'uni étendue, ni divisibilité, ni aucune des propriétés de la matière, et qui cependant ne se manifeste que par elle; qui la dirige el
la domine, dit-on, et qui cependant souffre de toutes ses souffrances, jouit de tous ses plaisirs, ne reçoit de sensations et d'idées que par l'intermédiaire de ces organes périssables auxquels elle doit survivre et sans lesquels il lui serait impossible de sentir, de penseret d'agir, — puisque sensation, pensée, action, si elles ne revêtent une forme tangible, deviennent aussitôt de pures entités, dont l'existence latente n'offre aucune réalité et des lors aucun intérêt ; — l'âme, disons-nous, ne présente à la raison qu'une succession de problèmes sans solution. Aussi ne devons-nous pas nous étonner que Béranger en ail toujours parlé d'une façon assez vague, quoiqu'il crût à la persistance de la vie et de la personnalité ' dans un monde meilleur. C'était chez lui, dirait-on, plutôt un sentiment et un désir, surtout une illusion consolante, qu'une foi réfléchie et une conviction raisonnée. Il se plaisait à rêver qu'il retrouverait un jour ses amis, ceux qu'il avait aimés et ceux qu'il avait obligés, et qui sait? que, là-haut, il pourrait encore leur être utile. D'ailleurs le spiritualisme comme le déisme du poëte, surveillés par le vigoureux bon sens du penseur, n'ont jamais déteint sur sa morale et sa philosophie. C'étaient là les aspirations de l'homme d'imagination ; l'homme pratique et sensé a toujours conçu les devoirs du citoyen et l'organisation de la société en dehors de ces hypothèses.
En effet, le spiritualisme n'est pas toujours la
1 II y a là, du reste, deux conceptions qui ne sont pas corrélatives. La vie ne meurt pas : elle se transforme. La question réside seulement dans la persistance de la personnalité au delà du tombeau.
conséquence du déisme : de nombreux exemples le prouvent dans l'histoire, et, au besoin, ils ne manqueraient pas autour de nous. Les Hébreux, de bonne heure convertis par Moïse du polythéisme l, qu'ils traversèrent, au monothéisme dans lequel ils s'arrêtèrent, ne croyaient pas à l'immortalité de l'âme. Jésus lui-même, — il croyait fort en Dieu, — ne proclame nulle part d'une façon catégorique l'exist nce de l'âme, ni surtout son immatérialité. Les passages où il parle de la «. Géhenne de feu, » et cette menace d'un tourment tout physique ne peuvent à coup sûr s'appliquer qu'à une conception matérielle de l'âme, qui ne saurait brûler si onla suppose incorporelle, et les damnés, dans l'enfer catholique, ne sont évidemment pas de purs esprits.
Des Pères de l'Église, ainsi que les premiers chrétiens, ont cru à l'âme matérielle2, et l'annonce du
' La critique allemande a démontré surabondamment que la Bible actuelle est formée de deux sortes de documents fondus ensemble, ou même et le plus souvent, simplement juxtaposés par quelque copiste ou rédacteur relativement assez moderne.
Ces documents ont reçu les noms d'Élohistes et de Jéhovistes, suivant le mot par lequel l'idée de Dieu s'y trouve exprimée. Dans les uns cette idée est figurée par le pluriel Élohim, qui veut dire les forces, les puissances, et dont on ne saurait nier le caractère polythéiste; dans les autres, de date plus récente, contemporains de Moïse ou postérieurs à sa m'rssion, les Élohim sont remplacés par Jéhovah , personnification du Dieu unique. (Voir Michel Nicolas, Essai de critique biblique, t vol. in-8°, Michel Lévy.)
2 «La croyance générale parmi les Pères de l'Église était que l'àme est plus ou moins matérielle. Ceux-là même qui parlent de Vasomasie de l'âme, n'entendent par là qu'une matière très-subtile, comme le prouve deux passages d'Origène, dans l'un desquels il dit que l'âme est incorporelle, et dans l'autre, qu'elle tient, pour ainsi dire, le mi-
Jugement dernier, où tous les humains se retrouveront avec leur corps, indique bien que le spiritualisme est une conception beaucoup plus moderne, introduite dans le christianisme sous l'influence des idées alexandrines, mais que le christianisme ne contenait pas à son début.
Voltaire, lui, tout en en affirmant le déisme, ne peut se résoudre à croire à l'existence de l'âme. Partout dans ses œuvres et dans sa correspondance, il montre jusqu'à quel point cette idée révolte sa raison.
— Peut-on démontrer, s'écrie-t-il à chaque instant, que Dieu n'avait pas le pouvoir, s'il l'avait voulu, de donner à la matière la faculté de penser ?
— Peut-on prouver, répète-t-il sans cesse, que la pensée n'est pas une propriété de la matière, comme l'étendue et la divisibilité?
lieu entre la chair et l'esprit. Cependant aucun d'entre eux n'eut des idées plus grossières que Tertullien, qui donne à l'àme la forme et les propriétés du corps, par la raison que si elle n'était pas corporelle, elle ne serait capable ni de châtiment, ni de récompense. Tel était aussi l'avis de Méthodius, d'Arnobe, qui attribue à l'àme la solidité d'un corps, et de Lactance qui, à l'exemple des Pères alexandrins tenait l'àme pour une substance d'une ténuité extrême, mais lui refusait l'immatérialité, attribut de Dieu seul. A ces docteurs de l'Église il nous serait facile d'en ajouter vingt autres, tandis que nous n'en connaissons que deux , Nemesius et Augustin, qui aient affirmé clairement l'incorporéité de l'âme, avant que Claudius Mamert publiât son traité de l'étatde l'âme contre Fausta Diez, lequel enseignait que les âmes ont un corps subtil de même que les anges. Ce furent les Scolastiques qui fondèrent définitivement la spiritualité de l'àme, admise comme une vérité incontestable par les philosophes et les théologiens depuis que Descartes l'a présentée dans tout son jour. (Eugène Ha.vg , Histoire des dogmes clirétiens, 2 vol. in-8°. Joël Cherbuliez.)
En effet, l'estomac reçoit des aliments, les digère, les transforme en chyle qui devient du sang et se distribue à l'organisme entier. Pourquoi le cerveau ne serait-il pas un autre estomac affecté à des fonctions semblables, dans un ordre différent? Pourquoi, puisqu'il reçoit les sensations , ne pourrait-il les digérer à sa façon , les transformer en idées, unir ces idées ensemble, et donner naissance à ce que nous sommes convenus d'appeler la pensée? Il n'y a là aucune impossibilité, rien qui choque le bon sens et la raison, rien qui ne soit conforme aux lois reconnues de la nature. Mais contre cette hypothèse, un sentiment proteste en nous, et le plus invincible de tous , — la vanité. L'homme ne se sent plus assez séparé des animaux. Il lui a fallu d'abord un Dieu qui lui donnât le monde, et qui créât les mortels « à son image ; » il lui a fallu ensuite une âme qui fût sa propriété exclusive, et qui lui permît d'appeler instinct la pensée chez les autres êtres vivant à ses côtés.
Le christianisme, en ne s'occupantque de l'homme, en laissant inexpliqué le monde animal et végétal, eu renfermant l'univers dans deux expressions: Dieu et l'humanité, a été, quoiqu'on dise, et quelque bruil qu'on fasse de l'humilité relative qu'il a prêchée, l'apothéose de l'orgueil humain. Il a humilié l'homme devant Dieu, mais, à Dieu, il a donné L'hoftime pour unique préoccupation, pour unique sollicitude, et il a séparé ce dernier de la création entière , dont il fait partie pourtant , au même titre que toute créature animée. 11 a même réduit L'homme à un seul couple et tout résumé ainsi : un
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homme, un Dieu. — Jamais philosophie n'a clone été plus exclusive, jamais système de l'univers n'a été plus incomplet ; jamais on n'a laissé dans un oubli plus profond, dans un dédain plus superbe, la nature et ses innombrables enfants.
Aussi le christianisme pur ne contient-il pas les éléments de cette synthèse universelle vers laquelle la science moderne nous conduit à pas de géant. Plus nous avançons , plus nous prenons possession de la terre, plus nous découvrons combien la vie y est enracinée et active jusque dans le moindre atome, — plus l'homme conçoit ce qu'il y a d'impossibilité et d'ignorance dans l'isolement où il a voulu se renfermer , plus le sentiment de la solidarité, non pas seulement humaine, mais absolue entre les diverses manifestations de la vie, s'accuse avec force et réclame une solution pratique. Voltaire le devinait déjà, lorsqu'il déclarait hautement, et l'on peut dire courageusement, que si l'homme avait une âme, les animaux, — qui ont les mêmes organes, qui ont de la mémoire, des idées, un raisonnement, des passions, et qui se montrent susceptibles d'éducation, — ont une âme également. Nous ne serons sortis des préjugés, de la science fausse, des cosmogonies craintives et ridicules que du jour, où nous retrempant sincèrement dans la nature réelle, où l'interrogeant sans faiblesse et sans orgueil, avec le saint amour de la vérité et le désir énergique de voir clair, nous renverserons les barrières qui séparent l'homme de la création, comme nous avons déjà renversé en partie les barrières qui séparaient les hommes entre eux ; que du jour où
nous comprendrons que les mêmes effets supposent nécessairement les mêmes causes, que la vie est toujours et partout l'intelligence , et que des idées ne déviennent pas des instincts en passant de l'homme au quadrumane.
L'admiration profonde de Béranger pour l'Évangile et pour la vie de Jésus a contribué sans doute à donner à ses idées cette teinte.de spiritualisme que nous y constatons. Ce qui l'avait frappé dans la prédication du jeune Hébreu, ce sont quelques paroles véritablement très-belles, cette énergique aspiration vers le bien, ce mépris des formes et des pratiques religieuses qui tranche si singulièrement avec les pompes, les minuties et le matérialisme de la religion catholique, où chaque parole du maître est devenue une cérémonie, un sacrement, une prescription. Le chansonnier y avait deviné une tendance trop conforme à ses vœux de fraternité pour qu'il s'y montrât insensible. Seulement il complétait la doctrine de Jésus par une morale et une philosophie toutes modernes et très-révolutionnaires, et il crut que cette morale, que cette philosophie en découlaient naturellement, tandis qu'elles en sont, dans une certaine mesure, la négation véritable. Le poète a vu dans l'Évangile tout ce qu'il y mettait, et, dénaturant le christianisme, le transformant, réhabilitant le corps, supprimant la chute, croyant à la bonté des créatures, adorant Dieu, mais ne songeant qu'aux hommes, espérant la vie future, mais ne s'occupant que d'améliorer la vie présente, il a pu se dire, il a pu se croire chrétien.
En résumé, si Béranger, dans ses opinions sur Dieu, l'âme et l'Évangile, a suivi en partie le courant qui, par Rousseau et Robespierre, Chateaubriand et Lamartine, et l'école romantique tout entière, ramenait dans ses eaux troubles le sentiment religieux presque tout a fait disparu à la mort de Voltaire; s'il a subi l'influence de son siècle qui, au moment d'entrer définitivement dans le domaine de la science et de la réalité, se retourne une dernière fois vers le passé, en évoquant les rêves oà s'est bercée et attardée trop longtemps l'enfance de l'humanité ; si, comme la plupart des hommes de son époque, après avoir abandonné sans' retour les religions positives, il a cherché à concilier avec les nouvelles conceptions du présent ce mélange hybride des besoins modernes et des idées antiques qu'on appelle de nos jours le christianisme ; si Béranger, dis-je, a reçu la marque déiste et l'empreinte spiritualiste des soixante années écoulées depuis 1789, il appartient néanmoins, par sa morale affranchie, par sa philosophie éminemment sociale, au monde de la Révolution et de l'avenir, au monde de la science et de la liberté.
La vie de Béranger a été longue. Pendant soixante-dix-sept années il a assisté à tous les grands événements de notre histoire contemporaine, depuis la prise de la Bastille, qui fut le baptême po-
litique du chansonnier, jusqu'au 2 décembre 1851, qui fut son extrême-onction.
Il nous reste à étudier le rôle qu'il y a joué, l'influence qu'il y a exercée, et la part de responsabilité qu'il convient de faire remonter jusqu'à lui ; il nous reste à rechercher si le poëte fut réellement, ainsi qu'on l'a prétendu, ennemi delaliberté, s'il a, en quoi que ce soit, contribué au retour en France du régime impérial.
Eh bien! disons-le tout d'abord : — ces suppositions sont fausses, et ne résistent pasau plus léger examen. Béranger fut toujours républicain et révolutionnaire, comme on l'avait cru jusqu'à ces derniers temps ; Béranger n'a jamais chanté que la patrie, le peuple et la liberté.
Pour plus de facilité et de clarté, nous diviserons la vie politique du chansonnier en quatre périodes distinctes. Elles comprendront: 1° le premier Empire ; 2° la Restauration ; 3° la Monarchie de Juillet ; 4° la Republique de Février et le second Empire.