PREMIER EMPIRE
La conduite de Béranger, sous Napoléon I", fut pleine de fermeté et de dignité. Quand tout le monde s'attelait au char de l'Empire victorieux; quand la France, fascinée par la gloire , reconnaissante de l'ordre et de la tranquillité intérieure qui succédaient aux convulsions de la Terreur et à l'anarchie du Directoire, abdiquait devant la volonté de fer du vainqueur d'Italie, et se livrait sans résistance
au despotisme de l'Empereur; quand des conventionnels et des régicides encombraient les avenues du nouveau pouvoir, et mettaient au service de la monarchie absolue restaurée, ces bras qui avaient renversé dans le sang la monarcliie légitime ; quand la France du 14 juillet 1789, de la fédération, du 10 août 1792, la France de la Gironde et de la Montagne, la France qui avait inscrit sur un drapeau rouge : liberté, égalité, fraternité, ou la mort; quand cette France acclamait d'une seule voix un nouveau maître et résignait entre ses mains toute initiative, toute liberté, à condition qu'il lui donnât le calme des rues, l'égalité, et la victoire sur les ennemis du dehors, — un jeune homme pauvre et inconnu, sans passé dont il eût à respecter les engagements, libre de sa conduite et de ses opinions, ayant seulement son avenir à faire, conservait en son cœur le culte de la République, et votait contre l'Empire.
Élevé, loin de Paris, à la campagne, puis jeté par son père au milieu des complots royalistes, le sentiment démocratique et révolutionnaire persistait en lui. Ni Robespierre ni la Terreur n'avaient pu affaiblir son amour pour des idées qui se noyaient dans le sang ; ni les rêves de fortune ni les conseils de l'ambition paternelle ne pouvaient le convertir^ à d'autres opinions. Il résistait également au spectacle de cette gloire qui enivrait toute une nation , qu'il sut admirer et chanter, lorsqu'on voulutl'abaisseren lui sacrifiant l'honneur de la patrie, mais qui ne le consola point de la liberté absente. Il se montrait, dès lors, inébranlable dans ses croyances, avec cette nature indépendante et raisonneuse à laquelle il
dut de se conduire toujours par les lumières de son propre bon sens, laissant parler les autres, mais n'écoutant que sa conscience et sa raison.
Lorsque mon père vint nous voir en 1795, il ne fut pas peu scandalisé de mes opinions si opposées aux siennes, car il était fou de royalisme. Aussi tenta-t-il une conversion que ma jeunesse lui faisait supposer facile ; mais il s'aperçut bientôt qu'il avait affaire à un petit ergoteur, qui ne cédait pas plus aux sermons qu'aux caresses '.
On doit voir, ajoute-t-il plus loin, que j'ai été à bonne école du droit divin : pour n'en être pas devenu partisan, il fallait que ma jeune nature fut bien rétive 2.
Mais Napoléon, quittant l'Egypte, débarque à Fréjus, arrive à Paris, et chasse les derniers et indignes représentants de la République.
... J'applaudis, nous dit Béranger, avec toute la France à la révolution du 10 brumaire, non pourtant sans craindre que le jeune général ne s'arrêtât pas au consulat.
Si on lui demande pourquoi, « avec ses prévisions,» il n'a pas été révolté « par la violation de la constitution au 18 brumaire, » il répondra : — « Je n'avais que dix-neuf ans, et tout le monde semblait n'avoir que mon âge pour penser comme moi. » Il nous répondra encore : — Le Directoire avait précipité la France dans un abîme; « les partis s'étaient anéantis par la violence, et leurs mouvements, dont on s'effrayait, n'étaient que les spasmes de l'agonie. Cette frayeur suffisait pour empêcher le petit nombre de
' Ma Biographie.
2 [dem.
voix qui réclamaient une franche république de trouver de l'écho. » La France épuisée avait besoin d'ordre et de repos ; elle avait besoin de réaliser ses rapides conquêtes de 89, de les faire passer dans la loi et dans les mœurs. Pour cela, il fallait du temps et du calme; il fallait reculer à tout prix le retour des Bourbons. La République se mourait : par patriotisme, j'acceptai donc le pouvoirdujeunegénéral, dont l'origine, après tout révolutionnaire, et les antécédants républicains permettaient d'espérer qu'il saurait remplir, au moins dans une certaine mesure, la tâche que les événements lui confiaient. Je redoutais son ambition, son despotisme probable, mais, « en moi, le patriotisme a toujours dominé les doctrines politiques. » Or je sentais la patrie menacée dans son existence par la décomposition sociale que le Directoire était impuissant à conjurer. La France vaincue, c'était les Bourbons vainqueurs et l'ancien régime rétabli : c'était la Révolution perdue.
Une fois rassuré cà cet égard par l'avènement de Bonaparte au consulat, Béranger sent aussitôt naître en lui les velléités d'opposition.
Qui croirait que ma première velléité d'opposition au gouvernement consulaire fut contre l'emprunt fait à Rome et à la Grèce des noms donnés d'abord aux nouvelles fonctions, et plus tard aux établissements d'instruction publique '....
El c'est bien un instinct révolutionnaire qui guide ici Béranger :
1 «... Consuls, tribuns, préfets, prytanées, lycées... » (Ma BIO- GRAPHIE.)
Tous ces mots me semblaient jurer avec le nouveau monde qu'avait enfanté 89... Cela ne m'a pas empêché, malgré mon amour pour les Grecs, de prendre à guignon les grands hommes de Plutarque et Plutarque lui-même... Mon admiration pour Bonaparte ne m'a pas empêché de le traiter souvent d'homme de collège. Paoli l'avait bien deviné : c'était sous beaucoup de rapports un héros de Plutarque; aussi restera-til, je l'espère, le dernier et peut-être le plus grand des hommes de l'ancien monde qu'il aimait à refaire, à sa manière toutefois. Hélas! rien ne porte malheur comme de lutter contre un monde nouveau. Napoléon a succombé à la tâche.
Ainsi Béranger nous le dit bien clairement : — Napoléon a succombé pour avoir lutté contre le nouveau monde de 89. — Dans Ma Biographie, le chansonnier insiste volontiers sur le génie incontestable du capitaine et de l'administrateur, mais toujours la restriction accompagne l'éloge. Arrivé aux tristes années 1814 et 1815, lorsqu'il nous raconte l'entrée des étrangers à Paris, lorsque Napoléon Ier vaincu, il pourrait ne plus voir que le général Bonaparte défendant l'honneur et l'indépendance de la patrie, Béranger, qui parle au nom de l'histoire , nous dépeint, — avec tristesse pour les malheurs et les humiliations de la France, mais avec une juste sévérité pour l'auteur de ces maux, — l'hésitation du peuple de Paris, la faiblesse et la trahison des ministres et des généraux, la lâcheté des classes supérieures. Il ajoute enfin :
... Si l'Empereur alors eût pu lire dans tous les esprits, il eût reconnu sans doute une de ses plus grandes fautes, une de celles que la nature de son génie lui fît faire. // avait bâillonné la presse, ôtc au peuple toule intervention libre dans les
affaires, et laissé s'effacer ainsi les principes que notre Révolution nous avait inculqués; il en était résulté l'engourdissement profond des sentiments qui nous sont les plus naturels. Sa fortune nous tint longtemps lieu de patriotisme ; mais, comme ilavait absorbé toute la nation enlui, avec lui la nation tomba tout entière, et, dans notre chute, nous ne sûmes plus être devant nos ennemis que ce qu'il nous avait faits lui-même.
Ce serait le moment, ou jamais, si Bérangér avait été impérialiste, si même il avait confondu entièrement la Révolution avec Napoléon , ce serait le moment d'exprimer des regrets sur la chute de l'Empereur, de démontrer, comme l'ont fait depuis beaucoup d'écrivains soit libéraux, soit démocrates, que Napoléon, en usant de toutes ses ressources , en appelant le peuple aux armes, aurait pu sauver sa couronne. — Bérangér ne dit pas une syllabe, une seule, qui puisse faire supposer qu'il regrette le régime, ni l'homme.
Non, Bérangér, en 1814, en 1815, ne pleure ni sur l'Empire, ni sur l'Empereur:
En 1814, nous dit-il, je ne vis dans la chute du colosse que