LES MALHEURS D'UNE PATRIE QUE LA RÉPUBLIQUE M'AVAIT APPUIS A ADORER
Au retour des Bourbons, qui m'étaient indifférents, leur faiblesse me parut devoir rendre facile la renaissance des libertés nationales. On m'assurait quils feraient alliance avec elles ; malgré la Charte j'y croyais peu; mais on pouvait leur imposer ces libertés.
Le retour de l'Empereur vint bientôt partager la France en deux camps, (-t constituer l'opposition qui a triomphé en 1&30. Il releva le drapeau national; et lui rendit son avenir en dépit de Waterloo et des désastres qui en furent la suite. Dans les Çent-Jours l'enthousiasme populaire ne m'abusa point : Je ris
que Napoléon ne pouvait gouverner constitutionnellement... J'exprimai mes craintes dans la chanson intitulée : La politique de Lise... '.
Nous le répétons , pas un mot de regret pour l'Empire et l'Empereur, partout leur condamnation politique.
Béranger a voté en faveur du Consulat, parce qu'il a cru, à dix-neuf ans, avec la France entière, que là était le salut de la France et de la Révolution. Mais, quand Napoléon succombe après un règne brillant ; quand, après avoir éloigné les Bourbons, pendant quinze ans, il a définitivement créé en France de nouvelles habitudes d'égalité et de nivellement démocratique, que ni noblesse, ni clergé ne pourront plus déraciner ; quand, après l'édification du Gode civil, il ne reste plus de l'action impériale que ses tendances rétrogrades et anti-révolutionnaires, Béranger, comprenant que «le colosse» a fini son œuvre utile, Béranger « pleure sur les malheurs de la pat-'ïe que la République lui a appris à adorer, » ne partage point l'enthousiasme du peuple aux Cent-Jours, et espère que la liberté pourra enfin être imposée à la faiblesse des Bourbons.
Telles sont les idées exprimées par le chansonnier ; tels sont les sentiments qui ressortent clairement d'une lecture impartiale de Ma Biographie. Cependant on pourrait supposer que le poëte converti par les faits à de nouvelles doctrines, et désireux de flatter les nouvelles idées du pays, a quelque peu modifié dans l'expression ses véritables
» Préface de 1833.
opinions d'alors ; on pourrait supposerque réellement bonapartiste souslepremier Empire, ils'en défend aujourd'hui par amour de la popularité, pour ménager sa gloire aux yeux des dissidents.
1 nterrogeons donc ses actes, sa vie et ses chansons.
« En 1803, privé de ressources, las d'espérances déçues, versifiant sans but et sans encouragement, » le jeune homme fait une tentative littéraire, et se décide à demander l'avis, la protection d'un homme qui puisse joindre, à des conseils littéraires, une protection efficace.
Au milieu de tous ces hommes bien en cour, qui, tous, ont plus ou moins l'oreille de l'Empereur, qui disposent des pensions et des encouragements, auquel Béranger s'adresse-t-il? à aucun. — Il met « sous rnveloppe ses informes poésies, et les adresse, par la poste, au frère du premier consul, Lucien Bonaparte. »
Mon épître d'envoi, ajoute-t-il, je me le rappelle encore, digne d'une jeune tête républicaine, portait l'empreinte de l'orgueil blessé par le besoin de recourir à un protecteur.
Or, Lucien représentait dans la famille impériale le côté révolutionnaire et républicain. Mal avec son frère, dont il blâmait certaines tendances, il vécut presque toujours à l'étranger dans un exil volontaire. Demander la protection de ce prince était déjà une sorte d'aveu d'opposition.
Nous pouvons, toujours vers la môme époque, relever un autre fait du même genre, et encore plus caractéristique.
Toujours tourmenté de la crainte d'être un jour obligé de
faire de la littérature un métier,... je ne négligeai pas les moyens d'en obtenir un plus solide, et pour cela je m'adressai à M. Arnault, poëte tragique, ami de Lucien, etc.... J'aurais pu penser à M. de Fontanes, également ami de mon protecteur:, qui m'avait dit lui avoir lu mes vers, mais on m'avait parlé de L'indépendance de caractère d'Arnault, qui, en effet, n'avait pu s'avancer dans la faveur du premier Consul : cela détermina mon choix. Arnault devint un ami pour moi, et si les bornes de son crédit ne lui permirent de me placer que trois ans plus tard, il ne m'en donna pas moins sans cesse des marques d'un véritable intérêt... etc.
Ainsi, demandant une place, Béranger, loin de s'adresser à M. de Fontanes, ou de se faire recommander à quelque ministre, à quelque serviteur satisfait et puissant du nouveau gouvernement, s'adresse au poëte Arnault, parce qu'il est indépendant, et n'a pu s'avancer dans la faveur du premier Consul. Le postulant attend trois ans sa place, il est vrai, mais, du moins, il n'a rien abdiqué de sa fierté républicaine.
Maintenant ouvrons les Chansons, ouvrons les recueils de vers du temps, et nous constaterons que, sous l'Empire, Béranger, poëte à ses débuts, cherchant sa veine et talonné par la misère, n'a pas écrit un vers, un seul, à la louange de l'Empire, ni même de l'Empereur. Do grandes victoires se sont succédé ; Napoléon a été sacré, puis il a épousé Marie-Louise, puis la naissance du roi de Rome est survenue, et l'on sait quel enthousiasme cette naissance inspira au peuple tout entier : pourtant Béranger garde le silence. De sa plume ne sort ni un chant pour Austerlitz, ni une ode sur le Sacre,
•J74 RERANTrER.
ni un dithyrambe sur la naissance de Napoléon II.
Il était pauvre, répétons-le ; il n'avait point de passé politique, il ne prévoyait même pas qu'il serait un jour le chansonnier populaire de la France, et le peuple acclamait l'Empereur.
On pourrait donc s'attendre au moins à un mouvement d'entraînement chez ce jeune homme, et trouver naturel qu'il eût, avant la Restauration et Sainte-Hélène, acclamé, lui aussi, le maître et le vainqueur. — Il s'est tu, montrant par son attitude réservée , par la netteté de ses démarches, combien était réelle son opposition, combien était inébranlable la fermeté de ses convictions, à un âge et dans une situation matérielle où les convictions sont rares et toujours gênantes pour un ambitieux pressé de parvenir.
Mais pourquoi insister? — M. Pelletan lui-même, avec cette logique des esprits faux et cette maladresse des libellistes qui ont plus de bile que de jugement, a constaté ce silence de Béranger :
AUSTERLITZ TONNE, LE ROI DE ROME VIENT DE NAITRE, VOILA LE MOMENT D*E CHANTER, DE RACONTER L'ENTHOUSIASME DE LA NATION.
Merci de l'aveu.
Eh! bien, non; pas un chant dans sa poésie, pas in mot
DANS SA CORRESPONDANCE (i).
Merci du témoignage !
Cependant Béranger a écrit quelques chansons à cette époque. On les connaît ; elles s'appellent le Roi
* Voir t. I, 4« partie, p. 353 et passim.
d'Yvetol et le Sénateur. La première parut assez hardie pour que l'on admirât la longanimité de l'Empereur, qui se contenta d'en sourire, et la seconde fut dénoncée comme portant atteinte à la considération du premier corps de l'État.
On ne pouvait faire davantage alors, et , si l'Empire avait duré dix ans de plus, Béranger était obligé de se taire ou de chercher une autre voie : la Erance perdait son chansonnier.
Napoléon tombe , Louis XVIII remonte sur le trône de ses pères, par la grâce de Dieu et des Cosaques.
Que nous dit Béranger devant cette grande chute ? — J'ai pleuré sur- les malheurs de la patrie. — Ce qu'il voit dans la défaite de l'Empereur, c'est l'invasion, et quand, en janvier 1814, il fait son appel aux armes pour la défense du territoire envahi , il ne prononce pas un mot qui fasse allusion à la personne du chef de l'État, ni à la forme de son gouvernement. En lisant sa chanson, les Gaulois et les Francs, on ne saurait deviner si nous sommes en république ou en monarchie. Béranger n'y parle que de la France, et termine par une promesse de9la paix, qui est encore une satire voilée du passé impérial, mais rendue respectueuse par le malheur :
Nobles Francs'et bons Gaulois, La paix, si chère A la terre, Dans peu viendra sous vos toits Vous payer de tant d'exploits.
A la fin du môme mois, lorsque le danger se rap-
proche, lorsque la catastrophe devient plus imminente, il nous dit encore :
Je n'eus jamais d'indifférence Pour la gloire du nom français.
L'étranger envahit la France Et je maudis tous ses succès '.
Sur l'Empire croulant, sur l'Empereur dont la couronne chancelle, silence complet.
En mai 1814, tout est fini. Les Russes sont à Paris, et Louis XVIII règne. Béranger ne fait pas d'opposition au nouveau régime ; il se contente d'exalter la gloire de la France, de la consoler de ses défaites par le souvenir de ses longues victoires. Ce n'est plus du bonapartisme, comme cela aurait pu en être quelques jours auparavant, c'est du patriotisme :
Notre gloire est sans seconde :
Français, où sont nos rivaux?
Nos plaisirs charment le monde Éclairé par nos travaux; Qu'il nous vienne un gai refrain, Et voilà le monde en train !
Mes amis, mes amis,
Soyons de notre pays; Oui, soyons de notre pays 2.
Savez-vous devant qui cette chanson fut chantée;!'
1 Ma dernière chanson, peut-être.
2 Charles-Quint portait envie A ce roi plein de valeur Qui s'écriait à Pavie :
Tout est perdu, fors l'honneur!
Consolons par ce mot-là Ctjux que le nombre accabla. Mes amis, mes amis,
— Devant les aides de camp de l'empereur Alexandre. Au moment où les uns pleuraient l'Empereur, où les autres applaudissaient' « nos amis les ennemis, » et chantaient des Te Deum en l'honneur des Bourbons ramenés, Béranger laisse de côté et l'Empereur et les Bourbons : il exalte la France, — c'est-à-dire ce qui n'est ni l'empire, ni la légitimité, ni celui-ci, ni ce-' lui-là, — le pays qui fut le berceau de la Bévolution, et qui reste sa personnification vivante. Puis, aussitôt désabusé des espérances trompeuses qu'avait fait naître la Bestauration, et de la liberté qui pousse à l'abri des baïonnettes étrangères , il commence sa longue et rude guerre d'opposition.
11 la conduira jusqu'à 1830 '.
Soyons de notre pays ; Oui, soyons de notre pays.
Redoutons l'Anglomanie ; Elle a déjà gâté tout; N'allons point en Germanie Cnercher les règles du goût.
N'empruntons à nos voisins Que leurs femmes et leurs vins.
Mes amis, mes amis,
Soyons de notre pays ; Oui, soyons de notre pays.
[Le bon Français)
Requête présentée par les chiens de qualité, etc. Puisque le tyran est à bas, Laissez-nous prendre nos ébats.
Aux maîtres des cérémonies
Plaise ordonner que, dès demain,
Entrent sans laisse aux Tuileries
Les chiens du faubourg Saint-Germain...
il. 10
Noussommesparvenus auxCent-Jours, Napoléon, débarqué de l'île d'Elbe, rentre aux Tuileries, porté par un irrésistible mouvement populaire et national. Lisons les Chansons de Béranger ; cherchons-y la trace de la joie que ce retour doit causer au chansonnier. — Quoi, rien? — Est-ce vraiment possible? — Mais que nous avait-on dit? — Cependant voici enfin une chanson politique, datée de mai 1815, Cent- Jours. — Voyons le titre : Traité de politique à l 'usage de Lise. Écoutons :
Combien les belles et les princes Aiment l'abus d'un grand pouvoir!
Quoique toujours sous son Empire, L'usurpateur nous ail ebassés, Nous avons laissé sans mot dire Aboyer tous les gens pressés...
Quand sur son règne on prend des notes, Grâce pour quelques chiens félons !
Tel qui longtemps lécha ses bottes Lui mord aujourd'hui 1er, talons...
En attrapant mieux que des puces, On a vu Carlins et Bassets Caresser Allemands et Russes Couverts encor du sang français...
Nous promettons, pour cette grâce, Tous, hors quelques barbets honteux, De sauter pour les gens en place, De courir sur les malheureux ! Puisque le tyran est à bas, Laissez- nous prendre nos ébats.
Voir aussi : Vieux galons ! Vieux habits.'
Lise, abjure la tyannie, Pour le bonheur de tes sujets.
Par excès de coquetterie Femme ressemble aux conquérants, Qui vont bien loin de leur patrie Dompter cent peuples différents.
'Ce sont de terribles coquettes.
N'imite pas leurs vains projets.
Lise, ne fais plus de conquêtes, Pour le bonheur de tes sujets !
Lise, en vain un roi nous assure, Que, s'il règne, il le doit aux cieux..
Bien qu'en des mains comme les tiennes Le sceptre passe sans procès, De nous il faut que tu le tiennes, Pour le bonheur de tes sujets.
Pour te faire adorer sans cesse, Mets à profit ces vérités.
Lise, deviens bonne princesse, Et hespecte xos libertés...
Nous voyons là des conseils, de la défiance, et la revendication de la libcrlè; nous n'y saurions trouver le plus petit coup d'encensoir à l'aigle, le plus petit enthousiasme- pour sa résurrection. — A Napoléon vainqueur, Béranger décochait le Roi cl'Yvelol. — A Napoléon vaincu, Béranger. accordait le silence et le respect dû au malheur. — Au Napoléon des Gent- •Ini irs, Béranger demande des libertés. Il lui prêche surtout la pair. Remarquons-le bien, sous l'Empire le chansonnier se tait sur nos conquêtes, et soit qu'il écrive le Roid'Yuctot, ou les Gaulois cl les Francs,
ou le Traité de politique à l'usage de Lise, il blâme l'ambition du conquérant et ses guerres lointaines. Du moment où César tombe, et lorsque la France humiliée semble prête à s'abandonner au découragement, le chansonnier change de tactique. Alors, mais seulement alors , soit pendant la première, soit pendant la seconde Restauration, le poëte exalte une gloire militaire dont il ne craint plus les dangers et le retour, dans laquelle il ne voit qu'un souvenir propre à « consoler son pays malheureux, » et, pour tout dire enfin, un moyen d'opposition. Il reprend cette thèse aussitôt après Waterloo, mais il y mêle l'amour de la liberté, et s'écrie en s'adressant à Lise ' :
Sans me lasser de vos chaînes, J'i7ivoquais la liberté ; Du nom de Rome et d'Athènes, J'effrayais votre gaîté..