‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 5 sur 39 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

des. Par lui on perd les gouvernements qu'on sert, mais on garde sa sérénité personnelle ; on rend les révolutions nécessaires, mais, le lendemain de la défaite, l'Excellence, déchue aux yeux du monde entier, immaculée à ses propres yeux, ne conçoit ni moins de dédain, ni plus de colère, contre les pauvres d'esprit assez peu éclairés pour nourrir à ses côtés des espérances et chercher une vérité plus complète que sa doctrine.

M. Guizot a donc parlé de Béranger, comme il convenait au ministre libéral qui a tant aimé le régime constitutionnel que ce régime en est mort, et qui nous a donné le suffrage universel en refusant l'adjonction des capacités i. Il n'a montré ni rancune, ni sotte animosité contre le chansonnier; c'eût été par trop s'abaisser au niveau du poëte populaire. D'ailleurs, M. Guizot n'a pas d'adversaires; il se reconnaît tout au plus des ennemis, et les voix qui sortent du pays extra-légal arrivent bien affaiblies aux oreilles de l'ancien président du cabinet.

Le jugement qu'il a porté sur Béranger 2 présente tous les caractères du désintéressement et même d'une sorte de « hante bienveillance » pour l'homme. Il l'a connu, cet homme, il a pu apprécier quelques-unes de ses vertus, la charité entre autres, et, comme les vertus d'autrui ne gênent nullement M. Guizot, qu'elles ne l'humilient ni ne le diminuent

' C'est pourtant le même M Guizot qui, en 1829, dans V Encyclopédie, article Élections, proclamait la nécessité impérieuse de l'avénement des capacités au droit électoral, et qui l'ajourna d'année en année, depuis 1844, jusqu'à ce que le 24 février vînt octroyer à tous, ultra petita, le suffrage universel.

2 Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps.

en rien, il reconnaît volontiers celles qu'il comprend, et leur rend hommage en les constatant.

Toutefois, pour atteindre à cette équité, M. Guizot fait logiquement la part du personnage et de son rôle. Le doctrinarisme étant le bien, tout ce qui le dépasse est un excès, et par conséquent le mal. Dans les théories de l'homme d'État, on connaît la place réservée aux légitimes aspirations de la démocratie et aux droits imprescriptibles du peuple. Ces aspirations et ces droits, M. Guizot les appelle « des instincts et des passions populaires, » et il ne peut approuver le poète qui les « célébrait, charmait, échauffait et propageait. » De là cette conclusion : « Béranger n'était au fond du cœur ni un révolutionnaire, ni un impie ; il était plus honnête et plus sensé que ses chansons... »

En effet, l'auteur des Mémoires pour servir à l'histoire de mon temps n'admet guère l'honnêteté et n'admet point le bon sens chez ceux qui ne partagent pas ses intimes convictions. Béranger étant révolutionnaire, il fallait donc ou que M. Guizot eût tort, ou que Béranger fut malhonnête un peu et tout à fait dépourvu de bon sens, car M. Guizot qui est l'honnêteté et le bon sens même n'est pas, Dieu merci ! révolutionnaire. Il amène les révolutions, sans doute, mais c'est contre son avis qu'elles éclatent, et il n'en est pas même complice, comme M. Pelletan, par « l'admiration » qu'elles lui inspirent.

Or, M. Guizot ne peut avoir tort, et Béranger était sensé : donc Béranger n'était pas révolutionnaire « au fond. » Ses chansons l'étaient à la vérité, aussi valait-il mieux que ses chansons.

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