‹ Béranger, ses amis, ses ennemis et ses critiquesChapitre 6 sur 39 · GUIZOT · texte numérisé non relu

GUIZOT

Cependant on ne peut nier la conviction démocratique du chansonnier ; celle-là, sa vie, comme ses chansons, la proclame si haut qu'il faut bien en accepter l'existence au fond et dans la forme.

Or, M. Guizot n'est pas démocrate et se croit libéral ; il devient dès lors évident que la démocratie et la liberté ne vont pas ensemble, puisque l'homme d'État n'a pu les unir dans son vaste cerveau. Si Béranger avait été démocrate et libéral à la fois, Béranger serait plus grand que M. Guizot, ce qui ne se peut : donc Béranger aimait fort peu la liberté.

Démocrate par conviction comme par goût, et jeté par l'esprit démocratique dans la licence et l'imprévoyance, il attaquait pêle-mêle tout ce qui déplaisait au peuple, ne s'inquiétant pas de la portée de ses coups, prenant le succès de ses chansons pour une victoire de la France, aimant bien mieux la Révolution ou l'Empire que la liberté ', et oubliant avec une lé jèreté vulgaire que la foi et le respect ne sont nulle part plus indispensables qu'au sein des sociétés démocratiques et libres.

M. Paul Boiteau ne dissimule pas 2 l'impression pénible que lui causent ces deux mots de « légèreté vulgaire. » Ils sont pourtant bien logiques. De même qu'on n'est tout à fait honnête et réellement sensé que dans l'école doctrinaire, on reste atteint et convaincu de « légèreté vulgaire », quand on ne professe pas exactement la foi de l'école : tout se tient dans la dialectique de M. Guizot.

Nous ignorons si Béranger prenait le « succès de ses chansons pour une victoire de la France, » mais

' Le Figaro a supprimé cette phrase, en citant le jugement de M. Guizot sur Béranger.

8 Correspondance, t. II.

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il est certain que ce succès devenait chaque jour davantage une défaite pour les Bourbons de la branche aînée. D'ailleurs, ne faudrait-il pas se montrer fort indulgent, si Béranger avait nourri cette illusion ? Les illustres modèles ne lui auraient pas manqué. Combien de ministres n'ont- ils pas pris le succès de leurs discours à la tribune, pour le triomphe de la liberté, et les applaudissements d'une majorité de « satisfaits, » pour les vœux de la nation?

M. Guizot reconnaît, du reste, en parlant de la retraite de Béranger, après 1830, et tout en attribuant à cette retraite des motifs forts discutables, que le chansonnier « n'était pas changé dans ses sentiments. »

Tel est à peu près le jugement de l'homme d'État sur le poëte. Ce jugement fait honneur à tous deux, malgré les restrictions inévitables dont M. Guizot a dû l'accompagner. Il a parlé, nous le croyons, avec pleine sincérité. Il ne s'est point abaissé aux allusions, aux interprétations; il a passé à côté des calomnies, et ne montre, nous le répétons, ni colère, ni rancunes.

Sûr de lui-même, il n'a point essayé de rejeter sur un autre la responsabilité des événements, et n'a pas tenté de se grandir aux dépens de la popularité d'un homme qui lui a procuré plusieurs fois l'occasion de répandre des bienfaits autour de lui, en accomplissant des actes de justice '.

1 Lettre de M. Guizot à Béranger.

« Mardi, 19 février 1834.

» Je vous remercie, Monsieur, de me fournir l'occasion de faire

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M. Guizot était dans son droit en appréciant le chansonnier comme il l'a fait, avec modération et dignité, car nous avons tous le droit et même le devoir de condamner chez autrui des croyances que nous avons repoussées pour nous-même, parce que nous les croyions mauvaises.

Quand on reste dans cette mesure, on confesse sa foi et l'on peut se tromper, mais l'erreur alors vient de l'esprit, et n'entache pas la conscience.

» une chose juste en soi, et qui vous est agréable. Je ferai donner » 300 fr. de gratification littéraire à la veuve d'Emile Debraux, et s'il » avait été aussi difficile que vous en fait de rime et de ce qui s'ensuit, » sa veuve aurait probablement le double, le triple, que sais-je? Le » drapeau tricolore est fidèle à ses anciens amis, et décidée compter » sur leur fidélité.

» Recevez, etc. » (Corresp. de Béranger, t II, p. 161.) « Il m'écrivait souvent pour me recommander ses amis malheureux, » dit encore M. Guizot dans ses Mémoires.

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