LE DIEU DES BONNES GENS
11 est un Dieu; devant lui je m'incline, Pauvre et content, sans lui demander rien. De l'univers observant la machine.
J'y vois du mal, et n'aime que le bien. Mais le plaisir à ma philosophie Révèle assez des cieux intelligents.
Le verre en main, gaînient je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Dans ma retraite où l'on voit l'indigence. Sans m'éveiller, assise à mon chevet, Grâce aux amours, bercé par l'espérance, D'un lit plus doux je rêve le duvet.
Aux dieux des cours qu'un autre sacrifie! Moi, qui ne crois qu'à des dieux indulgents. Le verre en main, gaîmont je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Un conquérant, dans sa fortune altière, Se fit un jeu des sceptres et des lois, Et de ses pieds on peut voir la poussière Empreinte encor sur le bandeau des rois. Vous rampiez tous, ô rois qu'on déifie! Moi, pour braver des maîtres exigeants, Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Dans nos palais, où, près de la Victoire, Brillaient les arts, doux fruits des beaux climats. J'ai vu du Nord les peuplades sans gloire De leurs manteaux secouer les frimas.
Sur nos débris Albion nous défie; Mais les destins et les flots sont changeants; Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Quelle menace un prêtre fait entendre ! Nous touchons tous à nos derniers instants : L'éternité va se faire comprendre :
Tout va finir, l'univers et le temps.
0 chérubins à la face bouffie, Réveillez donc les morts peu diligents ! Le verre en main, gaîment je me confie Au Dieu des bonnes gens.
Mais quelle eri'eur! non. Dieu n'est point colère; S'il créa tout, à tout il sert d'appui:
Vins qu'il nous donne, amitié tutélaire, Et vous, amours, qui créez après lui, Prêtez un charme à ma philosophie Pour dissiper des rêves affligeants.
Le verre en main, que chacun se confie Au Dieu (les bonnes gens.
En 1821, Béranger publie son second recueil ; le ridicule auteur delà Gaule poétique, M. de Marchangy, lance un réquisitoire contre Mathurin Bruneau, le Roi Christophe, pour outrage à la majesté royale ; contre l'Opinion de ces demoiselles, le Vieux Célibataire, le Voisin, pour outrage à la morale publique ; contre le bon Dieu, pour outrage à la religion. Pauvre BonDieM.'mais c'est comme cela, ses ministres l'ont toujours trouvé dangereux. M. de Marchangy poursuivit aussi, je ne me rappelle plus sous quel chef, deux lignes de points remplaçant deux vers supprimés par l'imprimeur. Comment Béranger, accusé de tant de crimes, n'en eut-il que pour trois mois de prison, qu'il passa à Sainte-Pélagie fort gaîment ? «La prison va me gâter! » dit-il. Et le fait est que le gourmand y retourna.
Pas tout de suite. Même son second re-
cueil (1823) fut ménagé par M. de Villèle ce ne fut que pour le troisième, en '1829, qu'il obtint de l'autorité ce qu'il appelait la dorure sur tranche; c'est-à-dire un bon procès, neuf mois de prison et deux mille francs d'amende. Celte fois, Déranger élut domicile à la Force. 11 y fut visité par tout ce que la France comptait alors de têtes célèbres, depuis les anciens de la politique jusqu'aux jeunes de la littérature ; et les anciens, c'était Lafayette; les jeunes, Victor Hugo. Sa popularité était immense : il en souriait. Il était une puissance véritable, déplaisante à la portion aristocratique et doctrinaire de son parti, à qui il disait si finement ; « Ne « me rendez pas grâce des chansons que je « fais contre mes adversaires; remerciez-moi « de celles que je ne fais pas contre vous. »
Tâté dix fois par la corruption, inflexible dans sa probité, porté par le cœur du peuple, il vivait modestement du produit de ses chansons, ayant laissé là son bureau et depuis longtemps rétrocédé au beau-père de Lucien, pauvre et malade, la pension que celui-ci lui avait donnée.
Par les titres que je citais tout à l'heure
on peut voir que, dès le second recueil, à peu près tous les genres où Béranger crut pouvoir risquer la chanson avaientété traités par lui. Sainte-Beuve en a nombre cinq, que voici^un peu modifiés : la Gaudriole d'abord : j'ai nommé les premières; Béranger en garda la veine très tard; mais avec l'âge, elle se teinta de fantaisie; et c'est ainsi qu'on eut les Clefs du Paradis, Margot, V Aveugle de Bagnolel et cette admirable Oraisou funèbre de Turlupm :
Il eut de la pomme d'Eve Croqué jusqu'au dernier pépin...
Qu'on élève, élève, élève Une tombe à Turlupin.
En second lieu, la Satire, politique, anticléricale, presque toujours folle de verve, parfois très crue, çà et là amère, comme dans les Adieux à la Gloire, au refrain superbe :
Opprimés, gémissez plus bas.
Que nous fait, dans un gai repas.
Que l'univers souffre ou ne souffre pas?
Adieu donc, pauvre gloire !
Déshéritons l'histoire !
Venez, amours, et versez-nous à boire!
Un troisième genre est celui de la Romance, ou plutôt de l'élégie, dans le sens latin du mot ; car elle peut être une plainte, mais aussi un chant de joie: ce sont pour la plupart des lais d'amour, dirait le vieux français; quelques-uns, d'une pureté de forme antique : Maudit Printemps, Colibri, la Cantharide, la Nostalgie, enfin les Hirondelles, qui ont fait couler tant de larmes, et que je ne puis résister au plaisir de vous lire tout de suite :