Archives de la Seine. Papiers Lazare, t. XIV
Les registres des délibérations du Conseil municipal de Bercy nous montrent que ce retour à l’état de caserne date des environs de l’année 1 835. On y lit, en effet, qu’en cette année le Gouvernement était propriétaire de grands bâtiments situés rue Grange aux Merciers, en partie habités par une compagnie du train des équipages militaires ; que ces bâtiments étaient fort dégradés et avaient besoin de nombreuses réparations.
Par sa délibération du Ier août 1 835, la même assemblée demandait au Gouvernement d*e faire remettre ces bâtiments en état, et sollicitait l’autorisation d’y loger un régiment de cavalerie. Elle faisait valoir que, par ces reconstruction et affectation, la commune de Bercy serait débarrassée de la lourde charge du logement militaire qui lui incombait à tous les passages de troupes :
Pour tous ces motifs, disait la délibération, le Conseil est d’avis, à l'unanimité, de demander à l’autorité supérieure le prompt rétablissement de la caserne de la rue Grange aux Merciers à Bercy i.
Sur le plan de 1 85g, que nous reproduisons, la caserne construite en 1814 est indiquée comme affectée à la cavalerie dans le haut du domaine des Pàris.
Quand la rue Grange aux Merciers perdit son nom pour prendre celui de Nicolay, la caserne prit aussi ce nouveau vocable et devint la caserne Nicolay. Par sa délibération du 22 décembre 1 883, prise sur le rapport de M. Cernesson, le Conseil municipal de Paris en fît l’acquisition au prix de 1.800.000 francs, pour la régularisation et l’augmentation territoriale cies entrepôts de Bercy.
Dans un plan de cette époque relatif à cette expropriation,
1. Archives de la Seine. Registre n° i des délibérations du Conseil municipal de Bercy.
la caserne est figurée en bordure de la rue Nicolay, à droite en venant de la Seine et avant la rue de Bercy. Au Nord, est la rue Montmartel, absorbée aujourd’hui par l’entrepôt. La caserne est indiquée comme ayant une superficie de iô.oSc m. 28.
Il résulte encore de la pièce suivante que cette construction était, en i83o, affectée à l’artillerie, et qu’elle fut l’objet de tentatives d'incendie qui nécessitèrent sa défense, pendant les combats de l’insurrection contre le gouvernement de Charles X :
Nous, habitants de Paris, attestons que M. Albert L’Épine, de Bercy, a contribué dans les journées de juillet i83o, par son courage, à conquérir la Liberté.
Le 27, il s’est battu depuis six heures du soir jusqu’à sept heures sur la place du Palais Royal et rue Saint-Honoré, d’où il a quitté pour aider à transporter les blessés.
Le 28, il a contribué par son zèle à la défense de la Bastille et de la rue du faubourg Saint-Antoine. A 3 heures, il alla rejoindre au pont d’Austerlitz les quatorze jeunes gens qui tirèrent pendant deux heures sur un escadron de cuirassiers qu'ils forcèrent à débusquer après leur avoir tué plusieurs hommes.
Il alla ensuite dans la Cité et pendant plusieurs heures il n’a pas quitté le quai qui fait face à la place de Grève, c’est lui qui a relevé le malheureux d’Arcole, tué sur le pont.
Il était parmi les braves citoyens qui ont distribué toutes les armes qui se trouvèrent à la caserne de l’Avc-Maria. Il alla ensuite à Bercy où il fut commandé pour garder la caserne d’artillerie où l’on menaçait de mettre le feu. Paris le ier août i83o.
Ce certificat de civisme est signé par une vingtaine de personnes dont beaucoup habitaient Bercy et parmi lesquelles nous relevons le nom et l’adresse d’un historien de la commune, souvent cité par nous : Sabatier , marchand de vins en gros , au petit château de Bercy , maison Gallois.
A ce certificat est ajoutée la mention ci-après :
Nous, adjoint au maire de la commune de Bercy, certifions et attestons d’après notre conscience, que le sieur Édouard L’Épine a été reconnu par les habitants
de notre commune, comme s'étant distingué dans les mémorables journées des 27, 28, 29 juillet et qui a toujours eu une belle conduite.
Bercy, le 2 août i83o. Signé : Tricot.
Voici encore une autre pièce concernant probablement le même personnage :
Le nommé Mangin L’Épine (Claude-Martial-Édouard), âgé de 26 ans, né à Brienon (Yonne), demeurant à Bercy, n° 36, au Petit-Château, commis négociant en vin, demande comme récompense de sa belle conduite d’obtenir une place de Postulant des Malles-postes.
La commune de Bercy compta plusieurs blessés à la suite des glorieuses journées de juillet ; tous ou presque tous sollicitèrent des récompenses : Philipon, à la Barrière de Reuilly, demanda un habillement complet de Garde National; Personnet fît la même demande avec « un emploi quelconque dans une administration du gouvernement tel que celui de garde ou de sommelier », etc. ; Chavoin, quai de Bercy, 3y s’adressa directement au roi Louis-Philippe ; « pour lequel il est prêt à verser la dernière goutte de son sang » et sollicita d’obtenir une place de garde forestier dans un des domaines de Sa Majesté ; Dolléans, au port de La Râpée, ne demandait aucune récompense pécuniaire, étant fort au dessus de ces sortes de rémunérations, mais il laissait entendre qu’il en recevrait volontiers une qui fut honorifique x.
Mais revenons au Domaine des frères Paris.
Nous avons rencontré, au cours de nos recherches, quelques documents iconographiques représentant le pavillon de Montmartel. Dans la collection Destailleurs, à la Bibliothèque Nationale, ce sont les quatre pièces originales suivantes :
Un croquis à la mine de plomb mesurant 17,5 x 9,5, dessiné par un auteur anonyme et représentant une vue
des berges de la Seine, à Bercy. Il a pour texte : Pâté-Paris à Bercy , et paraît dater du commencement du dix-neuvième siècle. A gauche sont des maisons à toits pointus décorées de frontons monumentaux, et qui pourraient bien être des vestiges des anciennes maisons de plaisance de Hallé ou de Béthune. A droite est la maison de Pâris de Montmartel : le Pâté-Pâris, qui a conservé tout son caractère et aussi sa calotte, sa terrasse et ses balcons. Une sorte de brèche établie dans le mur de façade sur la berge, semble être l’amorce de la rue Grange aux Merciers. Encore qu’assez fruste, ce petit dessin est fort intéressant.
Une aquarelle de Norry, datée de 1772, mesure 34 X 21. Cette pièce, intitulée : « Façade côté du jardin du pavillon de Monsieur le marquis de Montmartel, situé sur le bord de la Seine, à Bercy près Paris » est d’un dessin très serré et montre les moindres détails d’architecture, de sculpture et de ferronnerie des balcons. C’est la façade des cariatides avec la vue des deux perrons accédant à la terrasse.
Il nous semble bien que les auteurs du temps ont quelque peu dénigré l’architecture lourde et trapue de la maison de M. Pâris de Montmartel. Nous avouons, à la vue de cette précieuse image, ne pas partager cette réprobation ; nous trouvons au contraire beaucoup de grâce dans les lignes du soussol et du rez-de-chaussée, et un style intéressant dans l’ordonnance des hautes fenêtres cintrées.
Une aquarelle du dix-huitième siècle, sans nom d’auteur, mesurant 35,5 X 23,5, est accompagnée du texte suivant : « Vue de Paris prise du quai de Bercy. Les débris de ce pavillon existent encore au n° 62, en i85ç). » Ce texte est évidemment moderne, ainsi que l’explique la date de i85q, alors que l’image est du dix-huitième siècle. C’est, en réalité, une
vue des berges de Bercy montrant une sorte de pavillon percé de hautes fenêtres cintrées, et décoré d’un portail à fronton triangulaire avec un motif à coquille. Le monument est construit sur une terrasse, d’où un escalier contourné descend à la berge, dans un endroit où se trouvent des paysans et des animaux. La perspective montre la Salpêtrière et Notre-Dame. Peut-être ce pavillon veut-il représenter la maison des frères Paris qui, en effet, existait encore en i85q. Il serait assez difficile, dans tous les cas, de l’identifier sur cette image, néanmoins intéressante.
Un dessin à la mine de plomb, mesurant 35 X 22,5, signé : « Genillon fecit », exécuté vers 1760, montre, dans une vue perspective de Paris, 1 e Pâté-Paris assez exactement figuré et se dressant sur un mur en terrasse, à droite du dessin et au premier plan. Un texte écrit au crayon indique que l’image représente la porte Saint-Bernard, les tours Notre-Dame, l’Hôtel Bretonvilliers, l’ile Louvier et le Pâté de Bercy, que le rédacteur du catalogue Destailleurs a traduit par : la Râpée de Bercy \
Le Musée Carnavalet possède également un dessin lavé d’encre de Chine, mesurant 38 X 9, intitulé : « Elévation de l’orangerie du côté du jardin de la maison de M. Pâris à Bercy. » C’est un long bâtiment de rez-de-chaussée ayant au centre un portail percé de trois portes cintrées à refends et bossages, surmontées d’un fronton triangulaire dans le tympan duquel est un cadran solaire flanqué de figures sculptées. Huit fenêtres rectangulaires éclairent ce bâtiment de chaque côté du portail, soit en tout seize fenêtres. Ce dessin est vraisemblablement une interprétation de la dixième gravure de Mariette dont nous parlons plus haut.
1. Ces quatre pièces appartiennent à la Bibliothèque Nationale : Estampes. Collection Destailleurs, t. I, pp. 53, 100, 102, et t. VI, p. 129 (Paris).
Le souvenir de l’infortunée Mme Roland se rattache à l’une des anciennes maisons de plaisance de Bercy, qu’elle-même ne désigne pas autrement que sous le nom du Petit-Bercy, et où elle venait souvent rendre visite à un ami de sa famille, M. de Boismorel.
Edouard Fournier a voulu voir dans cette maison le domaine des frères Paris, sans doute en raison du vocable : le Petit-Bercy , employé par Mme Roland. On a vu dans la liste que nous donnons des propriétaires de ce domaine, qu’il n’y a pas place pour M. de Boismorel, pas plus que pour une location par lui, puisque Mme Roland prend le soin d’indiquer qu’il habitait à Bercy dans une propriété lui appartenant 1 :
M. de Boismorel, écrit-elle, ne demeurait plus dans l’enceinte de Paris, son goût pour la campagne et le soin de ne pas trop éloigner sa mère du séjour de la capitale, lui avaient fait acheter, au-dessous de Charenton, le Petit-Bercy, belle maison dont le jardin s’étendait jusque sur les bords de la Seine. Il nous invite beaucoup à en faire un but de promenade, témoignant le plus grand empressement à nous y recevoir 2.
Elle s’y rend donc avec son père, n’étant encore à cette époque que Manon Phlipon, et est reçue dans le salon d’été par Mme de Boismorel :
« Comme elle est bien, votre chère fille, M. Phlipon! mais savez-vous que mon fils en est enchanté?»
Et après une série d'aménités échangées entre les familles, après de graves réponses de la jeune Manon, qui sentaient peut-être déjà leur époque, ce qui la fit qualifier à voix basse de « Philosophe » par la bru de Mme de Boismorel, l’hôte du lieu montra son logis à ses invités :
M. de Boismorel fit visiter son jardin et sa bibliothèque : j’admirai du premier sa situation, et il m’y fit remarquer un superbe cèdre du Liban; je parcourus
1. Edouard Fournier, Chroniques et légendes des rues de Paris, 1 864, p. 207.
2. Mémoires de Mme Roland, édition Bervilleet Barrière, 1820, t. 1, p. 208.
l’autre avec intérêt et j’y désignai les ouvrages, même les collections, que je désirais qu’il me prêtât, comme Bayle, entr’autres et les mémoires de l’Académie.
M. de Boismorel caressait l’espoir de marier son iils à Manon, encore qu’il fût de quelques années plus jeune qu’elle : « Ah, si mon enfant était digne du vôtre ! dit-il un jour au père Phlipon, je pourrais paraître singulier, mais je m’estimerais trop heureux. »
« C’était, disait Manon en parlant du fils de Boismorel, un jeune homme de dix-sept ans, assez laid, et plus singulier qu’aimable. »
Cette différence d’âge la détournait d’ailleurs de l’idée de ce jeune garçon, dont l'éducation frivole et légère ne cadrait guère avec la sienne: «Je ne calculais même point les différences; je les sentais, et elles m’empêchaient de rien imaginer. »
Le monde quelle rencontrait au Petit-Bercy n’était guère fait, d’ailleurs, pour un esprit aussi sérieux que le sien. Un jour, invitée dans ce logis de plaisance encore fort à la mode, elle y rencontre beaucoup de personnes qu’elle juge plutôt sévèrement :
La grande Société qui arriva dans la soirée, et sur laquelle je jetai mon coup d’œil observateur, ne me parut pas fort attachante, malgré ses titres; les filles d’un marquis, des conseillers, un prieur et quelques vieilles baronnes causèrent avec plus d’importance, et tout aussi platement que des dames de charité, des marguilliers et des bourgeois.
xM. de Boismorel n’eut pas le bonheur de voir s’accomplir le vœu qu’à plusieurs reprises il avait formé : le mariage de Manon Phlipon et de son fils. Il mourut d’un coup de soleil en allant de Bercy à Vincennes, où il comptait rendre visite à la jeune fille qui y était en ce moment chez son oncle. La future Egérie de la Révolution Girondine en conçut autant
de chagrin, si non plus, que le fils volage et inconstant du financier philosophe :
Lorsque mon chagrin fut un peu adouci je le célébrai dans une romance que personne n’a jamais vue, que je chantai sur ma guitare, et que j’ai depuis oubliée et perdue.
Manon Phlipon ne retourna jamais au Petit-Bercy1 .
Bien entendu, après Edouard Fournier, beaucoup d’écrivains, en rappelant le souvenir de Mme Roland, assurèrent que la maison de Boismorcl était certainement l’ancien logis des frères Pàris. Alfred Delvau n’y manqua pas dans son Histoire anecdotique des Barrières , et ajouta cette affirmation à beaucoup d’autres erreurs2.
Quelle pouvait être alors, parmi les maisons de plaisance de Bercy, celle qui fut visitée par cette femme célèbre ? Nous n’avons pu éclaircir ce point.
Et ce logis ne pouvait être non plus l’ancienne maison Orry, dénommée souvent le Petit-Château ou le Petit-Bercy , ainsi qu’on a pu le voir en lisant les lignes que nous lui avons consacrées. Il y avait pourtant une coïncidence qu’il était intéressant de retenir, à savoir le magnifique cèdre du Liban admiré déjà par Mme Roland dans le jardin de Boismorel, et le cèdre séculaire du Petit-Château, également cité par M. Sabatier et replanté, selon lui, dans le parc des Buttes- Chaumont. Mais la liste des propriétaires de ce domaine est encore là pour protester contre cette attribution.
A l’heure actuelle, tout n’a pas disparu de la fameuse maison de plaisance du marquis Pàris de Montmartel ; des vestiges importants et robustes en subsistent, qui montrent avec quelle solidité cette demeure avait été construite.
i. Mémoires de Mme Roland , loc. cit., t. I, p. 220.
z. Histoire anecdotique des barrières de Paris , par Alfred Delvau, i 86 5 , p. 207.
Dans l’entrepôt de Bercy, rue Nicolaï , qui est l’ancienne rue de la Grange aux Merciers, à droite en venant du quai, une partie de l’ancien mur de cette maison a été utilisée pour la construction d’un magasin devin. Or, il reste de cette ancienne clôture deux pieds-droits ou jambages en pierre provenant d'une porte donnant accès dans le parc. Ils se composent de refends et bossages en très belle pierre, d’un travail fort soigné, et sont couronnés par une corniche d’un élégant profil. Par suite de l’exhaussement du soi de la rue Nicolaï, ces vestiges ont été enterrés et il n'en reste hors du sol que six bossages et la corniche ; chacun d’eux a conservé des traces de piquetage faits avec un outil. Mais la chose la plus intéressante est un numéro 5 gravé dans le troisième bossage au-dessous de la corniche du jambage gauche. Ce chiffre mesure environ e5 ou3o centimètres de hauteur et est précédé des lettres : N°, mesurant 8 à io centimètres. 11 s’agit certainement là d’un spécimen du numérotage de 1726 concernant le dénombrement des maisons à portes cochères des faubourgs.
Derrière le magasin dont nous venons de parler,, subsistent également des vestiges d’architecture d’une construction puissante : ce sont des départs de voûtes dont l’orientation semble se diriger vers la rivière. Il y avait certainement là une' construction très importante, établie en matériaux d’une grande solidité étant donnée l’épaisseur des murailles. 11 semble aussi qu’un jambage de porte, en refends et bossages, corresponde avec le portail de la rue Nicolaï numéroté 5. Ces débris sont très probablement ceux du Pâté-Paris , qui s’élevait justement en cet endroit. L’un des dessins de Mariette représentant la maison des frères Paris, celui qui montre le plan des souterrains, cadre exactement avec ces substructions. Il s’agit de
l 'étage en sous-sol du pavillon où étaient les offices et cuisines , ainsi qu’un passage en galerie se dirigeant vers la rivière où se trouvait une porte ouvrant sur la berge. Un autre passage du même genre conduisait à la rue Grange aux Merciers. Ce dernier est certainement celui dont nous avons rencontré les pieds-droits de la porte numérotée 5. Leur enfoncement dans le sol de la rue s’explique par la situation en sous-sol du passage qui y conduisait.
Ce n° 5, gravé en vertu des ordonnances de 1724-1726 rue Grange aux Merciers, est d’ailleurs identifié par le Registre des limites de Paris , des Archives Nationales. Il était bien placé sur la porte de la maison des frères Paris. En voici la mention :
Faubourg Saint-Antoine, rue de la Grange aux Merciers. Cotte H. n° 5 à droite, appartenant à M. Paris.
Nota. Cet emplacement a deux portes d’entrée, l’une sur la dite rue, marquée du numéro cy-dessus [5] et l’autre sur le chemin le long de la rivière, marquée du numéro 7, auquel est renvoyé le toisé des dits Bâtiments et emplacement pourquoy n’en sera fait icy mention que pour mémoire F
Sur ce registre, la rue Grange aux Merciers est bien indiquée comme allant de la rue de la Vallée, de Fécamp, c’està-dire de la rue de Charenton, au chemin de la rivière. La porte cochère numérotée 5 était la dernière à droite de cette rue, ce qui correspond exactement à celle de la maison de plaisance des frères Pâris.
Nous avons eu le soin, pour toutes les maisons de ce genre que nous venons de décrire, de donner les numéros qu’elles portaient, en indiquant qu’ils appartenaient au numérotage de 1724-1726.
1. Archives Nationales. Registre manuscrit des limites de la Ville et Faubourgs de Paris ordonnées par la déclaration du Roy du 18 juillet 1724 et par celle du 2Ç) janvier 1726. Q1 1099'^.
Ce numérotage avait eu pour but d’empêcher la construction de maisons bourgeoises dans les faubourgs de Paris, qui se seraient peuplés au détriment de l’intérieur de la capitale. Pour arrêter l’exode il fallut d’abord fixer les limites delà ville et de ses faubourgs ; puis, recenser exactement les maisons existantes en indiquant leur nombre sur des procès-verbaux, afin de pouvoir contrôler si, d’une année à l’autre, des immeubles nouveaux n’avaient pas été édifiés. L’ordonnance du 18 juillet 1724 vint donc interdire la construction de maisons importantes, c’est-à-dire à portes cochères, dans les faubourgs de la capitale :
Nous empescherons que les principaux habitans allant s’establir dans l’extrémité des fauxbourgs, n’attirent par leur exemple et à leur suite un grand nombre de gens qui multiplieroient les maisons des fauxbourgs, pendant que le milieu de la Ville se trouveroit à la fin désert et abandonné.
Une seconde ordonnance, celle du 29 janvier 1726, fixa le moyen, pour les officiers du bureau des Finances, d’empêcher que ces prescriptions fussent violées. Il s’agissait de numéroter chaque maison à porte cochère existant au moment de la promulgation de la dernière ordonnance, et ensuite de dresser un procès-verbal des maisons reconnues. 11 devenait facile, dans ces conditions, de contrôler si une bâtisse avait été élevée entre deux immeubles déjà numérotés :
Voulons, en outre, que le dit procès-verbal fasse mention du numéro qui devra être gravé sur l’un des pieds droits de chacune d’icelles, par les soins et à la diligence des officiers du Bureau des Finances et de ceux de cette dite Ville...
Ce numérotage de 1726 n’était donc pas créé, comme on aurait pu le penser, pour faciliter la recherche des maisons d’habitation, mais exclusivement comme moyen de contrôle destiné à empêcher l’édification de maisons dans lesfaubourgs 1 .
1. Dans le procès-verbal de la Commission du Vieux Paris, du icr mars 1900, p. 72, nous avons longuement expliqué ce mode de numérotation et reproduit une communication de M. Vial, signalant l’existence d’anciens numéros de cette époque.
Le système employé eût d’ailleurs été fort peu commode pour la recherche des habitants, puisque les deux côtés de la rue portaient souvent des répétitions des mêmes numéros placés parfois en face les uns des autres : le n° i du côté droit vis-à-vis du n° i du côté gauche.
Nous avons recueilli sur l’un des registres de Jean Beausire, le maître des oeuvres de la ville qui procéda en 1724-1726 à cette opération, les numéros des maisons appartenant aux rues de la future commune de Bercy, à cette époque faubourg Saint-Antoine. En voici le détail :
Rue de la Planchette , actuellement rue de Charenton, à partir des rues du Bas-Reuilly et de Rambouillet, section qui seule nous occupe comme étant située dans la commune de Bercy : Coté Sud : nus 26, 27, 28, clos du château de Rambouillet, appartenant à M. Martangis, occupé par différents jardiniers ; n° 29, Grassin.
Côté Nord : nos 16, la princesse d’Epinoy, occupé par elle ; 17, Mme La Villette; 18, Petitfils ; 19, Gillet; 20, Goutard.
Rue de la Vallée de Fécamp , actuellement rue de Charenton et suite de la rue de la Planchette ci-dessus :
Côté Sud: nos 3o, Renault; 3i-32, Wanhnesse; 33, Le Gendre; 3q, Azoin; 35, Langellé ; 36-37, Gourmian;38, La Guerre; 39-40, Vitry; 41, Giraudeau ; 42, Ribe ; 43, Diot, cabaretier au coin de la rue Grange aux Merciers.
Côté Nord : nos 21, Butin ; 22, Josse; 23, Oudinguet ; 24, Feugère ; 25, Parizet; 26, Fauvel; 27, Provin; 28,Richebaut; 29, Bruan ; 3o, La Vallette, chef de cuisine du duc de Rohan; 3 1 , Badin; 3e, Houdart;33, Lefort; 34, Lefort ; 35, Parizet; 36, Cavet; 37, Gillet, gagne-denier ; 38, Vallery.
Presque tous ces noms sont ceux de jardiniers, de marchands et d’artisans.
Rue Grange aux Merciers, actuellement rue Nicolaï :
Côté Ouest ou côté droit en allant de la rue de la Vallée de Fécamp à la rivière: noS 1, Diot, cabaretier ; 2, la Doctrine chrétienne; 3, Hallé ; 4, Le Chanteur; 5, les frères Pàris.
En ce qui concerne le côté Est, ou côté gauche, Y Allas de Jean Beausire mentionne que :
« Les plans des maisons et emplacements qui sont à gauche dans la dite rue n’ont pas été levés attendu qu'ils dépendent de la paroisse de Confiai! s, mais il en a été fait description dans le procès-verbal de bornage. »
La feuille de Y Atlas comporte néanmoins cinq numéros pour ce côté. Le n° 1, situé au coin de la rue de la Vallée de Fécamp et de la rue Grange aux Merciers, qui porte le vocable : la Grande-Pinte , était sans doute la fameuse guinguette qui donna son nom au quartier, et qui était située en face du cabaret de Diot. Les autres numéros de ce côté gauche ne portent pas de noms de propriétaires, sauf le dernier avant la rivière, le n°5, attribué à « MM. Paris » et qui est justement celui existant encore aujourd’hui et dont nous avons parlé plus haut r.
Le cabaret de la Grande-Pinte était d’ailleurs assez connu à la fin du dix-huitième siècle pour être mentionné dans les guides du temps. Thiéry dit en effet ceci :
Le lieu nommé la Grande Pinte, qui est au bout de la rue Grange aux Merciers, est une des guinguettes de cette ville 1 2.
Voici, d’autre part, une lettre de ratification du 29 Ventôse an II qui parle encore du cabaret et de cet endroit. C’est la vente faite à Bonnion, aubergiste à la Grande-Pinte de Bercy,
1. Bibliothèque Nationale : Estampes. — Atlas des limites de Paris tracées en vertu des déclarations des 18 juillet 1723 et 2g janvier 1726, par Jean Beausire, Faubourg Saint-Antoine, t. I, Ve 4G.
2. Guide des Étrangers et des Voyageurs à Paris, 1787, par Thiéry, t. I, p. 632.
d’une glacière et bâtiments situés lieu dit le Colombier, le tout servant d’écuries; lesquels bâtiments et glacière appartenaient àLerouge comme les ayant acquis, le 8 juin 1793, de l'ancienne Compagnie de la raffinerie de sucre du Petit-Bercy \ Pour ceux qui voudraient se rendre compte de la poésie qu'inspiraient aux méchants rimeurs coureurs de guinguettes, les marmitons du fameux cabaret, nous reproduisons le couplet qu’en a donné Alfred Delvau dans scs Barrières , et dont les vers abominables seraient capables de faire tourner le meilleur vin :
A la Grand’Pinte, quand i.e vent Fait grincer l’enseigne en fer blanc,
Alors qu’il gèle;
Dans la cuisine on voit briller Toujours un tronc d’arbre au foyer,
Flamme éternelle !
Ou ROTISSENT EN CHAPELETS
Oisons, canards, dindons, poulets Au tourne-broche;
Et puis le soleil jaune d’or Sur les casseroles encor
Darde et s’accroche 1 2.
On n'y vendait pas d’ailleurs que du vin, et la pièce suivante nous indique qu’il y avait aussi des boulangers dont le pain se débitait jusqu’au marché Saint-Germain, et était sans doute assez bon pour faire envie aux rôdeurs de barrières et pour avoir besoin d’être escorté :
Le boulanger, Monsieur, qu’il est question de protéger, demeure à la Grande Pinte de Bercy, c’est-à-dire au delà du faubourg Saint-Antoine. On pourroit, dès sept heures, aller jusque chez lui pour escorter son pain qu’il va vendre au marché de Saint-Germain-des-Prés.