CHAPITRE II
LA SEIGNEURIE ET LES SEIGNEURS DE BERCY. — LES DESTINEES D’UN GRAND DOMAINE. — LA CHASSE DE CHAPTAL. — LE DEBOI- SEMENT DE BERCY. — LA SEIGNEURIE DE LA GRANGE AUX MER- CIERS. — LES ITINÉRAIRES DE PHILIPPE LE HARDI.
On a pu voir, dans ce rapide voyage à travers la topographie de la région de Bercy, quelle place considérable occupait l’immense domaine qui lui donna son nom. La seigneurie de Bercy, en effet, représentait, aux dix-septième et dix-huitième siècles, la presque totalité des territoires qui, de 1790 à 1860, constitueront la commune distincte à laquelle on conservera cette désignation. C’est à ce titre que nous voulons, en quelques lignes, indiquer ce qu’était cette terre seigneuriale, et dans quel ordre se succédèrent ses propriétaires. L’histoire, d’ailleurs, en a été tracée avec une précision remarquable par l’un de ses illustres possesseurs, Charles-Henri de Malon, seigneur de Bercy qui, en iy35, à l’aide du riche chartrier de sa maison, rédigea l’important Mémoire que nous allons consulter. Ajoutons que ce précieux document a été rendu public et mis à la portée des travailleurs, grâce à M. le marquis de Nicolay, héritier des anciens seigneurs de Bercy, qui en confia la publication, avec notes et commentaires, à M. de Boislisle,
c’est-à-dire à l’homme qui était peut-être le plus qualifié pour accomplir cette délicate et savante mission, par son savoir profond et étendu des choses du passé, et par sa haute conscience d’historien1.
La terre de Bercy relevait de la seigneurie d’Yerres. La dame Pernelle de Villiers, troisième femme de Montmorency, maréchal de France, la possédait en 1 383 . Elle l’eut en dot de la succession d’Adam de Villiers-le-Sec, dit le Bègue, lors de son mariage avec Charles de Montmorency. Dans l’aveu qu’elle en fit, le 16 mai 1 383, à Jean de Courtenay, seigneur d’Yerresle-Châtel, cette terre se composait d’un grand hôtel, manoir, granges, étables, etc., clos de murs, et dénommé l’hôtel de Bercy.
Le mémorialiste, à propos de cet hôtel, fait les observations suivantes :
On ne peut pas dire aujourd’hui (en 1735), si c’étoit le même hôtel qui étoit en bas à la tète de la futaie, que Charles-Henry de Malon, premier du nom, et Seigneur de Bercy, fit démolir lorsqu’il fit construire le château qui existe présentement.
L’hôtel dont la démolition est ici annoncée était vraisemblablement le manoir fortifié dont nous avons parlé plus haut. 11 convient d'enregistrer à son sujet le peu de connaissance qu’en avait l’auteur du Mémoire, puisqu’il avoue ne pouvoir l’identifier.
Continuant l’énumération des terrains composant la seigneurie de Bercy en 1 383, on trouve deux cent vingt-neuf arpents et demi de terres, en plusieurs pièces, situés dans divers lieux de la région et ainsi désignés : au Palais , au-dessous de Conflans, à la Fontaine , à la pointe du Pontcel,à la ruelle des Vignes, tenant à Jean Hesselin , au chemin de Charen-
i. Topographie historique de la seigneurie de Bercy. Boislisle, loc. cit,
ton à Saint-Antoine , aux loges du Dois de Vincennes, au chemin de Saint-Maur, près le pressoir, au-dessus de la Vigne , sur les Carrières , à la Croix-Blanche , entre les prés et la r ivière de Seine, au-dessous du clos des Vignes jusqu au buisson qui fait le départ des terres delà Grange aux Merciers et de V Hôtel de Bercy, au petit chemin du Bois de Vincennes à Bercy , au clos du Perreux , au Val de Fécamp , l'île des Javeaux, les carrières de dessous la fosse jusqu’au Pontcel et les Saussaies.
Telles sont, à peu près, les dépendances et lieux-dits formant la Terre de Bercy à la fin du quatorzième siècle.
Lors de la mort de dame Pernelle de Villiers, la seigneurie revint, après une transaction du 29 août 141 5, à sa fille, la dame Denise de Montmorency, femme de Lancelot Turpin, seigneur de Vihers et de Crissé, chambellan de Charles VJ, avec cette prescription qu’elle dépendrait à l’avenir de Montmorency et lui paierait une rente annuelle de 8 livres.
Après iq85, noble homme Antoine Robert, notaire et secrétaire du Roi, greffier criminel du Parlement de Paris, fit l’acquisition de la terre de Bercy. Ce fut par Antoine Robert que ce vaste domaine entra dans la famille de Malon et à la suite du mariage de sa sœur, Anne Robert, avec Jacques de Malon, fils de Guillaume Malon et petit-fils de Jean, anoblis en 1468 par Louis XI, descendants de Mathieu Malon, grenetier à Vendôme en 1 358. Le mariage dont il s’agit avait eu lieu avant 1498, mais la terre de Bercy ne revint à Anne Robert, et par conséquent aux Malon, qu’après le décès d’Antoine Robert, survenu en 1621 ou IÔ22. A la mort de Jacques de Malon et d’Anne Robert, et à la suite du partage du i5 mai i5q2, la dite terre revint à Nicolas de Malon, leur fils aîné, Ecuyer, seigneur de Bercy, et le premier de la
famille qui prit la robe. En 1621, il était greffier en chef criminel du Parlement.
Ce dernier et sa femme, Anne du Val, la laissèrent à leur fils aîné, Claude de Malon, Ecuyer, lequel, marié à Catherine Séguier, tante du Garde des Sceaux, eut une fille, Marie de Malon, qui épousa Claude de Laubespine le 18 août 1584 en lui apportant la terre de Bercy et de Conflans qui sortait ainsi de la famille de Malon.
Elle devait y rentrer trois ans plus tard, le 12 octobre i58y, à la mort de Marie de Malon, décédée sans laisser d’enfants, et revenir à Bernard de Malon, Ecuyer, seigneur de Bercy, secrétaire de la chambre de Henri III et de la reine sa mère, oncle de la dite Marie et frère de son père, Claude de Malon.
Lors du décès de Besnard, mort sans postérité après 1 5q8, la terre passa à la branche cadette des Malon, Marie de Malon ayant terminé la branche aînée. Cette branche cadette était représentée par Anne de Malon, sœur de Bernard de Malon ci-dessus, veuve de Nicolas Barthélemy, et par Charles de Malon II, son neveu, fils de son frère, Charles de Malon Ie1'. Ces deux héritiers prirent la succession sous bénéfice d’inventaire, et la transaction du 28 juin i5q8 donna à Charles de Malon II la totalité « des terres et seigneuries de Bercy et de Conflans, leurs appartenances et dépendances, tant en fief qu’en roture ».
Ce dernier, né en 1 568, possesseur du titre de seigneur de Bercy et de Conflans, Conseiller à la Cour des Aydes de Paris en i5g5, au Parlement en 1 5g8, Maître des Requêtes en 1608, ier Président du Grand Conseil, Conseiller d’Etat en 1 6 1 3 , Conseiller d’Etat au Conseil des Finances en 1 635, mourut en 1 638. Il avait épousé Catherine Habert en 1 5gg,
Hile de Louis Habert, sieur du Mesnil, dont il eut quatre enfants savoir : Charles-Henri; Anne, mariée à Goyon de Matignon; Catherine, mariée en 1689 à Edouard Olier, marquis de Nointel, ambassadeur à la Porte ; et Marie, abbesse de Cordillon. L’aîné, Charles-Henri de Malon Ier, chevalier, Conseiller au grand Conseil en 1626, Maître des Requêtes en 1684, Président au grand Conseil en i636, reçut en dot le domaine paternel composé des terres et seigneuries de Bercy, Conflans, Charenton, la Grange aux Merciers. 11 s 'était marié le 23 juillet i63i à Françoise Berthelin, fille du secrétaire du Roi Edmond Berthelin.
Cette seigneurie de la Grange aux Merciers, dont les territoires prirent plus tard le nom de Petit-Bercy , fut réunie à la terre de Bercy à la suite de la vente faite, le 22 juillet 1624, par Thomas le Cop ou Le Cocq, sieur de La Râpée, à Charles de Malon II, seigneur de Bercy. Un acte du 21 octobre i636 déclarait que ce dernier, qui avait cédé le domaine à son fils Charles-Henri de Malon Ier, pourrait néanmoins en jouir pendant trois années. Nous reviendrons plus loin sur les origines de la Grange aux Merciers et sur diverses particularités de son histoire.
C’est sous Charles-Henri de Malon Ier et pendant la Fronde, que la région de Bercy fut si ravagée, tant par les troupes du Roi que par celles des Princes. Nous lisons dans le Journal des Guerres civiles , de Dubuisson-Aubenay, que le lundi 8 février 164g, 12.000 hommes des compagnies bourgeoises sortirent de la Ville et envahirent Picpus, se répandant dans la plaine de Fécamp, sous les ordres des ducs de Beaufort, de Chevreuse, d’Elbeuf et du maréchal de La Mothe. M. le Prince était également dans la Vallée de Fécamp, où il campait dans les vignes et les jardins avec cinq ou six mille
hommes. Il faisait alors, dit le mémorialiste, un froid terrible et il avait gelé toute la nuit du 8 février.
Le mardi g, le Prince demeura toujours en bataille, de l’autre côté de Vallée de Fécamp, et s’en alla le soir coucher au château de Vincennes.
Au mois d’août i65c, la milice des Princes, sortant des postes de Saint-Cloud et de Suresnes, envahit encore la région, jeta un pont sur la Seine entre le port au plâtre et Bercy, enleva force moutons dans les environs du faubourg Saint-Antoine et détruisit les vignes des habitants de la contrée \
De Charles-Henri de Malon Ier, décédé le 3o mai 1676, la terre de Bercy passa à Anne-Louis-Jules, son fils aîné, chevalier, filleul d’Anne d’Autriche et de Louis XIV, Conseiller au Parlement de Metz en 1662, de Paris en 1667, Maître des Requêtes en 1674, Intendant d’Auvergne, du Bourbonnais, de Lyon en 1 683 et 1684, Intendant des ports de mer en 1686, décédé en 1706. 11 s était marié le 17 avril 1677 à Marie-Angélique Le Ragois de Bretonvilliers, dont il eut trois enfants. L’aîné, Charles-Henri de Malon II, qui recueillit la seigneurie et toutes ses dépendances en vertu d'un partage du 20 février 1708, est justement l’auteur du précieux mémoire dans lequel nous puisons si largement, et qu’il rédigea en 1735. Il avait épousé, le 22 septembre 170.5, Charlotte- Angélique Desmaretz, et mourut le 19 janvier 1742. Charles-Henri de Malon II était né en 1678 et avait été Conseiller au Grand Conseil en 1701, Maître des Requêtes en 1706, Conseiller d’Etat et Intendant des finances en 170g.
Pour continuer la suite des propriétaires de la seigneurie de
u Journal des Guerres civiles , de Dubuisson-Aubenay, publié parM. S. Saige, dans les Mémoires de la Société de l'Histoire de Paris et de l'Ile de France, t. 1, pp. 149t 5 1 , et t. II, p. 280.
Bercy, nous sommes obligés, maintenant, de puiser nos renseignements dans le remarquable travail de M. A. de Boislisle, qui, à l’occasion de la publication du mémoire de Charles- Henri de Malon II, s’est constitué l’historien impeccable de la famille, grâce aux riches archives de cette dernière, mises entièrement à sa disposition.
Charles-Henri de Malon II, marié à Charlotte-Angélique Desmaretz, fille de Nicolas Desmaretz, marquis de Maillebois, Contrôleur général des Finances, n’eut qu’un fils: Nicolas- Charles, né le 2 août 1708, qui devint naturellement le possesseur de Bercy et qui épousa, le 28 octobre iy3q, Françoise Taschereau de Baudry, fille de l’ancien Lieutenant général de Police à Paris. Ce Nicolas-Charles de Malon de Bercy, Conseiller au Parlement de Paris en 172g, Maître des Requêtes en iy35, Président du Grand Conseil en 1740, Rapporteur du point d’honneur au tribunal des Maréchaux de France en 1745, n’entretenait pas toujours des relations fort cordiales avec ses voisins. 11 eut un procès qui resta célèbre, avec Billard de Lorière, Conseiller du Grand Conseil, et dame Marie-Henriette de Saint-Simon, sa femme, à la suite de contestations relatives aux fiefs de la Chaussée et de la Rivière, à Charenton. De longs facturas furent imprimés à ce sujet, en 1743, dans lesquels les partis ne se ménageaient guère.
M. de Bercy écrivait dans un mémoire :
Si c’est une des misères de la condition humaine d’avoir des procès, combien doit-on redouter le voisinage de M. de Lorière? Depuis vingt et un à vingt-deux ans qu’il est venu s’établir dans le château de Charenton-Saint-Maurice, on ne sait encore à quel titre, tout plaide, tout est en combustion sur les lieux et dans les environs. Feu M. de Bercy avait cru pouvoir échapper à la contagion en saisissant toutes les voyes de conciliation, mais M. de Lorière sçait trouver la guerre dans le sein même de la paix.
Et les Lorière de répondre que MM. de Bercy appartien-
nent à une famille livrée à l'iniquité, de génération en génération, depuis plusieurs siècles ; que l’air même de leur château est contagieux, qu’ils accablent de procès tous les seigneurs voisins pour les dégoûter de leurs terres et les forcer à les vendre : affreux système qui remplit d’indignation tous les honnêtes gens. Ils sont, disent-ils, en embuscade pour dépouiller leurs voisins, ainsy que les chasseurs pour surprendre le gibier.
D’autre part, on lit les lignes suivantes dans un mémoire signifié à la requête de M. Billard de Lorière, qui montrent à quel degré d’acrimonie en étaient arrivées les relations des deux voisins :
Rien n’égale ce qui se passa le 5 septembre 1741. Messieurs de Maslon et de Lorière étoient dans le Parquet de la Cour des Aydes pour la décision du conflit formé à l’occasion de l’irruption des officiers de Confians. Ils sortirent pour laisser Messieurs les gens du Roi opiner sur leur affaire. M. de Maslon étoit sans robe, sans manteau et sans épée. M. de Lorière étoit en robe. 11 fut très surpris quand M. de Maslon, se tournant vers lui, lui dit qu'il ne convenoit pas à un gredin comme M. de Lorière, de se mesurer à un gentilhomme comme lui, M. de Lorière fut assez heureux pour ne point oublier le lieu où il étoit et se contenter de lui répondre que ses termes étoient peu mesurés, et que s’il ne connaissoit pas M. de Maslon qui lui parloit, il ne pourroit le prendre pour un gentilhomme, puisqu'il 11'avoit pas d'épée, ni même pour un homme de robe, puisqu'il n'en avait aucune marque.
Cette réponse, qui n’avoit rien de bas, fit rentrer M. de Maslon en lui-mcmc. Quelle surprise pour M. de Lorière, quand, par un contraste incompréhensible, M. de Maslon lui demanda pardon, et offrit de se mettre à genoux! M. de Lorière répondit qu’il étoit bien persuadé que le jugement n’avoit point eu de part à des termes ainsi déplacés, qu’il rccevoit l’excuse et dispensoit M. de Maslon de se mettre à genoux L
Nicolas-Charles de Malon mourut le 28 mars 1790, dans un âge avancé, laissant de son mariage avec Mlle Taschereau de Baudry, une fille, Charlotte-Philippine de Malon, épouse du marquis de Monteil, et Maximilien-Emmanuel-Charles de
1. Mémoires sur Charenton et Bercy, 1743. Bibl. historique de la ville, 25.829, in-folio.
Malon, chevalier, dit le marquis de Bercy , Conseiller au Parlement de Paris en 1766, Capitaine de cavalerie au Régiment Royal des Cravates, en 1774, né le 11 décembre 1745. Ce dernier épousa, en 1776, Catherine-Marie de Simiane, à laquelle
11 apportait en dot la terre et châtellenie de Bleré, la nue propriété de Bercy qui lui avait été donnée le 17 mai 1770, le mobilier des deux châteaux de Bercy, et une somme de 240.000 livres. Il mourut le 19 novembre 1781 laissant deux enfants : Charles-Jean-François de Bercy, né le 20 décembre 1779, et Alexandrine-Charlotte-Marie, née le 19 février 1781. Ces derniers eurent pour tuteurs leur grand-père, Nicolas-Charles de Bercy, et M. Fréteau de Saint-Just, Conseiller au Parlement, puis Président de l’Assemblée Nationale Constituante.
Grâce à la protection de Tallien, fils d’un maître d’hôtel de leur grand-père, les deux enfants, au dire de M. Boislisle, traversèrent la Terreur sans être inquiétés. Pendant la Révolution, l’immense domaine de Bercy ne pouvait avoir que des destinées prolétariennes : un fabricant de papiers peints, le citoyen Jean-Jacques Arthur loua le château, le parc et les dépendances par bail du 16 février 1791. Ce Jean-Jacques Arthur était membre de la Commune de Paris ; il fut condamné par le Tribunal révolutionnaire et exécuté le
12 Thermidor an II b
A propos de ce personnage, grand ami de Robespierre, Mme Campan, dans une lettre du 22 octobre 1814, adressée à la duchesse de Saint-Leu, s’exprimait ainsi relativement au sauvetage du château :
Berci est un château superbe; le parc en est antique mais royal. Ce beau lieu a été sauvé pendant la terreur, par qui ? par Robespierre. Son ami Arthur, chef de section, l’avait loué, et Robespierre venait s’y reposer après avoir signé la
1. Histoire du Tribunal révolutionnaire, par Wallon, t. V, p. 425 ; t. VI, p. 256.
mort de tant de bons Français. Là, il allait paisiblement à la pêche, et, selon le rapport des jardiniers, il s’apitoyait lorsqu’une carpe prise à sa ligne se débattait sur le gazon, et cela à l’heure même où cinquante à soixante têtes étaient, par son ordre, séparées de leur corps. Cette anecdote m’a fait frissonner, et parce qu’elle justifie une remarque que j’ai faite depuis longtemps, c’est que ce code de sensibilité inventé par les philanthropes du dernier siècle, et dont les leçons se trouvent dans tous les ouvrages modernes, et surtout dans les livres destinés à l’enfance, communiquent une fausse sensibilité apprise, qui se remarque chez tous ces tartufes de moralité dans leurs discours et non dans leurs actions'.
On sait que la reine Hortense portait le titre de duchesse de Saint-Leu après l’abdication du roi de Hollande son époux. Mme Campan fréquentait le château de Bercy à cause de Mme de Nicolay, qui avait été, avec Hortense de Beauharnais, l’une des élèves de sa pension de Saint-Germain.
On connaît encore, comme témoignage de l’occupation industrielle du château, un autre bail, du 22 Ventôse an VI, passé avec un teinturier en châles2 .
Au lendemain de la Révolution, le domaine de Bercy était dans un état lamentable encore qu’il ne fut pas démembré. Un auteur du temps le montre, en 1804, loué tant bien que mal à un certain nombre de personnes, qui firent des coupes sombres dans les futaies, plantèrent du blé dans les pelouses, labourèrent et piochèrent sans merci les jardins à la française 3.
11 faut croire, pourtant, qu’avant cette prise de possession par l’agriculture, les futaies et garennes de Bercy recevaient de temps à autre la visite des grands personnages de la République, amateurs, encore que puritains, des plaisirs cynégétiques, et friands des longues courses dans l’herbe fraîche. Ce
1. Correspondance inédite de Mme Campan avec la reine Hortense , par J.-A.-C. Buciion, Paris, 1 835, t. II, p. 1 52 .
?.. Topographie historique de la seigneurie de Bercy. Boislisle, loc. cit., note, p. 22.
3. Manuel du Voyageur aux environs de Paris, P. Villiers, 1804, l- B, p. 100.
fut même l'une de ces battues à travers l’immense parc, qui sauva la vie de l’illustre savant Chaptal, grâce à une grande fatigue qu’il y prit à la chasse, et le retint au lit plus longtemps que de coutume, le jour même de l’explosion de la poudrerie de Grenelle, dont il était le fondateur. Cette dernière, on le sait, sauta après huit mois d’existence, le 21 août 1794. Chaptal a d’ailleurs raconté le fait dans ses mémoires :
L’étoile qui me protégeait contre les fureurs de l’anarchie voulut bien encore, par une espèce de miracle, sauver ma tète dans cette circonstance.
Depuis quatre mois, j’allais régulièrement à Grenelle tous les matins à cinq ou six heures, et j’en revenais à neuf ou dix heures, pour diriger les affaires de l’Administration ; j’y retournais à six heures du soir, pour n’en revenir qu’à dix heures.
Pour la première fois depuis quatre mois, j’étais absent, ce jour-là : la veille, j’avais été entraîné à la chasse dans le parc de Bercy et n’étais rentré qu’à minuit très fatigué. L’explosion me trouva dans mon lit, le lendemain matin à six heures trois quarts. La secousse jeta au milieu de la chambre tous les meubles et tout ce qu’il y avait sur les tables et sur la cheminée. J’étais logé à l’hôtel de l’Administration, quai Malaquais L
La terre seigneuriale de Bercy reprit son lustre passé, aux premières années du dix-neuvième siècle, et dès que les deux enfants dont il vient d’être question furent grands. Alexandrine-Charlotte-Marie de Malon de Bercy avait épousé, le 14 février 1801, Aymard-François-Marie-Chrétien de Nicolay et mourait sept ans après, peu de temps avant son frère, Charles-Jean-François, décédé le 3 mars 1809, et le dernier du nom.
Un journal parisien de cette époque a raconté la mort et les obsèques de M. de Bercy, et montré quels liens fraternels l’unissaient à sa sœur adorée. On y voit également quel sou-
1. Mes Souvenirs sur Napoléon , par le comte Chaptal, Paris-Plon, 1893, p. 47.
venir profond ce jeune homme avait laissé dans le cœur des habitants de sa commune :
Le 3 de ce mois (mars 1809) est mort dans son hôtel, à Paris, M. de Bercy, âgé de 29 ans, et dernier rejeton d’une famille illustre de la robe et de la finance. Cette mort est l’effet d’une belle sensibilité. Ce jeune homme n’avait qu’une sœur qu’il perdit il y a trois mois. Depuis ce fatal événement il n’a fait que languir et il est mort en la pleurant encore. Leurs père et mère étaient morts aussi à trois semaines l’un de l’autre, et on en parla beaucoup dans le temps. Le corps de M. de Bercy a été transporté en grande pompe au château de son nom, près de Paris. Une grande quantité de pauvres dont il était le soutien, beaucoup d’anciens et de nombreux domestiques, composaient le cortège, qui, parti de l’Église Saint-Paul où s’est faite la cérémonie des obsèques, a été ensuite reçu à la barrière de Bercy par les autorités et par les habitants de cette commune, témoignant ainsi par leur contenance combien ils étaient sensibles à cette perte. Le nom de Bercy est inscrit avec honneur dans les fastes de l’humanité. C’est un membre de cette famille qui a fondé les Enfants trouvés, qui portent les armes de la famille gravées sur leur poitrine L
Suivant une clause de son testament, Charles-Jean-François de Bercy laissait au second fils de sa sœur, Aymard- Charles-Théodore-Gabriel de Nicolay, né le 22 mars 1808, sa fortune et le vaste domaine qui nous occupe, à la condition qu’il prendrait le nom et les armes de Bercy. Ce fut le père de cet enfant, Aymard-François-Marie-Chrétien de Nicolay, qui prit alors en main l’administration de l’immense propriété, malgré les charges importantes qu’il occupa: Chambellan et comte d’Empire, Ministre plénipotentiaire, Pair de France, Conseiller municipal de Bercy en 1820, et Maire de cette commune, de 1821 à i83o. Il mourut en 1839.
Une lettre de Mme Campan, du mois de novembre 1817, adressée à Augsbourgpour la Duchesse de Saint-Leu, montre l’éclat de la vie mondaine de Bercy pendant la Restauration :
J’ai passé six mois à Bercy fort agréablement. On a joué la comédie deux fois le mois dernier; les acteurs étaient M. de Nicolay, M. de Cramayel père,