Journal de Paris , n” du 12 mars
Amédée Rousseau et Henri Campan, et une jeune D. qui réside à Bercy. On a joué, jeudi dernier, Ruse contre Ruse, les Rendez-vous bourgeois, et Encore un Pourceaugnac. Cette dernière pièce a été aussi bien joué qu’au Vaudeville. Il y a dans le grand château un théâtre où jadis les dames de Bercy exerçaient leurs talens. Depuis quarante ans il n’avait pas servi, et la retraite que Nicolay fait à Bercy lui a donné l’idée d’employer de cette manière son loisir. J'ai trouvé qu’il avait fort raison; l’attitude d’un homme riche qui s’occupe et s’amuse doit convenir à tout le monde. Ce qui me convenait infiniment, madame, dans cette société, c’était d'y entendre si souvent parler de vous avec un sentiment sincère et profond d’estime et d’attachement *.
Il semble bien, d’ailleurs, que M. de Nicolay, le père du jeune héritier des Bercy, n’ait pris en main, en 1809, l’administration de l’immense domaine que pour procéder à sa liquidation. On trouvera dans nos Pièces justificatives un document qui le prouve surabondamment : c’est le cahier des charges de la vente totale en 1811 des bois et hautes futaies du parc des Malon. La coupe meurtrière fut divisée en dix lots avec obligation, pour les acquéreurs, de désoucher et de déraciner entièrement les arbres et les taillis. Au huitième lot, pourtant, on fit grâce du déracinage, les futaies ne devant être coupées qu’à taille blanche et à la cognée, sauf une avenue de trente-deux ormes et la grande allée verte, dont les arbres furent condamnés à être déracinés comme ceux des autres lots. On peut dire, en somme, que cette vaste opération forestière a été le premier coup porté au plus beau parc des environs de Paris. Et ce fut sans doute un spectacle lamentable que celui de ces grands arbres, centenaires et bicentenaires, plantés par les seigneurs de Bercy durant deux siècles, tombant les uns sur les autres dans l’écroulement des verdures, et sortant à la queue, comme une procession ou comme un enterrement, par toutes les ouvertures du
1. Correspondance inédite de Mme Campan avec la reine Hortense, par J. -A. -C. Buchon, Paris, 1 835, t. 11, p. 19 1.
parc : la grille de la rue de Charenton ; la porte des Vaches , au bord de l’eau; les portes charretières, sur la campagne \
Ce déboisement, d’ailleurs, ne fut peut-être pas inutile en 1 8 1 5 quand, pour résister à l’ennemi, Napoléon fit fortifier Paris par le général Haxo, ou plutôt fit établir des ouvrages de défense autour de la Capitale. Le parc de Bercy devint, à cette occasion, une sorte de camp retranché avec des redoutes, chemins couverts et batteries d’artillerie 1 2.
La mort du comte de Nicolay fut le signal définitif de la dispersion et du lotissement de l'immense seigneurie dont on vient, à grands traits, d’esquisser la longue carrière.
Déjà, en 1 836, Charles Nodier avait pu écrire que le château était abandonné, et que le botaniste y ferait une ample moisson, si le gardien le laissait entrer; mais il n’en permettait l’accès qu’aux industriels riverains qui y avaient acheté le droit de dépôt. A ce moment, ajoutait-il, la terrasse qui bordait la Seine offrait encore un point de vue remarquable. Le village de Bercy, vrai faubourg de Paris, était une longue suite de bâtiments bordant la rivière et servant d’entrepôts devins. On venait justement de construire le pont de Bercy, à peu près à l’endroit où était jadis le passeur du bac 3.
Il faut excepter, pourtant, de la totale démolition les bâtiments appelés le petit château, c’est-à-dire les basses-cours construites par l’architecte de La Guépière à droite de l’avantcour, qui continuèrent encore durant quelque temps à tenir un rang mondain. Ils sont même encore debout à l’heure où nous écrivons, en grande partie tout au moins, et nous indiquerons tout à l’heure ce qu’il en subsiste.
2. Fortifications de Paris. Considérations sur la défense nationale. Sans nom d’auteur, Paris, Paulin, 1 8 3 3 , in-12, p. 1 88.
3. La Seine et ses bords, par Ch. Nodier, Paris, 1 836, p. 90.
Parmi les . causes qui contribuèrent à la disparition de cet immense domaine, le plus beau, le plus vaste certainement des environs de Paris, il faut d’abord compter l’envahissement, dès 1804, du commerce des vins, achetant tous les terrains disponibles de la contrée, les convertissant en magasins, en entrepôts, en écuries. Toutes les rues et tous les chemins, la berge dans toute sa longueur, étaient sillonnés de camions, encombrés de montagnes de tonneaux, habités par une population laborieuse, mais bruyante, de charretiers et de tonneliers. Quel châtelain aurait pu s’accommoder d’un pareil charivari ?
La construction des fortifications de Paris en 1841 vint, d’autre part, brutalement couper en deux le parc, lui enlevant, de la Seine à la rue de Charenton, une large bande de territoire.
En 184p. ce fut le chemin de fer de Paris à Lyon à qui l’on fit traverser la propriété de l’Ouest à l’Est, creusant une tranchée béante et infranchissable à quelques pas du grand perron du château *.
Et pourtant, à cette époque, et en dépit des coupes sombres déjà exécutées, le beau domaine des Malon devait encore avoir une grande allure.
Le plan intitulé: Paris en proportion avec son enceinte , publié en 184g par J.-E. Leroy, dressé et gravé par Dyonnet, montre ce qu’il en restait alors : Le parc est presque complet
1. Par arrêté du Préfet de la Seine, du 9 septembre 1845, il est déclaré que le chemin de fer de Paris à Lyon traversera, dans le département de la Seine, les communes de Paris, Bercy, Charenton, Maisons-Alfort, Créteil et Choisy-le-Roi. A Bercy, beaucoup de terrains furent acquis de divers propriétaires, dans les rues de la Planchette, de l’Église, Libert, du Commerce, Grange aux Merciers, impasse Libert, avenue de Conflans. De son côté, la commune protesta à l’enquête contre la prise de possession de deux rues communales non remplacées, les rues de la Planchette et de l’Église, disparaissant presque entièrement. Délibération du 12 février 1847. Archives de la Seine. Registre n° 3 des délibérations du Conseil municipal de Bercy.
sauf la large bande prise par les fortifications ; et, intra muros , il apparaît toujours planté à letat de parc, entre les bastions de l’enceinte et l’allée Martel (aujourd’hui absorbée par le chemin de fer), et entre la rue de Charenton et la Seine. De l’autre côté des fortifications, la futaie se retrouve entre la route de Charenton et la Seine, d’une part, et entre l’enceinte et la rue de l’Arcade prolongée par l’avenue de Conflans, d’autre part. Toutes les plantations y sont indiquées : bois (le peu qu’il en reste), gazons, parterres et étoiles de chemins. L’immense terrasse s’étale toujours jusqu’au bord du fleuve ; le château et ses dépendances sont aussi dessinés mais, dans toute l'étendue du parc, entre les fortifications et l’avenue de Conflans, un long ruban le coupe en deux qui est le chemin de fer de Lyon, dont la tranchée passe à quelques mètres de la façade et la sépare de la vaste pelouse descendant à la Seine. Il était encore possible, sans doute, à cette époque peu éloignée, d’admirer ce beau domaine si célèbre au dix-huitième siècle.
En iuÔ2, la Compagnie du chemin de fer de Lyon devait encore prendre toute la partie intra muros comprise entre les fortifications, la rue Grange aux Merciers, la Seine et la rue de Charenton, pour en faire des dépendances et des magasins.
En 1 86 1 , la plaine de Bercy , située au dehors des fortifications, de l’autre côté de la rue de Charenton, fut elle-même vendue à la Ville de Paris pour l’agrandissement du bois de Vincennes, et pittoresquement aménagée par M. Alphand qui y creusa le lac Daumesnil et y planta des futaies.
Puis, vint enfin le dernier assaut, qui fut l’aliénation de la partie comprise, extra muros , entre la rue de Charenton et la Seine, et de l’enceinte à Conflans, et également vendue
en 1861 à une Société financière qui construisit l'entrepôt des vins hors Paris. C’est à cette occasion que le château de Le Vau et de La Guépière fut démoli et rasé intégralement.
Cette partie, au dire d’Edouard Fournier, avait été acquise par une Société dirigée par MM. de Morny et Aucouston, au prix de io.5oo.ooo francs, soufflant l’affaire à une autre Société composée du Crédit mobilier et de M. Pereire, qui n’avait offert que 9.500.000 francs. D’énormes bénéfices auraient résulté de cette opération L
D’autre part, nous lisons dans un prospectus financier annonçant l’émission d’obligations faite par la Compagnie anonyme des magasins généraux de Bercy , créée par décret impérial du 6 juin 1 863, que le capital social de la dite Société était représenté:
i° Par 639.972 mètres de terrains provenant de l’ancien parc de Bercy, situés entre le quai de Bercy prolongé et la route impériale de Charenton. Ces terrains, acquis du marquis de Bercy, avant l’annexion, par : MM. Overend Gurney et Ci0 de Londres; J. Thomson, T. Bonar et Cie de Londres; Donon, Aubry, Gautier et Cie de Paris, ont été apportés, par acte du 16 février 1 863, à la Compagnie, sans aucune espèce de plus-value sur le prix de revient;
2° Par un fonds de roulement de 800.000 francs en espèces s.
Cette annonce semblerait contredire, aussi bien dans la forme que dans le fond, le renseignement donné peut-être cavalièrement par Edouard Fournier ; mais en matière de spéculations de terrains et de sociétés financières, connaîton jamais les noms de ceux qui tiennent les fils de l’affaire?
A cette époque, l’immense domaine de Bercy pouvait ainsi se chiffrer comme superficie :
i° Entre la rue de Charenton et la Seine, d’une part ; entre
1. Chroniques et légendes des rues de Paris, par Édouard Fournier, 1864, p. 198.