Archives Nationales, S. 3q
2. Monasterii regalis S. Martini de Campis, Paris, ordinis cluniacensis historia libris sex partita, par Dom Marrieb, Paris, 1637, in-4. {Histoire de la Ville et du diocèse de Paris, par l’abbé Lebeuf, édition Féchoz, t. 11, p. 368.)
Et le savant abbé infère de cette citation que, à la suite de diverses altérations d’écritures, le mot Bercix aurait très bien pu se transformer, d’abord en Mercix et ensuite en Merciers. 11 donne, à l’appui de cette hypothèse, le rôle des Décimes, où il est parlé des Pères de la Doctrine chrétienne de la Grange à Bercy, et non de la Grange aux Merciers. Si l’origine du vocable présentée par l’abbé Lebeuf est fort séduisante et des plus vraisemblables, on pensera, par contre, que la preuve qu’il donne ne repose pas sur des bases extrêmement solides. En effet, à l’époque de l’installation des Pères à Bercy, au commencement du dix-septième siècle, on disait couramment, en parlant du lieu dont il s’agit: la Grange , sans autre indication. 11 est donc très naturel de concevoir que le document cité par Lebeuf, voulant sans doute préciser sa mention, ait dit : les Pères de la Doctrine chrétienne de la Grange, à Bercy, pour: habitant la Grange, à Bercy. D’ailleurs, à cette époque du dix-septième siècle, l’entrée dans le langage courant du nom de Grange aux Merciers était un fait accompli depuis bien des années, depuis bien des siècles même.
Sauvai a voulu aussi donner son avis sur la question : plus qu’un avis, une affirmation, que nous trouvons dans l’historique qu’il fait de la corporation des merciers et tapissiers. Il dit en effet à ce propos :
La Grange aux Merciers, encore comprise de nos jours dans le Fauxbourg Saint-Antoine, est au lieu où ils (les Merciers) exposaient leurs marchandises quand la Cour venoit au Bois de Vincennes prendre l’air i.
A notre grand regret, et c’est ce qui nous fait préférer l’étymologie de Lebeuf, moins la Doctrine chrétienne, Sauvai n’indique pas la source de ce renseignement, pas plus que
\. Histoire et Antiquités de la Ville de Paris, \-jbo, parSAUVAL, t. Il, p. 475.
l’époque où la Cour choisissait le bois de Vincennes pour respirer un peu d’air pur.
Quoi qu’il en soit de ce vocable nous savons également, d’après un passage des Grandes Chroniques de Saint-Denis , que le 1 1 juillet 1 358, le roi de Navarre, Charles le Mauvais, campé à Charonne avec ses troupes, descendit « à la Grange aux Marchez » où il rencontra le régent de France, Charles, fils du roi Jean, etqu’une escarmouche eut lieuentre les deux partis.
Sauvai nous apprend encore que, des quatre enfants mâles qu’eut le roi Jean, le duc Jean de Berry, son quatrième fils, possédait onze maisons dont six à Paris qu’il énumère, quatre au faubourg Saint-Marceau et à Bicêtre, et la onzième, dans une localité qu’il est sans doute embarrassé de qualifier en tant que banlieue parisienne, puisqu’il laisse le mot en blanc,
la désignant seulement ainsi: « et à qu’on nommoit alors
la Grange aux Merciers ».
Après avoir parlé de ces derniers logis, dans et hors Paris, le même historien s’exprime ainsi sur la Grange aux Merciers :
La troisième s’appeloit la Grange aux Merciers, célèbre dans l’histoire des troubles du temps de Charles VI par tant d’assemblées qui y furent tenues, pour rendre le calme à l’État. En x 385 elle fut adjugée par décret à Pierre de Gyac, chancelier de France, et vendue à Jean, Duc de Berri, en 1898 par un autre Pierre, chancelier et conseiller du Roi.
Del incorrection de ce texte il faut déduire que, en 1 385, la maison fut adjugée à Pierre de Giac, chancelier de France, et revendue au Duc de Berry en 1898, par un autre Pierre de Giac, son fils, également chancelier.
Revenant sur les possessions du Duc Jean de Berry le même auteur ajoute plus loin :
En 1398, il acheta la Grange aux Merciers, si fameuse pour les vaines assemblées qui s’y tinrent sous Louis XI, pendant la guerre du Bien public.
Pour en terminer avec Sauvai et les chanceliers, nous donnerons encore de cet historien la citation suivante :
Pierre de Giac, qui succéda à Milles de Dormans (comme chancelier de France), logeait à la rue de Joui et dans la rue Percée, dans une grande maison qui avoit appartenu à Hugues Aubriot, prévôt de Paris, et qu’eurent depuis les Ducs d’Orléans et de Berri, et le connétable de Richemont. A la campagne, il avoit la Grange aux Merciers, qu’il acheta par décret, en 1 385 , et que Pierre de Giac, son fils, vendit en 1 3g8 au duc de Berry 1.
Comme détail rétrospectif, on peut ajouter que Charles VI, en considération des services que lui avait rendus son chancelier, ledit Pierre de Giac, et aussi pour la façon aimable dont celui-ci le reçut dans son hôtel de la Grange aux Merciers « assiz lez Paris », lui octroya, au mois de mars 1887, pour ce même logis, la cinquième partie de l’eau alimentant l’hôtel de Conflans, « assiz lez pont de Charenton », qui appartenait à son oncle, le Duc de Bourgogne. Ce dernier était Philippe le Hardi quatrième fils du Roi Jean et frère de Charles V, par conséquent oncle de Charles VI. II avait reçu de son père le duché de Bourgogne, le 6 septembre 1 363 .
Dans son remarquable travail sur les Itinéraires de Philippe le Hardi et de Jean sans Peur , Ducs de Bourgogne , M. Ernest Petit a restitué les longs voyages accomplis par ces princes fameux, toujours à cheval, et nous a donné des renseignements fort précieux concernant la Grange aux Merciers. Séjour de luxe, voisin de l’Hotel de Bourgogne à Conflans, et dans lequel Philippe le Hardi, particulièrement, descendit bien souvent auprès du Duc de Berry. Nous ne voulons pas omettre un détail de toutes les allées et venues de ce dernier
1 .Histoire et antiquités de la Ville de Paris, par Sauvai., 1750, t. II, pp. 71, 72, 117,
LE CHATEAU DE BERCY, côté de la route de Cbarenton. D après L’ ^ARCHITECTURE FRANÇAISE de Blondel, 1752.
prince en ce logis, pendant l’année 1897-98, relevées par M. Petit; elles montrent, comme le dit si justement l’auteur, la vigueur et l’activité infatigables de ces seigneurs de la deuxième maison de Bourgogne, issue du roi Jean de France.
Le dimanche 14 octobre 1897 « disner devers Mons.de Berry en la Grange aux Merciers lez Conflans, giste à Conflans ».
Le dimanche 18 novembre, « disner devers le Duc de Berry en la Grange aux Merciers lez Conflans, giste à Conflans ».
Le mercredi i5 mai 1898, revenant d’Arras. « Disner à la Grange aux Merciers lez Conflans, devers Mons. de Berry, giste à Conflans. »
Le dimanche 2 juin 1898. « Tout le jour à Conflans, y furent au disner, Mons. de Berry, le connestable Mons. de Saint- Pol, etc., y vinrent après disner, le comte de Savoye, Mons.de Bourbon, Mons. et Mme de Nevers. Souper en la Grange aux Merciers, devers Mons. de Berry, giste à Conflans. »
Le jeudi 5 septembre 1898, Philippe le Hardi, après avoir dîné à Villeneuve, vint coucher à la Grange aux Merciers. 11 y resta toute la journée du vendredi 6 et du samedi 7. 11 y dîna encore le dimanche 8 et, pour le soir, on trouve la mention . « giste à Villeneuve ».
De Villeneuve il pérégrine à « Corbeuil », « Orgenay », « Meleun » et, le lundi 16 septembre 1898, on lit : « Disner sur la rivière en basteaulx, giste à la Grange aux Merciers. »
Les 17 et 18 : « Tout le jour à la Grange aux Merciers. »
Le jeudi 19 : « Disner à la Grange aux Merciers, giste à Villeneuve ».
Départ pour « Leursaint», « Meleun » et Villeneuve.
Le lundi 28 septembre 1898 « Disner et giste à la Grange aux Merciers » .
Les mardi et mercredi 24 et 25 septembre « Tout le jour à la Grange aux Merciers ».
Le jeudi 26 « Disner au Bourc la Royne, giste à la Grange aux Merciers ».
Vendredi 27 « Tout le jour à la Grange aux Merciers ».
Départ pour Lagny, Meaux, « Chielle » et retour le mercredi 2 octobre i3g8 « Disner et giste à la Grange aux Merciers ».
11 y séjourne les 3, 4 et 5 octobre ; le 6, il va dîner à Villeneuve et revient coucher à la Grange aux Merciers où il reste le lundi 7.
Après plusieurs jours passés à Paris auprès du Roy, à l’hôtel Saint-Pol,et en l’hôtel de l’Evêque de Paris, il rentre à la Grange aux Merciers le samedi 12 novembre i3g8, pour y coucher.
Le dimanche matin 1 3, il retourne dîner avec l’Evêque de Paris et rentre le soir à la Grange aux Merciers.
Le mardi i5, il dîne à Longjumeau et couche à la Grange aux Merciers.
Le mardi 16 il dîne à l’hôtel Saint-Pol de Paris avec le Roi, et rentre le soir à la Grange aux Merciers, où il reste les 17, 18, 19 et 20 octobre. Le 20, qui est un dimanche, il reçoit dans ce domaine les seigneurs d’Orléans, de Bourbon et plusieurs autres.
Le lendemain lundi 21 octobre, il retourne dîner à Paris avec l’Evêque et le soir « giste à la Grange aux Merciers ».
D’après ces Itinéraires , nous ne retrouvons plus Philippe le Hardy qu’une fois en ce logis:
C’est le dimanche 22 février 1400, jour où il est venu dîner en la compagnie du Duc de Berry, pour aller ensuite souper et coucher à Conflans.
Dans une note, M. Petit estime que ce serait en 1897 que
le Duc de Berry aurait acquis la terre de la Grange aux Merciers, de Pierre deGiac, Chancelier de France, ou de son fils.
Du séjour prolongé qu’y fit le Duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, il infère que Jean de Berry la lui aurait prêtée en raison du voisinage de Conllans où il résidait plus souvent. On trouve dans la même note que, au commencement du quatorzième siècle, la Grange aux Merciers appartenait à Mile X de Noyers, Maréchal et Porte-oriflamme de France, sans qu’on sache au juste comment il en était devenu le propriétaire. En r 3 1 g, elle était pillée et mise à sac par des voleurs qui furent arrêtés et condamnés à la requête de Mile de Noyers, pendant le cours de la même année. En 1 338, la terre appartient toujours au même propriétaire, qui y réunit ses compagnons pour se rendre à Péronne, sous les ordres de Philippe VI de Valois. Le logis, à cette époque, pouvait contenir une quarantaine de cavaliers et leur suite. L’auteur affirme que la gêne dans laquelle étaient tombés les descendants du Maréchal de Noyers, les obligea de vendre la Grange aux Merciers longtemps avant le décret de 1 385 qui la fait passer à Pierre de Giac.
A Conllans, Villeneuve-Saint-Georges, Corbeil, dont il est souvent question dans ces itinéraires, s’élevaient des hôtels et châteaux appartenant aux Ducs de Bourgogne et où ceux-ci résidaient plus souvent qu’en Bourgogne même b
Nous ne voudrions pas négliger d’indiquer une suite de propriétaires de la seigneurie de la Grange aux Merciers établie par l’abbé Lebeuf, d’après les Mémoires de Lancelot, très renseigné sur ce point :
Pierre de Giac, chancelier de France, la possède à la fin du
i. Les Itinéraires de Philippe Le Hardi et de Jean sans Peur , Ducs de Bourgogne , Documents inédits sur l’Histoire de France, par Ernest Petit, i 888, pp. 267 à 295.
quatorzième siècle, en 1 385 et, en i3g8, son fils la vend à Jean, Duc de Berry.
La terre et l’hôtel de la Grange aux Merciers sont à Louis de Luxembourg, évêque de Térouenne, en 1 435.
Ils sont confisqués en 1436 et attribués par le Roi au sieur de Saye, baron d’Ivry.
En iqSç, la terre appartient à Pregent, seigneur de Coetivy, amiral de France.
Vers iq5o, le prieur de Saint-Martin-des-Champs en est le seigneur et y exerce la justice.
Le 22 octobre iq65, Louis XI y vient en personne pour conférer avec les princes de son Royaume, soulevés contre lui.
En i5oi, le sieur de Taillebourg en est le propriétaire.
Le 28 avril 1 5 1 5, Antoine de Luxembourg et sa femme, née de Coetivy, sont condamnés par sentence du Châtelet, à payer redevance aux moines de Saint-Martin-des-Champs; ce qui semble indiquer que la terre était revenue entre les mains de ceux qui la possédèrent durant la première moitié du quinzième siècle.
En 1 5c6, elle appartient encore à un Luxembourg, Charles, comte de Brien ne, qui vend l’hôtel à Guillaume Dodieu, Conseiller au Parlement.
En lÔcg, la moitié de la seigneurie étant la propriété des héritiers de dame Gillette de Coetivy, est échangée par Christophe d’Aligre, pour ses enfants, contre une autre terre appartenant à Jean Hennequin. L’autre moitié fut cédée, le i3 mai i53o, par Charles de Luxembourg, contre un autre domaine, au même Jean Hennequin, ce qui faisait ce dernier propriétaire du tout.
Martin Hennequin, abbé de la Trappe, en hérite de son frère Jean, le 27 novembre i5q8.
En i55o, l’ensemble appartient à François de Grouches et à sa femme, Georges de Montenay \
Nous avons déjà dit que, le 22 juillet 1624, la seigneurie de la Grange aux Merciers avait été acquise de Thomas Le Cop ou Le Cocq, sieur de La Râpée, par Charles de Malon 11, seigneur de Bercy. Le Cocq la détenait lui-même de Charles Le Prévost, Intendant des Finances, depuis i5q8, lequel l’avait acquise en 1 553 de François de Grouches.
Elle comportait la justice haute, moyenne et basse, le droit de pêche, cens, rentes, manoir, moulin à vent et dépendances 2.
Le somptueux logis, jadis occupé par un fils du Roi de France, et dans lequel une quarantaine de cavaliers et leur suite pouvaient tenir à l’aise, était situé exactement à l’extrémité de la rue de Bercy, au point où elle finissait en cul-de-sac à la rue de la Grange aux Merciers, plus tard Nicolay. Le plan de La Caille (1714) le montre sous l’aspect d’un immeuble comprenant trois corps de bâtiments réunis à angle droit, la partie ouverte regardant larue de Bercy. Dans le texte explicatif qui est joint à ce document, il est indiqué parmi les maisons ou habitations importantes du quartier du faubourg Saint-Antoine, sous la mention suivante : « La Grange aux Merciers, au bout de la rue de Bercy.»
Ce logis fut englobé dans le domaine des frères Pâris.
Nous ne pensons pas qu’il en existe une reproduction quelconque par l’image, du moins n’en avons-nous jamais vu. Son emplacement correspond à peu près aujourd’hui à l’endroit où les rues des Maçonnais et de Thorins rencontrent la grille de l’Entrepôt, à la rue Gabriel-Lamé.
1. Histoire de la Ville et du diocèse de Paris, par l’abbé Lebeuf. Édition Féchoz, t. II, p. 370.
2. Le registre 19 de la collection Blondeau, à la Bibliothèque Nationale (Manuscrits), contient 70 titres ou reconnaissances de l’an 1540, de la censive du fief de la Grange aux Merciers, et une reconnaissance, de la même année, concernant la seigneurie de Bercy (Manuscrit français n° 26-327).