Traité de la Police, par Delamare, 1719, t. III, p
avait été propice au développement des guinguettes et des lieux déplaisir. En 1787, au dire de Thiéry, le port de La Râpée était très fréquenté et très renommé pour les bonnes matelotes. La curieuse lettre ci-après montre que la région avait même une clientèle de luxe et qu’on y jouait gros jeu, après ingestion d’anguilles de Seine savamment accommodées :
7 avril 1788... J’ai appris hier à l’Opéra que plusieurs sujets de l’Opéra, de la Comédie française et de la Comédie italienne, auxquels étoient joints plusieurs particuliers, ont été, au nombre de 60 personnes, manger une matelote à La Râpée, dans le courant de la semaine de la Passion ; que cette matelotte a coûté 1.954 livres ; que l’on a joué très gros jeu ; que, le profit des cartes n’ayant produit que i.5oo livres, on a récidivé le samedi, veille de Pâques; que la perte, à la première séance, a été près de cent mil livres ; que le Sr Bazanges, associé du Sr Boemer, y a perdu, à ce que l’on assure, quinze mille livres. Je n’ai pas pu savoir ce qui s’est perdu à la seconde séance. Tout ceci me paraissoitun conte fait à plaisir, mais j’en ai eu la certitude par les sieurs La Salle et La Suze qui y étoient comme acteurs. Comme le Sr Lainez étoit de cette partie, je ne suis point étonné qu’il vous ait demandé une avance de 4.000 livres... Dauvergne l.
L’auteur Thiéry, cité plus haut, nous apprend également que les mariniers de cet endroit avaient obtenu la permission de donner en été le spectacle de la joute , avec accompagnement de la musique militaire et scènes de pantomime, le tout, terminé par un feu d’artilice. Le bac du passeur d’eau était alors situé au port de La Râpée2.
Alfred Delvau, en parlant des fritures et des matelotes, si renommées à La Râpée et à Bercy, cite les guinguettes des Marronniers, du grand Balcon et du Rocher de Cancale3 .
En ce qui concerne les joutes, on sait quelles continuèrent, pendant une grande partie du XIXe siècle, à divertir
1. Archives Nationales O'fiiq. Extrait d’une lettre de Dauvergne, directeur général de l’Opéra, adressée à Papillon de La Ferté, intendant des Menus. [Les sieurs Boemer et Bazanges (Bossanges) dont il est question dans cette lettre, étaient sans doute les célèbres orfèvres du Collier de la Reine].
2. Guide des amateurs et des étrangers à Paris, par Thiéry, 1787, t. I, p. 661.
3. Histoire anecdotique des Barrières de Paris, par Alfred Delvau, 1 865, p. 214.
les populations autant quelles le faisaient à la fin du XVIIIe.
C’est ainsi que le Moniteur du 17 septembre 1818 nous enseigne que :
Le même jour (dimanche) il y avait beaucoup de monde à Bercy pour voir les joutes qui ont eu lieu sur la Seine. Les jouteurs étaient au nombre de 1 8, séparés en deux cohortes qui se distinguaient, l’une par une écharpe bleue, l’autre par une rouge. C’est dans cette dernière que s’est trouvé le vainqueur.
Après avoir jeté dans l’eau ses adversaires, il a fait subir le même sort à ses rivaux, et a reçu les insignes de sa victoire au milieu des applaudissements.
Dans une grande affiche annonçant la fête annuelle et champêtre de Bercy, les 9, 10, 11 et i5 août 1840, on voit que la principale attraction annoncée était les joutes sur l'eau par les ouvriers du port de Bercy ; et les courses en chaloupes , par une société d' amateurs. Nous devons dire que la fête patronale comprenait encore des courses à pied, des mâts de cocagne, l’ascension d’un ballon lumineux, un feu d’artifice, et un bal champêtre sur la place de l’Eglise L
A cette même occasion de fête du pays, une foire importante se tenait à Bercy le dimanche précédant le 8 septembre, et durait trois jours.
Edouard Texier, que nous avons déjà cité, a, lui aussi, consacré une page pleine d’humour aux canotiers de Bercy et aux guinguettes si achalandées qu’ils fréquentaient vers i85o. Il a dépeint l’arrivée de Paris, des lîottilles de canots abordant aux environs du pont et sur les berges:
Bercy, la ville du vin et des cabarets. A chaque pas, des gens heureux qui ont fêté la vigne, à chaque maison une enseigne. Ici, ce sont des marronniers touffus qui abritent des tables chargées de brocs et de verres ; là, ce sont des berceaux mystérieux au fond desquels vous entendez le bruit des bouteilles qui se heurtent et des bouchons qui sautent. Chacune de ces maisons aux volets verts est un temple ouvert au culte des ivrognes.
Et l’auteur, après avoir décrit tous les types de canotier de la Seine dont Bercy est alors la capitale maritime, et qui en semaine, sont des marchands, des employés, des artistes, des commis et le dimanche, tous matelots à La Râpée, illustre son article de curieuses gravures sur bois. Deux images arrêtent plus particulièrement l’attention : la Flotte de Bercy , signée d’Aubigny, représentant le débarquement de canotiers et de canotières sur une berge peuplée de guinguettes ; et la Taverne des Canotiers , à Bercy , de Valentin, montrant l’intérieur d’un immense cabaret, situé, paraît-il, rue Soulages, regorgeant de buveurs et de mangeurs costumés en marins de fantaisie1.
C’est sans doute à l’un de ces cabarets que Marc Fournier fait allusion, dans une nouvelle humoristique datée de i8q5, et consacrée aux Canotiers de la Seine. 11 nous apprend, en effet, qu’aucun chef d équipé ou capitaine de canot ne passait jamais devant le cabaret du Renseignement, à Bercy, sans s’y arrêter et sans inscrire, sur une ardoise placée devant la porte, l’heure de son passage, l’état du vent, la route qu’il suivait. Indications que venaient consulter les camarades de canotage, au grand profit du gargotier qui n’était pas sans bénéficier de ces escales. De là le nom de l’établissement2.
Ajoutons que, tous les mercredis soir, durant l’été, partait de l’I le Saint-Louis un Bateau musique suivi d’une flottille d’embarcations illuminées, amenant sur les rives de Bercy de joyeux canotiers et canotières venant passer quelques heures agréables dans le pays du vin 3.
Si nous revenons un peu en arrière, nous voyons que, le jour
1. Le Tableau de Paris, par Edmond Texier, i 852, in-fol., t. I, p. 160.
2. Nouveau Tableau de Paris, par H. de Balzac et divers auteurs. Paris, Maresq.
3. Article de M. Gaston Bédhet, dans le numéro de mars-juin 1906 du Bulletin de la Société de Prévoyance du Commerce des vins et spiritueux.
même de la prise de la Bastille, le port de Bercy joua un certain rôle au point de vue de l’approvisionnement de la capitale, en raison d’un bateau de farine amarré à son quai et dont la venue paraissait être fébrilement escomptée :
Séance du mardi 14 juillet 1789 de l’Assemblée Générale des Électeurs de Paris, réunis à l’Hôtel de Ville.
Extrait du Procès-Verbal : que sur les sept heures du matin un particulier, se disant envoyé par M. le Procureur Général, est venu rendre compte de l’état des subsistances; que son rapport mérite la plus sérieuse attention, puisqu’il en résulte que la farine actuellement à Paris suffit à peine pour le nourrir jusqu’à vendredi prochain. Que le même particulier lui a demandé, de la part de M. le Procureur Général, les moyens de faire arriver un bateau de farine arrêté à Bercy. Qu’il a donné à M. Deleutre, électeur, les ordres et les instructions nécessaires pour faire arriver ce bateau, et qu’il l’a chargé en même temps de veiller, avec quelques électeurs, à toutes les précautions capables d’assurer l’approvisionnement de la Capitale1.
Cet approvisionnement de la capitale sera la cause, à deux années de là, d’un conflit entre les mariniers de La Râpée et ceux des Carrières, conflit résumé dans un Mémoire par lequel les premiers accusent les seconds d’empiéter, depuis quelque temps, sur leurs droits, en se chargeant de faire la descente des bateaux pour le ravitaillement de Paris. Ils prient, l’Assemblée, en conséquence, de mettre un terme aux prétentions des mariniers des Carrières, et par là de rétablir les réclamants dans un droit dont ils ont joui de temps immémorial.
Ce factum fut renvoyé au maire de Paris, qui en accusa réception et promit de le mettre sous les yeux de la Municipalité :
Paris, le 3i décembre 1791. — J’ai reçu, Monsieur, avec la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’écrire, le mémoire par lequel les mariniers de La Rappée se plaignent de ce que ceux du port des Carrières ont anticipé sur leurs
1. Archives Nationales. C* 1 r fol. 242 ( Procès-verbal manuscrit des séances et délibérations de l’Assemblée générale des Electeurs de Paris, 1789).
droits et envahi leurs travaux. Je m’empresserai, Monsieur, de mettre cet objet sous les yeux de la Municipalité, conformément aux intentions du comité de Commerce.
Le Maire de Paris. Signé : Petion1.
Déjà, en 1820, le mouvement du port est considérable, à telles enseignes que, dans la séance du Conseil Municipal de Bercy du 3 mai de cette année, le maire, M. Gallois, démontre :
Qu’il lui est impossible d’ajouter à ses fonctions ordinaires de Maire, celle d’inspecter les ports, mettre de l’ordre dans les arrivages, le garage et déchargement d’environ 3.ooo bateaux qui viennent dans le courant de l’année stationner sur
les rives de cette Commune, s’il n’est secondé par un secrétaire intelligent.
Sur quoi le Conseil décida que, à l’aide des fonds extraordinaires, il serait alloué à un secrétaire, en sus des frais de Mairie, une somme de 3oo francs2 .
Voici, pour l’année 1840, comment se décomposait le trafic du quai de Bercy, avec les noms, nous ne dirons pas de baptême, mais professionnels, des bateaux ou trains qui y venaient accoster. Les chiffres indiquent le nombre annuel des arrivages :
Besognes, 126.
Marnois, 23y.
Lavandières , 26.
Chalands, 32.
Péniches , 20.
Flûtes, 2 33.
Toues de la Saône , 414.
Chénières et Roannaises, i5o.
1. Archives de la Seine. F12 1 5 1 5. Il est regrettable que le Mémoire dont il s’agit ne figure pas au dossier. Il eût probablement fait connaître un point intéressant concernant une vieille coutume de La Râpée, ce que les pétitionnaires appellent « un droit dont ils ont joui de temps immémorial ».
2. Archives de la Seine. Registre n° i des délibérations du Conseil Municipal de Bercy.
Auvergnates et Sainte-Ramberte , 35 o.
Barquettes , 124.
Margotats de T" classe, 117.
Margolats de 2e classe , 25o.
Margotats de 3e classe , 84.
Trains de bois à brûler à cinq branches , 6.
Trains de bois à brûler à quatre branches , i3o.
Trains de bois de sciage et charpente en éclusée , 58.
Trains de bois de sciage et charpente en coupons , i5o.
Trains de vins à quatre branches , 23.
Bateaux pour déchirer , 1 65.
La perception du droit de stationnement se faisait suivant la superficie occupée sur le port par les bateaux ou trains. Pour les bateaux, il était de 12 centimes et demi par mètre carré ; pour les trains, de 2 centimes. Le tableau ci-dessus, comportant le nombre de 2.695 embarcations, représentait, pour la commune, une taxe annuelle de 32.oiofr.3o.
Nous trouvons dans une délibération du 20 septembre 1842, que la dite perception, autorisée au profit de la commune par la loi du 18 juillet 1837, lui avait permis de faire procéder au pavage complet de son quai, de plusieurs de ses rues et de ses chemins vicinaux1 .
Le droit de stationnement dont il s’agit avait été fixé à nouveau par la délibération du 5 juillet i8q3, aux prix suivants: 12 centimes et demi par mètre de superficie pour les bateaux ; 2 centimes pour les trains de bois; 2 centimes pour les bateaux vides à déchirer, rien pour les bateaux obligés de se garer par suite d’avaries constatées2.
1. Archives de la Seine. Registre n° 2 des Délibérations du Conseil Municipal de Bercy.
Nous ajouterons que, par l’arrêté du 8 juin 1 858, l’Administration de la Préfecture de la Seine s’était appropriée la partie des berges située entre la rivière et une ligne marquée par des bornes régnant un peu avant le pied du mur des habitations, et l’avait incorporée au domaine public. Tous les propriétaires des immeubles donnant sur le quai introduisirent une instance devant le Conseil d’Etat, le 9 mai 1 869, alléguant que ces terrains étaient leur propriété, puisqu’ils avaient, de temps immémorial, appartenu aux anciens possesseurs des maisons de plaisance de Bercy, dont les limites étaient fixées au bord de l’eau, possesseurs auxquels ils avaient succédé. Cette requête fut rejetée par le Conseil d'Etat au mois de juillet 1860 \
On peut voir, enfin, sur un plan édité sous le second Empire, deux bureaux d’octroi situés sur le port de Bercy, l’un en face de la rue particulière de Mâcon, l’autre devant la rue de l’Yonne. Un corps de garde y est aussi mentionné vis-à-vis la rue Gallois.
Nous ne voudrions pas en terminer avec les rives de Bercy sans rappeler les curieuses journées d’octobre 1848, pendant lesquelles on les vit peuplées d’une foule nombreuse et la rivière encombrée d’embarcations, venant assister au passage des bateaux emportant dans la haute Seine les émigrants qui allaient coloniser l’Algérie. Les départs se faisaient du Port-aux-Vins et del’ile Saint-Louis. Le 22 octobre, le quatrième convoi, composé de cinq grands bateaux remorqués par le Neptune , emportait 83q colons.
« Une foule immense couvrait les berges de la Seine, disait le journal la Semaine du mois d’octobre 1848, et les quais et