‹ Bergsonisme et moralitéChapitre 6 sur 8 · L^ÉVOLUTION CRÉATRICE · texte numérisé non relu

L^ÉVOLUTION CRÉATRICE

On ne saurait trop le redire. Il n'y a pas de différence essentielle entre VEvolution créatrice et les Données immédiates de la conscience. Dans les deux ouvrages, l'inspiration reste la même : il ne s'agit pas d'étudier du dehors une réalité déterminée, mais bien de reconstituer du dedans une vie qui se réalise librement. Simplement, l'auteur élargit en une métaphysique cosmologique la psychologie purement individuelle qu'il avait d'abord esquissée. Il fait de l'univers une conscience qui se développe, qui se déploie et qui s'arrache en même façon que le moi profond aux catégories spatiales, matérielles, intellectuelles.

L'idée d'évolution devait naturellement séduire M. Bergson. A une philosophie du tout fait elle entend substituer une philosophie de ce qui se fait. Mais si l'auteur s'empare de cette conception, c'est pour la modifier profondément. A Spencer il reproche de n'avoir retenu que le mot en éliminant la chose, d'avoir cherché à « reconstituer l'évolution avec des fragments de l'évolué ». L'entreprise est contradictoire. Elle consiste, en cela semblable à tous les réalismes, à partir d'un donné primitif qui évolue, qui passe graduellement — et d'ailleurs automatiquement — de l'homogène à l'hétérogène. Or, le donné est le résultat de l'évolution, il ne saurait en être le point de départ. Rien n'est donné, car un donné, c'est toujours un tout fait, un posé. Il n'y a pas quelque chose qui évolue, il n'y a que l'évolution, entendue à la

façon d'un courant, d'une tendance primitive, d*un élan originaire. Les choses — ou du moins ce que, très improprement, nous désignons sous ce nom — ne sont que les moments du devenir comme les mobiles ne sont que les arrêts du mouvement.

C'est dans ce devenir même que se plonge M. Bergson. Dans le devenir, c'est-à-dire dans la mobilité, dans la vie, d'un mot, dans la liberté. Le développement de cette liberté, développement imprévisible et créateur, constituera la réalité de l'univers. Le réalisé comme tel ne marque que la limite et la déficience, l'impuissance de la réalisation intégrale.

Ici encore, posons avant tout l'indétermination. Mais ne la posons plus, comme dans Matière et Mémoire^ sous la forme d'un ou même de plusieurs centres d'action particuliers et individualisés. Faisons d'elle le principe dynamique de tout ce qui est, un élan vital, une exigence de vie, limitée sans doute dans sa puissance, mais non dans ses aspirations et qui tend irrésistiblement à se réaliser. La vie telle que la conçoit M, Bergson n'est pas un infini actuel, c'est un infini qui s'actualise et qui actualise tout le reste. De même que, pour Spinoza, l'infinité de la substance se manifestait par l'infinité infiniment infinie de ses modes infiniment modifiés, de même la vie bergsonienne s'épanouira en une infinité de formes, jaillira dans une infinité de directions.

Mais aucune de ces formes que prendra la vie n'est prédéterminée, aucune de ces directions n'est dessinée par avance en elle. De là l'originalité, d'ailleurs redoutable, du système. A la species aeterni de l'intellectualisme spinoziste il substituera la species temporif ou mieux encore la species durationis. Poser l'éternité, c'est poser la nécessité, car dans le nunc immense d«

BERGSONISME ET MORALITÉ lit

Dieu sont concentrées intuitivement toutes les déterminations qu'une déduction logique fera saisir successivement à l'esprit humain. Admettre la réalité intrinsèque du temps, au contraire, c'est supposer la liberté. En effet, dans la durée concrète, tant de l'univers que du moi, se développei ont une multitude de créations spontanées dont aucune ne dérive nécessairement de l'état qui la précède. Dans l'éternité, tout est donné. Avec la durée, tout se réalise.

La vie, ainsi saisie à sa source, est donc l'élan originaire que rien ne guide. Elle n'obéit pas plus à l'attrait d'une fin qu'elle ne subit la pesée d'une cause. Elan libre, élan de la liberté même, elle ne se laisse pas plus insérer dans le mécanisme des causes efficientes que dans celui — car c'en est un encore — des causes finales. Chacune des manifestations par lesquelles elle s'exprime s'explique une fois produite, mais sa production même était imprévisible ; elle défie et dépasse toute explication. D'ailleurs, ces manifestations sont individuelles, et l'individualité n'est pour la vie qu'un point d'arrêt et qu'un lieu de passage. Elle dépose les êtres vivants tout au long du mouvement par lequel elle se réalise. La réalité de ces êtres est en elle et non pas la sienne en eux.

Panvitalisme qui se résout finalem.ent en un panpsychisme, le bergsonisme se rapproche encore par là du panthéisme, mais d'un panthéisme créationniste, si l'on ose assembler ces deux termes. La conscience qui anime l'univers est un épanouissement sans fin de ces « âmes ou analogues d'âmes » que disait Leibniz, et c'est bien par une série de fulgurations qu'elle les produit. Elle apparaît comme une prodigieuse et incessante invention d'oeuvres inédites dont chacune est une plante, un animal, un honune, un monde.

Conscience artiste, conscience géniale s'il en fut jamais. Mais est-elle, peut-elle encore être une conscience morale ? Et, dans cette fécondité sans fin, sans cause, sans loi, sans plan, sans orientation et sans préconception, où trouvera- t-on place pour un idéal moral, pour une préférence impersonnelle?

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