‹ BerkeleyChapitre 17 sur 34 · PREUVE IMMATÉRIAUSTE DE L 'EXISTENCE DE DIEU · texte numérisé non relu

PREUVE IMMATÉRIAUSTE DE L 'EXISTENCE DE DIEU

PHn,oxous. — Eh bien donc, êtes- vous à la fin convaincu qu'aucune des choses sensibles n'a d'existence réelle, et que vous êtes en vérité un franc sceptique?

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Hylas. — C'est trop évident pour qu'on le nie.

Philoxous. — Regaidez ! Les champs ne sont-ils pas couverts d'une délicieuse verdure? N'y a-t-il pas dans les forêts et dans les bosquets, dans les ruisseaux et dans les sources limpides, quelque chose qui charme, qui enchante, qui transporte l'âme? Ht à la vue de l'immense et profond océan, ou de quelque énorme montagne dont la cime se perd dans les nuages, ou de (luclque vieille et sombre forêt, notre esprit ne se remplit-il pas d'une douce horreur? Même dans les rochers et les déserts, n'y a-t-il pas comme une sauvagerie qui jilaît? Quel plaisir sincère on éprouve à contempler les beautés naturelles de la terre ! Pour prolonger et renouveler notre amour pour elles, le voile de la nuit ne nous cache-t-il pas et ne nous découvre-t-il pas tour à tour la face de la terre; et ne change-t-elle pas de parure avec les saisons ? Avec quelle harmonie sont disposés les^ éléments ! Combien sont variées et combien utiles les moindres productions de la nature ! Quelle délicatesse, quelle beauté, quelle prévoyance dans le corps de l'animal et du végétal ! Avec quel art exquis toutes choses s'adaptentaussi bieiTaTeurs fins particulières qu'à la constitution des parties opposées de l'univers ! Et tandis qu'elles s'aident ainsi mutuellement et se soutiennent, ne rehaussent-elles pas encore l'une l'autre leur beauté, et n'augmentent-elles pas l'une par l'autre leur éclat? Élevez maintenant vos pensées de cette boule, qui est la terre, à ces lampes glorieuses qui ornent la haute voûte du ciel. Le mouvement et la position des planètes, ne sont-ce pas des choses admirables d'ordre et d'harmonie? Ces globes, nonunés à tort errants, les a-t-on jamais vus courir au hasard, dans leurs voyages répétés à travers le vide où nul sentier n'est tracé? Ne mesurent-ils pas autour du soleil des espaces proportionnés au temps? Si fixes et immuables sont les lois par lesquelles l'invisible Auteur de la nature anime l'univers ? Que brillante et radieuse est la lumière des étoiles fixes ! Que magnifique et riche est cette profusion négligente qui semble les avoir semées tout au travers de l'immense voûte azurée ! Et pourtant, si vous prenez le télescope, toute une nouvelle armée d'étoiles, qui échappait à l'œil nu, vient frapper votre regard. D'ici elles semblent serrées et petites, mais à les voir de plus près, ce sont des orbes immense des lumière à des distances diverses, plongés sm loin dan»

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l'abîme de l'espace. Maintenant, vous devez appeler l'imagination à votre aide. Les sens faibles et bornés ne peuvent découvrir ces innombrables mondes qui gravitent autour d'autres feux; et, dans ces mondes, l'énergie d'une intelligence toute parfaite se déploie en des formes infinies. !Mais "ni les seiîs ni F'imagination n'ont assez de force pour embrasser l'étendue sans bornes, avec toute sa parure scintillante. L'esprit a beau, en se travaillant, déployer et tendre toutes ses forces jusqu'à leur extrême portée, toujours hors de ses prises il reste comme un inconunensurable excédent. Et pourtant tous ces vastes corps qui composent cette formidable machine, si distants et si lointains qu'ils soient, sont enchaînés par quelque secret mécanisme, par quelque art et quelque vertu divine, dans une mutuelle dépendance, et s'accordent dans une correspondance mutuelle les uns avec les autres, et même avec cette terre, qui s'était presque évanouie de ma pensée, perdue dans cette foule de mondes. Le système entier de l'univers n'est-il pas immense, admirable, glorieux, au delà de toute expression et au delà de toute pensée? Quel traitement ne méritent donc pas ces philosophes, qui voudraient priver ces scènes si nobles et si délicieuses de toute réalité? Coimnent se peut-il que l'on accueille des principes qui nous amènent à regarder toute cette beauté visible de la création comme une splendeur fausse et imagmaire? Pour tout dire, pouvez- vous espérer que ce scepticisme que vous professez, n'apparaisse pas comme l'extravagance la plus absurde à tous les hommes de bons sens?

H\XAS. — Les autres peuvent penser là-dessus comme il leur plaira; mais pour vous, vous n'avez rien à me reprocher. Ce qui me console, c'est que vous êtes sceptique tout autant que moi.

Phh.oxous. — Ici, Hj'las, je dois vous demander la permission de me séparer de vous.

Hylas. — Quoi ! Avez-vous ainsi, d'un bout à l'autre, accordé les prémisses pour nier maintenant la conclusion, et me laisser soutenir tout seul ces paradoxes où vous m'avez engagé? Cela sûrement n'est pas bien.

PH11.OXOUS. — Je nie que je sois d'accord avec vous sur les opinions qui mènent au scepticisme. Vous disiez en effet que la réalité des choses sensible.s consis^ait danc ^^nff existence absolue, extérieure à l'intelligence des esprits, ou

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distincte de la perception qu'on en a. Et, en approfondissant cette notion de réalité, vous êtes obligé de dénier. aux choses sensibles toute existence réelle; c'est-à-dire, d'après votre propre définition, que vous vous déclarez vous-même sceptique. Mais moi, je ne dis ni ne pense que la réalité des choses sensibles doive être définie de cette façon. Pour moi il est évident, par suite de raisons que vous avez admi.ses, que les choses sensibles ne peuvent exister autre part que dans une intelligence ou un esprit. D'où je conclus, non pas qu'elles n'ont aucune existence réelle, mais que, — puisqu'elles jie dépendent pas de ma pensée. , et qu'elles ont une existence distincte de la perception que j'en ai, —^I~âoit y avoir quelque autre intelligence en qui

elles existent. Aussi sûrement donc que l'univers sensible existe réellement, aussi sûrement il y a un Esprit infini et omniprésent qui le contient et qui le soutient.

HYtAS. — Quoi ! mais vous ne dites pas autre chose que ce que je prétends avec tous les Chrétiens, bien plus, avec tous ceux qui croient qu'il y a un Dieu, et que c'est lui qui connaît et qui contient toutes choses.

Philoxous. — Oui, mais c'est ici que réside la différence. D'ordinaire on croit que toutes les choses sont connues ou perçues par Dieu, parce qu'on croit à l'existence d'un Dieu; Tandis que moi, tout au con traire ^je^ conclus immédiatement et nécessairement l'existence d'un Dieu de ce que toutes les choses sensibles doivent être perçues par Lui.

Hyi,as. — Mais, du moment que nous croyons a la même chose, qu'importe la manière dont nous arrivons à cette croyance ?

Philoxous. — Mais nous ne nous accordons pas non plus dans une même opinion. Car, bien que les philosophes reconnaissent que tous 2es^res„corporels sont perçus par DieUj ils leur attribuent pourtant une existence permanente absolue et distincte de la perception qu'en a une intelligence quelconque, ce que je ne fais pas. De plus, n'est-il pas différent de dire : « // y au^Dieu, donc 11 perçoit lotîtes choses »,• ou de dire : « Les choses sensibles existent réellement; et, si elles existent réellement, elles sont nécessairement perçues par une intelligence infinie; donc il existe une intelligence infinie, ou Dieu >'? Ce qui vous fournit une démonstration immédiate et directe, tirée du plus évident des principes, de l'existence d'un Dieu. Théologiens et

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philosophes ont étabh au-dessusde toute discussion, d'après la beauté et l'utilité des di\erses parties de la création, qu'elle était l'œuvre de Dieu. Mais, sans recourir à l'astronomie et à la philosophie naturelle, sans aucune contemplation de l'arrangement, de l'ordre et de la convenance ^es choses, montrer qu'une intelligence infime doit être nécessairement inférée de la simple existence du monde sensible, c'est un avantage qui appartient seulement à ceux qui ont fait cette simple réflexion : que le monde sensible est ce que nous percevons par nos différeuts sen^; et que rien n'est perçu par les sens que les idées.: et qu'aucunejdéeou archétype d'une idée ne peut exister autrement (jue dans une intelligence. Vous pouvez dès lors, sans touiller laborieusement les sciences, sans aucun artifice de raisonnement ou aucune lenteur rebutante de discussion, arrêter et combattre le plus vigoureux avocat de l'athéisme; tous ces misérables recours, que l'on trouvait dans une étemelle succession de causes et d'efïets dépourvus de pensée, ou bien dans un concours fortuit d'atomes, toutes ces monstrueuses imaginations de \"anini, de Hobbes et de Spinoza, en un mot, le système entier de l'athéisme, n'est-il pas renversé de fond en comble, par cette réflexion unique, qu'il y a une contradiction interne à supposer que la totalité ou une partie quelconque, même la plus grossière et la plus infonne, de l'univers visible, puisse exister en dehors d'une intelligence? Qu'un de ces fauteurs d'impiété considère en lui-même ses propres pensées, et qu'il fasse effort pour concevoir seulement comment un rocher, un désert, un chaos, ou un confus assemblage d'atomes, comment une chose quelconque, sensible ou imaginable, peu^ exister indépendamment d'une mtelligence, et il ne lui en faudra pas davantage pour se convaincre de sa folie. Quoi de plus avantageux que d'amener la discussion sur un tel terrain, et de s'en remettre à son adversaire lui-même, pour qu'il voie s'il peut concevoir, même par la pensée, ce qu'il pose conmie vrai en fait, et s'il peut de bonne foi le faire passer d'une existence notionnelle à une existence réelle?

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