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LA VÉRITABLE CAUSE DES PHÉNOMÈNES NATURELS

231. — Les lois de l'attraction et de la répulsion doivent être regardées conmie les lois du mouvement, et celles-ci, comme de simples règles ou méthodes observées dans la production des effets naturels; car leurs causes efficientes et finales n'appartiennent pas à la mécanique. Certainement, si, pour expliquer un phénomène, il faut assigner sa vraie cause efficiente et finale (154, 155, iÊo),ily a lieu de croire que les philosophes mécaniciens n'ont jamais rien expliqué; leur fonction se réduisant à découvrir les lois de la nature, c'est-à-dire les règles générales du mouvement, et à rendre raison des phénomènes particuliers, en les rappelant à ces règles, et montrant la confonnité qu'ils ont avec elles.

232. — Quelques partisans de la philosophie corpusculaire au siècle passé ont, àla vérité, tenté d'expliquer la formation de cet univers et ses phénomènes par un petit nombre de lois simples du mécanisme. Mais si l'on considère les diverses productions de la nature dans le règne minéral, dans le végétal et dans l'animal, je crois que l'on trouvera de bonnes raisons d'assurer qu'aucune de ces productions jusqu'ici n'a été, ni ne peut être expliquée par des principes purement mécaniques, et que rien n'est plus imaginaire et plus vain que de supposer avec Descartes que, d'un simple

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mouvciiient circulaire iinpriiiié par le suprême Agent aux jKirties de la sul).stance étendue, le monde entier, avec ses diverses parties, ses appartenances et ses phénomènes divers, ait pu être produit, par une conséquence nécessaire des lois du mouvement.

233. — D'autres croient qu'au conunencement Dieu fit (juelque chose de plus, qu'il fonna les semences de tous les végétaux et de tous les animaux, que ces premiers germes contiennent en petit toutes leurs parties solides et organiques, qui, venant à se grossir et à se développer par l'introduction des sucs qui leur sont propres, reçoivent ainsi ce qu'on noimne la génération et l'accroissement des corps vivants. Sur ce pied-là, la structure industrieuse des plantes et des animaux c|ui naissent chaque jour sous nos yeux ne requiert actuellement pour la produire l'exercice d'aucun art, ayant été déjà tonnée dès l'origine du monde. Ce monde lui-même, avec toutes ses parties, a toujours depuis subsisté par lui-même, marchant tout seul comme une horloge, selon les lois de la nature, sans que la main de l'Artiste y ait touché. ]Mais le moyen d'expliquer dans cette hypothèse le mélange de traits qui se remarque dans les mulets et autres métis de différentes espèces, et quelquefois la suppression de certains membres dès le sein de la mère ? Comment expliciuer par là la résurrection d'un arbre dont le tronc repousse de nouvelles branches, ou la faculté végétative des branches coupées ? Dans tous ces cas il faut nécessairement concevoir quelque chose de plus que le simple développement de la semence.

234. — Les lois mécaniques de la nature et du mouvement dirigent nos actions, et nous apprennent quels en doivent être les résultats. Où l'intelligence préside, il y a toujours de la méthode et de l'ordre, et partant des règles, qui, si elles n'étaient pas fixes et constantes, cesseraient d'être des règles. Il y a donc dans les choses une certaine constance, qu'on nomme l'ordre de la nature (160). Tous les phénomènes naturels sont produits par le mouvemtnt. On aperçoit une façon d'opérer unifomie dans les grandes et les petites choses, par les forces attractives et répulsives. Mais il y a de la variété dans les lois particulières d'attraction et de répulsion. Il ne nous importe pas de connaître les forces : nous ne les mesurons c[ue par leurs effets, c'est-àdire par les mouvements; ce sont ces mouvements seuls, et

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non les forces, qui résident dans les corps (155). Les corps sont mus l'un vers l'autre, ou s'éloignent mutuellement l'un de l'autre, ce qui s'exécute selon différentes lois. Le physicien, le mécanicien, s'efforcent de découvrir ces lois par l'expérience et par le raisonnement. Mais tout ce que l'on dit des forces connue résidant dans les corps, soit qu'ils attirent ou qu'ils repoussent, doit être regardé comme une pure hypothèse mathématique, et nullement comme quelque chose de réellement existant dans la nature.

235. — N'allons donc pas nous persuader sérieusement, avec certains philosophes mécaniciens, que les petites parties du corps ont des forces, ou pouvoirs réels, en vertu desquels elles agissent l'une sur l'autre, pour causer les divers phénomènes de la nature. Ces corpuscules sont poussés et dirigés, ils s'approchent et se fuient, selon diverses lois de mouvement : celles de la pesanteur, de l'électricité, du magnétisme, sont différentes. On ignore même quelles autres différentes lois de mouvement peuvent avoir été établies par l'Auteur de la nature. Certains corps s'approchent, d'autres s'éloignent, et peut-être y en a-t-il qui ne font ni l'un ni l'autre. Quand le sel de tartre coule par défaillance, il est visible que les parcelles d'eau qui flottent dans l'air se meuvent vers les parties du sel pour se joindre à elles, et quand nous voyons que le sel commun ne coule point par défaillance, n'est-il pas naturel d'en conclure que la même loi de mouvement n'a point heu entre les particules de ce sel et celles des vapeurs qui flottent en l'air? l^ne goutte d'eau s'arrondit, parce que ses parties sont mues l'une vers l'autre. Cependant les particules d'huile et de vinaigre n'ont point une pareille disposition à s'unir. Quand les mouches marchent sur l'eau sans se mouiller les pieds, on l'attribue à une force ou faculté répulsive des pieds de la mouche; ce qui est fort obscur, quoique le phénomène soit clair.

236. — Une pensée assez probable, et qui paraît appuyée d'expériences, c'est que, comme dans l'algèbre, là où les quantités positives finissent, les négatives commencent, de même, en mécanique, les forces répulsives commencent, là où les attractives cessent d'agir; ou. pour m'exprimer d'une manière plus propre, là où les corps cessent d'être mus l'un vers l'autre, ils connnencent à l'être en sens contraire. C'est ce que le Chev. Newton conclut de la production de l'air et

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des vapeurs, dont les particules se fuient mutuellement avec tant de véhémence. Nous voyons le fer tendre vers l'aimant, la paille vers l'ambre, les corps pesants vers la terre. Les lois de ces mouvements sont fort diversifiées. Et quand on dit que tous les mouvements et les changements qui arrivent dans l'univers, naissent de l'attraction; que l'élasticité de l'air, le mouvement de l'eau, la descente des corjis graves et l'ascension des légers s'attribuent au même principe; quand, de l'insensible attraction des moindres particules aux plus petites distances, on déduit la cohésion, la dissolution, la coagulation, la sécrétion animale, la fermentation et toutes les opérations chimiques; quand on ajoute que, sans de tels principes, il n'y aurait dans le monde aucun mouvement, et que, s'ils cessaient d'agir, tout mouvement devrait cesser; quand on dit tout cela, on ne sait au fond, et on n'entend autre chose, si ce n'est que les corps se meuvent selon un certain ordre, et qu'ils ne se donnent point à eux-mêmes leur mouvement.

237. — Je ne comprends pas non plus comment on pourrait expliquer des efïets et des mouvements si variés, par la densité et l'élasticité de l'air (153, 162). Par exemple, pourquoi les particules acides attirent-elles celles del'eau, tandis qu'elles se repoussent l'une l'autre? Pourquoi certains sels attirent-ils les vapeurs dans l'air, et d'autres non? Pourquoi les parties du sel commun se repoussent-elles, en sorte qu'elles ne se précipitent jamais au fond de l'eau ? Pourquoi les particules qui ont le plus de cette force repoussante, sont-elles celles qui s'attirent le plus puissamment dans le contact? ou pourquoi la première de ces facultés commence-t-elle à se déployer, quand la dernière n'a plus lieu ? Ces efïets, aussi bien qu'une infinité d'autres, paraissent inexplicables par les principes de la mécanique, et à moins que l'on n'ait recours à unEsprit, à un Agent spirituel ( 154, 220) . Et cen'est point assez de remonter de ces phénomènes actuels, par une chaîne de causes secondes et d'agents aveugles subordonnés, jusqu'à une divine Intelligence, comme à la cause originale éloignée, qui, après avoir créé le monde, l'a ensuite mis en branle. Non, nous ne saurions faire un seul pas dans l'explic ition des phénomènes, sans admettre la présence et l'action immédiate d'un Agent immatériel, qui enchaîne, meut et dispose toutes choses, selon les règles et pour les fins qu'il trouve à propos.

238. — C'est une opinion ancienne, adoptée par les niodenies, que les éléments et autres corps naturels se changent l'un dans l'autre (148). Mais comme les parties des différents corps sont agitées par des forces différentes, qui attirent et repoussent, ou qui, pour parler avec plus d'exactitude, sont mues par différentes lois, comment ces forces ou ces lois peuvent-elles changer, et ce changement s'expliquer par un éther élastique? Un pareil milieu, distinct du feu et de la lumière, ne paraît établi sur aucune preuve, ni pouvoir servir de rien à explicjuer les phénomènes. Que si quelque milieu se trouve emplo3'é dans l'attraction en qualité d'instrument, ou de cause subordonnée,il semblequeceseraitplutôtlalumière(i 52, 156) ;puisque. par une expérience de M. Boyle, l'ambre, qui, à l'ombre, ne donne aucun signe d'attraction, dès qu'on le place dans un lieu éclairé du soleil, attire d'abord les corps légers. De plus le Ch. Newton a fait une merveilleuse découverte : c'est que la lumière est un milieu hétérogène, et que les parties sont originairement douées de propriétés distinctes. C'est probablement de là, si j'ose ici hasarder ma conjecture, que résultent les propriétés spécifiques des corps, et la vertu spéciale de certains remèdes. De deux différents côtés d'un même rayon, l'un approche, l'autre s'éloigne du cristal d'Islande : rendrez- \-ous raison de cela par l'élasticité d'un milieu subtil, ou par les lois générales du mouvement, ou enfin par quelques principes mécaniques que ce soit? Et si vous ne le pouvez, qui empêche qu'il n'y ait des remèdes spécifiques dont l'opération ne dépend d'aucun principe mécanique, dans quelque décri que cette notion soit tombée depuis un temps?

239. — Pourquoi ne pas admettre des idiosyncrasies, des sympathies, des oppositions, soit dans les solides, soit dans les fluides, soit dans les esprits animaux du corps humain, par rapport aux parties insensibles des minéraux et des végétaux, qui se trouveront imprégnés par les rayons du soleil de propriétés différentes, qui ne dépendront ni de la grosseur, figure, nombre, solidité ou poids de ces particules, ni des lois générales du mouvement, ni de l'élasticité et de la densité d'un certain milieu, mais purement et entièrement du bon plaisir du Créateur dans la fonnation primitive des choses? De là naîtront, dans l'économie animale, divers mouvements inexplicables et imprévus ; de

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!à différentes vertus spécifi(iue.s(iui se trouvent renfemiées dans certains remèdes et qu'aucun principe mécanique ne peut expliquer. Car quoique les lois générales du mouvement qui nous sont comiues, puissent être traitées de mécaniques; cependant les mouvements particuliers des parties insensibles, et les propriétés qui en dépendent, sont occultes et spécifiques.

240. — On peut, pour s'acconunoder à l'usage, se servir des mots d'attraction et de répulsion, quoiqu'à parler dans l'exactitude on ne doive entendre par là que le mouvement. En ce sens on peut dire qu'aux attractions ou répulsions singulières des parties sont attachées les propriétés spécifiques des tout s qu'elles composent. Les particules de la lumière se meuvent avec véhémence en arrière ou en avant, sont retenues ou repoussées par les objets. Ce qui revient à la même chose que de dire, avec le Ch. Newton, que les acides sont doués d'une grande force attractive (202), en quoi leur activité consiste, d'où naît la fermentation et la dissolution; et que les parties qui repoussent avec le plus de force, sont précisément celles qui, dans le contact, en ont le plus pour s'attirer.

241 . — La pesanteur etla fermentation sont reconnues pour les deux principes qui ont le plus d'étendue. De la fermentation dérivent le mouvement et la chaleur du cœur et du sang des animaux, la chaleur et les feux souterrains, les tremblements de terre, les météores et les changements de l'atmosphère. Que les forces attractives et répulsives agissent dans la nutrition et dans la dis.solutiondes animaux et des végétaux, ce n'est pas moins la doctrine d'Hippocrate que celle du Ch. Newton. Le premier de ces fameux auteurs, dans son Traité de la Diète ou du Régime, observe que, dans la nutrition, une partie repousse, pendant que l'autre attire. Il emploie au même endroit la comparaison de deux charpentiers cjui scient une pièce de bois; l'un tire et l'autre pousse; ces deux actions dont les directions sont contraires, tendent pourtant à la même fin. La nature, ajoute-t-il, imite cela dans l'honune : pneuma to men helkei, to dé ôthéei.

242. — C'est la maxime générale d'Hippocrate, que la manière dont la nature agit, consiste à attirer ce qui lui est bon et propre, et à repousser ce qui lui est désagréable et nuisible. Il soumet toute l'économie animale aux facultés

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OU pouvoirs de la nature. Elle seule, dit-il, suflSt pour tout aux animaux. Elle fait d'elle-même ce qui leur est nécessaire. D'où il paraît qu'il entend une nature intelligente, qui connaît sa propre action, et préside aux mouvements de l'éther. Et quoiqu'il déclare que toutes choses s'accomplissent dans l'homme par nécessité, il n'entend point par là un destin aveugle, une chaîne de causes purement corporelles, mais une nécessité divine, ainsi qu'il la nomme expressément. Et qu'est-ce que cette divine nécessité, sinon le suprême Pouvoir intelligent qui dirige toutes choses ?

243. — L'attractionneproduitpoint les phénomènes, eten ce sens n'est point capable de les expliquer, puisqu'ellemême est un phénomène produit, qui a besoin qu'on l'explique (160, 235). L'attraction s'opère selon diflférentes lois, et ne peut, partant, dans tous les cas, être l'effet de l'élasticité de quelque milieu uniforme. Les phénomènes de l'électricité, les lois et les variations du magnétisme, et, pour ne point parler des autres espèces, la pesanteur elle-même ne s'explique point par l'élasticité; ce dernier phénomène n'étant pas moins obscur que l'autre. Cependant lorsqu'on dit que, dans l'animal, les parties solides sont douées de pouvoirs attractifs, au moyen desquels elles s'approprient celles qui leur ressemblent dans les fluides qui les touchent; lorsqu'on dit qu'il y a dans les glandes un pouvoir attractif pour certains sucs (41); (quoique par là on ne montre pas l'agent, on indique au moins une règle, une analogie de la nature. Celle-ci paraît mieux connue et mieux expliquée par les attractions et les répulsions que par les principes mécaniques de grosseur, de figure, et autres semblables; c'est-àdire qu'elle l'est mieux par Newton que par Descartes. Car on est d'autant meilleur physicien, qu'on est mieux instruit des lois et des méthodes observées par l'Auteur de la nature.

244. — La grosseur et la figure des particules, ni les lois générales du mouvement, n'expliqueront jamais les sécrétions sans l'aide de l'attraction, qui, pour être obscure par rapport à sa cause, n'en est pas moins claire en tant que loi. On en pourrait donner des exemples sans nombre. Lémeri le jeune se crut lui-même obligé de supposer, quoique contre toute raison, que les particules de la lumière ou du feu sont très grosses, et même plus que les pores de

la pierre à chaux calcinée, pour pouvoir expliquer coninieut elles y sont retenues. Mais l'attraction rend d'abord raison de ce phénomène. Il y a une infinité de cas pareils. L'activité de l'esprit éthéré, ou du feu, se communique par les lois de l'attraction aux corps plus grossiers (15 2, 163), et par là entretient admirablement l'économie des corps vivants. C'est en vertu de ces compositions ou attractions particulières qu'où l'air ne saurait entrer, des fluides plus denses s'y font passage, connue l'huile à travers le cuir, et conséquemment à travers les plus petits couloirs des animaux et des plantes.

245. — Les anciens ont eu quelque notion générale de ces pouvoirs attractifs, répulsifs, considérés connue principes naturels. Gahlée a considéré en particuUer l'attraction de la pesanteur, et en a découvert en partie les lois. ^Slais le Chev. Newton, par sa pénétration singulière, son profond savoir en géométrie et en mécanique, et sa grande exactitude dans les expériences, a éclairé d'un nouveau jour la science naturelle. En un grand nombre de cas il a découvert, et découvert le premier, les lois de l'attraction et de la répulsion. Il a montré l'étendue de ces lois, s'en est ser\'i conune d'une clé pour ouvrir divers profonds mystères de la nature, et en a plus avancé l'intelUgence que toutes les différentes sectes de pliilosophes corpusculaires, prises ensemble, l'avaient fait avant lui. Néanmoins le principe même de l'attraction ne saurait s'expliquer par des causes corporelles ou physiques.

246. — Les Cartésiens ont essayé d'en venir à bout par le moyen de leur matière subtile, qui, faisant effort pour s'éloigner du centre de son mouvement, y repousse les corps grossiers. Le Chev. Newton, dans ses dernières pensées, semble, comme je l'ai observé plus haut, avoir adopté quelque chose d'approchant de cette notion, puisqu'il attribue à son miUeu élastique ce que Descartes attribuait à son second élément. Mais les grands hommes de l'antiquité n'ont cherché la cause de la pesanteur que dans l'action d'un Être incorporel intelligent. Le Ch. Newton souscrit lui-même à ce sentiment, quoiqu'il semble peutêtre s'oublier quelquefois, dans la manière dont n parle des agents physiques, puisqu'en rigueur il n'y a point de tels agents ; et en ce qu'il admet dans les corps des forces réelles, au lieu qu'en eux, à proprement parler, l'attraction et la répulsion ne doivent être considérées que comme des mou-

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vemcnts, ou des tendances au mouvement, c'est-à-dire connue de purs effets, et leurs lois, connue des lois du mouvement.

247. — Quand on dit que la principale affaire du phj'sicien est de découvrir les causes par les effets, par causes (155), on entend alors, non les agents, mais les principes, c'est-à-dire, dans un sens, les parties qui fonnent un composé; dans un autre sens, les lois et les règles. Dans l'exacte vérité, tous les agents sont incorporels, et, en tant que tels, hors du ressort de la physique. L'astronome, le mécanicien, le chimiste, ne se mêlent point en cette qualité-là des causes réelles ou efficientes, ou, s'ils en traitent, c'est par accident. Il ne paraît pas non plus, ce que s'imaginent pourtant les plus grands philosophes mécaniciens, que dans, leur science, le vrai procédé soit de rechercher les forces mouvantes par la considération des mouvements mêmes, d'autant que la force n'est point une chose corporelle, ni n'appartient à rien de corporel (220), ni ne se peut découvrir à l'aide des expériences et des raisonnements mathématiques, qui ne s'étendent pas au delà des effets sensibles et des mouvements, dans les choses passives et mues.

248. — La force est à l'âme ce que l'étendue est au corps, dit Saint Augustin dans son traité De la quantité de l'âme. Sans force, rien n'est fait ou produit, et partant il ne peut y avoir d'agent. L'autorité ne doit point décider ici. Que chacun consulte ses propres idées, sa raison, son expérience, sur l'origine du mouvement, sur les natures respectives, sur les propriétés et les différences de l'âme et du corps, il verra clairement, si je ne me trompe, que ce dernier ne renferme rien d'actif; ce ne sont point des agents naturels, ni des forces corporelles, qui font la cohésion des particules des corps. La découverte de ces forces et de ces agents n'est point non plus l'affaire de la philosophie expérimentale.

249. — Le mécanicien, coimne on l'a déjà observé, prend proprement pour objet desa recherche les règles et la manière de l'opération, et non ce qui en est la cause; rien de mécanique n'étant ou ne pouvant être une cause (236, 247). Le mécanicien et le géomètre peuvent parler tant qu'il leur plaira d'un espace absolu, d'un mouvement absolu, d'une force logée dans les corps, qui y cause un tel mouvement et lui est proportionnée : mais de concevoir et d'expliquer

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ce que c'est que ces forces que l'on suppose logées dans les corps, iniprimées aux coqîs, multipliées, divisées, coninuuiiquées d'un corps à l'autre, et qui semblent les animer, comme autant d'esprits ou d'âmes dégagées de la matière, c'est ce qui a paru jusqu'ici très difficile, pour ne pas dire impossible, à gens qui savent penser, comme on le peut voir si l'on veut se donner la peine de consulter Borelli De vi percussionis, et Torricelli dans ses Leçons académiques, panni les autres auteurs (i).

250. — Si l'on considère la pente des honmies à réaliser leurs notions abstraites, on ne s'étonnera pas que les pliilosophes mécaniciens et géomètres aient été, comme les autres, séduits par le préjugé, ni qu'ils aient pris de pures hypothèses mathématiques pour des êtres réels, existant dans les corps, et cela au point de se proposer pour le but de leur science de calculer et de mesurer ces fantômes ; au lieu qu'il est très certain qu'on ne peut réellement mesurer ou calculer autre chose, que les effets ou les mouvements mêmes. Le Chev. Newton demande si les particules des corjDs n'ont pas certaines forces ou pou\oirs, par où elles agissent l'une sur l'autre, aussi bien que sur les parties de la lumière, pour produire la plupart des phénomènes de la nature. Mais, dans le vrai de la chose, ces petites particules sont seulement agitées suivant de certaines lois, par quelque autre Agent. C'est dans cet Agent que réside la force, et non pas en elles, qui n'ont en partage que le seul mouvement, lequel, dans le corps mû, est, comme les Péripatéticiens l'ont très bien jugé, une pure passion, au lieu que, dans le moteur, c'est une énergie ou un acte.

251. — Il passe pour constant chez beaucoup d'esprits, je ne saurais dire pourquoi, que les principes mécaniques donnent une solution claire des phénomènes. L'hypothèse de Démocrite, dit le D^ Cudworth, résout les phénomènes naturels d'une manière plus belle et plus intelligible que celle d'Aristote et de Platon. Mais à bien considérer les choses, peut-être se trouvera-t-il que cette hypothèse n'en résout aucun. Car tous les phénomènes ne sont, à proprement parler, que des apparences qui s'offrent à l'âme. Or, on n'a jamais expliqué comment des figures et des mouve-

(i) Ce sujet est discuté au long dans mon traité latin De Motu, publié il y a plus de vingt ans. (Note de fauteur.)

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meiits dans les corps extérieurs peuvent produire des apparences dans l'âme, et la chose en effet est inexplicable. Ces principes partant ne sauraient résoudre les phénomènes, si par là on entend assigner la cause réelle, soit efficiente, soit finale, des apparences ; ils ne peuvent que les réduire à des règles générales.

252. — 11 y a dans les phénomènes ou apparences de la nature une certaine analogie, quelque chose de constant et d'unifonne, qui sert de fondement à des règles générales. C'est connue une espèce de grammaire pour l'intelligence de la nature, ou de la chaîne des effets du monde visible, au moyen de laquelle nous devenons capables de prévoir ce qui doit arriver dans le cours naturel des choses. Plotin observe dans la troisième Ennéade que l'art de prédire est, en quelque sorte, celui de lire les caractères naturels qui désignent im ordre, et qu'autant que l'analogie peut s'étendre dans l'univers, il peut y avoir un don de prophétiser. On peut dire en effet que celui qui prédit le mouvement des planètes, les opérations des remèdes, les résultats des expériences chimiques ou mécaniques, le fait par une sorte de divination naturelle.

253.-^Nous savons une chose, quand nous l'entendons, et nous l'entendons, quand nous pouvons l'interpréter, ou dire ce qu'elle signifie. A parler juste, les sens ne connaissent rien. Nous apercevons, il est vrai, les sons par l'ouïe, et les caractères par la vue ; mais on ne peut pas dire p)our cela que nous en aA'ons l'intelligence. De même les phénomènes de la nature sont également visibles à tous : mais tous n'ont pas également appris la connexion des choses naturelles, ni n'entendent ce qu'elles signifient, ni ne savent deviner ou présager par leur moyen. Il n'y a point de dispute, dit Socrate dans le Théétète, touchant ce qui plaît actuellement à chacun, mais touchant ce qui plaira à l'avenir; et c'est de quoi tous ne sont pas également juges. Celui qui prévoit en chaque genre ce qui doit arriver, est le plus sage. Socrate ajoute: vous et le cuisinier jugez également de la bonté d'un mets qui est sur la table; mais tandis qu'on apprête ces mets, le cuisinier sait bien mieux que vous quel effet produira tel ou tel ingrédient qu'il y fait entrer. L'apphcation de ce raisonnement ne se borne pas à la poUtique ou à la morale, il s'étend encore à la physique.

254. — La liaisonnaturelle des signes avec. li^ choses Sj^g:ni-

fiées étant régulière et constante, elle forme une sorte de discours raisonné, et doit conséquenunent être l'effet d'une cause intelligente. Cette idée est conforme à la philosopliie de Platon et de quelques autres anciens. Plotin dit, à la vérité, que ce qui agit naturellement n'est pas l'intellect, mais un certain pouvoir de remuer la matière, qui agit sans coimaissance. Et il faut avouer que, comme les philosophes ont multiplié les facultés de l'âme, selon leurs différentes opérations, la volonté peut se distinguer de l'entendement. Il ne suit pourtant pas de là que cette volonté qui opère dans le cours de la nature, ne soit pas conduite et dirigée par l'intelligence; quoique l'on accorde que ni la volonté n'aperçoit, ni l'entendement ne veut. Ainsi ces phénomènes naturels qui frappent nos sens, et sont entendus de notre âme, ne forment pas seulement un spectacle magnifique, mais aussi le discours le mieux lié, le plus agréable, le plus instructif; et pour produire un tel effet, ils sont conduits, ajustés, rangés par la plus grande sagesse. On peut étudier ce langage avec plus ou moins d'attention, et l'interpréter avec différents degrés de sagacité. Mais ce n'est qu'à proportion qu'on étudie et qu'on observe les règles, pour en donner une interprétation juste, qu'on peut se flatter de connaître la nature. La bête ressemble à un homme qui entendrait parler une langue étrangère, sans y rien comprendre.

255. — La nature, dit le savant Cudworth, n'est point un artiste, un maître de la sagesse, c'est une raison confuse, embourbée et plongée dans la matière, et pour ainsi dire confondue avec elle. Mais la fomaation des plantes et des animaux, le mouvement des corps physiques, leurs propriétés, leurs apparences, leurs vicissitudes diverses, en un mot toute cette suite des choses qui se passent dans le monde visible, et que nous appelons le cours de la nature, tout cela est si sagement conduit et dirigé, que la raison humaine la plus exercée n'en saurait comprendre à fond la moindre partie, tant s'en faut que ce soit l'ouvrage d'une raison confuse.

256. — Les productions de la nature, il faut l'avouer, ne sont pas toutes également parfaites : mais il ne convenait ni à l'ordre des choses, ni à la structure del'univers, ni au butde la Providence qu'elles le fussent. Nous avons vu (249,252) que des règles générales sont nécessaires pour rendre le monde intelligible, s'il est permis de s'exprimer de la sorte.

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Les maux naturels sont quelquefois une suite inévitable de la constante observation de ces règles. De là il arrive cjue certaines choses ne se produisent qu'avec lenteur, et qu'elles n'atteignent pas toutes le même degré de perfection.

257." — Il faut avouer que c'est à notre insu que se fait la systole et la diastole du cœur, aussi bien cjue le mouvement du diaphragme. On n'en doit pas néanmoins inférer qu'une nature aveugle agit aussi régulièrement que nous. La vraie conclusion seulement qu'il est permis d'en tirer, c'est que ce n'est point notie individu pensant qui est l'auteur de ces mouvements naturels. Et en effet personne ne s'avise de se reprocher le désordre qui arrive dans ces mouvements, ou de se faire honneur à soi-même de leur régularité. On peut répondre la même chose à l'exemple du musicien, dont les doigts se remuent par habitude, et sans qu'il y pense; étant évident que ce qui se fait avec règle, procède nécessairement de quelque principe qui entend la règle. Si donc ici ce n'est pas le musicien, c'est quelque autre intelligence active, la même peut-être qui gouverne les abeilles et les araignées, et qui remue les membres des somnambules.

258. — Instruments, signes (160) ; occasions voilà ce qui se rencontre dans le cours visible de la nature, ou plutôt ce cjui en conipose l'ordre entier. Tout cela, sans agir, est sous la direction d'un Agent qui concerte et fait tout concourir à un seul but, savoir le plus grand bien. Tous les divers mouvements, soit des animaux, soit des autres parties du système de la nature, qui ne sont pas l'effet de quelque volonté particulière, semblent naitre de la même cause générale qui fait végéter les plantes, savoir de l'éther, mû par un Esprit intelligent.

MÉTAPHYSIQUE DE 1,'ESPRIT; BELLES VÉRITÉS APERÇUES PAR LES PENSEURS DE L' ANTIQUITÉ

{suite du précédent)

259. — Les premiers poètes et théologiens de la Grèce et de l'Orient se sont appliqués à considérer l'origine des choses, en tant qu'elle se rapporte à une cause divine; tandis que les phj'siciens en ont expliqué la génération par des causes naturelles, subordonnées à la cause divine, et agissant sous

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sa direction. Ou eu doit excepter (quelques corporéalistes et mécaniciens, qui prétendirent vainement se passer de Dieu pour former un monde. Cette secrète force, qui, se mouvant avec hannonie, unit, ajuste et enchaîne toutes choses dans une dépendance mutuelle, et qu'Orphée et Empédocle appellent V Amour, ce principe d'union n'est nullement im principe aveugle; il agit avec intelligence. Cet amour, cette intelligence divine ne s'offrent pas d'euxmêmes à notre vue et ne se discernent pas autrement que par leurs effets. L'intelligence éclaire, l'amour lie, et le souverain bien attire toutes choses.

260. — Toutes choses sont faites pour le bien suprême, toutes tendent vers cette fin ; et l'on peut s'assurer que nous avons rendu raison de la manière d'où une chose est, quand nous montrons que cette manière est la meilleure. Dans le Phédon, Socrate déclare que, quand on a rapporté toutes choses à l'ordonnance et l'arrangement d'un esprit, on ne doit plus prétendre leur assigner d'autre cause. Il blâme les physiologistes de ce qu'ils entreprenaient d'expliquer les phénomènes, en particulier ceux de la pesanteur et de la cohésion, au moyen des tourbillons et de l'éther, tandis qu'ils négligeaient de faire attention à Vagathon et au déon, au bon et au convenable, qui est le lien et le ciment le plus fort pour tenir unies toutes les parties de l'univers; et de ce qu'ils ne discernaient pas la cause elle-même, d'avec ce qui ne fait que lui servir d'accompagnement.

261. — Comme, dans le petit monde, la constante régularité du mouvement des viscères, et des liquides qu'ils contiennent, ne met point obstacle aux mouvements spontanés que l'àme ou les esprits animaux impriment aux divers membres ; de même, dans l'univers, l'assujettissement invariable des grosses masses et des grands mouvements, à suivre de certaines lois de la nature, n'empêche pas la volonté d'un Agent de communiquer quelquefois des impressions particulières à cet éther subtil, qui, dans le S3\stème du monde, tient la place que tiennent dans l'homme les esprits animaux. Ces deux principes, supposé même que c'en soient deux, quoique invisibles, et d'une inconcevable petitesse, paraissent être les ressorts cachés par où se meuvent toutes les parties de ce monde visible. Il ne faut pourtant pas les regarder comme vraie cause, mais comme instrument de ces mouvements, et encore comme un ins-

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trunient ciui ne sert pas d'aide au Créateur, mais seulement de signe à la Créature.

262. — Plotin enseigne que l'âme de l'univers n'est point la cause originale ou l'auteur des espèces; mais qu'elle les reçoit de l'intelligence, vrai principe de la distinction et de l'ordre, et unique source des formes. D'autres considèrent simplement l'âme végétative comme la faculté subalterne d'une âme plus excellente, qui anime l'esprit igné ou l'éther (178). Quant aux défectuosités qu'on aperçoit dans le monde, et que quelques-uns ont cru procéder d'une fatalité ou nécessité de la nature, d'autres, d'un mauvais principe, le même philosophe observe qu'il se pourrait que la raison supérieure produit et ordonne tout cela, et que, n'ayant pas eu intention que toutes les parties de son ouvrage fussent également bonnes, elle a fait à dessein les unes plus imparfaites que les autres, par la même raison que dans un animal tout n'est pas yeux. Dans une ville, tous les rangs, dans une pièce de théâtre, tous les rôles, dans un tableau, toutes les couleurs ne sont pas les mêmes, ni ne doivent être dans l'égalité. Ainsi les excès, les défauts et les qualités contraires conspirent à former la beauté de l'univers et son harmonie.

263. — On ne saurait nier que, par égard à l'universalité des choses, durant notre état mortel, nous ne ressemblions à ces hommes dont parle Platon, qui, dès leur enfance nourris dans une caverne, tournent le dos à la lumière et ne contemplent que des ombres. Cependant quoique nous ne jouissions que d'une faible clarté, et que notre situation soit désavantageuse, pourvu que nous tirions de l'une et de l'autre le meilleur parti qu'il se pourra, peut-être ne laisserons-nous pas de faire quelques découvertes. Proclus, dans son commentaire sur la théologie de Platon, distingue deux classes de philosophes.. L'une place le corps au premier rang dans l'ordre des êtres,- et met dans sa dépendance la faculté de penser; tenant que la matière est le principe de tout, que le corps est ce qu'il y a de plus réel et de principal, et que tout le reste n'a qu'une existence improprement dite, et subordonnée à la sienne. L'autre espèce de philosophes, au contraire, fait dépendre toutes ^es choses corporelles de l'âme ou de l'esprit; donnant à celui-ci le premier rang de l'existence, au lieu que celle des corps est entièrement dérivée de la sienne, et la présuppose.

264. — Les sens et l'expérience nous instruisent de la suite des apparences ou effets naturels, et de leur analogie. La réflexion, la raison, l'intelligence nous introduisent à la connaissance de leurs causes. Les apparences sensibles, quoique d'une nature fluide, variable, incertaine, ayant été les premières à s'emparer de notre esprit, en rendent plus difficile l'ouvrage de la réflexion, qui ne vient qu'après coup. Amusant, comme elles font, nos yeux et nos oreilles, aj'ant plus de proportion avec les usages comnnms et les travaux mécaniques de la vie, elles obtient nent aisément la préférence, dans l'opinion de la plupart des honnncs, sur ces principes supérieurs, qui sont le fruitardif de la maturité de l'esprit, mais qui, faute d'affecter nos sens corporels, nous paraissent d'une beaucoup moindre solidité que le reste; le sensible et le réel n'étant au jugement commun qu'une seule et même chose. Cependant il est certain que les principes de la science ne sont l'objet ni des sens, ni de l'imagination, et que l'intelligence et la raison sont les uniques guides pour nous conduire sûreme4it à la vérité.

265. — Le progrès des arts, le succès des expériences, dans un siècle aussi curieux qu'est le nôtre, nos découvertes, nos nouveaux systèmes, pourraient bien nous enfler au point de nous faire trop mépriser l'antiquité. Cependant, quoique l'encouragement et la libéralité des princes, jointe aux efforts réunis des savantes sociétés fondées dans ces derniers temps, aient poussé fort loin la science expérimentale et mécanique, il faut reconnaître que les anciens n'ont point ignoré quantité de choses (166, 167, 168, 241, 242, etc), aussi bien en physique qu'en métaphysique, dont on fait honneur à notre siècle, et que ce n'est point d'aujourd'hui qu'on les a découvertes, quoique la connaissance en soit peut-être plus répandue qu'elle n'était autrefois.

266. — Lesdisciples deP3^thagore et de Platonont eul'idée du vrai système du monde : ils admettaient les principes mécaniques, mais mis en œuvre par une âme ou un esprit. Ils distinguaient, dans les corps, les qualités premières des secondaires, faisant de celles-là des causes phj^siques, à prendre ce mot dans un bon sens. Ils savaient qu'un Esprit tout-puissant, non-étendu, invisible, immortel, gouverne, enchaîne et contient toutes choses. Ils savaient qu'il n'5a point d'espace réel absolu; que l'âme ou l'esprit existe

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véritablement et réellement; que les corps n'existent que dans un sens impropre et relatif; que l'âme est le lieu des idées ; que les qualités sensibles ne sont des actes que dans leur cause, et seulement des passions en nous. Ils ont marqué exactement les différences de l'intellect, de l'âme raisonnable et de l'âme sensible, avec leurs différents actes d'intellection, de raisonnement et de passion, points où les Cartésiens et leurs partisans, qui considèrent la sensation coumie une manière de penser, semblent s'être mépris. Ils ont su qu'il y a un étlier subtil, qui pénètre toute la masse des êtres corporels, et qui lui-même est mû et dirigé par une intelligence ; et que les causes physiques ne sont Cjue des instruments, ou plutôt des marques et des signes.

270. — La doctrine d'un espace réel, absolu, externe, a conduit quelques philosophes modernes à conclure que l'espace est une partie ou un attribut de Dieu, ou que Dieu lui-même . est l'espace, ayant trouvé que les attributs incommunicables de la Divinité paraissent convenir à cet espace : comme l'infinité, i'inmiutabilité, l'indivisibilité, d'être incorporel, .incréé, impassible, sans commencement ni fin; ne considérant pas que toutes ces propriétés négatives conviennent au néant. Car le néant n'a point de bornes, il ne peut être ni mû, ni changé, ni divisé; il ne saurait être ni créé, ni détruit. T'ne autre façon de penser règne dans les écrits d'Hennés et d'autres anciens philosophes. Par rapport à l'espace absolu, on observe dans le Dialogue asclépien que le mot d'espace ou de lieu n'a de lui-même aucun sens, et encore, qu'il est impossible de comprendre ce que c'est que le pur espace. Plotin ne connaît d'autre lieu que l'âme ou l'esprit, afiinnant expressément que l'âme n'est pas dans le monde, niais que le monde est dans l'âme. De plus, le lieu de l'âme, dit-il, n'est pas le corps; mais l'âme est dans l'esprit, et le corps dans l'âme. Consultez le 3e chap. du 3^ livre de sa V^ Ennéade.

2j\ . — Touchant l'espace absolu, ce fantôme des philosophes mécaniciens et géomètres (250), il suffira d'observer qu'il n'est ni aperçu par aucun sens, ni prouvé par aucune rai-son; et qu'à cause de cela les plus grands philosophes de l'antiquité l'ont traité de chose purement imaginaire. De

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l'idée d'espace absolu coule celle du mou veinent absolu (i), et c'est sur celles-là (|ue se fondent en dernière analyse celles d'existence externe, d'indépendance, de nécessité, de fatalité. Cette fatalité, l'idole d'un grand nombre de modernes, se prenait chez les anciens philosophes dans un sens tout différent, et qui ne détruisait i^as la liberté {to autexousion) de Dieu, ni celle de l'homme. Parménide, (jui croyait que toutes choses se font par nécessité, entendait par là la Justice et la Providence souveraine, qui, toute fixe et nécessitante (qu'elle soit par rapport à l'honnne, est volontaire par rapport à Dieu. Empédocle, par le Fatum, entend une cause qui se sert de principes et d'éléments. Heraclite le regardait connue la raison générale qui parcourt la nature entière de l'univers, laquelle nature est, selon lui, un corps éthéré qui renfenne les .semences de tout. Chez Platon, le Fatum est la raison éternelle et la loi de nature. Chez Chrysippe, c'est un pouvoir spirituel qui dispose le monde en ordre, la raison et la loi des choses que la Providence administre.

276. — Les deux sectes, la stoïcienne et la platonicienne, tenaient le monde vivant ; quoique tantôt elles en parlent comme d'un animal doué de sentiment, et tantôt comme d'une plante ou d'un végétal. En tout cela pourtant, quoi qu'en aient insinué de savants hommes, il ne paraît nul athéisme. Car tant qu'on suppose le monde vivifié par un feu ou esprit élémentaire, qui lui-même est animé d'une âme, et dirigé par l'mtelligence, il s'ensuit que toutes ses parties se rapportent et se réduisent à une même tige ou principe 'indivisible, savoir à l'esprit sou-

(i) Notre jugement dans ces matières ne doit point céder à la prétendue évidence des idées et des raisonnements mathématiques, puisqu'on voit les mathématiciens de ce siècle emlirasscr des notions obscures et des opinions incertaines, et s'y embarrasser jusqu'à se contredire l'un l'autre, et à disputer comme les autres honunes. Témoin leur doctrine des fluxions sur laquelle depuis dix ans j'ai vu publier plus de vingt traités ou dissertations dont les auteurs, ne pouvant s'accorder entr'eux, instruisent les spectateurs de ces combats géométririues, de ce qu'ils doivent penser de leurs prétentions à l'évidence. (Note de l'auteur.)

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verain; ce qui est la commune doctrine des Pythagoriciens, des Platoniciens et des Stoïques.

287. — Panni d'autres spéculations contenues dans les écrits d'Hennés, on y trouve celle-ci, que toutes choses ne sont qu'un. \'raisemblablement Orphée, Pannénide, et d'autres parmi les Grecs, auront puisé en lîgj'pte leur notion de l'unité, quoique le subtil Pannénide, dans sa doctrine du hen hestôs, (de l'unité de la substance), semble y avoir ajouté quelque chose du sien. Pour\u qu'on l'entende d'un seul et même esprit, principe universel de l'ordre et de l'harmonie du monde, et qui en retient toutes les parties enchaînées, pour ne composer qu'un seul système, la supposition n'aura rien d'impie, ni qui sente l'athéisme.

288. — Le nombre n'est point l'objet des sens; c'est un acte de l'esprit. La même chose, selon qu'on le conçoit, est une ou plusieurs. Si l'on comprend Dieu et les créatures dans une notion générale, on peut dire que tous les êtres pris ensemble sont un seul univers, ou un seul tout, to pan. Que si l'on disait que toutes choses sont un Dieu, ce serait à la vérité se former de Dieu une idée fausse, mais qui n'irait pas jusqu'à l'athéisme, tant que l'on admettrait un Esprit, une Intelligence, pour être ce que les Grecs appellent to hègénionikon, pour gouverner tout le reste. C'est néanmoins une idée plus convenable au respect que l'on doit à Dieu, et partant plus vraie, de ne point admettre en lui des parties, et de ne le point regarder lui-même comme faisant partie de quelque tout.

289. — Ceux qui conçoivent l'univers sous l'idée d'un animal, doivent, en conséquence de cette idée, supposer l'unité de toutes choses. IMais de concevoir Dieu connue l'âme sentante d'un animal, cela est entièrement absurde et indigne de la Divinité. Il n'y a en elle ni sensation, ni sensoriuni, ni rien qui y ressemble; la sensation emporte une impression reçue de quelque autre être, et partant une dépendance dans celui qui l'éprouve; toute sensation est passion, et toute passion dit une imperfection. Dieu connaît tout à la manière d'un esprit ou entendement pur, mais non par sentiment, ou à l'aide d'un sensoriiim. Ainsi lui supposer un sensorium, de quelque espèce qu'il fût, soit

CONCEPTIONS NÉO-PLATONICIIiNNES 2o3

l'espace, soit autre chose, ce serait très mal penser, et se fonuer de fausses idées de sa nature. L'opinion qui établit un espace réel, absolu et incréé, paraît avoir donné occasion à cette erreur moderne : mais cette opinion n'a aucun légitime fondement.

290. — Le corps est l'opposé de l'esprit : l'idée que nous nous foniious de l'esprit consiste dans lapenséeet dans l'action; celle que nous avons du corps, dans la résistance. Partout où il y a un pouvoir réel, il y a un esprit; partout où il y a résistance, il y a incapacité ou manque de pouvoir, c'està-dire néant d'esprit. Nous sommes engagés dans un corps, c'est-à-dire chargés d'un poids, retenus par une résistance. A l'égard d'un esprit parfait, il n'y a rien de dur ni d'impénétrable. Rien ne résiste à la Divinité; aussi n'a-t-elle point de corps. Ainsi l'être suprême n'est point uni à l'univers, comme l'âme de l'animal l'est à son corps; union qui implique nécessairement quelque défaut, soit que vous regardiez le corps comme un instrument, soit que vous le regardiez conmie un poids et un obstacle perpétuel.

291 . — Il n'y a rien que de très religieux à dire que l'Agent divin pénètre et gouverne par sa vertu le feu élémentaire, qui sert d'esprit animal à la masse entière de ce monde visible et à tous ses membres, pour les vivifier et pour les mouvoir. Cette doctrine n'est pas moins philosophique que pieuse. Nous voyons toute la nature vivante et en mouvement. Nous voyons l'eau se changer en air, l'air se raréfier et devenir élastique par l'attraction d'un autre milieu, plus pur, à la vérité, plus subtil et plus volatil que l'air. Mais toujours, comme celui-ci est un être mobile, étendu, et partant corporel, il ne peut lui-même être principe de mouvement : mais il nous conduit naturellement et nécessairement vers un esprit ou agent incorporel. Nous savons par notre propre expérience qu'un esprit peut commencer, changer, déterminer le mouvement. Dans le corps rien de semblable ne paraît, et même l'expérience et la réflexion montrent évidemment tout le contraire.

292. — Les phénomènes naturels ne sont autre chose que des apparences naturelles; ils sont donc tels que nous les voyons et que nous les apercevons. La nature réelle et l'objective est donc la même chez eux : passive, sans rien d'actif, fluide et changeante, sans rien de pennanent. Cependant, comme ce sont ces objets qui font sur tious les

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premières impressions, et que notre esprit, clans sa première sortie, arrête, pour ainsi dire, le pied sur eux, ils ne sont pas seulement ceux qu'o:! regarde les premiers, mais ceux que que la plupart des hommes s'attachent le plus à regarder. Eux et les fantômes qui en résultent, et qui sont le produit d'une imagination entée sur les .sens, comme, par exemple, le pur espace, sont regardés de beaucoup de gens comme ce qu'il y a de plus réel, de plus stable, connue les premiers des êtres, qui embrassent et comprennent tous les autres.

293. — Quoique de pareils fantômes, comme la force des corps, les mouvements absolus, les espaces réels, passent en physique pour des causes et des principes (2 20, 249, 250) , ce ne sont au fond que des hypothèses, qui ne peuvent être l'objet d'une vraie science. Elles peuvent néanmoins avoir cours dans la physique, qui ne traite que des choses sensibles, et qui se borne à la mécanique des expériences. Mais lorsqu'on aborde la région de la première philosophie, on découvre un nouvel ordre de choses, l'esprit et ses opérations, un être permanent, qui ne dépend point des choses corporelles, qui n'en résulte point, ni n'y est attaché ou contenu, mais qui, au contraire, contient, enchaîne, vivifie tout l'assemblage, communic|uant les mouvements, les formes, les qualités, l'ordre, la symétrie, à ces phénomènes passagers que nous appelons le cours de la nature.

294. — Il en va de nos facultés connue de nos affections : cequisesaisitdenousd'abord,est ce qui tient le mieux (264). L'homme, on l'a remarqué souvent, est un tissu de contrariétés, d'où naît un perpétuel combat entre la chair et l'esprit, la bête et l'ange, la terre et le ciel, qui prévalent chez lui, et l'entraînent tour à tour. Durant ce conflit, son caractère demeure flottant; mais l'un des deux principes devient-il le plus fort? alors voilà l'homme fixé, soit pour le vice, soit pour la vertu; et de ces principes différents, sa vie en prend une différente issue. Il en est de même à l'égard de nos facultés. D'abord les sens assiègent et sul:)juguent l'esprit. Les apparences sensililcs sont tout ])our nous, nos raisonnements ne roulent que là-dessus, tous nos désirs s'y terminent : nous ne cherchons point de causes ni de réalité au delà, jusqu'à ce qu'enfin les premiers rayons de l'entendement viennent dissiper ces ombres. Alors nous apercevons le vrai principe de l'unité, de

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l'identité, de l'existence; et ces objets qui nous paraissaient auparavant constituer le total de l'être, dès cjue nous avons acquis une vue intellectuelle des choses, se trou\ent n'être plus qu'autant de fantômes passagers.

295. — T'n observateur curieux a bientôt passé de la tonne extérieure de ces grosses niasses qui arrêtent les yeux vulgaires, à l'examen de la structure interne des petites parties, et de l'observation des mouvements naturels, à la découverte des lois du mouvement. Chemin faisant il forge ses hypothèses, et accommode son langage à cette philosophie naturelle. Tout cela fait l'affaire et répond au but du faiseur d'expériences, ou du mécanicien, qui ne songe qu'à appliquer les pouvoirs de la nature et à réduire les phénomènes en règles. Mais si, procédant toujours dans son analyse et dans sa recherche, il monte du monde sensible vers l'intellectuel, et voit les choses dans une nouvelle lumière et un nouvel ordre, il réfonnera son système, et s'apercevra que ce qu'il prenait pour des substances et pour des causes, ne sont que des ombres fugitives; que l'esprit seul contient tout et opère tout; qu'il est, pour tous les êtres créés, la source de l'unité, de l'identité, de l'harmonie, de l'ordre, de l'existence, de la permanence.

296. -- Ce n'est ni l'acide, ni le sel, ni le soufre, ni l'air, ni l'éther, ni le feu visible et corporel (155), beaucoup moins ce fantôme qu'on appelle destin ou nécessité, qui est l'agent véritable; mais une certaine analyse, une enchaùiure, une gradation de choses, nous conduit au travers de tous ces milieux, jusqu'à entrevoir le premier moteur invisible, incorporel, sans étendue, source intellectuelle d'être et de vie. J'avoue qu'il y a dans le langage et les raisonnements humains un mélange d'obscurité et de préjugé. Cela est inévitable, puisque les voiles de l'erreur et du préjugé ne se lèvent que lentement et un à un, pour ainsi dire. ^lais si la chaîne qui lie les deux extrêmes du sensible le plus grossier et du pur intelhgible, est composée de beaucoup d'anneaux, et si c'est une tâche bien pénible pour nous, abîmés que nous sommes dans les sens, de nous aider des faibles secours de la mémoire, de l'imagination et de la raison, pour percer à travers tant de principes erronés, tant de longs circuits de paroles et d'idées, jusqu'à la lumière de la vérité ; aussi, à mesure que sa lumière nous éclairera davantage, de plus amples découvertes rectifieront notre style, éclaireront nos idées.

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297. — L'esprit, ses opérationset ses facultés, fournissent une belle (i ) classe d'objets, dont la contemplation fait naître des idées, des principes et des vérités si éloignés des premiers préjuges des sens, et qui y répugnent si fort, qu'on a raison de les exclure du langage et des livres ordinaires, puisqu'ils n'ont aucun rapport avec les sujets sensibles, avec les recherches expérimentales et. mécaniques, en un mot avec tout ce qui entre dans l'usage ordinaire de la vie; n'étant propres qu'au petit nombre de ceux qui se proposent pour objet la contemplation de la vérité. Néanmoins, quoique ce ne soit peut-être pas le goût de quelques lecteurs modernes, l'usage de traiter dans les livres de ph^'sique des matières de métaphysique et de religion, a dans l'antiquité de grandes autorités qui le justifient; pour ne pas dire qu'un homme qui ne donne que des essais, est lié par des lois moins rigoureuses, et moins obligé à se renfermer dans une méthode exacte, que celui qui, de dessein formé, donne les éléments d'une science. On me pardonnera donc, si, dans cet informe essai, j'engage mon lecteur par d'insensibles transitions dans des recherches imprévues, dans des spéculations un peu éloignées du premier but, et où l'auteur lui-même, en conunençant d'écrire, ne croyait pas s'enfoncer.

301. — L'âme humaine est tellement appesantie et entraînée vers la terre par les premières et puissantes impressions des sens (264), qu'il est surprenant que les anciens aient pu même aller si loin et pénétrer si avant dans les choses intellectuelles, sans quelque lueur d'une tradition divine. Si l'on considère une troupe de sauvages laissés à eux-mêmes, comme ils sont abîmés dans les sens, ensevelis dans les préjugés, combien ils sont peu capables par leurs propres forces de se tirer de cet état, on se persuadera facilement que cette première étincelle de philosophie est tombée du Ciel, et que c'était, ainsi qu'un auteur païen s'en exprime, une philosophie reçue par tradition divine, théoparadotos philosophia.

(i) Il n'y a pas, dans le texte anglais, de mot correspondant à cette épithète. (M. D.)

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302. - — L'état du genre humain tombé n'a point été une chose inconnue aux anciens philosophes. Les ICgyptiens, les Pytliagoriciens, les Platoniciens, les vStoïciens, font apercevoir des traces de cette doctrine dans leur lusis, leur phugé, leur palïngenesïa, dont ils ont dressé le plan sur cette première idée. La tliéologie et la philosophie dénouent, selon eux, les liens qui enchaînent notre âme à la terre, et favorisent son vol vers le souverain bien. Il y a un instinct dans notre âme, par où elle tend vers le Ciel, et s'eflforce de nous tirer de l'esclavage des sens, et de l'abaissement actuel où nous sommes, pour nous faire atteindre un état de lumière, d'ordre et de pureté.

303. — Les perceptions des sens sont grossières; mais dans le sens même il y a de la différence. Quoique l'harmonie et la proportion ne soient pas l'objet des sens, cependant l'œil et l'oreille sont des organes qui offrent à l'âme des moyens de saisir l'une et l'autre. Les expériences sensibles nous manifestent nos facultés subalternes, et de celles-ci, par une évolution graduelle, nous remontons aux supérieures. Les sens fournissent à la mémoire des images qui sont la matière sur quoi l'imagination travaille. La raison juge de ce que lui présente l'imagination, et ces actes de raison deviennent de nouveaux objet pour l'entendement. Dans cette échelle, chaque faculté inférieure sert de degré vers celle qui est au-dessus, et celle qui est la plus haute de toutes conduit naturellement à la Divinité, qui est plutôt l'objet de la connaissance intellectuelle que du raisonnement ou de la faculté discursive, pour ne rien dire de la sensitive. Tout le système des êtres n'est donc qu'une seule chaîne, dont chaque anneau en soutient quelque autre. Les choses les plus basses y ont de la connexion avec les plus élevées. Le mal ne sera donc pas bien grand, ni le lecteur trop à plaindre, si l'amour qu'il a pour la vie animale sert ici d'amorce pour l'attirer et l'engager, comme à son insu, dans quelque curiosité de connaître l'intellectuelle.

316. — Comme la philosophie platoniciemie suppose que lés notions intellectuelles sont innées à l'âme, et y existent

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dès son origine, de même elle prétend que c'est dans l'âme, et dans l'âme seule, qu'existent les qualités sensibles, quoiqu'elles n'y soient pourtant pas originairement. Il ne faut pas croire, dit Socrate à Théétète, que la couleur blanche que vous voyez soit, ni dans aucun objet hors de vos yeux, ni dans vos yeux, ni absolument dans quelque lieu. Et Platon en.seigne dans le Timée que la figure et le mouvement des particules du feu qui divisent les parties de nos corps, produisent cette douloureuse sensation que nous appelons brîilure. Plotin, au sixième livre de sa seconde Ennéade, observe que la chaleur et autres qualités ne sont pas les propriétés des choses mêmes, mais que ce sont des actes; que, dans le feu, la chaleur n'est pas une qualité, mais une action, que le feu n'est pas réellement ce que nous apercevons dans les c^ualités qui se nomment lumière, chaleur et couleur. De tout cela s'ensuit manifestement, que, quelles que soient les réalités que ces philosophes supposent exister indépendamment de l'âme, ce ne sont ni des choses sensibles, ni des substances revêtues de qualités sensibles.

317. — Ni Platon ni Aristote n'entendaient par la matière {hiilè) une substance corporelle, quelque idée qu'il ait plu aux modernes d'attacher à ce terme. Certainement, chez ces philosophes, il ne désignait aucun être actuel et positif. Aristote, en définissant la matière, la compose de pures négations, comme n'ayant ni quantité, ni qualité, ni essence. Non seulement les disciples de Platon et de Pythagore, mais aussi les Péripatéticiens eux-mêmes, déclarent qu'on ne la connaît ni par les sens, ni par aucune méthode juste et directe de raisonnement, mais par je ne sais quelle méthode illégitime et bâtarde, comme il a été observé cidessus. Simon Portius, fameux péripatéticien du seizième siècle, nie qu'elle soit substance en aucune façon; car, dit-il, elle ne peut subsister par elle-même, autrement il s' ensuivrait que ce qui n'est pas en acte serait en acte. Si l'on s'en rapporte à Jamblique, les Égyptiens étaient si éloignés de croire que la matière puisse avoir quelque substance ou essence, que, selon eux. Dieu ne l'a produite que par précision de toute substance, essence ou être, apo ousiotètos apokhisteisès huloiètos. Et c'est la doctrine constante d'Aristote, de Théophraste et de toute l'ancienne école péripatéticienne,

CONCKl'TIOXS XJiO-l'L,.\ÏOXlCIUXNliS zoij

que la matière n'est rien actuellement, mais qu'en puissance elle est toutes choses.

318. ^ — vSelon ces philosophes, la matière n'est que f^ura potentia, une pure possibilité. Il est vrai qu'on prétend qu'Anaximandre, le successeur de Thaïes, a cru la di\inité suprême une matière infinie. Néanmoins, quoique Plutarque l'appelle Matière, c'était simplement tn apeiron, ce qui ne signifie autre chose que l'infini ou l'indéfini. lît quoique les modernes disent que l'espace est réel et infiniment étendu, si nous considérons que ce n'est point une notion intellectuelle, ni rien qui soit aperçu par les sens, peut-être pencherons-nous à croire, avec Platon dans son Tinice, que cet espace est le résultat d'un raisoiuiement illégitime, logismos jtothos, et un rêve de gens qui veillent. Platon observe que nous rêvons, pour ainsi dire, quand nous pensons au lieu, et que nous croyons nécessaire que tout ce qui existe, existe en un lieu. Il observe aussi que cette place ou espace (250, 270) est niet'anaisthesias hapton, c'est-à-dire qu'on la touche comme on voit les ténèbres, comme on entend le silence, puisqu'il est une pure privation.

330. — Ces réflexions paraîtraient probablement très sèches et très inutiles à cette espèce de lecteurs qui sont accoutumés à ne penser qu'aux objets sensibles. Une application de l'esprit à des choses purement intellectuelles est triste et ennuyeuse pour la plupart des hommes, au lieu qu'ils fortifient leurs facultés sensitives par un exercice fréquent. De là vient que, les objets des sens nous aflfectentplus puissamment (264, 294), et que c'est en eux trop souvent que l'on fait consister le principal bien; c'est eux qu'ils cherchent à s'enlever mutuellement par la fraude, et qu'us s'entr'arrachent des mains. Ainsi, pour ramener les hommes de leur férocité, et pour introduire chez eux des sentiments de vertu, il n'est point humainement de voie plus efficace que d'exercer leur intelligence, de faire entrevoir im autre monde, supérieur au monde sensible, et tandis qu'ils prennent tant de peine pour conserver leur vie animale, de leur apprendre à ne pas négliger l'intellectuelle.

331 ■ — Ce n'est pas une chose de petite conséquence dans un État que le genre d'étude qui prédomine, la religion, les mœurs, le gouvernement civil d'un pays y prenant toujours quelque teinture de la philosophie régnante. Elle

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n'affecte pas seulement l'esprit des savants (|ui en font profession, mais elle a une influence considérable, quoiqu 'indirecte et éloignée, sur les idées des personnes du premier rang, et sur la conduite du peuple entier. N'a-t-on pas vu, par exemple, la pliilosophie polémique et scholastique produire des controverses dans la jurisprudence et dans la religion? Le fatalisme et le saducéisme n'ont-ils pas gagné du terrain durant cette passion générale pour la philosopliie corj^usculaire et mécanique qui a régné dans les esprits depuis environ un siècle? Elle pouvait, je l'avoue, occuper utilement une portion du loisir des personnes curieuses de ces sortes de recherches. Mais depuis qu'elle s'est étabUe dans les universités sur le pied d'un talent nécessaire, qui fait la plus importante partie des études, elle s'est tellement emparée des esprits, et les a si bien fixés aux objets corporels et à la considération des lois du mouvement, que, quoique cela se soit fait indirectement, par accident, et non à dessein, elle n'a pas médiocrement dégoûté le monde de tout ce qui est spirituel, intellectuel ou moral. Certainement, si la philosophie de Socrate et de Pythagore eût été en vogue aujourd'hui panni ceux qui se croient trop habiles pour se soumettre aux préceptes de l'Évangile, nous n'aurions pas vu l'mtérêt prendre un empire si général et si absolu sur l'esprit des hoimnes, ni le zèle du bien pubUc regardé comme une noble extravagance {gennaian euètheian), panni ceux qui passent pour la portion du genre humain la plus rusée aussi bien que la plus avàde.

332. — Bien des genscroirontquejememoque,sijedisque les plus grands hoimnes ont toujours eu une haute estime pour Platon, dont les écrits sont la pierre de touche des esprits légers et superficiels; dont la philosophie fut l'admiration des siècles ; qui fournit des patriotes, des magistrats, des législateurs aux États les plus florissants, aussi bien que des pères à l'Église et des docteurs aux écoles. Il est vrai que, de nos jours, on se soucie peu de sonder les profondeurs de cet antique savoir. Il serait pourtant avantageux à la patrie que notre jeune noblesse, au lieu des maximes modernes, fût imbue des notions des grands hommes de l'antiquité. Mais, dans ce siècle libertin, plus d'un étourdi secoue la tête au seul nom d'Aristote et de Platon, aussi bien qu'à celui de la Sainte Écriture. La plupart des gens mettent les

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écrits de ces anciens célèbres à niveau des sèches et barbares productions des scolastiques. Je jieuse pourtant qu'on nie penuettra de présumer qu'il en est peu parmi nous, de ceux même que l'on met au premier rang, qui aient plus de sens, de vertu et d'amour pour leur patrie que Cicéron, qui, dans une de ses lettres à Atticus, ne peut s'empêcher de s'écrier : O Sacrâtes et Socratici viri ! numqtiam vobis gratiam referatn. kO Socrate, et vous, disciples de ce grand honnne, je ne vous rendrai jamais ce que je vous dois ! » l'iût à Dieu (ju'un grand nombre de nos compatriotes leur eussent la même obligation ! Assurément, où une bonne éducation règne, l'art de conduire les lîtats ne saurait mieux s'apprendre que dans les écrits de l'iaton. Mais parmi des gens vicieux, oii l'on ne connaît ni éducation ni discipline, Platon, Pytliagore, Aristote même, parussent-ils en personne, ne pourraient faire que très peu de bien. Platon a tracé une peinture enjouée et instructive tout ensemble d'un pareil Etat. Je ne la rapporterai point ici, pour de certaines raisons. Quiconque sera curieux de la voir n'a qu'à chercher la page soixante-dix-huitième du second tome des (lîuvres de Platon de l'édition d'Aide.

333. — Proclus, dans le premier livre de son commentaire sur la théologie de Platon, observe que, conmie, dans les mystères, ceux que l'on initie rencontrent d'abord différentes divinités, revêtues de diverses formes, mais qu'étant une fois entièrement initiés, ils reçoivent une illumination divine, et deviennent participants de la divinité elle-même : ainsi, lorsque l'âme porte sa vue au dehors, elle voit les ombres et les images des choses; mais dès qu'elle rentre au-dedans d'elle-même, elle découvre et contemple sa propre essence. D'abord elle paraît seulement se regarder, mais, ayant pénétré plus avant, elle découvre l'esprit. I^nfin avançant toujours plus avant, et entrant dans le plus intime sanctuaire de l'âme, elle contemple le theôn génos. Et voilà, dit-il, le plus excellent de tous les actes humains, de s'élever, dans le silence et le repos des facultés de l'âme, jusqu'à la divinité même; d'atteindre et se joindre étroitement à ce qui est ineffable et supérieur à tous les êtres. Quand elle est arrivée jusqu'au premier principe, elle finit son voyage et se repose. Telle est la doctrine de Proclus.

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