‹ BerkeleyChapitre 3 sur 34 · SA VIE ET SES ÉCRITS · texte numérisé non relu

SA VIE ET SES ÉCRITS

vaniteux de lancer quelque chose de nouveau vous eût engagé à une telle entreprise; et quand je vous justifiai sur cette partie de votre caractère, et que j'énumérai eu outre d'autres (qualités méritoires que vous possédez, , il dit ne plus savoir que penser de vous. V\\ autre me dit qu'un homme ingénieux ne devait pas être découragé d'exercer sa verve, et qu'on n'avait pas fait moins grand cas d'erasme pour avoir écrit à la louange de la folie; mais que vous n'êtes pas allé aussi loin (ju'un gentleman de la ville, lequel affirme non seulement qu'il n'existe rien de tel que la Matière, mais que nous-mêmes n'avons pas la moindre existence. »

pjl 1713, Berkeley yient lui-même à Ivondres : après la studieuse paix d.e Trinity Collège, c'est une nouvelle période qui s'ouvre (i). Bien accueilli par ses compatriotes Steele et Swift, il entre en relations avec les célébrités littéraires de l'époque. Cette année même, il publie ses Dialogues d'Hylas et de Philonoiis, où la doctrine du Traité reparaît, non plus sous une forme dogmatique, mais sous l'aspect séduisant de dialogues platoniciens : Hylas, contradicteur têUi^maissiiicère^' défend en vain, jusqu ' à sa conversionïïnaIêr'rexistenceae^Ia~ substance matérielle. C'est un bèàÀTlivre de propagande philosophique, à la fois ardente, habile et lucide. Le titre complet de l'ouvrage en signalait adroitement le dessein pieux «t utile, sans en mentionner la thèse paradoxale : Trois Dialogues entre Hylas^et Philonous, dont l'objet est de^ déjnontrerclairernent la réalité et la perfection de la connaissance humaine^ la nature incorporelle ~àe l'âme et l'immê^^ diate Providence d'une Divinité, contre -les sceptiques et les athées; et aussi de faire connaître une méthode pour rendre les sciences plus simples, plus utiles et plus courtes. L'élégant métaphysicien rencontra plus d'admirateurs (pie de disciples : le public e'ut l'oreille encore plus dure qu'Hylas. Les philosophes ne se rendirent pas davantage : malgré les instances de Berkeley, et à son grand dépit,

(i) 1,'année précédente, Berkeley avait prononcé, dans la chapelle du collège, son sermon sur l'obéissance passive. Ce discours le rendit suspect de sentiments jacobites : ce qui devait, un peu plus tard, l'empêcher quelque temps d'obtenir un poste ecclésiastique. C'est dans ce sermon qu'il faudrait aller chercher la morale tlicorique de Berkelej', que M. Fraser nomme un « utilitarisme théologique ».

rillustre Clarke refusait également de réfuter l'innuatérialisnie ou de l'embrasser.

C'est ici que se placent les voyages de Berkeley : dix mois passés en France et en Italie (1713-1 714), comme chapelain de Lord Petcrborough, chargé d'une ambassade extraordinaire en vSicile; puis, après un retour, nouveau vxuage — ©H — Jlalie__ (i 716-1721), comme précepteur du fils d'un évêque irlandais. Berkeley visita Rome et Naples : son journal de voyage témoigne d'un vif goût pour les arts et l'antiquité. Mais le philosophe, en lui, n'était pas mort : en revenant d'Italie, il s'arrête à Lyon pour écrire, en réponse à une question propesée par l'Académie des Sciences de Paris, sur la cause du mouvement, son curieux De Motu; le traité paraît, dès son retour à Londres, en 1721 (i).

Un triste sj^ectacle y attendait Berkeley : celui de la démoralisation et des désastres produits par la banqueroute de la Compagnie de la Mer du Sud. Il réfléchit dès lors passionnément aux questions sociales, qui ne se séparèrent jamais, dans son esprit, des questions morales et religieuses : son. Essai sur les moyens de prévenir la ruine de la Grande Bretagne (1721) est le premier symptôme de cet idéalisme philanthropique et chrétien, qui allait bientôt le jeter dans la plus extraordinaire équipée. Tne lettre à Percival, datée de mars 1723, nous révèle son dessein : jugeant l'Europe irrémédiablement corrompue, Berkeley tournait son espoir vers l'Amérique : il voulait fonder, dans le site idyllique d.es îles Bermudes, un collège desHne~a la formation des missionnaireSj sorte de foyer du christianisme et de la science, d'où devait rayonner sur le monde une civilisation régénérée. Cette idée s'empara entièrement de lui : l'héritage inattendu de \'anessa, l'amie de Swift, sembla venir à point pour en favoriser l'exécution. Berkeley, enthousiaste, chantait en vers son projet. Nommé, non sans difficultés, doyen de Derry, il réclamait instamment qu'on le déchargeât de son poste : « Mon c<i.'ur se brisera, écrivait-il à Swift, si je dois rester doyen en Irlande. >- Revenu à Londres, il expcse son plan dan.s

(r) I<e De Motu n'oblinl pa.s de rtcouipeiise; ou ne sait d'ailkui* s'il fut présenté à l'Académie.

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une brochure (i), obtient des encouragements, des souscriptions, une charte du roi, et, sur vui vote favorable de hi Cliambre des Communes, une promesse de vingt mille livres du ministre Robert Walpole. Enfin, en septembre 1728, fraîchement marié avec Anne Forster, qu'il avait choisie, écrit-il (2), « à cause de ses qualités d'esprit et de son goût sincère pour les livres », Berkeley, sans plus attendre, afin de couper court aux doutes naissants du public, fait voile pour le Nouveau Monde, avec sa femme, quelques compagnons et une bibliothèque de vingt mille volumes.

Il ne devait^jamais fouler le sol des Bermudes ; s'étant arrêté à Rhode Island poixFlïiverner, il y passa plus de deux ans, d'abord à Newport, la capitale de l'île, puis dans sa rustique maison de \Miitehall, qu'il fit construire, attendant en vain le paiement du subside promis, heureux d'ailleurs de sa vie calme, agreste et domestique, lisant beaucoup, méditant au bord de la mer, prêchant de temps en temps à Newport, recevant la visite des missionnaires et, notamment, de son disciple américain Samuel Jolinson. C'est à Rhode Island que furent composés les sept dialogues à'Alciphron ou le petit Philosophe : ce nom méprisant désigne les libres-penseurs, que Berkeley déteste, et dont il réfute longuement les doctrines (3). Un jour enfin, Gibson, évêque de Londres, demandant à Walpole une réponse définitive au sujet du subside, le premier ministre dMngleterre lui répondit : « vSi vous me questionnez comme ministre, je dois et je puis vous assurer que l'argent sera payé sans le moindre doute, dès que l'intérêt public le permettra; mais si vous me demandez, comme à un ami, si le doyen Berkeley doit demeurer en Amérique, à attendre le paiement de vingt mille livres, je lui fais dire.

(i) Proposition pour le développement des Eglises dans nos possessions lointaines et pour la conversion des sauvages au christianisme par la fondation d'un collège dans les iles Summer, autrement appelées îles de Bermuda (1725).

(2) L,ettre à rercivaJ (Fraser, t. I, p. Lm).

(3) Alciphron ou le petit philosophe, en sept dialogues, contenant une apologie de la religion chrétienne contre ceux qu'on appelle librespenseurs (i'« éd., I/>ndres, 1732). lyOugteinps auparavant, en 1773, Berkeley avait publié dans le journal The Guardian une série d'artides contre les libres-penseurs, notamment contre A. Collins. Dans Y Alciphron sont spécialement visés, en outre, Mandeville et Shaftesbury.

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de toutes mes forces, qu'il retourne chez lui eu Kurope et renonce à ses espoirs présents (i). » Ce fut un rude coup pour Bcrkele}'.

Au début de 1732, il débarquait eu Angleterre et se fixait à Londres, avec sa femme et son petit enfant. La publication de VAlciphron, acompagné d'une troisième édition de V Essai sur la vision, ayant donné naissance à diverses critiques, Berkeley écrivit, en réponse à une lettre anonyme parue dans un journal de Londres, une courte Défense et explication de la théorie de la vision (2) ; puis, prenant contre les mathématiciens libres-penseurs une offensive hardie, il lance contre eux son Analyste, singulier opuscule, où les obscurités du calcul newtonien des fluxions sont exploitées au profit des mystères du christianisme! En voici le titre complet : L'Analyste, ou Discours adressé à un mathématicien incroyant (c'est du fameux Halle)' qu'il s'agit), où l'on examine si l'objet, les principes et les conséq^itences de l'analyse moderne sont plus distinctement conçus, ou déduits avec plus d'évidence, que les mystères religieux et les choses de foi (1734). L,' Analyste fut le point de départ d'une polémique générale, essentiellement mathématique : Berkeley renonça bientôt à s'y mêler (3).

Depuis 1734, il n'était plus à Londres : nommé, à cette époque, évêque de Cloyne, en Irlande, il passa dans ce pauvre diocèse la dernière période de sa vie. La plus grande partie de la population était cathohque : l'évêque anglican sut se la conciUer par sa tolérance et son zèle charitable. L'Irlande était misérable : il travailla avec ardeur à son relèvement. C'est dans ce but qu'il écrit son Querist (le Questionneur), dont les trois parties, parues successivement à Dublm, sons noin d'auteur, de 1735 à 1737, exprimaient, sous forme de questionnaire, ses idées sur l'économie sociale et le problème irlandais;

(i) Fraser, 1. 1, p. Lvni.

(2) Titre complet : Défense et explication de la théorie de la vision, ou du langage visuel montrant la Présence et la Providence immédic^tcs d'une Divinité; par l'auteur d'Alciphron ou le petit Philosophe {1733).

(3) Il soutint d'abord la thèse de l'Analyste dans deux petits écrits : la Défense de la libre-pensée en maihématiques, en réponse à un pamphlet de Philalethes Cantabrigiensis [J. Jiuin], et les Raisons de ne pas répondre à la complàe réponse de M. Wallon (1735).

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publie, dans le journal de Dublin, une Lettre sur une Banque nationale d'Irlande (1737), et va lui-même soutenir ses vues à la Chambre irlandaise des Lords. légalement soucieux des intérêts spirituels de ses compatriotes, il dénonce, dans un Discours aux magistrats et aux autorités à l'occasion de la licence et de l'irréligion énormes de ce temps, la récente fondation d'un club de libres-penseurs. Sa bienfaisance et son enthousiasme allaient d'ailleurs trouver une nouvelle occasion de s'exercer. En 1740, une épidémie, succédant à une famine, désola l'Irlande. Berkeley se souvint d'un remède américain, qu'il avait éprouvé à Rliode Island : il fît boire aux malades de l'eau de goudron, obtint, dai"'.s les cas les plus divers, d'admirables résultats, crut avoir découvert une panacée. Telle fut l'origine de cet étrange livre qui s'appelle : Siris (i), chaîne de réflexions et de recherches philosophiques concernant les vertus de l'eau de goudron, ainsi que divers autres sujets connexes et qui naissent les uns des autres (1744). Berkeley, parti d'une utopie médicale, s'y élève par degrés jusqu'aux plus hauts sommets d'une métaphysique abstruse et mystique, dont ses précédents ouvrages ne contenaient, au plus, que le germe. Le public, au rebours des lecteurs d'aujourd'hui, ne prêta que peu d'attention à la partie métaphysique de l'ouvrage, mais se passionna pour la partie médicale. La Siris fut traduite, intégralement ou partiellement, en français, en allemand, en hollandais, en portugais; d'innombrables brochures attaquèrent ou soutinrent le nouveau remède (2). T^n dispensaire d'eau de goudron s'ouvrit à Londres; la mode se mit de la partie. « Il est impossible, dit un contemporain (3), d'écrire maintenant une lettre sans teindre l'encre avec de l'eau de goudron. C'est le commun sujet de conversation., chez le riche comme chez le pauvre, en haut comme en bas de la société, et l'évêque de Cloyne en a fait quelque chose

(i) Du grec seira, chaîne. Ce mot et le suivant ne figurent que dans la deuxième édition.

(2) Berkeley fit encore paraître trois lettres à Thomas l'rior , et une autre au rév. docteur Haies, sur les vertus de Veau de goudron (1744-47), et, en 1752, de Nouvelles pensées sur Veau de goudron.

(3) I^ettre de Duncombe à l'archevêque Ilerring, juin 1744 (Traser, t. III, p. 131).

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