XI.1V
nera automatiquement, je me remettrai dans l'atmosphère de Paris et je tramerai plus serré mon volume de vers, et je m'attellerai à mon roman et je rêverai à mes bouquins d'art. Que de livres me hantent ! * »
Et il fait comme il dit : dès avant la fin du premier mois, il s'est mis à travailler l'allemand, à refaire les poèmes du Sanglot de la Terre, à écrire pour lui-même un article sur le musée de Berlin.
Mais si son oisiveté dura peu, on peut dire que son ennui ne connut pas de fin pendant tout le temps qu'il vécut en Allemagne. Pendant les quelques heures qu'il passe chaque jour à la cour, il n'a à peu près pas le loisir de penser; avec ses amis, il oublie son ennui; mais seul avec lui-même, il est en proie à un spleen dont le travail même ne le délivre pas. Il ne faut rendre l'Allemagne ni Berlin entièrement responsables de cet état d'esprit : les sources en étaient dans la sensibilité même, particulière et extrêmement aiguë, de Laforgue. Ailleurs, il en eût souffert peut-être presque autant; il l'a dit lui-même : « Quand je me replie sur moi-même, je trouve mon éternel cœur pourri de tristesse », et
Un spleen me tenait exilé
Et ce spleen me venait de tout2.
mais il faut bien reconnaître que le pays où il avait été appelé à vivre n'était aucunement celui qui eût convenu, par choix, à sa nature : il n'y trouvait ni le raffinement, ni la délicatesse de manières et d'esprit auxquels il était plus qu'un autre sensible; la vul-
i. Lettre à M. Ch. Henry, Berlin, lundi 5 décembre 1881. [Indiquée par erreur 6 déc]
a. Arabesques de malheur, dans les Fleurs de bonne volonté.
garité des êtres et des choses, et une vulgarité sans pittoresque, le choquait, jusque dans la cour même *. Si du moins il avait trouvé là de riches aliments pour son appétit artistique, il s'en fût senti apaisé, mais comme me l'a très justement dit Théo Ysaye :
« Le milieu extérieur ne l'intéressait pas extrêmement, si ce n'est en fonction de sa littérature et de sa pensée. L'Allemagne ne l'intéressait pas. Curieux de littérature et d'art, il étudia avec une vive attention et une soigneuse patience ce qui se présentait en Allemagne, mais on sentait toujours que c'était le pis-aller d'autre chose, de Paris dont il avait soif, de Paris dont il voulait retrouver les joies intellectuelles, en dépit des douloureux séjours qu'il y avait faits à demi mourant de faim dans les bibliothèques2. »
Avec sa pénétration étonnante en un âge si jeune, il eut bien vite évalué les artistes et les œuvres : qu'était-ce que toute cette peinture académique, par exemple, quand à Paris on livrait bataille autour des expositions des impressionnistes, ces impressionnistes dont chaque matin, quand il travaillait chez Ephrussi, il pouvait admirer longuement, examiner soigneusement plusieurs des meilleures œuvres. Le seul artiste auquel il ait pu s'attacher en cinq ans de Berlin, il l'avait découvert après trois semaines et rencontré ensuite chez un amateur berlinois, ami d'Ephrussi : « Un aquafortiste de génie, Max Klinger,
i. « J'adore la race et quand, dans ce monde où je suis un peu fourré, je la rencontre, j'ai des jouissances uniques. Sincèrement, ici, il y en a peu. La plupart de ces piliers de cour sont assez vulgaires. » (Mél. posth., Lettre à Ch. Ephrussi, p. a5i.)
a. Notes d'une conversation, a5 juin 191 7. Londres.
encore est-ce un sauvage insaisissable ». Il a bientôt reconnu que, la musique exceptée (et encore arrivet-il à Berlin au moment même où la grande production musicale allemande est terminée), l'Allemagne n'est pas un pays artistique. Il pense déjà comme il le dira moins de deux ans plus tard :
« Ce sont tous des ours et des tartigrades. J'ai passé deux ans à acquérir la conviction que c'est le peuple le plus activement anti-artistique des peuples connus. Ah ! si j'avais écrit mon Salon berlinois dans une boîte moins timorée que la Gazette *... »
Mais il y a pis encore pour lui, il craint que cette atmosphère de médiocrité ne le gagne, et cette crainte accroît encore son penchant naturel à la réserve, il fait davantage le vide autour de son existence littéraire, ne voulant pas la laisser contaminer ; sa poétique y trouve un nouvel aiguillon.
« La placidité berlinoise m'exaspère et j'en ai peur, aussi je n'écris pas une phrase, un vers sans vouloir du suraigu, pour me prouver que je ne m'en vais pas. Mais sans doute, l'alcool à Berlin est tisane à Paris 2. »
Les mois, les années passeront, certaines irritations
i. Lettre à Ch. Henry. Coblentz, vendredi 37 juillet i883. A la même époque, le prédécesseur de Laforgue, Amédée Pigeon, notait : «Ce qui saute aux yeux: quand on a habité Berlin six mois, c'est combien l'art tient peu de place dans les préoccupations de cette ville toute administrative et militaire. C'est que l'amour du beau tableau ne va guère avec l'amour du ministère et de la caserne. Les Berlinois sincères avouent que l'art se meurt d'anémie à Berlin. Ils disent : nous ne sommes pas riches, il n'y a pas chez nous, comme à Paris, cinq cents amateurs capables d'avoir une galerie. Ils ne veulent pas dire : nous ne sommes pas artistes. Qui consent à dire cela? Ils disent : nous sommes pauvres. En tout cas, c'est vraisemblable. » (L' Allemagne de M. de Bismarck, p. 279.)
a. Lettre à M. Ch. Henry. Berlin, janvier 18S2.
deviendront pour lui moins vives; le milieu lui sera peu à peu plus indifférent, sans pourtant qu'il cesse de le voir, de le traverser, avec ce génie visuel qu'il possédait, mais cette impression des premiers mois de son séjour ne fera que se confirmer, au point que, du volume sur Berlin, ce qui peut-être est le plus touchant, quand on y réfléchit, c'est la dignité parfaite dont il ne s'est en aucun endroit départi, l'impartialité avec laquelle il parle d'un pays dont presque aucune impression ne lui avait été agréable. Quatre semaines après son arrivée à Berlin, il s'ennuie et au mois de janvier rêve déjà de revoir Paris en avril, « quand les arbres du Luxembourg ont des feuilles tendres et transparentes au soleil ». Le dimanche soir surtout, après sa lecture qui ce jourlà a lieu à sept heures, il se sent pris d'un spleen plus harcelant encore, en se rappelant les moments passés chez Sanda Mahali, les bonnes heures vécues avec son ami Charles Henry, ses allées et venues dans ce qu'il appelle « notre quartier » qui va de la rue Monsieur-le-Prince à la rue Denfert; il regrette « les galeries de l'Odéon, les ciels malades que l'on voit du pont de la Concorde, les belles flaques de la place de ce nom, les enterrements à la Madeleine et à Saint- Augustin, et les rosses résignées et somnolentes des fiacres '. » Il ne cesse d'exhaler son ennui, aussi bien dans les lettres cordiales et confiantes à Ch. Henry, que dans celles mêlées de sentiment et d'esprit gavroche qu'il adresse à Sanda Mahali, ou
i. Lettres à Sanda Mahali du 23 janvier 1S82. (Exil, Poésie, Spleen. La Connaissance, p. 19) et à Charles Ephrussi, 9 janvier 1882. (Mélanges posthumes, p. 24 1.)
celles d'un ton plus grave qu'il envoie à Charles Ephrussi *.
Malgré tout, il écrit beaucoup de vers, une dissertation sur l'amour, il travaille à un roman Un Raté2; il dessine, fait un peu d'eau-forte, se livre à des études scientifiques sur les couleurs, à l'instar de son ami Ch. Henry, et revient à « ses vieilles amours, le mouvement chez les végétaux » ; il vise à devenir un érudit d'art, commence une étude sur l'œuvre d'aquafortiste de Max Klinger, et corrige entre temps les vers de Sanda Mahali, avec la crainte perpétuelle d'irriter la poétesse en lui proposant des remaniements. Ce faisant, il observe ce qu'il aperçoit de la cour, « de vieux gâteux chamarrés de ferblanteries dorées. Et les femmes ! » Il va promener sa mélancolie dans les endroits tristes de Berlin, « derrière les Zelten, le Kronprinz Ufer, et de l'autre côté de Berlin, le Luisen Ufer » : il se divertit aux con-
i. Sa correspondance en est émnillée : Je m'ennuie, je m'ennuie (lettre à Gh. Henry, Berlin, début 1882). Et je m'ennuie : et comme dit Bourget je déchiquette la fougère amère du spleen (lettre à Ch. Ephrussi, Berlin, i3 mars 188a, Revue Blanche, n" 79, p. 276). Je m'ennuie toujours et la ville de Berlin est de plus en plus assommante : heureusement que dans quinze jours, nous irons dans une autre (lettre à Ch. Ephrussi, Berlin, 3 1 mars 188a, Mél. posth., p. 256). Je m'ennuie, voilà tout. Je sens le vide de tout, de l'amour, de la gloire, de l'art, de la métaphysique (lettre à Ch. Henry, Wiesbaden, 22 avril 1882). Je suis à Wiesbaden depuis bientôt une semaine. Et je m'y ennuie, je m'y ennuie (lettre à Ephrussi, 27 avril 1882, Mél. post., p. 209). Spleen, spleen. Comme la vie est vide, surtout ici (lettre à Ch. Henry, Bade, mai 1882). Et je m'embête, voilà! (lettre au même, Bade, mai 1882). Sachez que je m'ennuie horriblement (lettre à Ch. Henry, Bade, 5 juin 1 882). Je ne vous confierai pas que je m'ennuie prodigieusement ici comme partout. Cela va de soi... Je m'ennuie, je m'ennuie... (lettre à Sanda Mahali, Coblentz, juin 1882, Exil, Poésie, Spleen, La Connaissance, p. 21). Voilà pour les premiers six mois et, par la suite, ce n'est guère différent.