‹ Berlin, la cour et la villeChapitre 9 sur 52 · Même lettre de M. Lindenlaub · texte numérisé non relu

Même lettre de M. Lindenlaub

2. Conversation avec Théo Ysaye, le a5 juin 1917, 29 Iîuckland Crescenl, Hampstead, Londres.

La plupart du temps, Laforgue arrivait vers neuf heures du matin, toujours habillé avec soin, toujours avec ce même petit air ecclésiastique, toujours réservé et un peu réticent, toujours d'une politesse extrême, et tandis que Théo Ysaye travaillait son piano, Laforgue lisait et écrivait. Pendant des mois entiers, il lisait et écrivait ainsi, ne sortant guère dans la journée. Il lisait formidablement, m'a dit Théo Ysaye, et faisait de grandes dépenses de livres : une bonne partie de son traitement y passait. A chaque début de mois, une somme importante servait à solder la note du libraire Lipmansohn, chez lequel il achetait livres français, anglais, livres à gravures, etc.. Le soir, une fois débarrassé de la « corvée impériale », ils allaient, Théo Ysaye et lui, au cirque Renz pendant des successions de jours et tant que l'argent du trimestre durait1; après quoi ils montaient lire les journaux au premier étage du café Bauer où l'on trouvait les journaux de toutes les langues et même beaucoup de revues. « Ce devait être assez singulier, m'a dit Théo Ysaye, de voir, des soirées de suite, à la même place ou à peu près, ces deux jeunes gens dont l'un, Laforgue, toujours paisible et souriant attentivement. »

i. Une noie d'un agenda de Laforgue récemment publié, confirme la chose : « Vendredi 23 mars i883. — Plus un radis, fait avancer mon trimestre... Samedi ik mars. — Au cirque. » (Notes d'un agenda, Nouvelle Revue Française, octobre 1920.) Et par ailleurs ceci encore : « Adorez-vous le cirque? je viens d'y passer cinq soirées consécutives. Les clowns me paraissent arrivés à la vraie sagesse. Je devrais être clown, j'ai manqué ma destinée ; c'est irrévocablement fini. N'est-ce pas qu'il est trop tard pour que je m'y mette? Je suis forcé d'interrompre mes bonnes soirées au cirque; on se figure tout de suite qu'une écuyère est l'objet de vos platoniques assiduités, et l'on vous propose de gros bouquets à lui lancer. (Mil. post., Lettres à Mme ***, p. 275.)

Quand les quatre jeunes gens étaient ensemble, c'était de préférence chez les Ysaye qu'avaient lieu les réunions, et c'étaient des conversations sans fin parmi la fumée des cigarettes et des pipes : conversations à propos de toutes choses et certes pas seulement littéraires. On y faisait bien quelquefois des lectures en commun ; on y avait même lu la Vie de Bohême, m'a rapporté Théo Ysaye, et pendant quelque temps, le surnom de Coline était resté attaché à la personne de Laforgue ; mais ces jeunes gens étaient des jeunes gens, et Laforgue tout autant que les autres.

« N'allez pas vous imaginer qu'on agitait les grands problèmes quand on était ensemble à trois ou quatre, m'écrit M. Lindenlaub. Sans doute Laforgue parlait de ses admirations d'alors : le Bourget des Aveux qu'il nommait tout d'un trait avec Gustave Kahn et Rimbaud, sans qu'il eût pensé à approfondir avec nous ce qui touchait à cette évolution poétique dans laquelle il vivait profondément. Mais cette deuxième existence ésotérique, ces méditations sous la lampe dans son cabinet du Prinzessinen-Palais, cette élaboration des Complaintes, toute cette petite alchimie et seconde vie, — qui devait l'user insensiblement sans qu'il s'en aperçût, ni lui, ni personne, — nous ne faisions guère que la soupçonner et je crois bien que Théo lui-même n'avait pas lu un vers de Laforgue avant le jour où celui-ci apporta la petite plaquette bleue de la première édition. Le jour, nous avions devant nous l'autre Laforgue, amusé d'un rien, prêtant l'oreille jusqu'à la dernière minute dont il disposait, soit à une histoire, soit à une charge quelconque de l'un de nous, soit aux

exécutions pianistiques laissées et reprises à bâtons rompus entre deux conversations K »

La fréquentation des Ysaye communiqua à Laforgue un goût nouveau pour la musique; il était prêt à la sentir, sa sensibilité y était préparée, mais n'ayant pu recevoir, à cet égard, aucune éducation première, cette inclination sommeillait. Il accompagna dès lors Théo Ysaye assez fréquemment au concert quand celui-ci recevait des billets, ou bien ils allaient ensemble à l'Opéra quand — ce qui arrivait plus fréquemment — l'intendant envoyait des places au lecteur de l'impératrice2 : et puis il entendait le matin, le plus souvent sans paraître y prendre garde, le piano de Théo Ysaye : « Je ne passe pas de jour sans entendre de la musique », écrit-il à M. Ch. Henry peu après son arrivée à Berlin ; et l'année suivante, il lui écrit encore : « Ma vie est toujours la même. J'entends beaucoup de musique. Que faire à Berlin sinon entendre de la musique3? »

Laforgue eut ainsi constamment, pendant tout le temps de son séjour en Allemagne, trois existences entre lesquelles semblaient être disposées des cloisons étanches : son existence de cour, ponctuelle, monotone, devenue au bout d'un certain temps presque mécanique, quoiqu'il y apportât constamment la même attention, le même soin; son existence berlinoise avec ces jeunes gens, avec quelques personnes, parmi lesquelles un autre belge, le den-

i. Lettre du 26 juin 1921.

a. L'agenda de i883 (Nouvelle Revue Française, oct. 1920) contient ainsi l'indication d'un assez grand nombre d'opéra».

3. On peut voir à ce sujet l'étude sur Jules Lajnrgue et la mutique que j'ai donnée à la Revue de Genève (octobre 1921).

tiste de l'impératrice nommé Dumont, les Maywald, de bons bourgeois de ce Passy berlinois qu'est Charlottenbourg, qui raffolaient des Ysaye et, avec beaucoup de gentillesse, les invitaient souvent, ainsi que Laforgue, pour leur donner le plaisir d'un « beau manger » (Schœnes Essen!), quelques jeunes gens encore, amis des Ysaye plutôt que les siens propres, entre autres un garçon charmant et simple, Lewinsky, employé de commerce féru de musique, et Huster, le fils d'un grand restaurateur de Berlin, qui, chanteur amateur, était en outre entiché d'art et d'artistes1; enfin son existence littéraii'e, la plus secrète, vraiment mystérieuse, sans lien apparent avec l'extérieur, sans communication directe avec les êtres.

Entre ses deux premières existences, il était parvenu à trouver des passages : Théo Ysaye m'a assuré que Laforgue avait fini par s'introduire, avec un tact et une mesure exquises, dans les bonnes grâces de l'impératrice au point de lui raconter même la vie qu'il menait à Berlin avec Ysaye et ses amis2; mais son existence littéraire, celle qu'il menait silencieusement, un peu le matin dans la chambre de Théo Ysaye, et le plus souvent dans son cabinet de travail du Prinzessinen-Palais, cette existence n'avait pas d'ouvertures par où l'on pût plonger en elle et elle semble ne s'être ressentie en aucune façon de ses amitiés. M. Lindenlaub lui-même le note fort bien :

« Des deux vies de Laforgue, — ou pour mieux dire des trois, car il y avait celle de la cour qui

i. Lettre de M. Lindenlaub, du 23 juillet 192 1 a. Conversation du 25 juin 1917.

comptait bien tout de même, — la plus secrète, celle des œuvres, prime tout le reste pour le public et les esprits qui vibrent à sa vision et à sa chanson si nouvelles. Mais la vie des petites choses et des grandes amitiés ne fut pas moins sincère; elle était mieux qu'une habitude divertissante et propre à exercer l'esprit d'humour si vif chez Laforgue. Elle ne joue pourtant aucun rôle dans ce qu'il écrivit. S'il y a eu des influences des camarades et même du plus intime et cher ami, cela n'apparaît pas expressément. Et on peut faire la même observation sur les milieux où Laforgue a le plus vécu pendant ces années-là, Berlin, Coblentz, Bade; pas un coin de paysage berlinois ou brandebourgeois ou rhénan dans ses vers, comme il y a des coins de Paris (surtout des atmosphères étonnantes) et aussi quelques coins de Belgique1.

(( ... Chez Laforgue, les êtres, les choses, les lieux, les ciels, ne sont que des motifs initiaux, exactement des points de départ vers une réalité qu'il élève tout de suite à un plan supérieur. 11 opère constamment sur la moindre particularité de sa vie et de celle des autres cette transposition poétique à la fois très réelle et très inventée. S'il avait mis au point notre vie quotidienne avec lui, telle qu'on en retrouve, dans ses carnets, des traces devenues tout à fait énigmatiques, on aurait eu quelque chose de délicieux d'ironie et de sensibilité.

(( ... Sans être cachottier, Laforgue était mystérieux. Nous savions qu'il écrivait, qu'il préparait alors les

i. Cela e9t vrai pour les poèmes, encore qu'il y ail des traces de Coblentz dans Complainte d'un certain dimanche et de Bade dans celle des grands pins, mais il ne faut pas oublier que Bade apparaît très visiblement décrite dans le Miracle des roses (Moralités légendaires).

XLÎII

Complaintes, mais je répète qu'il réservait ses incantations el ses alchimies pour la nuit, comme s'il eût craint de faire dissoudre ces éléments précieux et rares en les manipulant au grand jour, en les essayant en conversations...

<( Avec nous, il laissait voir, par moments, des hérédités qui parfois se réveillaient et s'agitaient terriblement. Il leur donnait de l'air alors, à grand renfort de jurons et d'argot. Cela nous amusait beaucoup, et nous l'appelions « la brute ». Vous pouvez penser avec quels rires ! Puis, en un rien de temps, cette meute déchaînée se couchait, se rendormait et laissait tranquille l'autre Laforgue, le petit « enfant sublime » délicat, subtil, sensible à tout, émerveillé, et tout Vtemps là à s'extasier, comme il a dit luimême i. »

Loin des juvéniles gaietés de ses amis aussi bien que de la contrainte de la cour, retiré dans son cabinet du palais des princesses, Laforgue rentrait en contact avec lui-môme, s'écoutait vivre, se regardait sentir, confrontait ses sentiments, ses idées avec ses expériences, notait des impressions, cherchait avec acharnement les voies d'une poétique nouvelle, refaisait inlassablement ses poèmes, annotait des livres, méditail sur l'Esthétique de Fechner et sur l Inconscient de Hartmann... et s'ennuyait.

Son oisiveté, son dépaysement du début dura peu. Quelques jouis après son arrivée, il écrit à un ami :

« Dès que la machine de mes habitudes fonction-

i. Même lettre. Une trace de ces éclal9 passagère de Laforgue paraît dans le sacré nom de Dieu du fragment « Dans un Lai blanc ». (Mél.poslh., p. 72.)

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