‹ Berlin, la cour et la villeChapitre 11 sur 52 · Cf. Mélanges posthumes, au début de la page · texte numérisé non relu

Cf. Mélanges posthumes, au début de la page

trastes de sa vie d'à présent et d'autrefois, <( ancien locataire — payant — d'un garni rue Monsieur-le- Prince ». Ses nouvelles grandeurs sont loin de lui tourner la tête ; ce jeune sage de vingt et un ans a déjà fait le tour des vanités humaines, et il promène à travers la ville et les palais son allure de « mélancolique errant ».

Ce calme extérieur risque pourtant d'être troublé soudain par un incident assez fâcheux qui se produit deux mois après son arrivée. En février 1882, Amédée Pigeon, l'ancien lecteur de l'impératrice, commence la publication d'une série d'articles consacrés à l'Allemagne, à ses mœurs et à ses figures et qui, réunis par la suite, devaient former le volume intitulé l'Allemagne de M. de Bismarck. Encore que les remarques qu'il y devait faire sur l'impératrice ne fussent aucunement irrespectueuses, la cour et l'impératrice elle-même ne pouvaient lire avec beaucoup de satisfaction des passages de ce genre, quelque vrais qu'ils pussent être :

« De près, l'Allemagne, c'est un gros bâtiment rongé par des rats : et les rats sont toujours les plus forts. L'Allemagne, c'est la France avant 1789, c'est presque le pays des dîmes et des corvées. Le roi y est servi à genoux, l'ouvrier est pauvre et malheureux, le bourgeois et l'étudiant haïssent le noble éperonné qui les méprise; ce n'est un mystère pour personne qu'une crise est proche; l'Allemagne, c'est une Angleterre sans débouchés, sans les Indes, sans le Cap, une Angleterre plus triste, plus hypocritement protestante, plus mortellement ennuyeuse, une Angleterre inconfortable, sans « season », sans Patti, sans Nillson qui viennent y chanter.

<( De près, l'Allemagne, c'est la bête noire de l'Eu-

rope, bête qu'on craint et qu'on déteste, l'Allemagne, c'est Berlin, une ville de pierre, sans eau, sans verdure, presque sans soleil, une ville sans peintres, sans statuaires.

« De près, l'Allemagne, ce sont des gloires surfaites, des réputations exagérées, une agglomération de gens sans société, une noblesse ennuyée et ennuyeuse, des artistes qui se cachent ou qui s'expatrient. »

Des témoins de ce genre devaient paraître plutôt importuns : et l'on était assez naturellement tenté, dans ce milieu dénué de subtilité, de rejeter sur l'actuel lecteur les rancunes que soulevait le précédent. Aux yeux de certains, la réserve même et les réticences de Laforgue pouvaient prendre l'air d'hypocrisie. Laforgue le sentit et pour y parer coupa au court :

« Il [le premier article de Pigeon] a fait ici un triste effet. La nouvelle s'en est répandue au milieu d'un bal à la cour et a fait du bruit. Un peu de cette petite trahison est retombée sur moi. Mais j'ai pris mes mesures et j'ai eu avec le secrétaire de l'Impératrice, une petite conversation qui arrêtera net toutes les méfiances à mon égard1. »

Toute méfiance cessa bientôt devant la ponctualité de Laforgue et peut-être plus encore devant son visible désir de demeurer le plus possible entre ses quatre murs, de ne se pousser nulle part et de n'être mêlé à rien. Cependant, il ne pense vraiment qu'à l'art et qu'à réaliser les livres qu'il a en tête, qu'il sent confusément s'y agiter; ces six premiers mois d'Allemagne ne lui ont point fourni d'émotions, de sensations neuves, ne lui ont rien appris en fait de

i. Lettre à Ch. Ephrussi, n lévrier 1882. (Mél. posth., p. 2Ô2.)

technique, mais l'effort même qu'il soutient contre le milieu extérieur, pour ne pas se laisser gagner par lui, l'aide à dégager sa personnalité; il l'a noté luimême d'amusante façon : « Ce changement d'atmosphère civilisée m'a retourné le cerveau comme on retourne une omelette '. »

i. Lettre à Ephrussi, Berlin, 9 avril 1882. (Mélanges posthumes, p. 258.)

LU

L'ESPOIR qu'il avait caressé un moment de revoir Paris en avril, dès cette première année d'Allemagne, ne s'est pas réalisé. Au milieu de ce mois, l'impératrice qui doit aller, contrairement à l'usage, passer quelques jours à Wiesbaden, lui a fait offrir un congé de quinze jours, mais Laforgue l'a refusé en prétextant qu'il ne veut pas changer les habitudes de l'impératrice, peut-être en vérité parce que son peu d'argent l'empêche de faire, pour un temps si court, la dépense d'un voyage en France1, peut-être plus simplement encore parce que la perspective d'être n'importe où pourvu que ce ne soit pas à Berlin lui suffit à ce moment-là. A la fin d'avril, Laforgue inaugure ce cycle de villégiatures qu'à la suite de l'impératrice il va accomplir chaque année régulièrement dans le même ordre et presque aux mêmes dates. A cet égard l'impératrice avait, comme en beaucoup d'autres choses, des habitudes rigoureuses que son âge expliquait encore. Du ier décembre à fin d'avril, elle réside constamment à Berlin ; fin avril, elle va passer environ six semaines à Bade, d'où elle rentre pour huit jours à Berlin au début de juin ; elle passe les mois de juin et juillet à Coblentz, vingt jours en août à Potsdam, au château

i. Laforgue avait, comme lecteur, 9000 francs de traitement, mais il y prélevait une somme assez considérable pour son vestiaire, esclave comme il l'était de la correction, et une fois les dépenses nécessaires, les achats de livres faits, il ne restait pas grand'chose : cela explique les difficultés qu'il eut lorsqu'il fit éditer les Complaintes et l'Imitation de Notre- Dame la Lune, à ses frais, et plus encore celles qui se présentèrent dès qu'il eut quitté Berlin en 1886.

lui

de Babelsberg, puis retourne à Bade vers le début de septembre, y réside jusque vers le milieu de novembre, et retourne passer une quinzaine à Coblentz avant de rentrer à Berlin ponctuellement le ier décembre1. Laforgue, auquel sa charge donnait droit à deux grands mois de congé, quittait d'ordinaire la cour au milieu d'août, au moment où l'impératrice se rendait à Potsdam, et la rejoignait à Bade le ier novembre.

Durant cette première année les villégiatures sont plus nombreuses, les congés de Laforgue plus courts : il pourra expérimenter tous les séjours impériaux. Entre le jeudi 20 avril, date à laquelle il quitta Berlin, et le 5 septembre, jour où il lui est enfin donné de revoir Paris après neuf mois d'exil, on aura pu le voir tour à tour à Wiesbaden, à Bade, à Berlin, à Coblentz, à Hambourg, au Babelsberg, ponctuel, silencieux, impénétrable, lecteur modèle, s'ennuyant partout, travaillant partout.

1. Cf. ce que dit à ce sujet Amédée Pigeon : « A l'époque des grandes pluies et des longues journées grises, quand la forêt de Bade s'emplit tous les matins d'un brouillard qui reste suspendu entre les sapins, lorsque les promenades sur la route de l'Ybourg sont impossibles, l'impératrice prend un express et rentre à Coblentz qui est la première étape du retour à Berlin. Le départ a lieu vers une heure de l'après-midi, et dans la soirée, vers huit heures, l'impératrice prend le thé dans le grand salon rouge du château, au-dessous du portrait de l'électeur Clément Wenceslas. . . L'impératrice arrive toujours dans les premiers jours de novembre; on hisse un drapeau sur le toit du château et alors commence la lente vie de l'automne au bord du Rhin plus trouble déjà et d'un aspect plus mélancolique. Autrefois, l'impératrice sortait beaucoup, aujourd'hui les promenades sont impossibles, l'impératrice passe la plupart des journées sur une chaise longue. Elle lit ou écoute lire. De temps en temps une petite fête; c'est un semblant de fête ; le régiment de l'impératrice, qui est en garnison à Coblentz, organise une représentation extraordinaire où la cour est invitée et où elle vient. (L'Allemagne de M. de Eismarck, p. 328.)

LTV

De Wiesbaden il ne nous dit rien : ce ne fut qu'un séjour occasionnel de l'impératrice, et peut-être Laforgue n'y est-il demeuré que cette seule fois durant ses cinq ans d'Allemagne. Gomme il n'y est en outre que pour dix jours ' il n'a pas la possibilité de s'installer à travailler ; il s'en va courir par les coteaux, les petits bois, il se grise de verdure, mais il a encore le temps de s'ennuyer :

<( Avez-vous traversé cette crise, le spleen, écrit-il à Charles Henry. Je vous entends, mais quoi ! Je ne suis plus anémique. Je n'ai plus mes palpitations. Je n'ai pas de soucis matériels. Je n'ai rien à faire. Je respire un air qui n'a jamais circulé à la Nationale. Je ne désire rien, rien. Mais voilà, je m'ennuie, parce que je vois que tout est vide et mensonge et apparence et spleen2. »

De Bade, où il lui adviendra de séjourner à mainte reprise, il a davantage à nous dire, car il abhorre Bade; de toutes les résidences impériales, c'est celle qu'il hait le plus, cette atmosphère de médiocrité mondaine qu'on y respire, son paysage artificiel, l'absence d'isolement que crée pour lui l'installation précaire des souverains dans cette ville, tout l'irrite.

« Connaissez-vous Bade ? C'est d'une banalité comme décorde paysages et comme ville de plaisir!!! C'est à mourir !!! Je vais tous les jours à cette Conversation décorée par des peinturlureurs à quatre sous. Je vais au cabinet de lecture où je cherche les bons morceaux que l'on peut glaner dans une collection du Graphie. — Le beau mondese promène dans le jardin en écoutant la musique. Pas une toilette ! La civi-

i. Exactement du samedi 29 avril au mercredi 7 juin 1882. 2. Lettre à Ch. Henry. Wiesbaden, 22 avril 1882.

lisation y est à ce point avancée qu'on ne peut se promener dans les rues ou le jardin avec un chapeau haut, même correct, que tout le monde ne s'étonne, — à moins qu'on ne soit un très vieux vieillard '. »

Comme divertissement il n'a guère que les visites qu'il fait de temps à autre à Maxime Du Camp2 qui, une partie de l'année, vit à Bade où il a une villa, qui est un familier de l'impératrice, et avec qui Laforgue peut causer un peu de littérature. Mais comment cet esprit fin, désintéressé, passionné d'art qu'est Laforgue sympathiserait-il d'âme et de cœur avec cet arriviste bonasse qui, après avoir exploité la pitié d'un public mondain pour se faire une entrée à l'Académie, mettait en pièces le cadavre encore chaud de Flaubert dans ses Souvenirs littéraires? L'ironie perce en maint endroit des lettres de Laforgue quand il parle « du Maxime », comme il dit.

Même en i884, il n'aura pas encore pris son parti au décor de Bade et il écrit à sa sœur :

« Je vagabonde par la Forêt-Noire. Mais les paysages d'ici, bien qu'uniques au monde, m'écœurent, ils sont plus beaux que nature, ça a l'air fait d'après les tableaux de Gustave Doré. Vraiment3. »

Il s'en est vengé, de ces paysages, de cette atmosphère, des gens qu'on y rencontrait, il s'en est vengé

i. Lettre à Charles Ephrussi. Bade, mai 1882 (Mél. posih.,p. 264). Au sujet de l'étrange installation des souverains à Bade, cf. plus loin Berlin au chapitre de la cour.

2. Maxime Du Camp venait d'entrer à l'Académie en 1880 : ses six volumes sur Paris, ses orflnnes, ses fondions, sa vie (1869-75) et les Convulsions de Paris (1878-1879) y avaient contribué presque autant que son habileté mondaine. Les Souvenirs littéraires (i'r vol.) parurent dans la ftevue des Deux Mondes du ier juin au ier novembre 1881.

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