‹ Berlin, la cour et la villeChapitre 12 sur 52 · IV I · texte numérisé non relu

IV I

à sa manière en les choisissant pour former le décor et l'ambiance de son conte le Miracle des roses et y verser, comme au compte-goutte, l'acidité de son ironie. Il hait Bade surtout parce qu'il n'y peut pas travailler; une note dans un de ses agendas1 nous le révèle clairement :

« A Bade, les journées passent ne sais comme, pas la force de m'atteler à une besogne, — on mange trop bien, — on fume trop, — on n'est pas assez seul, — voisins, voisines, il y a dans l'air trop de tentations de promenades. »

A tel point que là, Laforgue, d'ordinaire si peu soucieux de faire de nouvelles connaissances à moins de raisons d'art, si jaloux de sa solitude hors de ses amis et de ses obligations à la cour, accepte de se faire présenter à des étrangers, et va même jusqu'à rechercher les compatriotes qu'il sait y résider pour la saison. C'est ainsi que prononçant un jour le nom de Laforgue devant une dame qui n'avait point avec les milieux littéraires de relation particulière, non plus qu'avec le milieu de la cour, je ne fus pas peu surpris de l'entendre me dire qu'elle avait rencontré Laforgue à Bade et avait pu s'y entretenir avec lui ; c'est à cette circonstance que je dois la lettre suivante qui vient mettre une touche légère et charmante au portrait du personnage que je m'efforce d'évoquer :

« Cher Monsieur, « J'aurais bien désiré vous être utile en vous donnant quelques détails sur Laforgue, mais malheureusement mes souvenirs datent de trente ans2 ! En évoquant

i . Notes d'un agenda, mai i8S3 (/Voui). Revue Franc., oct. 1920, p. 5 18). 2. Cetle lettre m'ayant été adressée le 22 mars 19 16, elle se réfère pro-

par la pensée le beau mois de mai que j'ai passé au bord de l'Oos, je retrouve cependant très vivante la physionomie de Laforgue que l'on m'avait présenté comme un jeune poète, lecteur de l'impératrice Augusta et fort désireux de causer avec une compatriote. Laforgue était de taille plutôt petite, mais non chétive, sa pâleur contrastait avec la rondeur enfantine de ses joues, la douceur de sa voix m'avait frappée, et ses yeux d'un gris foncé s'accordaient à cette voix. Nous avons fait ensemble deux promenades dans la Forêt-Noire : quand je ferme les yeux, je l'aperçois marchant à mes côtés sous des sapins immenses. Laforgue penchait assez fortement la tête vers la gauche et de sa voix douce, un peu monotone, me contait l'ennui de ce qu'il appelait son exil : l'impératrice était aimable, affectait une sympathie pour tout ce qui était français, mais s'intéressait surtout, me disait-il, à la lecture du Figaro ! Tout, autour de lui, était froid et guindé et il décrivait si bien cette atmosphère étouffée que je ressens encore, à trente ans de distance, l'impression d'immense lassitude qu'il éprouvait.

« Pendant son séjour à Bade, l'impératrice faisait journellement dans la Lichtenthalerallee une promenade en voiture1; la foule d'étrangers et d'Allemands qui habitaient la ville d'eau se massait sur son passage et la saluait jusqu'à terre. Ma nature indépendante, et un peu frondeuse, et ma jeunesse intolérante m'avaient inspiré le désir de résister à cet aplatisse-

bublement au dernier séjour que Laforgue fit à Bade durant le printemps de 1886.

1. « A B;ide, à midi on voyait régulièrement le coupé marron, attelé de deux chevaux, de l'impératrice passer sur le pont de l'Oos. » (Amédée Pigeon, ouvr. cilé, p. 373.)

ment général dans la poussière : dès qu'apparaissait la voiture impériale je me cachais derrière un arbre afin de ne pas être obligée de plier les genoux. L'impératrice, qui devait avoir encore de bons yeux, s'aperçut que je ne suivais pas le mouvement et Laforgue me raconta qu'elle lui avait dit : a Qu'estce que c'est que cette petite française en robe rouge dont les sentiments républicains ne permettent pas la révérence? » L'air discrètement mais profondément satisfait de Laforgue en racontant cette petite histoire en disait long sur son état d'âme.

« J'aurais voulu vous dire des choses plus intéressantes; peut-être cependant cela pourra-t-il vous servir.

« Je vous envoie mon meilleur souvenir.

En arrivant à Bade cette première année 1882, il y trouve, en même temps qu'une impression fâcheuse dont il ne put plus se défaire, une lettre de Charles Ephrussi qui lui demande d'écrire pour la Gazette des Beaux-Arts un article au sujet du livre consacré à Albert Durer, qu'il venait de publier. Ephrussi était assuré de trouver en Laforgue un critique naturellement porté à lui être agréable et qui, de surplus, ayant eu à collaborer à son achèvement, avait assurément lu l'ouvrage. En dépit des réserves et des hésitations qui paraissaient encore dans son style, ce premier morceau de critique d'art révèle de la part de ce jeune homme de vingt-deux ans des connaissances, une maturité de pensée, un effort de pénétration également remarquables l. Cet article, en tout cas, fut

1. Cet article, malgré son caractère occasionnel ne serait pas déplacé

pour lui à ce moment-là l'occasion, comme il le dit, de se déspleeniser pour un mois, car, dès alors, il a touché le fond même de l'existence qu'il mène :

« Je mène une vie stupide, je passe mon temps à châtrer des livres peu intéressants et à contempler des sapins en attendant la cinquième incarnation de Vishnou1. »

Les éloges décernés par Laforgue à son Albert Durer et peut-être aussi les qualités qui se montraient dans cet article avaient assez touché Ephrussi pour qu'il songeât à faire de Laforgue, en quelque sorte, le correspondantde la Gazette des Beaux-Arts en Allemagne et à lui demander d'envoyer chaque mois une étude. Laforgue profita de la semaine qu'il passa à Berlin2 en quittant Bade, et avant de gagner Coblentz, pour prendre des notes sur l'Exposition de l'Union artistique qui s'y tenait alors et en faire un premier article qui parut dans la Chronique des Arts, annexe de la Gazette, en juillet 1882 ; mais ce ne fut là qu'un début sans presque de suite : le cerveau de Laforgue est trop riche d'impressions et d'idées sur l'esthétique, son effervescence est trop vive, l'Allemagne est artistiquement trop pauvre, la direction de la Gazette des Beaux-Arts trop timide, et ses successifs rédacteurs en chef trop peu respectueux de la pensée de ce jeune collaborateur, pour que Laforgue consente à s'astreindre à cette besogne ; un article en

dans une édition complète des œuvres de Laforgue, d'autant que là on semble bien se trouver devant le texte véritable, ce qui n'est pas le cas pour la plupart des autres contributions de Laforgue à la Gazette des Beaux-Arts et à la Clironique des Arts où des mains directoriales s'employèrent à contrefaire la pensée de l'écrivain.

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