Lettre à Ch. Henry, a-! juin
3. Il partageait ce goût avec l'impératrice. «L'impéralrice aime Coblenlz, un peu comme Marie-Antoinette devait aimer Trianon ou comme Catherine de Médicis devait aimer son château de Saint-Maur, chanté par Ronsard. Saint-Maur est un peu triste, Trianon mélancolique. La mélancolie est bien la vraie fleur allemande... Coblentz vit les yeux fixes sur son château qui s'ouvre en juin pour recevoir l'impératrice venant de Bade, et, fermé d'août à octobre, se rouvre en automne pour se fermer de nouveau en décembre. C'est surtout le Coblentz d'automne qu'aime l'impératrice ; quand Bade devient pluvieux et humide, quand le sol spongieux de la Forêt-Noire dégage des brouillards et des buées, lorsque les sapins sont comme enveloppés d'ouate grise et que les sources chantent plus tristement sous un lit de feuilles d'or, Coblentz est encore habitable. Les grands appartements du château sont bien clos; de grands feux eluirs flambent dans les cheminées et l'impératrice aime à sentir là ce « premier frisson d'hiver » dont Musset a parlé et qu'il aimait. » (Amédée Pigeon, l'Allemagne de M. de Bismarck, p. /i48 et p. M>o.)
qui ne peut manquer de le séduire : une atmosphère anglaise pour laquelle il éprouve un penchant naturel. Que n'a-t-il vécu à la cour d'Angleterre plutôt qu'à celle d'Allemagne, il s'y serait peut-être moins ennuyé, qui sait? La correction extérieure des Anglais, leur contrainte plaisaient, d'une part, à son naturel réservé, à tout le moins dans les manières; d'autre part, la littérature anglaise l'attirait d'instinct, et l'on peut dire que pendant son séjour en Allemagne, ce fut surtout la langue anglaise qu'il parvint à connaître. Shakespeare exerça sur lui une influence dont on trouve les reflets transformés dans ses poèmes ou dans la première des «Moralités» ; il étudia très patiemment certaines époques de la littérature et de l'art anglais : les tendances de l'école préraphaélite et les idées de Ruskin qui l'intéressaient sans lui plaire ; les dessinateurs et caricaturistes anglais de Cruikshank à Charles Keene et Du Maurier pour lesquels il se passionna et sur lesquels il projetait une étude dont nous n'avons malheureusement plus que des bribes; mais plus encore peut-être, c'était la femme anglaise qui l'attirait, un certain type de femme anglaise :
« Je me mets à la fenêtre et je vois sortir toute la colonie anglaise de Coblentz, entre autres un pensionnat de young ladies, en toilettes exquises, tout plissés et bouillonnes, adorablement maigres et plates, et je me prends à rêver de flirtation sur des plages mondaines, le long de la mer retentissante1. »
Ce type de femme adorablement maigre et plate, correspondait, à n'en pas douter, à son esthétique naturelle; il n'est pour s'en convaincre qu'à consi-
i. Même lettre à Mme ***.
dérer quelles apparences, semblables à ce type, il donne tour à tour à Ophélie, à Eisa, à Salomé, à Andromède, à la Syrinx et à Ruth dans les Moralités légendaires; c'est précisément aussi une de ces Anglaises minces et diaphanes, « très maigre et très anglaise, très anglaise surtout, avec ses cheveux châtains à reflets roux1 », qu'il devait épouser quelques années plus tard. Je tiens, d'ailleurs, de Théo Ysaye3 que, bien longtemps avant cet événement et alors que miss Leah Lee n'habitait pas encore Berlin, Laforgue disait souvent : « Oh ! moi, j'épouserai une institutrice anglaise! » Et lorsqu'il écrit à Ch. Henry, cette même année 1882 : « Il y a trois sexes, l'homme, la femme, l'anglaise, » ce n'est pas, comme on pourrait être porté à le croire, avec ironie ou répugnance, mais avec intérêt qu'il s'exprime; cet aspect androgyne et désexué dans une certaine mesure et pour lui mystérieux, pitoyable et séduisant, répond à un instinct particulier dont s'alimentent sa pensée et son art.
Pour cette même raison, il se plaît à Hombourg où il se rend ensuite : « une ville adorable, une ville pleine d'Anglais3 ». « Beaucoup d'Anglaises, des fêtes, des toilettes, des toilettes. Des gentlemen à bracelets, des Anglaises à chaussettes. Des chapeaux Greenaway4». La cour n'y passe quequinze jours, du 25 juillet au 9 août, avant de s'installer au château de Babelsberg. Comme Francfort est fort près de Hombourg, il y va satisfaire ses sentiments philosophiques en rendant visite à la maison de Schopenhauer, en dépit
1. Lettre à sa sœur, 8 septembre 1886, (Mélanges posthumes, p. 022).