Conversation du a5 juin
3. Lettre à Mme *** du samedi 19 [et non 20] août 1882 [Exil, Poésie, Spleen, p. 33).
lx. Lettre à Cb. Henry, Hombourg, samedi.
de l'impératrice qui, dit-il, « le taquine rapport à ce vilain homme ». Enfin le 10 août, il arrive au château de Babelsberg, à un quart d'heure de Potsdam, à moins d'une heure de Berlin, et où il espère pouvoir travailler un peu, car il se plaint de n'avoir pu le faire ces semaines précédentes ; on ne peut s'en étonner en songeant qu'en quatre mois, il n'a pas connu moins de six résidences. Pourtant, il lit beaucoup : du Stendhal, de nombreux Balzac, des Flaubert, et beaucoup de poètes et des plus récents, Verlaine, Bourget, Charles Cros; il se tient au courant malgré tout, et garde le contact avec les aspects les plus récents de la poésie française, tout en s'acharnant, entre deux déplacements, entre deux lectures impériales, à trouver la forme d'expression poétique à laquelle il ne cesse de rêver, et ce sont quelques poèmes qui prendront place dans le Sanglot de la Terre, dans les Fleurs de bonne volonté ou dans les Complaintes. On trouvera au premier chapitre de ce livre-ci une évocation pittoresque du château de Babelsberg; une de ses lettres en contient ce petit croquis qui nous révèle en outre ses occupations d'alors :
« Je loge au bord de la Hafel, au bord d'une espèce de gros lac, avec, en bas, des lentilles d'eau, des grenouilles. Mon plaisir est de regarder les martinspêcheurs bleus pêcher des poissonnets d'argent. Je médite sur le struggle for life. Ma maisonnette est perdue au milieu d'un vaste parc dans lequel je me suis déjà égaré plus d'une fois. Il y a aussi à ma disposition (moi et mes amies1), un petit vapeur minuscule et une barque avec rames. Je jette du pain aux
i. C'est l'impératrice et ses clames d'honneur qu'il appelle ainsi.
cygnes qui passent. Il est très tard maintenant. J'écoute les grenouilles, les reinettes (ou rainettes?) Des gens passent en barque et chantent le Wocht am Rhein. Je versifie quelque peu. J'ai un sujet de roman assez fécond avec un clou! un clou! (mais motus)! Puis trois nouvelles qui sont commencées. Puis une étude sur Paul Bourget, un travail impossible, puis une grande pièce : Pierrot fumiste ' qui me donne des convulsions... Et puis j'ai le spleen, et puis je fume des cigarettes2. »
Après un mois passé au Babelsberg, il peut enfin jouir de son premier congé : le 5 septembre, il quitte la cour pour Paris qu'il ne fait que traverser et où il n'a pas même le loisir de voir Sanda Mahali, la poétesse dont il a corrigé les sonnets, et avec qui il a entretenu, depuis son arrivée en Allemagne, une correspondance mi-littéraire, mi-sentimentale; il s'installe pour ses vacances à Tarbes, rue Massey, dans la villa des cousins de son père. Après quelques jours, la vie provinciale lui pèse ; il la trouve bien étroite et monotone, et l'ennui le reprend; il écrit à Sanda Mahali :
« Je suis ici en pleine province, dans la ville où j'ai vécu de huit à quinze ans... On ne vit ici que des cancans, qu'on colporte de rue en rue, dans un assent abominable. Je mène une vie végétative, pas un vers, pas une ligne de prose, pas même la force d'observer ce que je vois, de noter ce que j'entends. Ah! la vie de province3! »
i. Parue dans les Entretiens politiques et littéraires, posthumement, n° 27, juin 1892, puis dans Mélanges posthumes, p. 87).