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Lettre à Mme *"**, même que plus haut

3. Lettre à Mme ***, août ou septembre, Tarbes (Mél. posth., p. 282).

Il se sent dépaysé à Tarbes, comme à Berlin, à Bade ou à Coblentz, il se sent dépaysé et en proie au spleen en quelque lieu qu'il soit, et bien plus en cette première année qu'il ne le sera par la suite. Cette première année d'Allemagne aura été, en effet, pour lui la plus épuisante, la plus ennuyée, la plus trouble, et non pas tant parce qu'il lui a fallu s'accoutumer à une nouvelle existence, à une autre atmosphère (il en adopta assez aisément la routine ou s'en protégea par l'indifférence), mais parce qu'à cette époque il est en proie aux tiraillements les plus vifs d'un esprit qui se découvre, d'une personnalité qui se cherche en gémissant, comme dit Pascal. Le Laforgue qui avait quitté Paris était un débutant imbu de Banville, de Bourget, de Sully-Prudhomme, de Richepin surtout; quand il rentre à Tarbes, les derniers lambeaux de ces influences traînent encore autour de sa pensée, il les arrache l'un après l'autre, il s'en dégage et s'en délivre; cet arrachement ne va pas sans peine, sans troubles ni sans incertitudes; c'est une puberté pareille à l'autre qui entraîne avec elle des ardeurs, de l'incohérence et des lassitudes. Sa venue en Allemagne, en le dépaysant, en le livrant à soi-même, avait précipité cette évasion spirituelle.

A son retour de Tarbes, il ne passe qu'une semaine à Paris où il revoit quelques amis ou relations, Charles Henry, Charles Ephrussi; plusieurs sont absents à cette époque de l'année; Gustave Kahn fait son service en Tunisie. Laforgue va rendre visite à Sanda Mahali, la poétesse, mais, on ne sait pour quelle raison, se brouille avec elle, et le ier novembre, il se retrouve à Bade pour y reprendre la routine impériale, le cœur lourd de désirs de tendresse qu'il ne sait où satisfaire, mais l'esprit un peu allégé. Cette

expression prompte, elliptique, incisive et sans pesanteur qu'il cherche sans cesse, elle commence à se dessiner sous sa main, à prendre une forme qu'il va serrer plus et plus, elle commence à paraître au seuil de cette année i883, la plus considérable peut-être de ces années si peu nombreuses de sa vie, celle où ont pris leur source maintes impressions, sensations ou idées dont il va nourrir les trois plaquettes de vers et le volume de contes qu'il aura achevés et tant de notes éparses.

Il est revenu de Tarbes et de Paris dans un état de vive exaltation intellectuelle et, avant même d'être rentré à Berlin, se jette à corps perdu dans le travail. Pendant les vingt jours qu'il passe à Coblentz1, entre son séjour à Bade et sa rentrée à Berlin, enfermé, cloîtré au château, il se plonge dans la philosophie de l'art, il songe à « un sérieux et compact volume sur l'art allemand », il examine, résume, compare Cornélius, Schnorr, Schwanthaler, il relit les esthétiques de Hegel, Schelling, Saisset, Lévêque,Taine,etc. « Dans une nuit, de dix heures du soir à quatre heures du matin, tel Jésus au Jardin des Oliviers, saint Jean à Pathmos, Platon au cap Sunium, Bouddha sous le figuier de Gaza, j'ai écrit en dix pages les principes métaphysiques de l'Esthétique nouvelle, une esthétique qui s'accorde avec l'Inconscient de Hartmann , le transformisme de Darwin, les travaux de Helmholz'2. »

Bentré à Berlin, cette fièvre de travail ne l'abandonne pas, il profite de ses moindres loisirs et se plaint de n'en avoir guère, ses deux lectures par jour

i. 12 au 3o novembre 1862.

2. Lettres à Ch. Ephrussi, décembre 1882 (Mélanges posth., p. 2G8).

et le dépouillement des journaux, revues et livres qu'il lui faut faire à cet effet lui prennent du temps, car il ne cesse d'apporter à sa charge la même attentive ponctualité :

« On est toujours content de moi. Il paraît que je suis passé maître dans l'art de choisir les romans voulus et dans celui de faire des coupures. Seulement, il paraît aussi que j'ai des jours bizarres, des jours où je lis très haut, d'autres où ma voix n'est qu'un souffle. Je réponds invariablement que — c'est la vie '. »

Une fois prélevé, comme il dit, « le temps stupide de s'habiller deux fois, le temps stupide de manger, le temps de dormir, et les menues dépenses de temps », il ne lui reste guère de loisirs, mais il emploie fort bien ceux qui lui restent :

« Je travaille la nuit à la lampe. C'est une infinie volupté. Toute la maison est endormie. A peine de temps en temps un fiacre sous les Linden. Quelquefois le clair de lune sur la neige fine de Hausvogteiplatz. Alors j'entasse les feuilles de papier noirci. A Coblentz aussi, j'avais pas mal besogné, avec le Rhin en bas, piqué de lumières reflétées 2. »

Il a terminé un petit volume de vers, le Sanglot de la Terre qu'il décide de ne pas publier, non plus qu'un roman et une comédie en un acte qu'il vient d'achever, mais l'ambition littéraire s'est éveillée dans son cœur, et ce à quoi il donne le meilleur de sa pensée et de ses soins, ce ne sont pas tant ces travaux sur l'esthétique, que des poèmes, d'un tour d'esprit et d'une forme personnels, dont l'idée première lui est venue alors

I. Lettre à Ch. Ephrussi, Berlin, ïk déc. 1883 (Mélanges posth., p. 269). :a. Ibid. 24 décembre 1882 (ibid., p. 270).

qu'il habitait encore à Paris, puisqu'il dit dans une lettre à Charles Henry qu'elle lui est venue à la fête de l'inauguration du Lion de Belfort, place Denfert, c'est-à-dire le 20 septembre 1880, l'idée d'emprunter à l'esthétique populaire la forme de la « complainte » qu'il va rajeunir, à laquelle il va donner une dignité artistique, une couleur nouvelle. Tout le plus intime de soi, émotions, sensations, idées, philosophies, souvenirs, paysages, aventures, il va l'enclore dans ces Complaintes que, pendant deux ans, dans le mystère de son cabinet de travail du Prinzessinen-Palais, il polira, récrira, retournera en tous sens et publiera en i885, telles qu'aujourd'hui nous les relisons sans nous en pouvoir lasser, émerveillés de cette touchante sensibilité, de cette tendre ironie qui s'y est répandue avec une inimitable et ingénieuse discrétion, cette tendre ironie qui lui est si particulière etavec laquelle beaucoup d'entre nous ont si souvent communié.

GRACE à quelques lettres et à un Agenda récemment publié1, on peut suivre, presque au jour le jour, la vie de Laforgue en Allemagne, ses travaux, ses divertissements durant cette année i883. Le tableau s'en déroule sur le même fond d'ennui : « Il pleut un rude spleen sur Berlin2 ». L'amitié de Théo Ysaye et la fréquentation, de temps à autre, de quelques-unes des relations de celui-ci lui procure quelque détente, entre autres les Maywald, ces bons bourgeois de Charlottenbourg, chez lesquels il festoie ce ier janvier, Lewinsky et Huster, que l'on a déjà nommés, Liebling et Buchheim, deux camarades de Théo Ysaye, qui travaillent comme lui le piano avec Kullak. Avec eux, ou le plus souvent avec Théo Ysaye seul, il passe des soirées au cirque, dans les divers cafés-concerts de Berlin d'alors : Reichsalleen, Walhalla, dans les concerts surtout lorsque Planté et Saint-Saëns,avec qui il est entré en relations, viennent, comme cette année-là, en Allemagne; enfin il va à l'Opéra3 fréquemment et de préférence lorsqu'y danse Dell'Era, le premier sujet, une Italienne à la figure à

i. Notes d'un agenda {Nouvelle Revue Française, ier oct. 1920). L'aimable bienveillance de M. Lindenlaub.qui a bien voulu évoquer pour moi ses souvenirs d'alors, m'a permis de rectifier de mauvaises lectures et de compléter des indications abrégées de cet agenda. Les lettres sont, outre celles à M. Ch. Henry, publiées dans l'Art moderne de 1887, plusieurs lettres à Ch. Ephrussi ne figurant pas au volume Mélanges posthumes.

2. Lettre à Ch. Ephrussi, 24 décembre 1882 {Mél. posth., p. 271).

3. On peut relever sur l'agenda : Lohengrin, Coppelia, la Reine de Saba (de Goldmarck), Hamlet, Gudrun, le Prophète, Tannhàuser, Tristan et Isolde, Carmen (dont il a une indigestion, car c'est le seul opéra pour lequel l'im-

la fois mutine et sentimentale dont l'aspect le charme au point qu'il a une photographie d'elle sur sa table de travail.

Dans la journée, il va fréquemment rêver à l'Aquarium qui était Sous les Tilleuls, à droite en allant vers le Thiergarten : c'est l'Aquarium qui, après une première esquisse, paraît dans « Salomé » des Moralités légendaires.

Il lit assidûment et ne se contente assurément pas des lectures médiocres qui satisfont l'impératrice : il s'enthousiasme pour les Contes cruels de Villiers, qui viennent de paraître et qu'il lit et relit avec son ami Théo;pour Sagesse de Verlaine que vient de publier la librairie Palmé et que presque personne ne lira alors. Il écrit. C'est une étude sur Y Impressionnisme qu'il donne à une revue allemande à l'occasion d'une petite exposition d'œuvres modernes françaises faite par un collectionneur berlinois, c'est le Pierrot fumiste qu'il reprend, c'est une mise en vers du Don Juan de Pouchkine dont il se dégoûte et qu'il abandonne, c'est un Faust en un acte qu'il n'achèvera pas non plus, ce sont enfin, comme il dit, de menus vers : ces menus vers ce sont plusieurs Complaintes. C'est ainsi qu'on le voit profiter, en mars, d'un congé de cinq jours pour écrire le premier jet de la Complainte du fœtus du poète, celle des amoureuses1, et la Complainte propitiatoire à l'Inconscient. Il fait, avant de quitter Berlin pour Bade, fin avril, une petite fugue de deux jours à Dresde avec Théo Ysaye, voyage joyeux comme deux jeunes gens en peuvent faire loin de la

pératrice se déplace et l'intendant, pour lui faire sa cour, en abuse), les Diamants de la Couronne (qu'il trouve stupide),les Rattenfanger (de Nesslerï. i. Probablement celle des printemps.

contrainte de la cour et du conservatoire, voyage où, coiffés, selon le dire de Laforgue, de chapeaux à envergure de condor, ils font les jeunes fous avec délice, et qui a pour but (car avec Laforgue l'art ne perd jamais ses droits) quelques tableaux du musée de Dresde ; entre autres, comme il le dit si pittoresquement, « des Rembrandt à lécher le parquet qui les reflète1»,» ruisselance de chefs-d'œuvre — beau à sangloter — n'insistons pas2. »

Le lendemain il accompagne l'impératrice à Bade pour cinq semaines, jusque fin mai, et il s'y ennuie royalement parmi ces altesses ; il y est présenté bientôt aux trois augustes sœurs, l'impératrice d'Autriche, l'ex-reine de Naples, et la duchesse d'Alençon. « Qui m'aurait dit à quinze ans, à Tarbes! » note-t-il sur son agenda avec un accent gouailleur. Il s'ennuie et est même pris d'effroi devant ce qui lui semble être la débâcle de son cerveau. Il s'acharne pourtant à ses Complaintes. Comme distractions, il ne trouve que Maxime Du Camp qu'il méprise, des représentations de l'Etincelle et du Monde où l'on s'ennuie qu'il juge des pièces idiotes, et « les salades de valses, d'ouvertures, de rhapsodies et de marches de l'orchestre de cette ville d'eau ». « Spleen effroyable... Embêtement fixe... » note-t-il à des jours différents sur son agenda, et il ajoute rageusement : « Ah! il faudra soigner ça3 ! »

Le 21 mai de cette année-là, il va à Strasbourg ; il n'y est resté que quelques heures, mais il y a senti un peu l'atmosphère de France, et sur le moment

i. Lettre à Ch. Henry, du 20 avril ifc83. a. Notes d'un Agenda, i883, mardi 8 avril. 5. Notes d'un Agenda, avril et mai.

même, il écrit à sa sœur une lettre charmante où on lit ceci :

« En entrant dans la ville, sur le seuil d'une boutique un enfant pleurait. Une jeune bonne est venue et lui a dit : <c Pourquoi que tu pleures, René? » Tu ne peux te figurer combien cette simple phrase m'est allée au cœur; le bon moyen de maintenir le patriotisme dans le cœur des Français est de les faire voyager1. »

A la fin de son séjour la procession de la Fête-Dieu lui offre un spectacle dont il reproduira les traits les plus caractéristiques dans le Miracle des Roses. Il traîne son ennui à la suite de l'impératrice à Berlin pendant huit jours au début de juin et, comme l'année précédente, s'en va prendre des notes au salon de Charlottenbourg qu'il trouve <c d'un lamentable achevé » ; puis le revoilà pour deux mois à Coblentz, avec le Rhin sous sa fenêtre, une photo de Velasquez devant lui, fumant des pipes, « ravaudant ses complaintes ». Il travaille d'abord à un article sur le Salon de Berlin qu'il envoie à Ephrussi, mais dont le ton effraye celui-ci qui le lui retourne pour qu'il l'adoucisse. Tel qu'il parut, il contient du moins deux fort bons morceaux sur Bœcklin et Klinger et quelques affirmations courageuses, quoiqu'il écrive ensuite à Charles Henry : « ai fait le Salon berlinois en prose sage à idées sages2 ».

i. Mélanges posthumes, p. 3i3.

2. « Quel vilain métier que celui de critique d'art, n'est-ce pasPCe métier a été déshonoré par tant d'ignorants, et les artistes ont bien souvent raison de nous mépriser. Pour ma part, vous ne- sauriez croire avec quelle conscience je m'y adonne. Non en lisant des livres et en fouillant les vieux musées, mais en cherchant à voir cliiir dans la nature, en regardant humainement comme un homme préhistorique l'eau du Rhin, les ciels, les prai-

Egalement doué pour la pénétration critique et l'invention poétique et souvent partagé entre ces deux tentations, Laforgue eût peut-être cédé aux séductions de la première, qui s'accordait mieux avec le caractère de sa charge, l'atmosphère de la cour et le désir même de battre en brèche la médiocrité esthétique de l'art officiel allemand ou bourgeois, si une circonstance particulière n'était venue à ce moment secouer assez vivement sa sensibilité et communiquer à son génie l'aliment d'émotions vives à la faveur desquelles s'enrichirent à la fois ses idées philosophiques et son sens humain. Quoiqu'il eût depuis plus de deux ans l'idée d'écrire ses Complaintes, il dit lui-même n'en avoir achevé que cinq à la fin de 1882; huit mois plus tard, il en a recopié quarante1. D'où lui est venu ce soudain élan poétique ?

Il n'est pas possible, ni peut-être désirable, d'insister très précisément sur cette circonstance ; mais il est hors de doute que Laforgue, à cette époque, s'éprit très vivement d'une jeune femme qu'il désigne dans son Agenda d'une mystérieuse initiale R. Ce sentiment dut prendre naissance vers la fin de 1882, peu après sa rentrée à Berlin, ou au début de i883, et l'occupa au moins jusqu'au milieu de juillet suivant. Cette liaison, qui peut bien s'être tenue dans les limites d'un amour platonique, fut traversée par les scrupules, les remords et les orages qui accompagnent

ries, les foules et rues, etc.. J'ai plus étudié dans les rues, les appartements, les théâtres, etc. de Paris que dans les bibliothèques. Si je n'étais

pas persuadé que j'ai l'œil artiste et que je suis hostile à tous les préjugés -artistiques, sincère et désireux d'instruire le public délicat, je n'écrirais

point cela, croyez-le. » (Lettre à Max Klinger, 12 ou i3 juillet i883,

publiée dins la Cravache parisienne, 8 septembre 1! 1. Lettre à Ch. Henry, i4 juillet i883.

à l'ordinaire de semblables aventures1. Cette jeune femme devait appartenir, de près ou de loin, à l'entourage de l'impératrice, puisque l'Agenda nous montre qu'elle quitte Berlin en même temps que Laforgue et se déplace tour à tour comme lui à Bade et à Coblentz, qu'elle peut se montrer, dîner ouvertement avec lui, même à Bade, où les conditions précaires de la résidence impériale rendent malaisée toute espèce de discrétion.

Aussi réservé sur ce chapitre que sur celui de ses travaux, Laforgue n'avait fait à un de ses amis d'alors qu'une seule allusion à cette aventure, une fois qu'elle eut pris fin. Laforgue lui avait parlé d'une personne distinguée, intellectuelle, analyste et ultra-sensible. Ils avaient dévidé un long fil dans un dédale de complications sentimentales : c'avait dû être assez idéal et ingénument dramatique. « Nous sommes deux malheureux », avait-elle dit un jour, d'après ce que Laforgue rapportait, et l'ami qui m'a transmis ce récit ajouta : « Quelque chose comme un chapitre supplémentaire aux Affinités électives.

Si épris que pût être alors Laforgue, il était plus éloigné d'un Weriher que cette fille de bourgmestre ne l'était de Charlotte, à la douceur près. L'incommodité même de cette liaison et les orages qui s'y multipliaient aiguisaient le sens critique d'un jeune homme délicat et sensible, mais soucieux de n'être pas dupe de son cœur; il se sentait à la fois juge et partie dans cette aventure, sa tendresse et son ironie s'ani-

i. « Chez H..., scène interminable, banquise et tison », lisons-nous à la date du 16 avril dans l'agenda de iS83. « Scène avec R...» (27 du même mois). « Grande scène avec R... » (27 mai). « Scène avec R... » (19 juillet). Cf. Noav. Rev. Fr., oct. 1920, p. 5 1 5-53 r .

maient parallèlement au cours des agitations extrêmes de ce drame familier, et ce jeune génie, pour qui les circonstances les plus personnelles se transformaient naturellement, comme on l'a dit, « en vue d'une illusion à décrire », prenait des notes presque sur-le-champ à l'intention d'un roman futur, ou bien, comme il le disait peu auparavant dans une de ses lettres il se bornait à tordre son cœur pour le faire s'égoutter en perles curieusement taillées1.

Il est hors de doute que c'est à l'excitation d'esprit qu'amena pour lui cette aventure que nous devons une bonne part des Complaintes et la plupart de ces fragments d'un roman qui devait se nommer Saison et dont Teodor de Wyzewa me disait un jour si justement que c'était du « Stendhal gracieux. - »

L'aventure prit fin par le départ de la jeune femme, un certain dimanche de juillet i883, à Coblentz et la Complainte d'un certain dimanche datée de ce mois et de cette ville, fut la conclusion mélancolique et résignée de cette aventure.

Elle est partie hier. Suis-je pas triste d'elle? Mais c'est vrai ! Voilà donc le fond de mon chagrin ! Oh! ma vie est aux plis de ta jupe Adèle ! Son mouchoir me flottait sur le Rhin...

Oh! qu'il fait seul! Oh! fait-il froid !

i. Lettre à Mme *** (Mélanges poith., p. 279).

a. Le doute n'est pas permis pour peu qu'on compare, par exemple, les notes Je l'agenda pour le mois d'avril i883 et la fin du fragment qui commence par « les levers, les lits défaits, les iingcs affalés çà et là » dont tous les détails ne se rapportent peut-être pas à la personne désignée par la lettre h..., mais qui reproduit certains fails et l'atmosphère générale de cette aventure

O mes humains, consolons-nous les uns les autres. Et jusqu'à ce que la nature soit bien bonne, Tâchons de vivre monotone '.

Au début de juin i883, Laforgue était allé passer une journée à Cologne, faisant depuis Coblentz le trajet par le Rhin2; au début de juillet, il avait suivi la cour à Munich où il avait pu visiter la Pinacothèque et des collections privées ; ce séjour n'avait été que de quatre jours, il en était revenu par Mayence. Le k août, il accompagna l'impératrice à Ems où elle passa une journée, juste le temps pour Laforgue de noter quelques détails qui trouveront également leur place dans le Miracle des Roses, et le n août i883, il partait en congé.

Il se rendit d'abord en Belgique chez les Ysaye, à Verviers, où il retrouva M. Lindenlaub et Antoine Hekking 3. Après des mois d'étiquette de cour, après la tension nerveuse de l'aventure sentimentale avec R... et la tension d'esprit que lui avait imposée la création des Complaintes, on comprend que Laforgue éprouvât une sensation heureuse à se retrouver soudain au milieu de cette bande de garçons de son âge, sympathiques et bons vivants. Il tombait précisément à Verviers sur une de ces fêtes4 que les Belges aiment organiser en l'honneur de leurs artistes locaux, et qui

i. Cf. Poésies (éd. du Merc. de France), p. 86, 87. Ce certain dimanche pourrait bien être le dimanche 22 juillet qui sur l'agenda ne contient que l'indication : ?

2. Cf. Lettre à Max Klinger (Cravache parisienne, 8 septembre 1888).

3. Le plus ancien membre de cette famille, d'origine hollandaise, de violoncellistes bien connus.

4. Celle-là avait lieu en l'honneur d'Alphonse Voncken, qui dirigeait une société chorale à Verviers.

s'accompagnent de réjouissances gastronomiques, de discours et de musique. Le lendemain le joyeux quatuor Eugène Ysaye-Lindenlaub-Hekking-Laforgue s'en fut à Liège (l'on festoya dans une petite auberge des environs), d'où Laforgue date sa Complainte des cloches; le surlendemain, ils étaient à Spa, répandant partout la joie de se trouver réunis et l'exubérance de leurs vingt ans. Laforgue lui-même donnait un peu de relâche à ses habitudes réservées.

Après trois jours d'une vie de collégiens en vacances, il partit en compagnie de Th. Lindenlaub et, comme l'année précédente, après un arrêt de quelques jours à Paris, gagna Tarbes pour y séjourner deux mois. Cette année-là, du 22 au 28 août, il fit une petite excursion jusqu'à Biarritz et Saint-Sébastien, où la vue de courses de taureaux nous a valu l'épisode qui s'y rapporte dans le Miracle des Roses1.

A son retour, fin octobre, il s'arrêta une semaine à Paris, y vit quelques amis, tenta sans succès de faire prendre les Complaintes par un éditeur, rendit visite à Max Klinger, l'aquafortiste allemand qu'il admirait et qui venait de s'installer à Paris, 9, rue du Maine ; puis le 3 novembre, il rejoint la cour à Bade, la suit à Goblentz six jours plus tard et se retrouve à Berlin le ier décembre, selon l'horaire infaillible de l'impératrice, et il se remet, comme il l'écrit à Ch. Henry, « dans ses banaux engrenages2 ».

Et la vie reprend monotone. Il ajoute dix com-

1. Les détails empruntés à Bade, Coblentz, Kms et Sainl-Sébastien qui figurent dans le Miracle des Roses ont été notés tous cette même année 1880 : aussi n'est-il pas improbable que ce conte ait été composé cette année-là, du moins sous une première forme, car Laforgue n'a cessé de repre:id:e ses contes jusqu'au moment de leur publication.

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