‹ Berlin, la cour et la villeChapitre 18 sur 52 · SI · texte numérisé non relu

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de Médicis par ce temps-là et je me sens rudement exilé1 (janvier i885). »

Pourtant il reste, il remplit avec la même régularité ses obligations à la cour; la vie lui est rendue supportable par son cher ami Théo Ysaye qu'il ne cesse de voir quotidiennement quand il est à Berlin, par M. Dumont, le dentiste belge de l'impératrice, homme charmant et amateur d'art moderne, et par un ami de celui-ci, le peintre croate Skarbina qui, cette année i885, peint une grande toile « Unter den Linden », scène de promeneurs sous les tilleuls où il place Laforgue coiffé de son habituel chapeau de haute forme'. C'est cette année-là qu'à Berlin il ren^ contre Teodor de Wyzewa, avec qui il devait se lier intimement par la suite. Wyzewa et Edouard Dujardin rédigeaient alors la Revue wagnérienne et partirent pour l'Allemagne à cette époque. Ils rencontrèrent à Berlin leur correspondant hollandais, un personnage singulier et fort répandu à qui Wyzewa demanda s'il connaissait le lecteur de l'impératrice, dont les Complaintes avaient attiré l'attention des deux voyageurs. Le Hollandais le connaissait et fut le chercher. Ils se donnèrent rendez-vous après dîner au café Bauer. La conversation dura jusqu'au petit jour. Quelques heures plus tard, ils se retrouvèrent au musée de Berlin. A midi, les voyageurs repartirent pour Paris. On comprend combien cette journée dut marquer dans la vie monotone de Laforgue.

Avec ces quelques amis et les relations auxquelles nous avons déjà fait allusion, ce qui surtout rend à

i. Lettres à Gh. Henry, de Coblentz et de Berlin.

2. Une aquarelle qui représente Laforgue et qui avait servi d'étude pour ce tableau avait été donnée par Laforgue à Teodor de Wyzewa, chez qui j'ai pu la voir.

Laforgue la vie supportable, c'est le travail acharné auquel il se livre; malgré son ennui, ses nostalgies de Paris, son désir ardent de se mêler à la vie littéraire, il sent bien qu'il jouit à Berlin d'une tranquillité relative et d'un calme qui seuls lui permettront d'achever quelques-uns des livres qu'il a en tête. Pendant près de trois ans et demi de séjour en Allemagne, de novembre 1881 à mars i885, il n'a publié, en tout et pour tout, que quatre articles à la Gazette des Beaux-Arts, mais désormais, à ce point de vue du moins, sa vie change : en mars i885, il publie plusieurs des Complaintes dans cinq numéros successifs du journal hebdomadaire Lutèce, et le recueil complet paraît chez Vanier en juillet; il achève de revoir les poèmes de l'Imitation de Notre-Dame la Lune, qui paraîtront l'année suivante ; il travaille à un volume de nouvelles qui ne sont autres que les Moralités légendaires. La période d'incubation de ce jeune génie a pris fin : poèmes, nouvelles, impressions, articles critiques, presque tout ce qui nous reste de lui va être ou écrit, ou récrit, et publié pendant les dix-huit mois qui lui restent à vivre.

Au début de l'année 1886, il profite des vacances qu'on lui octroie à l'occasion du premier janvier pour aller passer sept ou huit jours à Copenhague et y voir des tableaux, mais plus probablement encore pour y chercher l'atmosphère de cet Hamlet ou les Suites de la piété filiale qui ouvre l'admirable et charmant recueil des Moralités légendaires. Il y va remettre ses pas dans les pas légendaires du prince de Danemark, il lui prête sa propre apparence * et, confondant ce

1. Le portrait le plus exact de Laforgue est celui, eu effet, qu'il prête à Hamlet (cf. Moralités légendaires, éd. du Mercure de France, p. /n).

héros et lui-même, c'est à Elseneur qu'il écrit le poème « Avertissement », qui sert de préface au recueil des Fleurs de bonne volonté.

La vie à Berlin lui est devenue plus lourde. A son retour, en décembre i885, il n'y a plus retrouvé, en effet, Théo Ysaye que ses études musicales ont maintenant appelé en Belgique et en France. Le mois précédent, de Goblentz, il écrivait à Théo Ysaye :

« Mon cher Théo,

« C'est là que je voudrais vivre (air connu). Ma fenêtre m'offre toujours, dans le même cadre, le même panorama... Le Bhin flasque qu'agitent parfois de pesantes vapeurs, ou que caressent des flots tout unis, — et dans le lointain la chaîne des chaudes collines aux délicieuses petites villas. Une note charmante : l'aboi clair des chiens qui me vient de l'autre rive, clair comme une aquarelle (ne considère pas cela comme de la littérature, mais comme une impression réelle).

« ...Ah! comme je m'ennuie! Je n'ai plus d'appétit... Et je comprends que l'on ait écrit d'émouvants sonnets à l'insaisissable aimée qui s'appelle la liberté !

« Ga, ga, ga ! Le sifflet des interminables trains de marchandises qui filent le long du Bhin me transperce de mélancolie de la tête aux pieds. Ga, ga, ga !... Ah ! quand je pense à ce bon soir où nous nous achetâmes les Maîtres Chanteurs et dans quel décor de la Vie et du Temps cela se passait! J'aurais plaisir à faire du vacarme ici dans le château et à accuser le monde de ne pas comprendre mon sacré cœur, mon divin cœur.

<( A quoi bon ! je veux travailler et faire quelque chose de plus supportable que mon recueil de nou-

velles. Ce sera de l'art. Mais, d'autre part, je sais qu'en quatre ans je pourrais faire mon bonheur si je voulais écrire des romans à la Maupassant. Bel Ami est d'un maître, mais ce n'est pas de l'art pur. Ce désir de créer de l'art pur ne serait-il pas une louable et fâcheuse maladie des vingt-cinq ans ? Et tout n'estil pas égal devant la face de la Mort ?

<( Mon cher Théo, j'ai traversé la Belgique, j'ai vu d'innombrables montagnes de poussière de charbon, avec des brouettes les quatre fers en l'air abandonnées à leur sommet. Et les servantes aussi puériles que de petits gamins mal dégrossis ! Et ces villes sous leurs toits noirs!... Et je pensais que tu étais à Paris dans le bonheur !

<( Travaille ferme, aime-moi, écris-moi et garde pour Paris un amour infini '. »

Il se sent plus seul que jamais, il a plus besoin que jamais d'amitié, de tendresse, de quelqu'un à qui montrer un peu de son cœur; les circonstances lui deviennent propices, il hésite, toute sa timidité le reprend; le printemps, l'été s'écoulent sans qu'il réussisse à voir clair dans ses sentiments. Il s'ennuie désespérément en Allemagne et songe à la quitter à jamais, comme on voit dans ce fragment d'une lettre inédite écrite à son frère Emile en juillet 1886 :

« Je ne t'ai pas encore dit que, cette fois-ci à Paris, je m'y installe et n'en sors que pour revenir ici. Je commence déjà à y envoyer mes affaires. Je logerai rue Laugier, 4- J'y publierai au plus tôt un livre,

1. Lettre publiée en allemand dans Saqenhafte Sinnspiele, traduction des Moralités légendaires faite par M. Paul Wiegler et publiée en 190a. Je dois à M. François Ruchon, de Genève, la communication et la traduction de cette lettre, dont on n'a pu jusqu'à présent retrouver le texte original.

Berlin dans la rue, ce que je n'aurais jamais pu faire en acceptant une pension d'ici. Il est inutile que je reste ici plus longtemps. J'y ai exploité ;tout ce que j'avais à y exploiter : maintenant, j'y perds mon temps. J'y fais plus de dettes que d'économies. Je perds en restant et n'ai nul intérêt à ne m'en aller qu'après décès, si proche que ce décès puisse être.

« Je suis en ce moment comme toujours sans le sou, ou du moins réduit au strict nécessaire. Mais tout compte fait j'arriverai à Paris avec 2000 francs. De quoi vivre dix mois modestement, en attendant de trouver quelque chose, ce qui ne sera pas absolument facile. Je puis croire en tout cas que le livre sur Berlin me rapportera quelque chose.

« Mais tout plutôt qu'un second hiver à Berlin. J'y perds mon temps sans intérêt, et j'ai par lassitude, failli m'y marier. Ce que je n'ai pas encore le droit de faire. »

Fut-ce entraînement d'un sentiment ou, ce sentiment, se l'exagéra-t-il à lui-même dans sa lassitude de Berlin et son désir croissant de se retrouver à demeure à Paris ? Il est malaisé de s'en rendre compte : en tout cas, il se prononce, et survient cet événement qui nous a valu cette exquise lettre du 8 septembre 1886 à sa sœur, une des plus touchantes et des plus simplement humaines qui aient jamais été écrites *. Au début de janvier 1886, le désir d'approfondir sa connaissance de l'anglais lui avait fait prendre des leçons avec une jeune Anglaise, miss Leah Lee, qui est à Berlin depuis deux ans, vivant des plus modestement de quelques subsides de sa famille et du produit de ses leçons. Elle a une figure de bébé

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