Cf. Mélanges posUtumes, p
avec un sourire malicieux et de grands yeux couleur goudron toujours étonnés, des cheveux châtains à reflets roux, elle est très maigre, très anglaise, elle répond tout à fait à l'esthétique de Laforgue. Après bien des hésitations, le 6 septembre 1886, il déclare ses sentiments et lui propose de l'épouser, proposition qui est aussitôt agréée. Il n'est plus dès lors question pour lui de rester en Allemagne: le futur couple est plus riche de jeunesse et d'espoirs que de certitudes et d'argent, mais Laforgue a trouvé enfin une raison décisive de quitter la cour et Berlin1. Il se démet de sa charge. Le 9 septembre 1886 au soir, il part; il ne reverra plus l'Allemagne.
De Berlin, où miss Leah Lee était retenue quelques semaines encore par le souci de ses dernières leçons, il se rendit en Belgique, à Arlon, pour y assister au mariage d'Eugène Ysaye. En revenant d'Arlon pour rejoindre à Verviers miss Lee, le 1" octobre, il écrivait à Théo Ysaye une lettre à la fois exaltée et sceptique qui ouvre des horizons sur ses sentiments. En voici un fragment; mais la lettre originale n'a pu être retrouvée ; nous opérons sur une version allemande et l'on n'aura ici que la traduction d'une traduction :
(( 0 mon cher, je n'ai jamais vécu ni pensé qu'on pût vivre une semaine pareille à celle que je viens de passer à Arlon dans l'atmosphère créée par le mariage d'Eugène. A m'éloigner d'Arlon et à respirer
1. « Je t'ai annoncé que je quittais l'impératrice. De toutes façons, il le fallait. Ou bien miss LeahJLee me disait non et je ne pouvais plus rester ici, — ou bien elle médisait oui et alors il fallait de même rentrer à Paris et conquérir vite ma place pour nous marier au plus tôt. Or je ne puis la laisser à Berlin. Elle tousse un peu et ne doit pas passer un autre hiver ici. » (Mélanges poslhumes. Lettre à sa sœur, p. 32i.)
l'air d'Europe, je me sentais dépaysé comme au sortir d'une maison enchantée, presque d'une maison de fous.
« Ah ! je suis plus que jamais l'esclave du sort !... C'est effrayant et divin !... Je me disais : A quoi tient notre sort? à d'émouvantes ou d'effrayantes conjonctures : un sourire fortuit dans un village, — et nous voilà shakespeariens, notre destinée se fixe... Mais vient le crépuscule, et ce fut une heure d'attente dans une petite station ; je déambulais de-ci de-là, je regardais les profondeurs du ciel à profusion constellé, je regardais une lampe briller à la fenêtre d'une cossue maison bourgeoise (une lampe avec un abat-jour rose). Alors je pensai : Les Corinnes, les Ophélies, «te, tout cela dans notre vie est mensonge ; au fond il n'y a pour nous que les petites Adriennes au bon cœur, au sourire éphémère et juvénile, à la peau merveilleuse, que le hasard (et tout n'est-il pas hasard?) a conduites sur notre chemin. Oui, tout est hasard... C'est pourquoi il convient de s'attacher à la première que nous présente le hasard, et nous l'aimerons seule, car c'est la première, et nous ne rêverons à aucune autre. La vieille formule du penseur : « Aimes-tu deux femmes, n'en choisis aucune, car tu regretterais toujours l'autre... » Ivresse d'avoir obéi à l'Inconscient, à la volonté du Destin...
« Voici que je me suis doucement assoupi.
« Je vais confier ces lignes à la poste (elles sont pleines de littérature, mais n'est-ce pas ce que l'humanité a de plus vrai, de moins décevant?) et, à cet «ffet, les portera la gare.
(( Je la verrai dans une demi-heure. Cette minute me fait palpiter le cœur. Dans quarante ans, je penserai combien lointaine est cette minute. »
Elle eut à régler des questions d'intérêt avec les siens et partit pour Londres au début d'octobre, tandis que Laforgue profitait de l'hospitalité de Gustave Kahn pendant les premiers temps de son séjour à Paris1, renouait des relations2, se mettait en quête d'un appartement.
Tout occupé qu'il pût être par ses sentiments et la perspective de son bonheur à deux. Laforgue était assez avisé pour prévoir les difficultés de la vie nouvelle qu'il lui faudrait mener à Paris. 11 n'y était pas absolument inconnu, ses deux petits volumes de vers, les Complaintes et V Imitation de Notre-Dame la Lune avaient attiré l'attention sur lui3; au cours de l'été la Vogue avait publié coup sur coup le Concile féerique, des traductions depoèmes de Walt Whitman, plusieurs des Moralités légendaires, qui avaient révélé à un groupe de jeunes écrivains un esprit profondément original et un artiste de race; ce sentiment toutefois ne dépassait pas encore un très petit cénacle qui ne disposait ni d'influence ni de grandes ressources. Laforgue s'en rendait compte avant même d'arriver à Paris, puisque, d'Arlon, il écrivait, dans une lettre à M. F. F. :
« Je songe aux tuiles qui vont bien pouvoir tomber sur ma tête à Paris4. »
Il trouva peu d'appui tout d'abord auprès de
i. l\, rue Laugier.
2. Dès sa rentrée, Laforgue se mit à la recherche de Teodor de Wyzewa qu'il joignit un soir au café de la Nouvelle Athènes au moment où se fondait la Revue Indépendante (nouvelle série), qui commença à paraître en novembre 1886.
3. Et même aussi une attention malveillante, témoin la lettre d'Edm. Haraucourt (Lutèce, i5 mars i885).
l\. Lettre du 21 septembre 1886.
LXXXVIIl
Charles Ephrussi qui se montra fort irrité que Laforgue eût pris le parti de quitter l'impératrice sans le consulter; mais de plus déplorables raisons l'apaisèrent bientôt. La santé de Laforgue, qui avait toujours été bonne pendant les cinq années qu'il avait demeuré en Allemagne1, commença à s'altérer dès les premiers temps qu'il fut à Paris : un rhume négligé au début de l'hiver s'aggrava subitement au cours du voyage qu'il fit à Londres pour s'y marier, le 3i décembre. Une traversée assez rude par un froid des plus vifs, à l'aller comme au retour, la rentrée dans un petit appartement glacial2, aménagé en hâte depuis Noël avec l'aide de son frère Emile et de Théo Ysaye, accrurent désespérément un mal qui, pris à temps, eût été bénin.
Les mois de bonheur dont cet être exquis avait si tendrement caressé l'espérance et qui lui étaient si bien dus ne furent rien de moins qu'une douloureuse agonie. Entre deux accès de fièvre ou deux somnolences causées par l'opium qu'on lui donnait pour le soulager, il s'usa en courses chez les éditeurs. Il trouva encore la force de revoir toutes les Moralités légendaires, d'écrire ou de remanier des poèmes, de rédiger tout ce volume sur Berlin.
Des amis, auxquels tous ceux qui aiment Laforgue
i. On s'est un peu trop complu à dépeindre Laforgue sous l'aspect d'un phtisique-né. « Pendant tout le temps de son séjour à Berlin, il eut une excellente santé, c'est ce voyage à Londres qui l'a tué », m'a dit Théophile Ysaye; et Teodor de Wyzevva : « C'était un maigre par accident.il était né pour être gras, le visage était rond, la voix douce et charmante. C'est au retour de son voyage à Londres qu'il contracta cette pleurésie qui devait l'emporter. » (Notes de conversations des 7 avril 191G et 25 juin 1917 ; cf. aussi G. Kahn, op. cit., p. 6a.)