Lettre à Mme *** (Mélanges posthumes, p. 2S
2. Les relations de Laforgue avec M. Delcassé se poursuivirent à Paris, puis quand Laforgue fut en Allemagne, témoin ce passage d'une lettre à sa sœur (écrite de Paris, le Ier novembre i883) : « T'ai-je dit que j'ai été voir Delcassé et que j'avais diné avec lui... » (Mélanges posthumes, p. 3 10. L'indication « septembre » est erronée, le contexte de la lettre même l'indique.) Témoia aussi ce fragment d'une lettre inédite de Laforgue à son frère Emile : « Or voici une petite épopée. La scène est à Passy. Quatre jours avant l'élection, le candidat sortant, un radical, harangue ses électeurs dans une réunion. Quand il descend de la tribune, on entend une voix qui demande la parole ! la parole ! Accordée. Un petit monsieur monte à la tribune. C'est Delcassé (Théophile). Pendant une heure et demie il improvise : ou l'applaudit, ou braille, on l'acclame, on le porte candidat. Il ne lui reste plus que quatre jours, il fait une conférence, dépense 800 francs à couvrir son arrondissement de ses professions de foi (il m'en a donné). Arrive le jour du scrutin et Delcassé a ioj voix. Des félicitations lui arrivent d'Ariège, on lui propos-e la candidature à la députation pour l'an prochain. « Ce type-là est capable d'aller siéger à la Chambre un de ces quatre matins. » (Communiqué par Mme Labat, née Laforgue.)
Pendant ce temps, à Montevideo, la famille Laforgue s'accroissait de cinq autres enfants. En mai 1875, elle rentra définitivement en France, à Tarbes, où naquit, en novembre de la même année, le onzième enfant. Il fut décidé que les deux aînés achèveraient leurs études à Paris, et toute la famille partit s'y installer en octobre 1876. Jules Laforgue entra au lycée Fontanes (aujourd'hui Condorcet)1 où il ne se montra pas plus assidu qu'à Tarbes, et ni les leçons de M. Delcassé, ni l'enseignement parisien ne firent jamais de Laforgue un bachelier.
La famille habitait alors 66, rue des Moines, aux Batignolles, une petite chartreuse avec un jardin où jouaient les enfants. Au début d'avril 1877, *a mère y mourut en mettant au monde un douzième enfant, qui ne vécut pas. Elle avait trente-huit ans.
En T879, le père et ses onze enfants se transportèrent des Batignolles dans un appartement au premier, 5, rue Berthollet, à cause d'Emile qui suivait des cours à l'école des Beaux-Arts, et de Jules qui passait une partie de son temps dans les bibliothèques.
Il est hors de doute que son goût pour la littérature était déjà éveillé et qu'une curiosité naturelle l'inclinait à l'étude des arts plastiques. A cette époque il écrivait des vers dont quelques-uns se retrouvent — posthumement publiés — dans le Sanglot de la
1 . Indication qui m'aété donnée par Teodor de Wyzewa et que confirment la notice nécrologique publiée p :r M. E. Dujardin, en tête du numéro de septembre 1887 de la Revue Indépendante, et ce passage d'une lettre que m'adresse Mme Labat, sœur de l'écrivain : « Jules finit ses études au lycée Condorcet. Il se présente trois fois au baccalauréat : admissible une fois avec un bon écrit, paraît-il, mais d'une timidité qui lui enlevait tous ses moyens, au grand désespoir de notre père qui assistait à l'oral et souffrait de voir patauger son pauvre fils. »
Terre1, et portent des traces de l'influence de Baudelaire et peut-être plus encore de Sully Prudhomme, de Richepin et du Bourget d'Edelet de la Vie inquiète qu'avec sa sœur Marie, la confidente de ses goûts, il lisait assidûment, comme il lisait aussi Henri Heine. Sans s'y être, à proprement dire, résolu, il sentait que la carrière littéraire était la seule à laquelle il fût vraiment propre et il s'y préparait obstinément, sans égard aux privations auxquelles elle expose.
Il n'ignora certes rien de ces privations et nous avons, tout au moins sur les deux années qui précédèrent son départ, des témoignages significatifs.
« Trois ou quatre individus (écrit-il en 1882, peu après son arrivée à Berlin) savent seuls un peu la vie que j'ai menée à Paris, il y a deux ans. Et encore non, je suis seul. Quand je relis mon journal de cette époque, je me demande avec des frissons comment je n'en suis pas mort2. »
Son père, qu'il aimait, mais dont la sévérité l'intimidait3, avait dû voir d'un mauvais œil qu'il se consacrât à cette aléatoire carrière : sa défiance de soi-