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Vos Rites, jalonnés de sales bibliothèques

Ont voûté mes vingt ans, m'ont tari de chers goûts. (Complainte à Notre-Dame des Soirs).

a. Les Complaintes . Préludes autobiographiques.

3. Ces morceaux étaient trois poèmes en prose : les Fiancés de Noël, le Public du dimanche au Salon et Tristesse de réverbère parus respectivement dans les numéros du a5 décembre 1880, des 4 juin et 3 septembre 1881 de la Vie Moderne ; la Ballade du retour avait paru dans l'Art et la Mode de septembre 1881.

envoyer. Il vient heureusement, au début de l'année 1881, de trouver un emploi de secrétaire chez Charles Ephrussi, le directeur de la Gazette des Beaux-Arts, pour qui, moyennant la mensualité que nous avons dite, il travaille chaque matin à la mise au net d'un Albert Durer, et l'après-midi, à des recherches dans les bibliothèques.

Depuis l'année précédente, il s'est fait apprécier de M. Paul Bourget et de quelques tout jeunes artistes, quatre ou cinq au plus : M. Charles Henry, qui donnait les premiers témoignages de son intelligence encyclopédique, et que ses goûts, inclinés à la fois vers les lettres et vers la technique de la peinture, rapprochaient naturellement de Laforgue ; M. Gustave Kahn, qui, à peine au sortir du lycée, avait montré une ardente curiosité littéraire, avait pu déjà s'entretenir avec Charles Gros et Stéphane Mallarmé, et s'ingéniait aux premiers essais de vers libres; un peintre, Bellanger ; enfin une femme-poète, Mme Mullezer, qui signait du nom de Sanda Mahali des poèmes qui ne circulaient encore que parmi ses familiers, et dont le salon était pour Laforgue, le dimanche, sur la fin de l'après-midi, une oasis de raffinement, d'élégance littéraire et musicale, dont il ressentira la perte, même une fois à la cour de Berlin.

C'est dans une petite réunion littéraire de la rive gauche, assez étrangement composée, le club des Hydropathes, où l'on voyait (outre Charles Cros) Emile Goudeau, Alphonse Allais et Jules Jouy, où l'on mêlait non sans agrément l'humour et la littérature et qui fut, à certains égards, l'ancêtre du Chat Noir, qu'au début de l'année 1880 M. Gustave Kahn rencontra le futur auteur des Moralités légendaires. M. Gustave Kahn est le seul qui nous ait laissé de

Laforgue un portrait datant de cette époque; La forgue avait déjà un « aspect un peu clergyman et correct un peu trop pour le milieu » :

« Je l'avais un peu remarqué à cause de sa tenue, et aussi pour cette particularité qu'il semblait ne pas venir là pour autre chose que pour écouter des vers; ses tranquilles yeux gris s'éclairaient et ses joues se rosaient quand les poèmes offraient le plus petit intérêt... Il m'apprit qu'il se voulait consacrer à l'histoire de l'art et il méditait aussi un drame sur Savonarole. Il fut convenu que nous nous reverrions ; nous nous montrâmes nos bagages littéraires, le sien consistait en une petite étude lyrique sur Watteau et quelques sonnets infiniment impeccables, et écrits sur des phénomènes de la rue, des enfants dont la chemise passe, et les points les plus élevés d'une sérieuse cosmogonie.

<( ... C'est un de mes plus chers souvenirs que celui de ces après-midi de l'été 1880. Ce cerveau de jeune sage, d'une étonnante réceptivité, d'une extrême finesse à saisir les rapports, les analogies, m'intéressait infiniment. Au cours des promenades, où un livre à la main, quelque mauvais Taine d'art ou quelque bouquin de philosophie lui paraissait nécessaire à son maintien, nous échangeâmes des idées1.»

Tel est tout ce que nous savons de ce jeune homme de vingt et un ans qui, dans sa chambre meublée de la rue Monsieur-le-Prince, rêvait d'art et de littérature et qui, le vendredi 18 novembre 1881, apprit

1. Gustave Kahn, les Origines du symbolisme, Revue Blanche, iernov. iqoi.ou Symbolistes et Décadents. Vanier éd., Paris, 1902, cf. p 27 et 28. Au début de 1882, Laforgue écrite Ch. Ephrussi : « Je vous parlerai prochainement d'un projet sur Watteau ». Rien de cela ne nous est parvenu.

avec satisfaction — car du moins ses inquiétudes matérielles allaient prendre fin — qu'on l'avait agréé comme lecteur de l'impératrice d'Allemagne.

Au même moment son père mourait, à quarantehuit ans, miné par le chagrin du veuvage1. Prévenu trop tard de cet événement et attendant d'un moment à l'autre des ordres pour rejoindre son poste, il ne lui fut pas loisible d'aller à Tarbes, et il écrit à sa sœur des lettres où le désespoir de n'être pas auprès d'elle en cette heure douloureuse, le dispute à la satisfaction de pouvoir du moins, désormais, alléger les charges de la famille et subvenir aux besoins de deux de ses jeunes frères2. On peut donc comprendre quels sentiments mélangés remplissaient ce jeune homme exquisement sensible, au moment d'aborder une vie nouvelle qui se montrait sous un aspect à la fois brillant et redoutable.

i. Cf.LettreàCh. Ephrussi, aonov. 1881. (Revue Blanche, i"sept. 1896.) Cette lettre ne figure pas, on ne sait pourquoi, dans les Mélanges posthumes.

2. Cf. Lettres à sa sœur, II et III. (Mélanges posthumes, p. 296, 299.) Ces lettres, insuffisamment datées, sont des 20 et 22 novembre 1881. Jules Laforgue fit abandon, en faveur de ses frères et sœurs, de la part qui lui revenait dans la succession de son père.

IL a à peine le temps de se ressaisir : parti le matin de Paris, il est à Coblentz à onze heures du soir ; dès le lendemain matin, il est présenté à l'impératrice; il fait sa première lecture le soir même à huit heures, et le jour suivant à neuf heures du matin, l'impératrice et sa suite partaient pour Berlin où elles arrivaient le soir.

Il n'attend pas d'avoir atteint Berlin pour noter ses impressions : dès sa seconde soirée de Coblentz, à minuit, il écrit coup sur coup trois lettres, à sa sœur Marie, à Charles Ephrussi, à M. Charles Henry. La seconde est une lettre qu'ont dictée les égards et la reconnaissance, mais où l'on sent l'obligation et la réserve, la troisième est un billet en style télégraphique; mais la lettre à sa sœur est exquise de sincérité, de fraîcheur, de jeunesse, on voudrait pouvoir la citer tout entière ; quelques extraits du moins en donneront le ton et nous révéleront ses impressions premières :

« J'arrive à Coblentz à onze heures de la nuit. A la gare m'attendait une sorte de carrosse antique au cocher grave. Un valet de pied s'incline devant moi et m'ouvre la portière. Je monte : on entre au château. Des allées interminables, avec, çà et là, des sentinelles au casque pointu et d'innombrables réverbères, on arrive à un perron. Je descends devant une porte, un grand diable galonné s'incline et m'ouvre. C'est mon appartement ; mon domestique et sa femme m'attendaient, allumant un grand feu, disposant mon dîner.

«...Je me chauffe,jedîne mélancoliquement, le cœur

gros et du bout des dents ; puis ces dîners somptueux sont si fades à mon estomac qui a déjà broyé pas mal de vache enragée !

« Tout dort. Je n'entends que le tic-tac de la pendule. Je me demande si tout ça n'est pas un rêve.

«... A huit heures, je m'éveille, la femme de chambre m'apporte sur un plateau tout l'appareil qui accompagne un café au lait, avec plusieurs sortes de petits pains minuscules. Je fais ma toilette, je mets mon habit, ma cravate blanche, mes bottines vernies, mon claque, etc..

(( Un valet à mollets superbes, m'apporte sur un plateau une lettre. C'est une visite pour dix heures. En attendant je regarde dans la cour du château les gardes faire l'exercice à cheval.

« A dix heures, visite du secrétaire de la maison de la reine. On va me présenter à Sa Majesté vers onze heures.

« Comme le cœur me bat ! Représente-toi ton pauvre Jules !

« A onze heures, je monte. Je traverse des corridors pleins de portraits, de glaces, avec des rangées de sentinelles en armes. J'arrive dans une antichambre qui est un véritable jardin de plantes exotiques. On me présente à la comtesse Hacke, une bonne et maternelle dame (la première dame d'honneur). Elle a su la mort de papa, etc., elle me parle très affectueusement, elle me montre par la fenêtre le Rhin qui coule dans le brouillard, elle me dit de ne pas m'intimider.

« Deux valets s'avancent, on m'introduit!

« C'a été comme un éblouissement. Ah! mon Dieu, l'Impératrice était là ! elle s'est levée, m'a souhaité la bienvenue, m'a questionné sur ma carrière, m'a plaint

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longuement de la mort de notre père, m'a demandé qui soignerait mes jeunes frères et sœurs, que je lui en donne des nouvelles, et cela si sincère ! j'étais confondu. Je m'en suis bien tiré en répondant très simplement.

((... Enfin! je suis redescendu chez moi. On m'a apporté à déjeuner, — des choses innombrables et fines — , mais je n'ai faim qu'en France. J'aurai tâté de bien des cuisines !

« ... A huit heures et demie, un valet vient me chercher. Je suis en habit. Je traverse d'innombrables corridors, entre des sentinelles, et j'entre ! Je ne suis pas tombé à la renverse.

« Autour d'une table, deux princes, quatre jeunes princesses, la comtesse Hacke, l'impératrice en toilette. Les princes feuillettent des albums, les demoiselles brodent. L'Impératrice fait de l'aquarelle. Une place est vide, l'Impératrice me fait asseoir. Je suis entre la comtesse Hacke et l'une des princesses.

« Je lis comme dans un rêve, tâchant d'assurer ma voix. Peu à peu, je reprends ma présence d'esprit, je songe à bien lire; et bien m'en a pris ! ! ! ! !

« J'arrive à un passage un peu leste ! ! la comtesse Hacke me regardait inquiète, ou du moins je le devinais; sans faire semblant de rien, j'ai sauté habilement le passage ! Sauvé, mon Dieu ! la comtesse seule a dû s'en apercevoir, j'ai deviné un regard de reconnaissance. J'en aurai vu de belles dans ma bizarre vie1 ! »

i. Mélanges posthumes. Letire à sa sœur, p. 3o2 et sqq. Remarquons, en passant, que cette lettre datée Coblentz, décembre 1881 , mercredi, minuit est écrite à minuit le mercredi 3o novembre 1881. On croit rêver quand on relit le passage leste en question. Laforgue indique précisément dans la lettre

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