‹ Berlin, la cour et la villeChapitre 8 sur 52 · XXVI II · texte numérisé non relu

XXVI II

Dès cette journée à Coblentz, il a fait connaissance avec plusieurs personnes de l'entourage de l'Impératrice : le docteur Velten, son médecin, qui témoigne tout de suite à Laforgue de l'intérêt ; le secrétaire, M. de Knesebeck, qui va loger porte à porte avec lui à Berlin; le comte de Nesselrode, le grand maître du palais; une dame d'honneur, la comtesse de Brandebourg, à laquelle il trouve « un sourire divin », et cette comtesse Hacke, la plus vieille dame du palais de l'Impératrice, qui va continuer à « jouer à la maman » avec lui *.

Le lendemain soir, il arrive à Berlin et prend possession de son logement. Il habite non pas au palais impérial même, mais à quelques pas de là, au Prinzessinen-Palais, au palais des Princesses, situé également sur la promenade berlinoise Unter den Linden. Il y loge au rez-de-chaussée, dans un appartement de trois pièces qui comprend un fort vaste cabinet de travail, une antichambre et une chambre à coucher, et quand il regarde à l'une de ses cinq fenêtres, il voit la caserne, l'Université, le palais du

à Ephrussi du 3o nov. 1881. {Mél. poslh., p. 222) où il se Irouve : « Vous le trouverez au numéro du i5 novembre, p. 33a. » L'endroit indique est, dans une étude sur Mazeppa, la légende et l'histoire, par le vicomte Melchior de Vogué, un passage où l'auteur indique, avec une décence parfaitement académique, que l'intérêt trop vif que Mazeppa prit à la femme de Falbovsky fut la cause qui entraîna celui-ci à le faire proprement ficeler « sur un fougueux cheval nourri d'herbes marines» comme chacun sait. Remarquons encore que ce même numéro de la Revue des Deux-Mondes, (i5 novembre 1881) ne contenait pas moins de trois articles plus que périlleux pour le jeune lecteur : la Première lutte de Frédéric II et de Marie-Thérèse, par le duc de Broglie ; une nouvelle se passant en Allemagne Gian et Hans, de Marc Monnier, et l'Affaire du Luxembourg, par G. Rothan.

1. Cf. à l'Appendice pour ces divers personnages les portraits peu flattés qu'on en peut lire dans la Société à Berlin par le comte Paul Vasili.

Roi, le musée, l'Opéra, le palais de l'Impératrice et les arbres de l'avenue, et les passants sur la promenade, parmi lesquels dominent les uniformes des officiers.

C'est là qu'il habitera désormais chaque année, du ier décembre jusque vers la fin d'avril ou le début de mai, époque à laquelle l'impératrice accomplit un cycle assez régulier de villégiatures. Tous les soirs, à sept heures et demie, il se rend du palais des Princesses au palais impérial dans l'appartement de la comtesse Hacke; il cause avec celle-ci qui le prie « de rectifier son français qu'elle orthographie, dit-elle, comme un cochon (sic) » ; à huit heures précises, l'impératrice arrive et le lecteur exerce ses fonctions une heure durant ou plus. Quelquefois, selon ses occupations, son degré de fatigue ou son humeur, l'impératrice réclame une lecture à onze heures le matin, chez elle, dans un cabinet intime et orné de gravures; cette heure est alors consacrée à des extraits des trois journaux que suit régulièrement Sa Majesté : le Figaro, les Débats et l'Indépendance belge1. De neuf à dix heures, Laforgue en a fait le dépouillement, notant ce qu'il croit pouvoir intéresser cette vieille dame de soixante et onze ans, hautaine et peu accommodante.

L'Impératrice s'accoutuma assez promptement à

i . Les habitudes ne changeaient guère à la Cour : six ans plus tôt Francis Aymé, professeur de français des princes Guillaume (plus tard Guillaume II) et Henri de Prusse, faisant, par intérim, fonction de lecteur de l'impératrice à Coblentz en août 1875, note : « Le secrétaire m'initia promptement aux habitudes de la maison. En ce qui nie concernait, j'avais à lire certains articles du Figaro, du Journal des Débats, de V Indépendance belge et de la Revue des Deux Mondes. » (Francis Aymé, Une éducation impériale, Guillaume II, p. 176. Henry May, éd., Paris.)

Laforgue : le goût très vif que cette princesse, élevée à Weimar dans les traditions du siècle passé, nourrissait pour les idées et les manières françaises, l'affectation qu'elle mettait à ne presque parler que le français même à ses sujets, lui eussent fait témoigner naturellement plus de complaisance à Laforgue qu'elle n'en montrait à beaucoup d'Allemands, fussent-ils de sa famille; mais il n'en était point besoin, Laforgue avait tout pour lui plaire : des manières exquises, une réserve parfaite, une vive intelligence, une ponctualité qui ne se démentit jamais et qui lui faisait préparer ses lectures avec beaucoup de conscience, si ennuyeux que pussent lui en être la plupart du temps les sujets. Laforgue a tout de suite senti que, de tout ce milieu mesquin et assez plat de la cour impériale d'alors, seule l'impératrice possède une personnalité marquante, personnalité artificielle, voulue, étudiée, et comme embaumée, mais Laforgue, si jeune qu'il soit, n'est pas dénué de sympathie littéraire pour les artifices ; et non pas seulement parce qu'elle est impératrice et par politesse de cour, mais humainement, il ressent pour elle de l'intérêt et une sorte d'admiration. Certes, ce que le personnage a de cassant, de froid et de sec ne lui plaît guère, et, en dépit de tout, son sentiment n'ira jamais jusqu'à l'affection véritable; mais il l'admire de vouloir et de savoir faire figure de grande dame, de maintenir, par une disposition naturelle, un sentiment et des habitudes aristocratiques dans cette cour de parvenus. Il en éprouve pour elle une certaine sympathie, il l'admire pour son allure et sa vivacité de septuagénaire « en acier ». Il l'admire et elle l'intéresse.

L'impératrice était trop fine pour ne pas le sentir; dès les premiers jours, elle lui marqua de la bien-

opulence que dans sa misérable condition de Paris. Il s'ennuie ces premiers jours, d'un ennui plat, sans révolte, sans spleen, sans littérature, d'un ennui quelconque auquel il ne se sent pas la force de mettre fin, auquel il ne prévoit même pas une fin. Que ne donnerait-il pas pour rencontrer un compatriote, un être vivant avec qui causer sans contrainte, quelqu'un de jeune comme lui-même, mais quel espoir d'en rencontrer un? Les Français sont rares à Berlin vers 1881, et comment les atteindre quand on ne sait rien d'une ville, de ses usages, de ses commodités.

Il n'était pourtant pas depuis une semaine à Berlin qu'un Français, par hasard, vint frapper à sa porte.

Ce Français n'était autre que M. Th. Lindenlaub, aujourd'hui rédacteur au Temps et qui représentait à Berlin, à cette époque, depuis quelque temps déjà, un journal parisien. M. Lindenlaub a bien voulu me faire partde quelques-uns de ses souvenirs et impressions d'alors, au cours de plusieurs lettres dont je ne saurais mieux faire que de citer des extraits importants, qui sont de nature à jeter un jour authentique et nouveau sur les circonstances de la vie de Laforgue à Berlin :

« C'est tout à fait par hasard que j'ai connu Laforgue à Berlin. J'allai un jour sonner au Prinzessinen-Palaisoù étaient les appartements du secrétaire des commandements et du lecteur de la vieille impératrice Augusta. J'avais connu deux de ces lecteurs (toujours Français) et je pensais retrouver, au même lieu où je l'avais vu précédemment, le romancier et poète Amédée Pigeon qui s'était laissé exiler là... Un peu après mon coup de sonnette, je me trouvais en face d'un visage inconnu, extrêmement curieux, tout

en nuances, comme j'eus le loisir de m'en assurer ce jour-là pendant la longue conversation que nous eûmes ensemble.

« Serré dans une redingote noire, rasé, le visage presque enfantin, mais si sérieux, et (par instants fugitifs) avec des plis si âgés, les yeux bretons, couleur de mer, et un regard au delà ou intérieur; je ne savais qui j'avais devant moi.

« Mon impression de la première seconde, — la plus nette de toutes, de beaucoup, — fut celle-ci : « La vieille impératrice, avec son goût pour les catholiques, aurait-elle fini par prendre pour lecteur un petit prêtre rhénan? Mais non, c'est impossible avec ces yeux-là ! »

« Un instant après, j'étais au fait. Laforgue était arrivé à Berlin depuis quatre ou cinq jours environ, et je le trouvai dans cet état presque somnambulique qu'il a si admirablement marqué dans sa longue lettre à sa sœur... Je n'ai jamais rencontré un être qui fût plus absolument dépaysé que Laforgue en ces premiers jours de là-bas, ni dominé par une plus intense phobie des êtres et des choses. Il n'osait pas entrer seul dans un magasin et faire les petites emplettes nécessitées par un départ impromptu, quelques jours à peine après la mort de son père.

« Ce masque impénétrable, cette voix uniforme et calme recouvraient un état de timidité, d'incertitude presque morbide. Je suis encore à me demander par quel effort extraordinaire de volonté il put, du jour au lendemain, assurer le fonctionnement régulier et les dehors indispensables de sa « vie de cour » : simplement s'habiller, ne pas oublier les heures, entrer, saluer, parler, c'est-à-dire répondre, sans qu'on remarquât rien de cette détresse d'oiseau effarouché.

<( Dès les premières paroles, nous nous étions trouvé des connaissances ou amis communs : Paul Bourget (qui devait le suivre avec affection jusqu'à son dernier soupir), Charles Henry, que j'avais déjà entrevu, d'autres encore. A chaque nom, Laforgue ponctuait d'un : « C'est curieux! c'est singulier! » comme s'il y avait une harmonie préétablie ou je ne sais quel dessein commandant que je fusse venu justement à ce moment-là.

(( Nous causâmes bien longtemps, et dès ce premier jour, il me dit presque tout de sa famille, de ses ascendances; jamais il ne se confia davantage; un besoin irrésistible de s'accrocher à quelqu'un de Paris et de son ancien milieu.

(( Les futiles petits services, précieux pour lui à cette heure-là et dans l'état où il était, ces petits services une fois rendus, toutes mes relations furent les siennes, et je le vis constamment. Mais c'est cette première journée qui m'a laissé l'empreinte et le souvenir auxquels presque plus rien d'essentiel ne s'est ajouté '. »

Séduit par l'attrait singulier de ce nouveau lecteur, M. Lindenlaub s'empressa de faire part de sa découverte aux amis les plus intimes qu'il avait alors à Berlin, deux jeunes musiciens belges qui allaient, peu après, commencer à rendre fameux leur nom : Ysaye; c'était en effet Eugène et Théophile Ysaye venus en Allemagne pour travailler l'un le violon, l'autrelepiano. M. Lindenlaub parla chaleureusement de Laforgue2; on prit rendez-vous au plus tôt, et il

i. Lettre de M. Lindenlaub, 26 juin 1921.

1. De son côté, Laforgue, parlant de Th. Lindenlaub, écrivait à Charles

s'établit presque du premier moment un commerce amical qui ne se démentit plus durant le temps où les uns et les autres séjournèrent à Berlin. C'est surtout avec Théophile Ysaye que Laforgue se lia, cela pour des raisons que M. Lindenlaub a fort bien précisées :

« Plusieurs fois déjà j'ai voulu, pour moi-même, faire l'inventaire, rappeler des faits précis, des mots, des conversations. Bien peu de chose me revient. C'est une étrange et mélancolique chose d'avoir une impression très forte, au point qu'elle dominerait presque les autres impressions de ma vie à Berlin, d'avoir des images très nettes, toutes visuelles, puis, sur l'essentiel, sur l'intime de l'être que nous sentions bien être rare, unique, presque rien. C'était tout différent, je crois bien, pour Théo Ysaye avec qui Laforgue avait des heures de vie quotidienne. Tout ce qu'il pouvait arracher de la journée à son service de lecteur de l'impératrice Augusta, il venait le vivre dans les vagues chambres garnies habitées successivement par les frères Ysaye dans les quatre coins de Berlin. Comme moi-même, il était attiré là par ces délicieux musiciens; plus fraternellement uni à Théophile avec qui il se sentait des affinités plus profondes de sensibilité, de rêverie, d'ironie et — n'oublions pas ce trait — d'enfance prolongée. Théo Ysaye, en cette première année-là, n'avait pas beaucoup plus de seize ans : Liège, où il avait fait ses études, était alors, avant Berlin, la seule ville qu'il connût. Laforgue, dont la jeunesse avait été pauvre,

Henry, au début de 1882 : « C'est un charmant garçon, une intelligence curieuse de tout et qui sait tout. »

peu répandue, qui avait presque une phobie de la société, s'était gardé adolescent quasiment lunaire, et il n'y avait d'égal à son audace spirituelle cachée que sa timidité, sa gaucherie et son étonnement devant les choses les plus simples et les faits de la vie courante. Ces deux enfants attardés devaient se comprendre absolument en amitié et dans leur manière de goûter ensemble le charme (indiscernable pour tout autre que pour eux), ou le curieux ou le comique, d'un être, d'une forme, d'un milieu, de ce menu (( quotidien » sur lequel Laforgue a soupiré en vers, mais qui, dans le réel, paraissait bien l'occuper avec entrain *. »

J'ai eu moi-même le bonheur de connaître Théo Ysaye quelques années avant sa mort et nous avons souvent causé de Laforgue; une fois même, j'ai pu prendre des notes, tandis qu'il évoquait pour moi ses souvenirs de trente-cinq ans en arrière : c'est à ces notes que j'emprunte les détails qui suivent2.

Laforgue, en dehors de ses heures de lectures au palais, était très libre : il rentrait généralement coucher au Prinzessinen-Palais, mais passait une bonne partie de ses journées dans le petit appartement qu' Ysaye avait loué dans la Kanonierstrasse, heureux de ne plus sentir s'appesantir sur ses épaules la froideur compassée de la cour; quelquefois même la soirée se prolongeait quand Laforgue venait retrouver Théo Ysaye après la lecture du soir, et il passait alors la nuit chez son ami.

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