DE LA SYMPHONIE FANTASTIQUE A LA DAMNATION DE FAUST
Après un séjour d’un mois dans sa famille, où il songe avec inquiétude à sa fiancée lointaine, Berlioz s’embarque à Marseille pour l'Italie. De
Livourne, il gagne Florence, et arrive à Rome vers le milieu de mars 183r.
À la Villa Médicis, on accueille gaiment le sombre Père la Joie”, dont tout le monde connait les extravagances et les aventures tragicomiques. Le lendemain de son arrivée, Berlioz fait la connaissance de Mendelssohn, alors âgé
de vingt-deux ans. L'auteur de la Fantastique
. Ce surnom, qui fit fortune à la Villa, lui venait de Paris, du: temps où le soupirant d'Henriette Smithson promenait dans les théâtres ses désespoirs forcenés etses airs ténébreux,
on BERLIOZ.
scandalise et exaspère le parfait musicien du Songe d'une nuit d'été”.
Berlioz avouera plus tard qu'il était alors assez insupportable. De plus, lPangoisse et le soupçon aggraventson « volcanisme » habituel: ilest sans nouvelles de Camille et tourmenté par les sous-entendus inquiétants d’une lettre d’Hiller. Si elle le trompait? À peine à Rome depuis quinze jours, 1l veut retourner en France. En vain le directeur de l’Académie, Horace Vernet, lui rappelle amicalement qu il risque de perdre sa pension. Berlioz n'y tient plus : dès le premier avril, il quitte Rome.
Arrêté à Florence par un violent mal de gorge, il écrit à son ami Pixis de s'informer de ce qui se passe chez «ces dames ». Il est bientôt rétabli, mais il reste à Florence pour attendre la réponse. Il se promène dans la campagne, sur les bords de l’Arno, flâne dans les rues et dans
r. « Berlioz est une vraie caricature, sans l'ombre de talent, cherchant à tâtons dans les ténèbres et se croyant Le créateur d’un monde nouveau ; avec cela, il écrit les choses les plus détestables, et ne parle, ne rêve que de Beethoven, Schiller ou Gœæthe. Il est, de plus, d’une vanité incommensurable et traite avec un superbe dédain Mozart et Haydn, de sorte que tout son enthousiasme m'est très suspect. » (Lettre de Mendelssohn à sa mère, 29 mars 1831). Pourtant ils se voyaient volontiers et Berlioz l’admirait beaucoup. « C’est untalent énorme, extraordinaire, superbe, prodigieux. Je ne suis pas suspect de camaraderie en parlant ainsi, car il m'a dit franchement qu'il ne comprenait rien à ma musique. » (Berlioz à Hiller, 8 décembre 1831.)
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LA VIE (183) ose”
les églises ; il lit avec transport le Roi Lear de Shakespeare, retouche sa Symphonie fantastique, projette un grand oratorio sur le Dernier Jour du Monde ; et, entre temps, il se désespère. Une lettre arrive enfin, le 14 avril, non pas de Pixis, mais de M” Moke, annonçant le mariage de Camille avec Plevel, le riche fabricant de pianos :
« Deux larmes de rage jaillirent de mes yeux,
et mon parti fut pris instantanément !. » C’est
ainsi qu'on se joue de lui, malgré les serments, malgré l'anneau de fiançailles ? Eh bien, il Les tuera tous, la traîtresse, « sa digne mère », |” « innocent », et puis il se tuera lui-même.
Ici l’histoire tourne au comique. Pour n'être pas reconnu à Paris, Berlioz songe tout d’abord à se procurer un déguisement : en une demijournée, il se fait confectionner une toilette complète... de femme de chambre, « robe, chapeau, voile vert », qu'il met dans son bagage. Il charge « convenablement » ses pistolets, se
munit de laudanum et de strychnine, et part le
Soir même, méditant son plan de vengeance :
« Je me faisais annoncer comme la femme de
chambre de madame la Comtesse M... chargée
1. Mémoires,*1, 187. Quatre ans après, Pleyel, après avoir donné de réelles preuves de patience, se vit obligé de répudier et'Ariel trop volage,
: P.-M, MAssoN. 3
d’un message important et pressé; on mintroduisait au salon, je remettais une lettre, et pendant qu'on s’occupait à la lire, tirant de mon sein mes deux pistolets doubles, je cassais la tête au numéro un, au numéro deux, je saisissais par les cheveux le numéro trois, je me faisais reconnaître; malgré ses cris, je lui adressais mon troisième compliment; après quoi, avant que ce concert de voix et d'instruments eùt atliré des curieux, je me lâchais sur la tempe droite le quatrième argument irrésistible, etsile pistolet venait à rater (cela s’est vu), je me hâtais d’avoir recours à mes petits flacons. »
Obligé par la police sarde à prendre la direction de Nice au lieu de celle de Turin, il suit la merveilleuse route de la Corniche, et là, dans l’enchantement de la nuit printanière, « l'amour de la vie et l'amour de l'art » le reprennent peu à peu: sa « rage condensée » S’apaise ; il renonce à une vengeance qu il lui faudrait payer par le suicide. Au relais de Diano Marina, il écrit à son directeur une lettre pathétique où il raconte qu’il a tenté de se noyer de désespoir; il s’engage à ne pas quitter l'Italie, si l’on veut bien lui conserver sa pension. |
Quelques jours après, Berlioz recoit à Nice une lettre paternelle d'Horace Vernet :la pension n’est pas perdue et la Villa Médicis lui reste
DANIE (1831) 35
ouverte. « Voilà la vie et la joie qui accourent à tire d’aile, et la musique qui m’embrasse, et l'avenir qui me sourit‘, » Il reste à Nice, « à errer dans les bois d’orangers, à se plonger dans la mer, à dormir sur les bruyères des montagnes de Villefranche... » Il travaille à l’ouverture de ARob-Roy et à celle du Roc Lear, ébauchée à Florence. Cependant l'argent s’épuise, êt le Père la Joie doit enfin repartir pour Rome (19 mai) après avoir passé à Nice « les vingt plus beaux jours » de sa vie. |
A la Villa, les camarades se montrent assez discrets, malgré quelques sourires. Mais Berl1oz s'ennuie à Rome les ruines l’intéressent assez peu, la vie romaine lui échappe ou lui parait fade auprès du mouvement de Paris. Il est « sevré de théâtre, de littérature, de musique et d’agitation, de tout ce qui compose sa vie ». Ilse console en chantant des airs de Gluck ou de Weber, au clair de lune, dans la loggia qui donne sur le parc.
Il écrit peu de musique nouvelle. Le « mélo-
1. Mémoires, 1, 194. Toutefois, Berlioz n’oublia jamais l’offense. Il jugea toujours sévèrement, comme critique, l’incontestablé talent dé pianiste de Me Camille Pleyel. De plus, sans compter le chapitre des Mémoires, il redonna par deux fois de Ia publicité à cette fâcheuse aventure avec deux contes parus dans là Gasette musicale de 1834 et de 1844, le Suicide par enthousiasme et Euphonia ou la ville musicale. (V. Les - soirées de l'Orchestre.)
BEREIOZ