C'est l’Adieu des Bergers de V Enfance du Christ
ARE | BERLIOZ malades, l’estomac délabré, se sent à bout de forces : pour faire vivre la société, il se voit obligé de faire quelques concessions aux compositeurs riches, qui payent pour ètre joués. II peut ainsi donner cinq nouveaux concerts et terminer tant bien que mal la saison (fin avril 1851).
Délégué à l'Exposition universelle de Londres comme membre du jury de la section des instruments de musique, il part pour l'Angleterre (9 mai), accompagné de Marie Recio. Il Jaisse la Société philharmonique aller « à vau-l’eau ». Mais il rêve déjà d’en fonder une autre à Londres et de faire exécuter son Te Deum dans le Crystal Palace, par un de ces chœurs immenses qui.
perpétuent en Angleterre la tradition hændélienne. En fait, quand il revient à Paris à la fin de juillet, après deux mois de vie fiévreuse, il a déjà préparé le terrain pour une New Philharmonic Society qui achèvera de se constituer pendant son absence. Quant à la Philharmonique parisienne, elle agonise, et doit bientôt se dissoudre sans avoir pu réussir à rouvrir la saison (novembre r851).
Le coup d'Etat du 2 décembre fut accueilli avecsatisfaction par Berlioz, commepar la plupart des bourgeois. Notre musicien vante « l’éner-
gie du Président de la République... Grâce
MD VIE (iésal Ba.
( à lui et à l'armée, nous vivons tranquilles en ce moment... » Avant de repartir pour l’Angleterre, il croit devoir éerire une lettre au secrétaire du Prince Président pour l’assurer de son dévouement au nouveau régime.
Arrivé à Londres au début de mars 1852, il trouve la New Philharmonice complètement organisée et il ne tarde pas à diriger le premier concert dans l'immensesalle d'Exeter-Hall (24 mars). Les « quatre premières parties de Roméo » ‘obtiennent un « succès pyramidal », qui jette la « consternation » dans le camp de la société rivale, la OÙd Philharmonic. Six concerts sont ainsi donnés (jusqu’à la mi-juin), comprenant entre autres œuvres le finale de la Vesfale!, la Neuvième Symphonie et les deux premières parties de la Damnation, Exécutions préparées avec amour, accueillies très favorablement, mais entraîinant des frais énormes, qui donnent à réfléchir aux entrepreneurs de la société. Quand Berlioz quitte Londres {vers la fin de juin), on ne lui fait aucune promesse pour la saison prochaine. ae
À Paris, il reprend la besogne des feuilletons, toujours indispensable pour subvenir à tant de
1. Au concert où fut donnée la Vestale (28 avril) et auquel assistait la veuve de Spontini, Berlioz dirigea un concerto de piano joué... par Camille Moke, l’ex-Madame Pleyel, l «Ariel » de 1830.
P.-M. Masson. 6
charges. Outre l’entretien des deux ménages, il faut maintenant payer les gardes-malades qui se relayent au chevet d'Henriette paralysée, 1l faut envoyer de l’argent au jeune Louis, qui navigue comme pilotin sur des mers lointaines ou qui suit des cours d’hydrographie au Havre. Aussi Berlioz bhâte-t-il la publication d’un nouveau recueil de chroniques et de fantaisies diverses. Ce sont les Soirées de l'Orchestre, qui paraissent à l'automne.
Cependant, au mois d'octobre 1852, il eut la satisfaction de faire exécuter son Requiem à Saint- Eustache. Maisle plus bel hommage rendu vers cette époque à son génie musical fut la « Semaine- Berlioz » organisée à Weimar par le fidèle Liszt. Liszt et sa nouvelle amie, la princesse Sayn- Wittsenstein, lui font un accueil fraternel. Une magnifique représentation de Benvenuto' déchaîne un tel enthousiasme que l’auteur doit venir se faire acclamer sur la scène. Trois jours après, c’est un concert triomphal, répété le lendemain, avec Roméo en entier et les deux premières parties de la Damnation. Et sans cesse des démonstrations de sympathie, dechaleureux témoignages d’admiration. Semaine exaltante
1. Le 17 novembre 1852. (La pièce avait été montée par Liszt au printemps.) « Succès pyramidal... Mais quelle triste
joie, en comparant cette exécution bienveillante avec la sale cabale que j'ai subie jadis à l'Opéra... »
LA VIE (1853) 83 pour le musicien, précieux réconfort parmi tant de déboires.
Le » décembre 1852, Napoléon III, proclamé empereur, faisait son entrée solennelle dans Paris. Berlioztâche de saisir l’occasion propice et s’ingénie pourobtenir iacommande d’un Te Deum. Il y aura peut-être aussi une bonne place à prendre, celle de Surintendant de la Chapelle impériale. Mais rien ne réussit. C’est Auber, directeur du Conservatoire, qui est nommé surintendant ; et, pour le mariage de Napoléon III à Notre- Dame, on se passe du fameux Te Deum. Berlioz se sent entouré d’une sourde hostilité. Aigri, toujours harcelé par les soucis d'argent, il abandonne à l'éditeur Richault la Damnation de Faust pour sept cents francs! Une bronchite, qui le cloue au lit pendant une partie du mois d'avril 1853, prolonge encore cette crise d’abattement et de mélancolie.
Soudain, un sursaut d'énergie. Pendant sa convalescence, favorisée par le printemps, Berlioz apprend une bonne nouvelle : après des pourparlers laborieux on va enfin donner Benvenuto à Covent-Garden. Dès le milieu de mai il se rend à Londres pour diriger les répétitions. L'œuvre sera chantée en italien, car Covent- Garden est alors un vrai théâtre italien, inféodé
au répertoire et au style d’outre-monts, avec un
public de dilettanti et des hante virtuoses L qui ne songent qu’à « donner de la voix ». Mau-
vais présage pour l'œuvre française. La repré-
sentation du 25 juin 1853, donnée sous la direc-
tion de Berlioz, en présence de la reine Victo-
ria, fut un fiasco complet, scandaleux, aussi
lamentable que la première de 1838. Se dérobant à d’inutiles témoignages de sympathie, Berlioz revint tristement à Paris (9 juillet). |
Vers le milieu d'août, un voyage à Baden- Baden vient faire une heureuse diversion à la
besogne des chroniques : Berlioz y dirige un
grand concert donné sous les auspices de Béna-
zet, le directeur du Casino (11 août). D’octobre à la. imi-décembre, il fait une tournée triomphale en Allemagne, à Brunswick, à Hanovre, à Brême, à Leipzig, où l’on acclame la Fuite en Égypte. Le « mystère en style ancien » plait aussi au
public de Paris, qui va l’applaudir à la Société
Sainte-Cécile (18 décembre 1853). Encouragé
par ce suceës. Berlioztravaille, quand il peut, à développer son œuvre en y ajoutant une suite, l'Arrivée de la Sainte Famille à Sais.
Le 3 mars 1854, sa femme mourait, ou plutôt achevait de mourir. Paralysée depuis quatre ans, privée même de la parole, l’ancienne Ophélie, l'épouse délaissée, avait fini par s’éteindre, dans son petit logis de Montmartre, après de longues
souffrances muettes. Devant cette fin lamentable de celle qu'il avait tant aimée, Berlioz se sentit déchiré de pitié autant que de douleur’; la secousse nerveuse fut telle, jointe à La fatigue des tristes formalités de la mort, qu’il n’eut plus assez de force pour suivre lé convoi. Puis la vie reprit ses droits, justifiant les dures condolé- ‘ances de Liszt : « Elle t'inspira, tu l’as aimée, tu l’as chantée, sa tâche était accomplie. »
Trois semaines après, Berlioz partit avec Marie Recio pour une tournée dé concerts en Allemagne. Grand succès à Hanovre, à Bruns- | wick et surtout à Dresde, où il fait son séjour d’un mois, donnant trois concerts et la Damnalion tout entière®. De retour à Paris au début de mai, trois mois de tranquillité relative lui permettent d'achever son oratorio, devenu maintenant une « trilogie sacrée » sous le titre l’Enfarce du Christ. En attendant l’exécution, qui aura lieu pendant la saison d'hiver, Berlioz écrit les dernières pages de ses Mémoires et s'occupe dé régulariser sa situation avec Marie Recio. Vivant ensemble depuis quatorze ans,