‹ Berlioz 1923Chapitre 30 sur 91 · Le volume paraît en mars · texte numérisé non relu

Le volume paraît en mars

3. Lettres de janvier 1859. À bout de souffrances, ils abandonne un instant aux mains d’un charlatan, le mulâtre Vriés, plus connu sous le pseudonyme du Docteur Noir. Berlioz écrivit même pour lui un petit Hymne pour la cünsécration du nouveau tabernacle. Ce remuant thaumaturge, qui avait fait des dupes jusque parmi les médecins, projetait en effet d'élever dans les Champs-Elysées un « temple prédit par Salomon et décrit par Ezéchiel ».

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diriger un festival (6 juin). Il tente encore quelques démarches, bieninutiles, pour faire accepter son œuvre à l'Opéra. Du moins il continue, de temps en temps, à la revoir et à la polir, et se la fait jouer au piano par des amis, pour se « rendre bien compte des détails ».

Vers la fin du mois d'août, il se « traine » à Bade : au festival organisé par Bénazet, il a la joie d'entendre à l'orchestre etde diriger des fragments de sa partition. Puisque l’Opéra de Paris n'en veut pas, Liszt ne pourrait-il pas monter les Troyens à Weimar ? Mais Liszt est maintenant tout entier à Wagner, et se désintéresse de l’œuvre française. Wagner a conquis Weimar, naguère si hospitalière à Berlioz, et voici quil veut marcher sur Paris pour faire jouer Tannhauser à ce même théâtre de l'Opéra qui refuse les Troyens. |

« J'ai beau faire, écrit Berlioz peu après son retour (début de septembre), cette résistance inepte des imbéciles qui dirigent l'Opéra me crève ie cœur. Je saigne, je saigne, je saigne... » Peut-être Le Théâtre-Lyrique, qui reprend avec succès l’Orphée de Gluck”,se décidera-t-il quelque

1. C’est Berlioz qui, sur la demande du directeur Carvalho, avait restauré et mis au point la partition de Gluck. Ce travail, qu'il accomplit pieusement, et la belle représentation du 18 novembre 1859 (avec M®%® Viardot dans le rôle d'Orphée),

lui donnèrent quelques moments de pure joie au milieu de $es souffrances.

LA VIE (1860) 95 jour à monter les Troyens. Berlioz revoit encore sa partition, se la fait jouer au piano par M Viar- ‘dot et y ajoute des ballets (décembre). Mais il n'espère qu’à demi : désormais désabusé, il est trop abattu par la souffrance. De plus, son intérieur est devenu « fatigant, irritant, presque impossible » ; sa femme, acariâtre et sotte, tourmentée par une maladie de cœur, exaspère sans trêve ses nerfs endoloris.

Cependant Wagner annonce pour janvier 1860, au Théâtre-ltalien, un premier concert de ses œuvres. Il rend visite à Berlioz et lui envoie sa partition de Tristan, avec cette dédicace : « Au cher et grand auteur de Roméo et Juliette, l’auteur reconnaissant de Tristan et Yseult. » Les fragments de T'annhäuser, de Lohengrin, de Tristan, dirigés par l’auteur, déchaïinèrent dans le public des discussions véhémentes, bientôt renouvelées par la presse. Berlioz, malade et taciturne, assistait au concert, avec sa femme, qui ne tarissait pas en réflexions déplacées et en railleries méchantes à l’adresse de Wagner. Dans son article des Débats, malgré certaines réserves, il rendit hommage au génie du musicien alle-

mand’, et apprécia avec éloge une bonne partie

1. Il concluait que Wagner « possède cette rare intensité de sentiment, cette ardeur intérieure, cette puissance de volonté, cette foi qui subjuguent, émeuvent et entrainent ; mais

des œuvres exécutées : s’il déclarait ne rien

comprendre au prélude de Tristan, il reconnaissait dans celui de Lohengrin « un chef-d'œuvre », « admirable de toui point », Mais venant ensuite aux « théories » de Wagner, il en fit un exposé si outré, si caricatural, qu’il n'eut point de peine : à conclure « Non credo ». Wagner blessé répondit par une lettre ouverte aux Débais, reprochant amicalement: à Berlioz de s'être mépris sur la portée de ses idées, se défendant d’avoir jamais soutenu dans son livre sur l’Œuvre d'art de l'avenir «aucune desabsurdités » qu'onlui prêtait. Désormais c'en est fait de l'entente entre les deux musiciens. En vain, quelques semaines plus tard, Wagner écrit-1l à Berlioz pour lui exprimer sa sympathie et son admiration à propos d’un article sur Fidelio. Berlioz se sépare de plus en plus de sou rival. D'abord, en toute impartialité, il n’a pas le même idéal artistique que Wagner. Et puis il ne peut pas être impartial : les nerfs torturés par la maladie, il souffre cruellement de voir ses malheureux Troyens supplantés à l'Opéra par Tannhauser’. Y subit aussi l'influence déque ces qualités auraient bien plus d'éclat si elles étaient unies à plus d'invention, à moins de recherche, et à une plus juste

appréciation de certains éléments constitutifs de l’art ». L'article, paru le 8 février, est reproduit dans À travers chants.

1. Grâce à la protection de l’ambassade d'Autriche, l'œuvre de Wagner venait d’être acceptée à l'Opéra pour l'hiver suivant.

LMÉA VIE (r801)) 97 : primante de M" Berlioz, dont les mesquineries odieuses montrent bien «comment une méchante femme peut ruiner à plaisir un homme tout à fait hors de pair et le faire déchoir jusqu’à le rendre ridicule »*.

De son voyage annuel à Bade (milieu d'août) Berlioz rapporta cette année un projet qui lui donna de l’entrain pour tout l'automne. Il avait accepté de composer pour le casino un petit opéra de demi-caractère, Béatrice et Bénédict, dont il écrivit lui-même le livret, d’après une comédie de Shakespeare. En même temps, il fait imprimer à ses frais la partition piano et chant des Troyens, dont l'exécution demeure toujours problématique.

A l'Opéra, on travaillait à monter Tannhäuser : répétitions laborieuses, écrit Berlioz à son fils, qui font « tourner en chèvres les chanteuses, les chanteurs et l’orchestre et le chœur... » La première représentation eut lieu enfin le 13 mars 1861, au milieu d’un tumulte ignoble, et la seconde fut pire que la première. Berlioz, sans pitié, exulte de ce désastre. « Ah! Dieu du ciel, quelle représentation! quels éclats de rire! Le Parisien... comprend donc qu’il y a un style en

musique !... Pour moi, je suis cruellement vengé »

1, Lettre de Wagner à Liszt, 22 mai 1860.

P,-M. Masson.

SI

(lettres du 14 et du 21 mars). Aux Débats il ne dit rien, il charge son ami d'Ortigue, son rem- | plaçant habituel, defaire l’article sur Tannhäuser. Liszt, alors de passage à Paris, blâme cette abstention, « ficelle maladroite, sinon pire ». Mais, après avoir revu Berlioz, qui n’est déjà plus que l'ombre de lui-même, il comprend, il excuse.

Au fond, la chute de Tannhäuser n’était pas d’un bon augure pour les Troyens ; elle prouvait la défiance du public pour les œuvres trop fortement originales. Cependant la direction de l'Opéra, mieux disposée pour Berlioz, luidemande d’arranger l’Alceste de Gluck. D’abord Berlioz refuse, estimant qu’ « on ferait mieux de monter les Troyens tout de suite ». Puis, après le concert annuel de Bade (août), il se résigne enfin à faire cette revision, qui lui rapporte d’ailleurs des droits d'auteur appréciables (octobre). Ilreprend alors la composition de Béatrice et Bénédici, qu’il n’avaitpu terminer à temps pour la saison de Bade : il achève lentement son travail et le 25 février 1862, il écrit la dernière page de son ma-

nuscrit.

r. « Notre pauvre ami est bien abattu et rempli d’amertume. Son intérieur lui pèse comme un cauchemar. À l’extérieur ilne rencontre que contrariétés et déboires... L’accent de sa voix s’est affaissé. Il parle d'habitude à voix basse et tout son être semble s’incliner vers la tombe » (Lettre à la princesse Witigenstein, fin mars 1861).

LA VIE (1865) de Le 13 juin sa femme mourait subitement, à l’âge de quarante-huit ans, d'une atrophie de cœur. « Isolement. affreux”. » Veuf pour la seconde fois, plus malade que jamais, séparé de son fils, Berlioz continuera jusqu’à sa mort d’habiter avec sa belle-mère espagnole, qui le soigne de son mieux. Il s’absorbe dans les répétitions de Béatrice et Bénédict, fait étudier chez lui les principaux rôles, tandis que Bénazet, à Bade, prépare les chœurs”. L'œuvre est représentée le 9 août 1862 au casino de Bade, avec le plus franc succès. Mais Berlioz souffre tellement de son mal, au moment même où il dirige l'orchestre, que tout ui est « indifférent ». « Berlioz est triste, écrit Gounod qui se trouvait avec lui à Bade : il est comme abattu: on dirait qu'il y a en lui quelque chose qui chancelle et qui se détraque, il fait peine à voir*. »

Avec lamaladie,uneautresouffrance le torture:

son cœur éternellement jeune ne peut se résigner

r. Lettres intimes, 30 juin 1862.

3, En même temps, il s'occupe de la publication d'un nouveau recueil d'articles, À travers chants, qui paraîtra la même année,

3. Lettre inédite de Gounod à sa femme, citée par Prod’homme et Dandelot, (Gounod, IT, 45, n. 1.) Une photographie de Carjat, faite vers la même époque (et reproduite dans le livre d’Ad. Jullien), illustre douloureusement ces impressions de Gounod : la tête aux grands cheveux décolorés, au visage ravagé par la souffrance, semble peser sur la silhouette décharnée, que drapent des vêtements trop larges.

aux déchéances de la vieillesse. « J'ai soixante ans », dit-il avec désespoir à son ami Legouvé; il ne cesse de répéter « cet affreux mot », Il'a soixante ans, et il aime de nouveau, car il a un « inexorable besoin de tendresse ». C’est une jeune femme de vingt-six ans, une « Amélie », rencontrée au cimetière.«Je me suis laissé aimer, puis j'ai aimé bien davantage. » Amour chimérique, impossible, qui aboutira bientôt à une «Séparation volontaire des deux paris, absolue comme la mort... » Puis la mort elle-même viendra, et un jour d’été de 1864, Berlioz décou- | ‘vrira au cimetière une tombe nouvelle. « On était morte depuis six mois et l’on n’avait pas voulu ou . pu me faire savoir que l’on mourait..….!»

Après Béatrice el Bénédict, Berlioz est bien résolu à ne plus écrire une note. En février 1863, il dirige avec succès deux concerts de ses œuvres et le Théâtre-Lyrique promet de monter les Troyens, dont l'Opéra différait sans cesse l’âcceptation définitive. Peu après (22 mars), le duo nocturne de Béatrice est bissé au Conservatoire. | « On me découvre! » écrit Berlioz avec amertume”. Une excellente représentation qu'il va diriger à Weimar, au prix de mille fatigues

1. Lettres intimes, 3 mars 1863, et Lettres à la princesse Sayn-Wittgenstein, 30 août 1864.

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