Adaptation de M. Raoul Gunsbourg, représentée à Monte
L'ŒUVRE A eu 167
Songe d'Hérode, explique le sujet de l'œuvre par un « récit » d'une noble simplicité («Dans la crèche, en ce temps, Jésus venait de naître »). ? Mais les tendances dramatiques de Berlioz se font jour dès le morceau suivant, une Marche nocturne, entrecoupée d’un dialogue familier de « soldats romains faisant une ronde de nuit » ; c'est une sorte de musique de scène, très pittoresque, qui anime d'un réalisme inattendu la douce.poésie de la « Trilogie sacrée ». L'air d'Hérode, d’une gravité un peu monotone, nous ramène au, véritable sujet (« Toujours ce rêve ! éncore cet enfant qui doit me détrôner»). Le roi effrayé consulte les devins. Mais ceux-ci, avant de répondre, se livrent à des « évolutions cabalistiques », qui fournissent à Berlioz l’occasion d’une nouvelle musique de scène. Enfin ils rendent leur oracle : il faut faire périr tous les enfants nouveau-nés. « Eh bien! par le fer qu’ils périssent ! » Hérode et le chœur des devins profèrent la terrible menace dans un ensemble véhément, mais assez conventionnel. Presque aussitôt, par un contraste lotal, la scène exquise de L'étable de Bethléem («O mon cher fils! donne cette herbe tendre à ces agneaux... »}, qui se termine par le chœur invisible des anges, ordonnant à la Sainte Famille de s'enfuir en Egypte.
Après cette première partie un peu composite,
tout le reste de l’œuvre ne sera que douceur, noblesse et pureté. La deuxième partie, composée d’abord, et intitulée La Fuite en Egypte, est certainement la plus parfaite. Elle ne comprend que trois tableaux, mais tous les trois d’une inspiration fort heureuse et d’un art achevé.
D'abord, une Ouverture fuguée, « écrite pour les instruments à cordes et quatre instruments à vent seulement, dans une tonalité qui n’est plus la nôtre et qui se rapproche des tons du plain-chant” ». Puis, l’Adieu des Bergers à la Sainte Famille, chœur à quatre voix, en trois strophes, d’une simplicité charmante. Enfin, Le Repos de la Sainte Famille, la plus belle page de l’œuvre, et la plus connue, où l'orchestre et jla voix, diversement combinés, mais en touches légères, s'unissent pour former un délicieux tableau pastoral. Une assez longue introduction instrumentale, qui sera reprise comme accompagnement, prépare le chant du récitant, et ce . chant à son tour donne une valeur nouvelle aux
dessins d'orchestre :
1. Berlioz, Lettre à Théophile Gautier (décembre 1853). Le thème de ce morceau semble exprimer surtout l’idée de la Sainte Famille errante, et il sera repris avec cette signification au début de la troisième partie. Mais cette ouverture est en même temps, dans l’esprit de Berlioz,‘ une musique de scène qui comporte une sorte de pantomime. Il l'indique bien sur la partition par la mention suivante : « Les bergers se rassemblent devant l’étable de Bethléem. »
L'ŒUVRE Hot.
LA Tenor
/ . LA Les Pe le rins e fant ve- nus
En un lieu de bel = leap- pa-ren - ce,
Il faut noter que la partie vocale de cette admirable scène descriptive ést presque uniquement représentée par la narration mélodique du récitant. Il y a là un emploi fort original des ressources expressives propres à l’oratorio”.
La dernière peinture du triptyque représente l’Arrivée à Sais, la Sainte Famille épuisée de fatigue, demandantlongtemps en vain l'hospitalité, et enfin accueillie par de pauvres Ismaélites. Le récitant raconte d’abord les souffrances du long voyage dans le désert (sur une mélodie qui reprend le thème de l’ouverture de la Fuite en Égypte). Puis il annonce aux auditeurs la « scène » qui va suivre (« Oyez.. »). Gette scène nous montre MarieetJosephcherchant vainement un gîte (« Ouvrez, ouvrez, secourez-nous »).On y remarque à l’accompagnement deux thèmes
AAA J : S ° caractéristiques qui reviennent à plusieurs re-
1. Pourtant il-semble bien que, là encore, Berlioz conserve la nostalgie de la représentation scénique. Sur la partition autographe, ce morceau porte le sous-titre suivant, extrémement suggestif : « Légende et Pantomime ».'
170, | BÉRHIOZ dus ds prises dans des tons divers : l’un expressif, figurant la détresse, et confié au timbre doulou-
reux des altos dans leur registre aigu :
Espressivo
AÏtos
l’autre descriptif, reproduisant par un rythme de timbales les coups frappés aux portes des inaisons. Après ce duo de plaintes touchantes (qui se prolonge peut-être un peu trop}, laccueil des Ismaélites, solo et chœur d’une belle cordialité mélodique. Pour réjouir les hôtes, trois jeunes Ismaélites exécutent un Trio pour deux flûtes et harpe, d’une suave simplicité : cest un Andante espressivo au inouvement berceur, interrompu un instant par une sorte de danse dont la mélodie a parfois des inflexions exotiques. Enfin, les Ismaélites, dans un chœur plein de noblesse et de grâce, convient la Sainte Famille au repos. Le récitant, en quelques paroles ferventes, donne la eonclusion du drame (« Ce fut ainsi que par un infidèle fut
CAE
1. Entrecoupé pourtant encore par une musique de scène en style fugué, dont la pantomime est indiquée aïnsi sur la, partition : « Les jeunes Ismaélites et leurs serviteurs se dis-. persent dans la maison, exécutant Ies ordres du père de famille. » ,
L'ŒUVRE ee LE
sauvé le Sauveur »), et la trilogie sacrée s’achève par un « chœur mystique » de la plus
pure beauté! :
Andantino mistieo
Cette œuvre charmante obtint dès son appa-
rition un succès spontané, que Berlioz jugea « même calomnieux » pour ses compositions antérieures. Une bonne partie des auditeurs eurent l'impression que le musicien avait complètement changé son style et sa manière.
« Rien n’est moins fondé que cette opinion. Le sujet a amené naturellement une musique naïve et douce, et par cela même plus en rapport avec leur goût et avec leur intelligence, qui, avec le temps, avaient dû en outre se développer.
J'eusse écrit l’Enfance du Christ de la même facon il y a vingt ans*. 5 Cette facilité d'adapta- MARANUE | \.
1. « C'est dans cette péroraison vocale que se résume l’œuvre * entière. I me semble qu'il y a là un sentiment de l'infini, de l'amour divin... » ( Lettre de Berlioz à Ferrand, 28 avril
*1859.) . 2, Mémoires, Il, 264, n. et 355.
172 OMBER ON tion aux sujets les plus divers n’est qu’une preuve de plus de ce don du théâtre qui paraît bien être la qualité dominante de Berlioz.
D'ailleurs, il ne faut pas oublier que les oratorios de son maître Lesueur lui fournissaient de nombreux modèles du genre, qui lui étaient familiers depuis longtemps. Même ce style simple, qui parut nouveau, n’est pas sans analogie avec ce que Lesueur appelait « le style du grand goût de l'antique »°. Bien plus, l’Enfance du Christ de Berlioz est certainement inspirée de l’Oratorio de Noël de Lesueur, dont le n° 2 (Scène religieuse de nuit) présente des ressemblances de caractère tout à fait frappantes avec les plus belles pages de /a Fuite en Egypte”. Ces ressemblances ne diminuent en rien la valeur de l’œuvre de Berlioz : à la facon des grands classiques, il fait oublier ses modèles. Mais ce genre de l’oratorio, qu'iln’avéritablement abordé qu'une seule fois, impose à son génie de musicien dramatique des conventions et des entraves dont il est sans cesse tenté de se
libérer. 1 semblerait que Berlioz ait dû donner
1. Cette expression revient très souvent dans les partitions de Lesueur Voir notamment l’oratorio de Rachel (page 94 de la partition d'orchestre).
2. Scène religieuse de nuit; pasteurs, bergers veillant dans la campagne de Bethléem. Voir le récitatif : Pastores autem vigilantes (p. 24).
x ù 1 : Lie ie L'ŒUVRE : 173
- toute sa mesure dans les rares occasions où il
putécrire pour le théâtre. On va voir cependant
,° , We ° ve EE qu in y a réussi qu à moitié.